Les paroles de l'aubergistes eurent sur le baron un effet extraordinaire. De survolté qu'il était, il passa brusquement à un sang froid redoutable. Un sang froid qu'il n'avait pas connu depuis des années. Depuis son dernier homicide prémédité en fait, neuf ans plus tôt. Il prit une voix froide comme la mort, et énonça lentement:Ma foi tant pis pour lui. Ca m'arrange même: comme disait un grand homme: Aïe! J'ai des fourmis dans mon épée...
"Quelle preuve de ma noblesse tu as? Que je dorme dehors, alors que je fais l'honneur de choisir ton auberge? Drôle! Je vais te couper les oreilles.Refuser son accès aux nobles? Mais c'est de la révolte caractérisée cela, des insultes, une blessure à mon honneur! Attend, maroufle, tu vas recevoir le prix de ton audace! Qu'est-que cela par Morr? Attends, gueux, je te ferais pendre, sois-en certain! A terre! A terre!"
Sur l'injonction du baron, Frederic, qui avait dégainé son arme, frappa du paumeau la tempe de l'aubergiste, qui s'écroula. D'un geste violent, le baron désigna la porte; les deux mercenaires, soutenant l'homme par les bras, le trainèrent dans le couloir, puis le culbutèrent dans l'escalier. Lame au clair, le baron le poursuivit et, débarquant dans la salle, s'exclama:
"Ah, ça, mon maître, vous allez me payez vos offense! Je vous ferais pendre pour trahisons et insultes à un représentant de l'Empereur! Ignorez-vous que la Comtesse a tous pouvoirs sur ces terres? Ignorez-vous que traiter ainsi un hote, c'est bafouer l'hospitalité? Je ne serais pas noble, comme ces messieurs, je vous briserais la nuque en personne! Mais puisque mon rang me l'interdit, je vous ferais si bien bastonner que vous apprendrez la politesse! Je ne sais pas comment les clients toléraient un si malgracieux tenancier, mais je vais rendre service à tout le monde en le faisant adoucir moi!"
Les deux mercenaires avaient eux aussi atteint la grande salle. Frederic, lame au clair, se tenait au-dessus de l'aubergiste, grave. Aux cotés du barons, le vieux mercenaire contemplait la salle d'un air tout à fait calme, mais à l'affut du moindre mouvement. Lui aussi avait dégainée son arme. Sur un signe d'Anton, Frederic releva à moitié l'aubergiste secoué. Tapant vivement la pointe de son arme au sol, le baron déclara d'un ton soudain très calme:
"Allons, misérable, je suis pressé. Si tu me présente à l'instant des excuses pour tes insultes gratuites et ton humeur offensante, je passerais sur la bastonnade et je me contenterais de te mettre en geôle pour les six prochains mois. Choisit vite, et songe un peu à la stupidité de tes gestes. Je ne pense pas que ces braves gens seraient heureux de voir leur soirée gachée par tes stupidités. Et puis, certains sont peut-être tes amis, si tant est qu'un si sale caractère puisse s'en faire; ils pourraient souffrir de te voir tabassé parcque tu es une tête de mule. Allez, vite! Les excuses ou le baton? Mais répond donc, tavernier du diable!"
Le baron avait crié la dernière phrase. Ce maudit homme, comme il aurait voulu le passer au fil de son arme! Hélas, il ne pouvait certainement pas se le permettre. Il en serait quitte pour la prison. Sauf si les clients encore présent à cette heure tardive se mêlaient de la chose; mais le baron avait tout fait pour présenter la chose de la meilleure façon possible. On verrait bien. Ce ne serait pas quelques soulards imbéciles qui sauraient s'opposer à trois hommes entrainés, armés et décidés.