Anton se réveilla. Le souffle court et la peau moite, il mit un instant avant de prendre ses repères. La chambre de fortune qu'il occupait dans cette petite auberge de Nuln lui renvoya l'écho oppressant de la solitude loin de ses terres natales. Quand ses yeux à demi endormis s'habituèrent à ce noir immobile qui précédait l'aube, il arriva à distinguer la petite commode de bois blanc dans le coin droit de la pièce, unique pièce de mobilier sur laquelle était posées une moitié de bougie et une bassine de porcelaine blanche. L'eau qu'elle contenait avait stagné toute la nuit était devenue froide depuis longtemps. Le sommier rugueux se rappela ensuite à son souvenir, ainsi que les draps à la propreté douteuse qui lui avaient servi de couette pendant la nuit. Sans la fatigue extrême de ce retour en précipitation, il aurait sans doute eu du mal à se reposer, en partie à cause de ce courant d'air frais que la fenêtre aux carreaux crasseux ne parvenait pas à filtrer et qui s'infiltrait dans la pièce d'une vingtaine de mètres carré aussi bien que dans les os.
Après ses multiples périphéries dans les royaumes frontaliers, il avait espéré pouvoir enfin rentrer à Terre-noire. Mais la duchesse de Meissen, Emmanuelle von Liebwitz, plus connue par son titre de Comtesse électrice en avait décidé autrement. Le congrès extraordinaire qu'elle avait convoqué à Nuln réclamait la présence de tous les membres nobles de sa cour, dont Anton qu'il le veuille ou non, en faisait quand même partie. Cette chambre miteuse était d'ailleurs du fait de celle-ci et sa missive avait ordonné à Anton le choix de l'établissement dans lequel il avait passé la nuit. Il s'expliquait mal les raisons d'un tel acte mais tous les frais étaient déjà payés d'avance et il se consolait à l'idée qu'il était en train de dépenser l'argent de cette comtesse incapable.
Quelques légers coups toqués à la fine porte de bois de sa chambre finirent de le réveiller. Il avait demandé à ce qu'on le réveille tôt afin d'avoir un peu de temps pour lui avant de rejoindre le palais et la vie mondaine de la cour.
La salle commune était assez grande pour une auberge de cette envergure. Elle comptait une grande table principale tout en longueur qui en occupait le centre et faisait face à l'âtre de la cheminée. A l'opposé de celui-ci, le comptoir et l'accès aux cuisines étaient interdit au public. De nombreuses tables individuelles ou pour des groupes restreints finissaient de remplir l'espace et s'étalaient pêle-mêle sans autre logique que celle des inévitables clients ivres qui les déplaçaient régulièrement chaque soir. Outre les quelques couverts prêts à recevoir le petit-déjeuner disposés sur la table principale à intervalles réguliers, Anton remarqua aussi la présence discrète d'un individu qui n'appartenait pas au personnel dans un coin sombre de la pièce.
C'était en fait une dame de haute extraction à en juger par la tenue de soie bleue qu'elle portait. Dans l'obscurité, Anton n'avait pas pu le remarquer mais de discrètes volutes cousues à la main s'épanouissaient dans le bleu profond, presque abyssale de la robe, pourtant taillée sans fioritures ni surplus. La soie de Cathay était un matériel très rare et très prisé, même pour ceux qui en avait les moyens mais cette femme la portait comme si c'eut été le coton le plus commun. Une aura de dignité et de rigueur presque intimidante émanait d'elle et était accentuée par les épaisses couches de fard à paupières noir dont elle s'était décoré les yeux et qui lui donnait ce regard autoritaire et perçant.Test d'observation sous l'INT :
Résultat caché.

Elle était en train de manger une sorte de gruau aux nuances de gris qui avait du lui être servi par l'auberge. Silencieusement, sa cuillère de bois faisaient des allez-retours entre son bol et sa bouche à un rythme calculé. Seul le cliquetis discret de ses longues boucles d'oreilles argentées cognant sur sa peau d'albâtre signalait sa présence dans le remue-ménage de plus en plus bruyant provoqué par le ballet des serveuses allant et venant à travers la pièce. Anton remarqua alors le motif d'oiseau dessiné par les spirales métalliques de ses bijoux ce qui eut pour effet immédiat de lui remémorer le rêve de cette nuit. Bien que son instinct rationnel chassa immédiatement de telles pensées, il ne put s'empêcher de faire le rapprochement entre la colombe et les boucles d'oreilles en forme d'oiseau.
"Puis-je vous aider Messire ? Voudriez-vous vous restaurer avant votre départ ?" La voix de la servante le sortit de ses rêvasseries et il se tourna vers la jeune fille pour lui répondre.
