« Pourquoi s’embêter à délivrer un quelconque prisonnier ? Qu’est ce qui lui a prit ? Surtout quand on sait ce que cette ordure à fait ! J’te l’dis, y méritait bien de cramer sur le bûcher.
- Ouais je n’sais pas, moi aussi j’me l’suis demandé t’sais… Depuis quand une dame de son rang se préoccupe du destin des miséreux ? Pis fallait voir un peu la tronche qu’ont tirée les villageois quand elle est intervenue ! y z’étaient vraiment prêts à lui foutre le feu. Je sais même pas si elle s’est rendu compte de ce que tout ça impliquait. Nan mais si tous les villageois nous avaient sauté à la gueule, j’crois qu’on serait plus de ce monde !
- Pour sûr ! On aurait peut être eu le temps d’en étriper un ou deux, mais on aurait croulé sous le nombre. Pis vlà ! On va en faire quoi de ce type là ?
- J’chai pas. Elle a parlé de « justice de l’Empire ». Tsss. Comme s’il en existait vraiment une dans ce bas monde. Bha, peut être que dans un instant de miséricorde, elle l’a prit en pitié…
- Ou bien comme toutes les p’tites dames comme elle, elle a eu un excès de zèle. Et vazy que j’prends la parole et que j’veux que la « justice » soit convenablement appliquée !
- Tu crois vraiment qu’y a des tribunaux ou je ne sais quoi là où on va ?
- Aucune idée. En tout cas je trouve ça pour le moins louche, j’te l’dis. Et pis ça nous fait un gugusse en plus à surveiller. »
Otto et Roderick pensaient sûrement parler assez bas pour ne pas se faire entendre. Les deux gardes étaient assis sur la banquette arrière du carrosse, et dialoguaient en murmurant afin de faire passer le temps. Toutefois, leurs paroles parvenaient aux oreilles d’Ombeline. Apparemment, les deux hommes se méfiaient des subites intentions altruistes de la jeune femme. Malgré leur outrecuidance et le discours pour le moins médisant qu’ils tenaient à son égard, elle devait reconnaitre qu’ils avaient raison. Non elle n’avait pas eu pitié de lui. Si cela ne tenait qu’à elle, elle l’aurait laissé aux mains de cette parodie de juge et aurait continué son chemin. Mais il fallait compter avec l’entité qui se cachait au fond de son être. Cette créature qui réclamait du sang, d’abord imperceptiblement, comme un léger pas feutré marchant sur un sol poussiéreux, puis devenant aussi assourdissant que le passage d’un pachyderme, la piétinant de toute sa puissance. A ce stade là, ce besoin de sang devenait omniprésent, l’obsédant, l’empêchant de penser à autre chose, de se concentrer sur une tâche précise. Il arrivait même qu’elle se focalise sur la jugulaire des personnes l’entourant.
La jeune femme releva les yeux sur le violeur qui se trouvait en face d’elle. Si elle pouvait se concentrer et sentir le sang qui affluait à la base de son cou, elle n’en était pour autant hypnotisée par ce dernier.
Nonobstant, il lui fallait se nourrir. Difficile de se contenir lorsqu’il gisait enchaîné devant soi. Elle n’avait qu’à planter ses dents à la base de son cou, cherchant l’artère principale et cette faim qui la dévorait serait alors apaisée. En vérité, si elle trouvait solution à ce premier problème, elle ne manquerait pas de s’en attirer de nouveau. Elle ne doutait pas de la stupeur qui se lirait sur le visage des quatre hommes lorsqu’ils découvriraient le corps exsangue. Et comment pourrait-elle l’expliquer ?
Et si jamais ils la découvraient en train de se nourrir, il y aurait encore moins d’ambigüité quant à leurs réactions. Cela dit, il pouvait être amusant de voir leur expression à se moment là. Les voir en train de digérer le fait que depuis le début du voyage, leur mission avait été de protéger un vampire. Et la tête de ce pauvre Alex lorsqu’il se rendrait compte qu’il avait dormi dans la même chambre que l’ignoble créature qu’elle était, et même que l’idée de se glisser dans le même lit qu’elle l’avait bien tenté. Mais réflexion faite, elle n’aurait que très peu de temps pour jouir de cette révélation. Elle se ferait abattre sur le champ par ces mêmes protecteurs qui avaient juré de la conduire saine et sauve en Sylvanie.
Valdred n’avait pas émit la moindre parole. Il restait immobile, et semblait méditer à ce qui l’attendait. Comme l’avait dit sa « sauveuse », le bûcher était réservé aux hérétiques, aux profanateurs et à toutes autres malformations de la nature susceptible de pratiquer la magie noire. Et là, il avait été sauvé de cette mort atroce pour être conduit devant un vrai tribunal. Aux voleurs, on leur coupait la main. Les crimes de lèse majesté, la tête, tandis que les faux monnayeurs pouvaient se voir être ébouillantés. Et aux gens comme lui ? Ce serait la pendaison, et ça aurait le mérite d’être rapide. A moins que dans un excès de sadisme, le bourreau lui mette comme il avait déjà vu, un tonneau ou une caisse sous la potence. Dans une vaine opportunité de sauver sa vie, il se hisserait sur la pointe des pieds, essayant de soulager sa gorge du poids de son propre corps qui l’étouffait. Au bout d’un certain temps, n’y pouvant plus, et l’oxygène lui manquant, il lâcherait prise, s’abandonnant à la mort et à l’asphyxie.
En revanche, si une trappe s’ouvrait violemment sous ses pieds, la corde attachée autour de son cou, sous le poids de son propre corps, briserait sa colonne vertébrale, le plongeant dans l’inconscience. La mort surviendrait alors, lui avait dit un vieux tandis qu’ils assistaient à une exécution publique, que dix à vingt minutes plus tard. Mais le sujet ayant sombré dans les méandres de l’inconscience, il serait incapable de sentir l’expérience. Quoique qu’il en soit, il ne souhaitait en aucun cas vérifier la véracité des dires du vieillard. On lui avait donné une chance de s’en sortir, par le biais de la jeune femme se trouvant en face de lui, et il lui fallait saisir la moindre occasion.
Valdred la regarda. Cela faisait déjà un certain temps qu’elle le fixait du regard, les yeux dans le vague, comme si elle réfléchissait. En tout cas, cette curieuse façon de le regarder le mettait pour le moins mal à l’aise, comme si elle le… convoitait. Malgré le fait que sa capuche soit rabattue sur sa tête, il pouvait dire qu’elle était d’une beauté ensorcelante. Non seulement elle était accaparée d’un capuchon, mais aussi d’un long manteau noir, ainsi que de gants de la même couleur. Un étrange accoutrement, alors qu’il ne faisait pas si froid que cela. On aurait dit un de ces moines fanatiques portant sa longue robe de bure, sauf que le moine en question était une dame d’un rang assez élevé, semblait-il. Il était vraiment regrettable qu’elle soit habillée de ce long manteau, manteau qui cachait tout du corps de sa sauveuse. Elle semblait beaucoup plus appétissante que la pauvre Ilda.
L’homme se remémora les événements. Depuis qu’il s’était battu dans la taverne avec deux autres types, il n’était plus le bienvenu à Bieswang. Ce jour là, il avait une fois de plus trop bu. L’aubergiste l’avait gentiment éconduit jusqu’à la sortie du bâtiment, afin qu’il aille cuver dehors. Chose qui ne lui avait pas plus, voyant la pluie qui tombait dru. Alors qu’il protestait vigoureusement, deux gaillards étaient intervenus afin d’aider le maitre des lieux. Ils l’avaient ceinturé pour ne plus qu’il se débatte, ce qui avait considérablement énervé l’ivrogne. S’en est suivit alors un pugila ou l’un des deux hommes perdit l’usage de ses jambes, et le second, un œil. Les tables étaient renversées, les chaises fracassées contre les murs, tandis qu’ils se battaient et que les clients, apeurés par le carnage qui régnait, s’enfuyaient sans demander leur reste. Constatant les ravages dont il était l’auteur, à travers son ivresse, il s’enfuit du village, vivant désormais d’alcool et de nourriture qu’il chapardait à quelques passants.
Avant-hier, voyant qu’il allait rapidement être à court de boisons fortes, il avait décidé de descendre sur le village. Heureusement pour lui, les rues étaient désertes, sinon, on l’aurait surement chassé à coup de pierres. Une fois devant la porte de la taverne, il constata que celle-ci était fermée. Il ne trouva pas d’autre solution que d’enfoncer la porte. D’une démarche peu assuré, il entra dans l’auberge, en prenant soin de refermer derrière lui ce qui avait autrefois eu le nom de porte. Malgré l’obscurité de la pièce non occupé, il reconnu sans mal les lieux où il s’était battu, et où il avait pris une lourde table et l’avait jeté de toute ses forces sur les genoux de l’homme qu’il venait d’assommer.
Une idée jaillit à l’esprit de Valdred. L’auberge était fermée parce que le tenancier et sa femme avaient quitté les lieux ! Ce qui signifiait donc qu’il pouvait se servir à loisir dans les réserves du bâtiment. Tout heureux de sa révélation, il partit explorer la pièce, ingurgitant toutes les bouteilles qui tombaient entre ses mains. C’est alors qu’une adolescente, peut être de dix-sept ans déboula dans la pièce. L’ivrogne, déconcerté de découvrir une présence dans un lieu qu’il croyait déserté, resta planté là à la regarder en louchant, du vin à la main. Ce devait probablement être la fille de l’aubergiste, Ilda, d’après ce qu’il avait entendu il y a quelques temps déjà. Il lui demanda en bégayant où son père cachait sa bière. La jeune fille s’approcha de lui et lui retira sèchement la bouteille de la main, avant de lui ordonner d’un ton autoritaire, qu’elle devait sûrement tenir de son père, de quitter immédiatement l’établissement. Valdred se mit en colère. Comment cette garce osait-elle lui tenir tête ? C’est alors qu’il note quelques détails.
Ilda avait ses cheveux trempés, qui humidifiaient le haut de sa tunique blanche enfilée à la va vite, à hauteur des épaules. Apparemment, elle venait à peine de sortir de son bain, et ayant entendu un bruit de fracas en bas, elle n’avait pas pris le temps de se sécher, s’était vêtue des premières frusques qu’elle avait trouvé, et était descendue afin de prendre le voleur sur le fait.
Valdred, les yeux pétillants de colère, et abruti par la boisson, l’examina du regard. Ses longs cheveux noirs rejetés en arrière avaient frisé sous l’effet de l’eau, dénudant à hauteur de son cou une peau blanche immaculée sur laquelle quelques gouttelettes ruisselaient encore. Ses traits étaient doux, donnant naissance à un beau visage encore innocent, égayé par deux grands yeux marrons. N’ayant pas eu le temps de se sécher correctement, sa tunique lui collait à la peau, moulant sa poitrine menue, la dévoilant par transparence. C’est ce qui attira le regard de Valdred, et alluma une étincelle de désir au fond de ses yeux. Une chaleur envahit son corps alors qu’il la déshabillait du regard, et cela faisait longtemps qu’il n’avait pas sentit une femme contre lui. Il avança en titubant, et agrippa le bras d’Ilda. Cette dernière le regarda, horrifiée, sentant dans une parcelle de son esprit les intentions malsaines de l’homme à son égard. Elle essaya de s’échapper, mais la poigne de l’homme était trop forte. Se rappelant que dans son autre main, elle tenait la bouteille qu’elle venait de confisquer à l’ivrogne qui l’entravait, elle leva sa main et abattit de toutes ses forces l’objet sur la tête de son agresseur. Malheureusement, Valdred avait déjà liquidé le contenu du récipient dans son manque d’alcool. Ce fut un objet contendant plus léger que prévu qui alla s’écraser en une pluie de verre sur le crâne de l’homme, ne faisant qu’accroître sa colère. Il la frappa violemment au ventre, lui coupant la respiration. Pliée en deux, ses deux mains cramponnées à son ventre, elle chercha à avaler de l’air, à forcer son corps à aspirer de l’oxygène qui lui faisait défaut. Elle ne vit pas la gifle qui lui faucha le visage, l’envoyant à terre en même temps qu’un déluge d’objets auxquels elle tenait de se rattraper. Sa tête heurta durement le sol, faisant miroiter des étoiles devant ses yeux. L’homme se jeta sur elle, la plaquant au sol, l’écrasant de son corps. Ilda gémit, tenta faiblement de se protéger alors qu’une grêle de coups pleuvait sur son visage. Le visage meurtrit par les poings de son agresseur, la bouche en sang, elle finit par abandonner, laissant glisser ses deux mains à terre, alors qu’il lui déchirait sa tunique, et retirait brutalement son pantalon. Qu’avait-elle fait pour mériter ça ? Pourquoi ses parents étaient partis, la laissant seule entre les mains d’un inconnu ? Autant de questions qui resteraient sans réponses, alors qu’elle sentait le souffle de l’homme sur son visage, qu’elle le sentait en elle, la souillant par son simple contact. Et elle restait là, gisant à terre, comme coupée du monde, voulant à tout prix se réfugier autre part que dans son enveloppe charnel, là où son violeur ne pouvait l’atteindre. Il avait détruit la dernière parcelle d’innocence qui restait encore au fond de son âme, saccageant son essence même. Son regard était devenu vitreux, terne, éteint, et la petite étincelle qui faisait pétiller ses yeux de joie venait d’être anéantie.
Valdred se retira en soufflant comme un bœuf une fois son méfait accompli. Il regarda sa victime, allongée sur le sol, son ventre nu qui s’abaissait et remontait à chacune de ses inspirations, maintenant qu’elle était libérée de ce fardeau qui avait été son corps. Elle remua faiblement, et un nouveau gémissement retenti, comme si elle venait de se rendre compte que son calvaire avait prit fin. Cependant, Valdred se dit qu’il ne pouvait pas la laisser comme cela. Sa conscience remonta à la surface, à travers l’épais brouillard qui enveloppait son esprit. Elle pouvait désormais témoigner contre lui, de ce qu’il lui avait fait à elle, et à l’auberge de ses parents. Non, il devait l’éliminer. Il s’approcha d’Ilda, posa ses genoux de chaque côté de la poitrine révélée de la jeune fille, et agrippa son cou de ses mains puissantes. L’air qui affluait dans ses poumons fut soudainement bloqué. L’adolescente laissa échapper un hoquet silencieux alors que ses yeux s’écarquillaient, que ses traits se tiraient, et qu’elle tentait bien tant que mal de fournir de l’oxygène à son corps. Faiblement, brisée par l’épreuve qu’elle venait de traverser, elle cramponna ses mains à celle de son agresseur, et tenta de les éloigner de sa gorge. Mais Valdred tenait bon. Il sentait à peine les ongles lui lacérer désespérément ses mains, alors que ces dernières étaient comme un étau fixé autour du cou d’Ilda, étranglant une jeune fille que seules quelques années séparaient de l’enfance. Soudain, les gestes de la victime devinrent moins frénétiques, perdirent de leur vigueur, avant de s’immobiliser totalement. L’homme resta pétrifié un moment, avant de se rendre compte qu’il avait cessé de respiré en même temps que la jeune fille. Il relâcha dans un grand soupir tout l’air accumulé, en se frottant les mains. Dommage qu’après avoir prit du plaisir, il devait s’exécuter à de si basses tâches. Après cette petite distraction, il allait enfin pouvoir continuer ses fouilles.
Occupé à farfouiller, il n’entendit pas les quelques villageois qui avait remarqué l’état de la porte du bâtiment. Percevant au dernier moment des pas qui fonçaient vers lui, il n’eu pas le temps d’esquiver lorsqu’il vit une masse s’abattre sur le coin de sa tête. Il sombra dans les ténèbres.
Lorsqu’il se réveilla, il se trouvait dans les mêmes chaines qui l’entravaient actuellement. Un affreux mal de crâne l’empêcher de réfléchir correctement. Un de ses gardiens lui expliqua avec un mauvais regard qu’il allait passer un sale quart d’heure, et qu’il aurait tout le loisir de méditer sur ses actions. L’aubergiste, en voyant le corps de sa fille dénudé, gisant à terre, à peine reconnaissable, était entré dans une furie sanguinaire, emplie de fureur et de chagrin, et avait envoyé paitre deux ou trois villageois avant qu’il soit maitrisé. Il voulait à tout prix qu’on l’amène devant l’auteur de ce crime, devant celui qui avait tué sa petite fille adorée, afin de l’achever de ses propres mains. Il fallut beaucoup de persuasion et de patience au maire du village avant de le calmer, lui assurant qu’il connaitrait la mort, et pas de la manière la plus douce qui soit. Peu de temps après, il était emmené devant le bâtiment principale de Bieswang, prêt à être brûlé vif.
Et c’est là qu’était intervenue cette jeune femme enveloppée de son ample manteau noir. Valdred se demandait encore comment elle avait pu convaincre aussi facilement le maire avec son discours. Peut être que ce dernier redoutait-il qu’elle lui envoie un intendant suivit de quelques gardes afin de le remettre à sa place. Ou qu’elle le fasse croupir en prison pour abus de pouvoir sur une personne qui ne devait plus être en ses mains. Enfin, le principal était que pour le moment, il était vivant. Il devrait trouver un moyen, le plus vite possible, de se soustraire de ses chaînes. Et pourquoi ne pas réitérer ce qu’il avait fait avec Ilda, en choisissant sa sauveuse cette fois ci ? Imaginant la scène, il sentait déjà l’excitation venir en lui. C’était vraiment un beau morceau qu’il avait devant lui, il en tirerait beaucoup plus de plaisir qu’avec la fillette.
Sortant de ses pensées, il regarda par la fenêtre. Le carrosse roulait alors en haut d’un plateau, suivant une route qui se révélait être sinueuse, lorsqu’on la voyait se perdre à l’horizon, ondoyant à travers les collines avoisinantes. De grands champs de tabac s’étalaient à perte de vue, emplissant les terres d’une multitude de teintes, allant du jaune safran au vert sapin. Au loin, le Bief de l’Aver coulait paisiblement, à l’ombre de grands ormes séculaires où leurs feuilles couleurs automne venaient s’échouer sur l’onde. Apparemment, ils étaient parvenus dans le Mootland, terre des halefings. Beaucoup de chemin avait dû être parcouru alors qu’il méditait. Il leva le regard sur sa voisine d’en face. Elle n’avait presque pas bougé, son expression était toujours la même, à l’ombre de sa capuche rabattue. Tout comme lui, elle n’avait pas prononcé le moindre mot. Il savait juste qu’elle se prénommait Ombeline, à partir du moment où l’avait appelé un soldat afin de savoir si elle désirait manger quelque chose, ce à quoi elle avait répondu par la négative d’un signe de la tête. Valdred avait surprit un regard de légère incompréhension entre ce garde qui chevauchait à la droite du carrosse, et le second, qui faisait de même de l’autre côté du véhicule. Il semblait bien que ces hommes n’étaient pas vraiment à leurs aises avec la jeune femme, comme s’il y avait quelque chose… de plus, qu’ils ne sauraient expliquer. C’est du moins ce que ressentait l’assassin. Les yeux d’Ombeline erraient çà et là, comme indifférents au temps qui passait, dans une expression parfaitement lisse, indéchiffrable. D’ailleurs Valdred remarqua qu’elle ne cillait des paupières que très rarement, nouvelle réflexion qui l’interpella.
Soudainement, alors qu’ils entamaient un virage à l’ombre des arbres, un sifflement retenti, suivit de peu par un hennissement strident. Le cheval sur leur gauche s’écroula, un carreau d’arbalète fiché dans le poitrail, et mit son cavalier à bas. Aussitôt, les trois autres gardes dégainèrent leurs épées dans un même geste fluide, tandis que leurs chevaux se mettaient à remuer, sentant la tension dans l’air. Valdred se dit qu’il tenait là enfin une occasion de s’échapper. Seulement, il lui fallait d’abord se débarrasser de ses chaines, qui l’empêchaient de courir. Un nouveau trait vint faire éclater la vitre de la portière gauche, et s’enfonça dans le bois de la porte opposée.
« On n’est plus en sécurité ici !!!! Faites moi sortir d’ici !! » cria Valdred, frôlant l’hystérie alors qu’il se démenait avec ses liens.
Curieusement, la jeune femme ne parut guère inquiète par les évènements, et sembla prendre tout son temps afin de décider quelle serait la meilleure option. Finalement, et à la grande surprise de Valdred, elle se pencha vers lui et entreprit de le détacher, tâche qui ne la rendait que plus vulnérable aux éventuels tires. Elle le saisit fermement par la main, avec une force insoupçonnée, et l’entraîna en dehors du véhicule, par la portière droite. A l’extérieur, Jost se relevait péniblement, alors qu’Alex, Roderick et Otto avaient déjà engagé le combat avec leurs adversaires. L’homme à l’arbalète avait eu le malheur de se montrer, et le temps de recharger son arme, n’avait pus se défendre. Il gisait sur les abords de la route, le ventre transpercé, au côté d’un autre bandit armé d’une faux. Ses comparses encore en vie bataillaient dur. Au nombre de cinq, ils se battaient à l’aide de tout un attirail d’armes hétéroclites, allant du marteau à la faux, de versoir de charrue à la hache. Ce devait être de pauvres villageois de l’Averland, qui, dans leurs misères, avait migré clandestinement chez les halfing afin d’en découdre avec eux, les rançonnant tout en pensant qu’ils étaient de faibles adversaires à en juger par leur petitesse. Ces brigands devaient aussi beaucoup compter sur le fait qu’ils possédaient une arbalète, arme capable de donner la mort, et de transpercer n’importe quelle armure. Malheureusement pour eux, ils venaient de perde cet avantage, et semblaient même perdre du terrain malgré leur surnombre. Pourtant, la jeune femme entraina Valdred dans le bois, comme si Khorne était à leur trousse. Ce qui arrangeait beaucoup le prisonnier, il lui serait alors beaucoup plus facile de s’échapper une fois loin des hostilités, lorsqu’il serait seul avec celle qui le tirait par le poignet.
En attendant, les deux fuyards couraient dans les bois. Valdred, entrainé par la jeune femme, avait l’impression de flotter dans l’air, entre les arbustes qui se dressaient sur son chemin, entre les talus formant un dénivelé. Une branche d’arbre lui accrocha sa tunique, une autre lui érafla le visage, alors qu’il courait à en perdre haleine. Les feuilles mortes tombées des arbres crépitaient sous son poids, les pierres roulaient sous ses chausses, alors qu’il essayant tant bien que de mal à suivre les enjambées d’Ombeline. L’homme puisaient dans ses forces, allant il ne savait où, ses pieds frappaient le sol, tandis que ses poumons étaient en feu. Devant lui, Ombeline glissa sur de la mousse humide, tomba, et d’un bond, fut debout, continuant sa couse infernal.
Tout d’un coup, cette dernière arrête de courir, se sentant probablement en sécurité. Combien de mètres avait-ils parcourut, pendant combien de temps avaient-ils courut, Valdred ne le savait pas. Ce qu’il savait, c’est que son corps réclamait de l’oxygène, qu’il était trempé de sueur, et qu’il avait subitement envi de vomir. La jeune femme l’ayant lâché, il se tenait les mains sur les genoux, plié en deux, tentant de récupérer son souffle. Elle, en revanche, ne semblait nullement exténuée. Scrutant les environs, elle se tenait droite, comme si elle tentait de se repérer ou de percevoir un son étranger. Son visage était à présent parfaitement visible, son capuchon s’étant rabattu lors de sa course.
Valdred pouvait désormais s’enfuir, il était libre, ses chaines ôtées. Mais il repensa à ce qu’il avait prévu alors qu’il était encore dans le carrosse. Il se devait de remercier sa bienfaitrice, se dit-il, alors qu’il masquait un sourire pervers. Elle lui tournait le dos, plongée dans une occupation connue d’elle seule. Il n’avait qu’à surgir dans son dos, l’étrangler quelque peu, juste de façon à ce qu’elle soit encore consciente sans pour autant pouvoir se débattre. Et là, elle serait à sa merci.
Alors qu’il s’apprêtait à sauter sur son dos, elle se retourna brusquement. Valdred s’immobilisa dans son mouvement, relâchant tous ses muscles afin qu’elle ne se doute de rien. Mais ce n’était pas lui qu’elle regardait. Non, elle regardait par-dessus son épaule, comme si une présence les menaçait, dans son dos à lui. Il se retourna lentement. S’offrit alors à sa vue un quadragénaire, très mal rasé, crasseux, les vêtements en lambeau. Un de ses yeux était laiteux, boursouflé, l’autre pétillait d’une curiosité malsaine, à l’égard de la proie que convoitait Valdred. Tout en cette homme le rendait misérable, chétif, inoffensif. Tout, sauf l’arbalète qu’il tenait dans ses mains. Il y avait donc deux arbalétriers parmi ces brigands. Ce qui expliquait pourquoi le carreau tiré à travers la fenêtre avait suivit aussi vite le premier ayant frappé le cheval de Jost. Le premier tireur gisait sur la route, mort, et le second se trouvait bien en face d’eux. Il avançait lentement vers Valdred et Ombeline, se délectant de les voir impuissant, les sachant à sa merci.
« Que souhaitez-vous ? De l’or ? »
Valdred faillit sursauter, et se contrôla de justesse. Il ne voulait en aucun cas que l’homme déclenche son arme contre lui sous prétexte d’un quelconque sursaut qui lui aurait paru menaçant. Cela faisait combien de temps qu’il n’avait pas entendu la voix de la jeune femme ? Sûrement depuis qu’elle avait parlé à Bieswang.
« Dans un premier temps, pourquoi pas… Pis après… faire davantage connaissance avec toi… ? »
La voix de l’homme était chevrotante, et grinçait d’une manière fort déplaisante, comme si les outrages de la maladie l’avait considérablement affaiblie, mais pas assez pour l’achever. Tout en disant ces mots, il avait continué d’avancer. Il était parcouru de tics, sa tête tremblait presque imperceptiblement, en saccades agitées, au même rythme que ses pas, tandis qu’il se passait frénétiquement la langue sur ses lèvres. Nul doute quant à ses intentions, et Valdred ne le comprenait que trop bien. Cependant, il n’était pas du genre à partager. Ombeline était pour lui, pour lui tout seul.
« Ecoute… je ne veux pas me mêler à vos histoires, du tout. Je suis comme toi, un pauvre hère condamné par une parodie de tribunal pour des faits que je n’ai pas commis ! Simplement parce que ça arrangeait certaines personnes qui m’en voulaient. Je laisse cette dame à tes bons soins, laisse-moi juste m’en aller. »
Au fur et à mesure qu’il parlait, il s’approchait de l’homme, mais de manière indirect, en diagonal, afin qu’il ne se sente pas menacé. Le bandit le regardait faire, indécis. Valait-il mieux le laisser partir ? Ou bien l’exécuter ? Quoique s’il le tuait sur le champ, son arme ne lui servirait plus à rien pour tenir en joue cette charmante dame, qui aurait tout le loisir de s’enfuir.
« Vazy’ j’te laisse tranquille. Tu peux partir pourvu que tu me lais… »
Valdred, qui était désormais à bonne portée, se jeta sur lui. Le bandit fut surprit de ce revirement d’attitude, et dans un bref instant de flottement, hésita à tirer. Il déclencha cependant son arme, mais trop tard, alors que Valdred avait déjà une prise sur lui. Tiré à bout portant, le carreau s’enfonça jusqu’à l’empennage dans le ventre du criminel. La surprise se lut sur son visage, ce qui ne l’empêcha pas d’étrangler l’arbalétrier, tout en l’écrasant de son propre poids une fois amené à terre. Le brigand, dont la seule force était l’arme qu’il avait tenu, se retrouva sans défense, et tenta vainement d’agripper les mains de son agresseur afin de les y déloger de son cou. Plusieurs jours à dormir dehors, à ne manger que de maigres rations qu’une fois par jour avait eu raison de son ancienne vitalité. Valdred, malgré sa blessure fatale au ventre, lui donna la mort.
Le blessé s’allongea alors sur le dos, comme pour soulager sa douleur. Il en aurait plus pour très longtemps, il le savait. Quelle stupidité que de risquer sa vie pour quelques minutes de plaisir. Et pourtant il l’avait fait. Et voilà ou cela l’avait mené. Il vit celle qu’il convoitait s’approcher de lui, puis s’agenouiller à ses côtés, gracieusement. Elle semblait déroutée, perdue, dans l’incompréhension total comme s’il elle n’avait pas saisit le véritable sens du combat qui venait de se dérouler sous ses yeux, les véritables intentions de chacun. Valdred la regarda. Il était vrai qu’elle était très jeune, plongée peut être un peu trop tôt dans un monde de violence, un monde qui n’était par pour une jeune fille comme elle. De même que pour la pauvre Ilda. Comment elle et Ombeline auraient-elles pu se douter de ses véritables intentions envers elles ? Comment Ombeline, dans son ignorance et sa naïveté enfantine, aurait-elle pu imaginer qu’il avait voulut abuser d’elle ? Et elle était là, près de lui, comme pour l’accompagner vers son dernier voyage, qui le conduirait vers le néant, vers la mort. Elle contemplait sa blessure au ventre, la hampe du carreau couvert de sang, ce sang qui inondait sa tunique et teintait de rouge les feuilles mortes autour de lui.
Soudainement, il perçu un changement au sein même de la jeune femme alors qu’elle examinait sa lésion, comme si son hésitation venait de se rompre. Son doux visage sembla se figer en une résolution inébranlable, ses yeux rencontrèrent les siens. Les yeux sont des portes ouvertes sur l’âme, avait-il entendu dire un jour. Mais à travers le regard de la jeune femme, ce n’était plus l’âme d’une petite fille innocente et naïve vivant dans un monde cruel qu’il voyait. Non, c’était quelque chose bien plus sombre, d’une noirceur absolue, qui le fit frissonner jusqu’aux tréfonds de son être, qui le glaça alors même que les portes de la mort étaient sur le point de s’ouvrir pour l’accueillir. Il comprit alors d’où venait ce malaise qu’il avait quelque fois ressenti, ainsi que ce même malaise qu’éprouvaient les gardes. Une terreur sans nom l’envahie. Il voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa gorge, devenue trop sèche. Il sentait que la plaie qui béait à son ventre avait accomplit son œuvre. Peut être mourrait-il avant que la créature qui se tenait près de lui ne commence sa tâche macabre ?
Sa dernière vision fut celle du visage angélique d’Ombeline qui se penchait lentement vers lui, un doux sourire aux lèvres, sourire pourtant défiguré par de longues canines qui surgissaient de sa bouche.