
Un soleil pâle et froid se lève sur le duché de Moussillon. Avec le jour s'évaporent les dernières brumes qui étouffaient la vallée de la Grismerie, recouverte de marécages fétides et d'étendues à peine arables. Peu à peu apparaissent les sentiers mal dessinés qui serpentaient tels des anguilles entre les tourbières et les bosquets torturés, reliant entre eux de misérables villages dominés par des places fortes décrépies. Des miasmes malsains montent des mares d'eau croupie qui stagnent entre les touffes de roseaux et les troncs pourris. Quelque part, un crapaud lâche un croassement gras tandis qu'un héron gris pousse un long cri plaintif en prenant son envol entre les joncs. Tel est le morne paysage du Duché Perdu.
Trois cavaliers progressent dans le marais les uns derrière les autres. Les sabots de leurs chevaux soulèvent des mottes de boue vaseuse à chaque pas alors qu'ils avancent sur la piste bordée de futaies épineuses. Les trois hommes d'armes montés ne sont visiblement pas des chevaliers. Le premier est celui qui s'en rapproche pourtant le plus : il est équipé d'une cotte de maille munie d'une capuche, d'une épée et d'un pavois en bois peint de jaune et de bleu qui tape contre sa cuisse à mesure que son cheval avance. Son torse arbore un tabard certes sale, mais où l'on peut discerner sans problème une tour surmontée d'une fleur de lys bleue marine sur un fond jaune délavé, les armoiries de Sire Rachard. L'homme qui le suit tient déjà plus du mercenaire que du soldat ducal : un simple pourpoint en cuir bouilli lui ceint le torse et un large couteau pend à sa ceinture. Il porte une lance au bout de laquelle pend tristement un linge jaune et un casque en cuir cerclé de fer et visiblement trop petit est posé sur sa tête. Le troisième cavalier complète ce passage en revue dégressif : ses cheveux en bataille tombent sur un regard noir qui scrute les marécages alentours. Il porte une simple armure en peau garnie de fourrure sale au niveau du col, et son épaule est ceinte d'un arc et d'un carquois d'où dépasse l'empennage de ses flèches. Leurs montures, enfin, n'ont rien des fiers destriers de bataille bretonnien, mais ressemblent plus à des carnes sur le point de rendre l'âme après une vie à tirer des carrioles de foin. Elles trébuchent d'ailleurs régulièrement à mesure que leurs cavaliers les obligent à avancer entre les étangs sombres et les arbres morts.
L'air ambiant qui règne dans les marais du Moussillon porte quelque chose de funeste. Plus qu'une odeur de putréfaction, plus qu'une brise froide qui donne la chair de poule, cette atmosphère charrie une haleine de mort et de désolation. Les trois chevaux y réagissent en hennissant craintivement par moment, tandis que les trois hommes y répondent de manière plus discrète. Pas un ne parle et leurs regards vont et viennent le long de la piste, avant d'en scruter les abords et de recommencer inlassablement. Eux savent, à la différence des rares voyageurs imprudents, que les marécages renferment bien plus que des sangsues et des moustiques. On parle d'être difformes qui se pavanent lorsque la nuit tombe, de morts qui ne trouvent pas le sommeil et d'esprits tourmenteurs qui déchirent votre esprit comme de la dentelle. Les Moussillannais savent que ces légendes ne sont pas infondées et leur vie n'est par conséquent qu'un long et éprouvant tour de garde où la moindre minute d’inattention peut vous coûter la vie. C'est donc en gardant cette joyeuse perspective à l'esprit que nos cavaliers suivent le sentier sans un mot, vigilants.
Après plusieurs heures à suivre une piste qui longe un immense étang, ils arrivent à la hauteur d'une cabane qui se dresse au milieu d'un bosquet d'arbres sombres et rabougris. Le soldat au tabard tourne la tête vers l'archer, et celui-ci incline la tête sans en dire plus. Il déchausse ses étriers et descend de sa monture sous le regard des deux autres avant de dégainer un poignard et d'avancer vers la cabane. La boue et les joncs le forcent à faire de grandes enjambées, et il s'accroche aux branchages pour maintenir son équilibre, avant de sauter avec agilité sur le morceau de tourbe où se dresse la pitoyable bicoque. La "porte" est ouverte, mais nul bruit, nulle lumière ne proviennent de l'intérieur.

- "Que ... qui va-là !" lance alors une voix fébrile depuis l'intérieur.
- "Dis nous où se trouve le village de Sombrelâtre, maraud, ou je te crève le bide." lui répond l'archer, le poing fermé sur sa dague. La voix repris en tremblotant : "Continuez à suivre le sentier et vous y serez en quelques minutes."
L'archer se racla la gorge et cracha un énorme glaviot à l'intérieur de la cabane avant de reprendre ses acrobaties pour atteindre sa monture. Il monta prestement en selle et les cavaliers suivirent à nouveau le chemin, au trot cette fois. L'habitant de la cabane avait dit vrai : le sentier montait légèrement et sortait du marécage et de sa végétation rase et poisseuse. Ils se trouvaient désormais dans un terrain boisé. L'endroit restait lugubre et le sol était tapis de feuilles mortes tandis que les branches des arbres se tordaient vers le ciel comme des bras implorant. Mais bientôt, l'odeur de feu de bois parvint aux cavaliers qui talonnèrent leurs montures. Ils arrivèrent en vue d'un petit hameau qu'ils savaient être Sombrelâtre.
Le village en lui même faisait peine à voir : une dizaine de masures se dressaient de part et d'autre d'une "place" boueuse au centre de laquelle trônait un puits. Les habitations étaient bâties en briques de tourbe mélangée à de la paille, le tout soutenu par une structure de poutres apparentes portant un toit de chaume, de brassées de roseaux et de boue. Ces toits étaient percés d'une cheminée en pierre et une porte en bois fermait l'accès à ces maisons des marais. Ca et là, quelques misérables potagers étalaient le peu de légumes que la terre viciée du duché permettait de cultiver : des choux, des navets et du seigle noir pour la majeure partie. C'était principalement des cultures vivrières comme c'était l'usage dans le Moussillon où il était rare de croiser ces grandes fermes pastorales entourée de champs de blés dorés pourtant si communes en Bretonnie. Ici, on ne vivait pas, on survivait. Quelques unes des masures lugubres étaient bordées d'enclos boueux où s'ébattaient tantôt quelques porcs crottés, tantôt trois ou quatre chèvres à l'air malade.
Les habitants eux aussi n'étaient pas sains. Quand les trois cavaliers engagèrent leurs montures dans le village, ils purent voir quelques ombres se cacher hâtivement derrière les masures, tandis que les portes s’entrouvraient légèrement pour ne laisser voir que des touffes de cheveux hirsutes et des yeux jaunâtres qui les observaient à travers la fente, tapis dans l'obscurité de leurs abris. Les soldats ne semblaient pas s'émouvoir de ce comportement étrange. Sur une terre où la plupart des gens portaient la trace de la corruption et de la maladie, il était courant de voir les manants se terrer dans leurs trous à l'approche d'hommes en arme. Et ils n'avaient sûrement pas tord. Les cavaliers ne s'arrêtèrent pas et traversent le village pour gravir le sentier boueux qui montait jusqu'au Castel Chumba, une place fortifiée, grise et lugubre, ceinte d'une palissade grossière de rondins et qui dominait Sombrelâtre. Le soldat au tabard fît signe aux deux autres de s'arrêter et continua pour ne tirer les rennes de sa monture que quand il arriva face au portail en bois qui fermait la palissade. Le portail était entouré de deux tours en bois et était fermé par une lourde chaîne rouillée. Le soldat scruta la palissade du regard comme s'il cherchait un interlocuteur des yeux. Ne voyant personne, il mit ses mains en porte voix.
- "Sire Neldrick Chumba ! Je porte un message du seigneur Rachard ! Je vous somme d'ouvrir ces portes immédiatement !"
Des chiens se mirent à aboyer férocement depuis l'enceinte de la palissade.
Frère Albert se pressait dans le couloir mal éclairé, traînant son pieds bot en haletant. Les hautes fenêtres percées à même le mur du château faisaient s'alterner dans le couloir les faisceaux de lumière pâle et les trous d'ombres que traversaient frénétiquement le boiteux en soutane. C'était un ancien pèlerin du Graal qui avait vu son saint chevalier tomber face à un champion des Puissances de la Ruine bien des années auparavant. Plutôt que de veiller sur la dépouille mortelle du preux guerrier qu'il avait suivi pendant tant d'années, il s'était laissé séduire par les bourdonnements et les chuchotements qui se pressaient dans sa tête depuis cet événement et était devenu, au fil des années, un serviteur dévoué du Seigneur des Mouches. Par un coup du sort, il était entré au service de Sire Chumba qu'il servait maintenant comme scribe et conseiller.
Il avait le teint cireux et dégageait d'infecte exhalaisons. Chacune de ses dents était pourrie et son haleine fétide pouvait faire s'évanouir les plus sensibles. Le Grand Père s'était montré généreux avec lui et lui avait accordé une belle panse bien grasse et des membres épais recouverts de magnifiques pustules rougies et gorgées de pus. Étrangement, seul son visage semblait épargné par les divines maladies qui rongeaient le reste de son corps. C'est de son poing couvert de plaques rouges et d’eczéma purulent qu'il frappa la lourde porte qui fermait la chambre de Neldrick Chumba.
- "Maitre. Vous devez venir tout de suite. Il y a des hommes en arme qui vous demandent, dehors." glissa Frère Albert à travers la porte de sa voix profonde. "Ils disent que c'est le seigneur Rachard qui les envoie et ils veulent vous voir sur le champ."





