Pourtant, de ce que Heidemarie avait amoureusement décrit en parlant des romans qu’elle dévorait, Richter Kless ne semblait pas tellement respecter les règles de… Quelconque écrit que ce soit. Et pas parce qu’il cherchait à déconstruire quoi que ce soit. C’était l’œuvre d’un fou. Des pages entières étaient remplies de dessins et de croquis, de phrases sans queue ni tête aux mots mélangés, des instants où les lettres se mélangeaient pour faire des mots qui n’existaient pas, et il y avait même quelques passages où l’alphabet lui-même se modifier. Et même quand les phrases étaient lisibles, leur sens et leur place dans le récit étaient étranges — Richter mélangeait de longues diatribes sur son enfance, une anecdote étalée sur cinq pages où il racontait sa rencontre avec un chevalier Bretonnien, un moment où il avait enluminé une feuille de vélin avec une prière de Sigmar (Car visiblement, il avait été prêtre du culte), puis une autre où il racontait une recette de potion de soin qu’une vieille mage des Taillis lui avait enseignée dans le Hochland.
Et puis, il y avait des passages où soudainement l’écriture se mettait à devenir claire, le vocabulaire entrait dans le niveau soutenu, et il partait dans de longues pensées philosophiques sur l’histoire et la signification de l’Humanité.
Et ces passages étaient de loin les plus inquiétants. Même Reinhard, qui avait pourtant vendu son âme, et participé aux atrocités décrites en long et en large par frère Kless, sentait son cœur étrangement pulser plus vite à mesure que ses yeux lisaient et relisaient ces mots…

À la question, « qui sommes-nous ? », il ne m’est point permis de répondre.
À la question, « d’où venons-nous ? », il ne m’est point plus permis de répondre, car je ne nous ai vus qu’être transformés, et non naître, hormis si cela l’était par la volonté des Anciens.
À la question, « où allons-nous ? », je crains de pouvoir apporter une réponse, qui est intimement liée selon moi à la dernière grande interrogation, « pourquoi sommes-nous ici-bas ? », car notre destinée est dirigée par Ceux qui profitent de notre existence et nous encouragent à vivre notre existence terrestre.
Je ne vous raconterai pas la Création — Tout ce que j’ai vu, je ne l’ai pas entièrement compris, et tout a été mieux expliqué par l’Archimage Teclis traduit par le sage Verspasian Kant ; il est l’autorité suprême que l’érudit doit consulter dans le dos de son maître, une fois qu’il aura inévitablement compris le mensonge des textes religieux. Et je ne souhaite pas m’étendre non plus sur la Chute, car je l’ai assez fait dans le Liber Chaotica, où j’ai consigné de façon plus docte et indexée mes visions et mes analyses des-dites visions.
Je souhaite vous parler de l’avenir, je souhaite retourner dans le matériel, et me hasarder à observer le futur, la suite des événements, et ainsi me risquer au bûcher en transgressant enfin la dernière limite que m’ont imposées Sa Sainteté notre Théogoniste Yorri XV et le Grand Conclave Impérial — celle du millénarisme.
D’ici vingt ans, pas même le temps d’une génération, tout ce que nous connaissons autour de nous, sera soumis à de nouveaux seigneurs. Je ne prêche pas la destruction de notre monde, car de fait il ne sera jamais détruit, car de fait notre génocide ne satisfait pas Ceux qui profitent de notre existence. Chaque vie mortelle qui sort du ventre de sa mère, que ce soit un Nain, un Elfe, un Ogre ou un Halfelin ou un Homme, ou même un animal — car nous sommes foncièrement des créations animales, voulues comme telles et agissant comme telles — et même chaque végétal et même chaque minéral est reflété comme une silhouette à la surface de l’eau dans l’au-delà, c’est-à-dire les royaumes de Ceux-là que je décris.
Nous ne vivons que dans le but d’être des comédiens plaisant aux Dieux de l’au-delà, qui peuvent faire ressentir leurs bienfaits et leur présence bien plus que tous les autres Dieux priés par tous les peuples depuis qu’ils sont nés. Et une fois expiant enfin, nos âmes sont faites pour être avalées et torturées pour l’éternité par les Quatre qui aiment profiter du globe terrestre, notre petite terre, un grain de sable perdu sur une plage infinie de ténèbres, dans le seul but d’obtenir des âmes neuves et jeunes que seul le monde matériel peut créer puis développer et améliorer avec l’environnement qui l’entoure. Nous sommes donc tous des petits animaux en cage, comme ceux sur lesquels les alchimistes testent leurs potions.
Pour des millénaires, seul le Grand Jeu entre Ceux-là nous a épargnés. L’heure arrive où ils ont enfin décidé la manière avec laquelle ils se répartiront la Terre et dessineront des frontières, non plus dans leurs Royaumes à eux si complexes et sans structure ou géographie, mais dans notre Terre qu’ils vont arracher et déplacer avec leur force et en avaler toutes les âmes selon leur bon plaisir.
L’au-delà est un lieu terrible, où des millions de nos ancêtres sont à jamais enfermés dans leurs domaines, perpétuellement détruis et reconstruis, tués et forcés à renaître, trouvant une forme corporelle épousant parfaitement la réalité avec leurs os et leurs muscles et leurs veines afin de pouvoir sectionner leurs membres et pénétrer leurs orifices et faire pourrir leur chair. Et c’est ainsi que plus rien ne nous appartiendra et que nous ne pourrons plus nous reposer ni sur nos sens ni sur nos esprits ni sur nos souvenirs car absolument tout est à Eux, tout et tout et tout. Et j’ai vu la manière avec laquelle le Grand-Père forçait des mois durant ses victimes à regarder des cafards et des limaces entrer dans leurs tripes à l’air vif, leurs corps grands ouverts et pourtant la mort refusant de les soulager. Et j’ai vu la manière avec laquelle le Tentateur retirait la bouche de ses sujets avant de leur donner envie de hurler. Et j’ai vu la manière avec laquelle le Corrupteur faisait rejouer des scènes du passé de ceux perdus dans son labyrinthe, obligeant une mère qui a perdu son fils à revivre la même tragédie cent fois la même journée, en lui faisant oublier sa peine simplement pour que la douleur soit toujours aussi vive et brutale et nouvelle. Et j’ai vu la manière avec laquelle le Taureau forçait des millions d’esclaves à produire des arquebuses et des bombardes pour qu’ils s’entre-tuent et détruisent leurs industries afin de recréer ses serfs et les forcer à reconstruire les mêmes fonderies brûlantes afin de dessiner une œuvre de destruction perpétuelle.
Et je vais vous dire le plan de chacun de ces Quatre Dieux, et comment ils prévoient tous de ravager l’Humanité. Car pour ce faire, ils doivent déjà, et ce n’est pas une mince affaire, vaincre les verrous que d’autres plus ingénieux que notre race trop jeune et trop impure ont mit en place de manière à sauver la planète — le Vortex des Elfes et la Toile des Anciens.
Ceux-là souffrent de ne pas pouvoir demeurer longtemps dans le matériel à cause de ces verrous. Tous ne peuvent faire ressentir leur présence que par les actes de leurs démons éphémères, qui ne sont amenés que par la malédiction de fidèles de chair et de sang — les Bêtes de la forêt et les Mortels qui acceptent de les prier. Ils ont donc besoin de prendre le contrôle direct de tout ce qui nous entoure — ils doivent contrôler la faune, la flore, et aussi les âmes et les corps humains, une possession terriblement puissante et coûteuse, bien trop comparé à l’écrasement que produit le monde matériel. C’est une œuvre de très longue haleine, de pouvoir franchir la frontière entre le Matériel et l’Immatériel. D’où la nécessité de posséder de nombreux complices.
Mais j’ai des raisons de croire que tout est réuni pour eux afin de remplir ces conditions. Mes études m’ont menée à Middenheim, où j’ai découvert d’antiques textes de l’ère où l’ont vénérait Ishernos (L’union d’Isha et Kurnous, qui sont Rhya et Taal), où se trouverait une chose fabuleuse de l’ère des Anciens où Ulric a donné naissance à sa flamme éternelle…
Le mot « Middenheim » avait été entouré en rouge par une écriture postérieure. Une flèche continua le rond vers la marge, où deux mots avaient été écrits : « Lire Wulcan — D.K. ». Malheureusement pour Reinhard, loin de donner la solution, ou expliquer ce qu’était Ishernos, ou le Vortex, ou la Toile, voilà que Richter Kless tombait dans un long discours sur l’histoire de Middenheim et des premières tribus (Alors même qu’il avait promis de ne pas parler du passé). Puis le discours redevenait fou, et il parlait des visions cauchemardesques du Dieu-Taureau et des charniers remplis de morts.
Étrangement, pourtant, la lecture passionna Reinhard. Alors qu’il changeait de position avec son livre, il ne voyait pas les heures défiler. Et il se surprit, lui aussi, à prendre une plume, et à annoter à côté de cette personne qui avait entouré certains mots, et posé des questions et mit des points d’interrogation, comme un dialogue interposé de on-ne-sait combien d’années entre les deux lecteurs.
Kless n’avait pas daté son ouvrage. Mais il balançait les noms au cours de ses délires schizophréniques de Yorri XV, l’ancien Grand Théogoniste, et nommait des monarques comme Louen de Bretonnie ou Boris du Kislev — ce livre devait être vieux de dix, quinze ans.
Longuement, Kless décrivit les Royaumes du Chaos. Reinhard ne pouvait pas le prendre pour un simple délire de quelqu’un ayant pris une cuite ; sa façon de décrire les jardins de Nurgle ressemblait beaucoup trop aux propres passages dans l’au-delà du lecteur. Et en fait, c’est au bout d’un long moment (Sûrement plusieurs heures, vu comment il avait terminé toute son assiette de friandises), qu’il comprit enfin l’intérêt de ce livre sans queue ni tête, et pourquoi une personne à l’encre rouge avait annoté tout le texte partout ;
Ce livre était un guide. Comme un récit touristique, décrivant les chemins d’un pèlerinage avec les auberges et les bons restaurants à découvrir en route. Entre ses errements et ses purs moments de folie, il y avait une logique. D’abord les jardins, puis les labyrinthes… Tout convergeait, par on-ne-sait quel maléfice, des mondes du Chaos vers le monde des Mortels. Et vers Middenheim.
Il y avait même quelques choses vraiment utiles à tirer du livre. Un instant où Kless décrivait la fois où il avait failli se noyer en tombant d’une barque dans le reik, il raconta la recette d’un étrange grog avec lequel il s’était remis ; en réalité, Reinhard comprit qu’il s’agissait là d’une potion, avec laquelle il avait échappé à la possession d’un démon, du temps où Richter Kless était exorciste. Il attrapa vite sa plume, et réécrit au propre ce que le schizophrène avait mal expliqué.
Il n’avait même pas lu un dixième du bouquin, quand enfin le Grand Coësre fut absolument exténué. Il eut envie de dormir.
Alors qu’il somnolait, et que sa chambre était devenue totalement sombre par la mort de la flamme de sa bougie, Reinhard sentit un bruit venir d’un coin de sa pièce. Un petit crépitement, près de l’octogramme de sel qu’il avait préparé tout proche. Il se leva, remit en place le tracé, s’agenouilla devant, et fit une longue prière en langue noire en réunissant sa magie.
Et voilà que Furug’ath, sous la forme d’un grand Tiléen borgne, se montra devant lui.
Pour une fois, il ne souriait pas.
« Tu as décidé de lire du Richter Kless ? Ses pensées sont un tas de folies sans queue ni tête, qui n’amènent à rien. Tu perds ton temps, alors que tu pourrais agir. »
Visiblement, Furug’ath n’était pas au courant que Reinhard était parvenu à le déchiffrer.
Le démon n’était donc pas aussi omniscient qu’on ne l’imaginait…
« Moi aussi j’aimerais bien savoir ce que c’est, le Scion de Tzeentch. Ça m’intéresse. Mais je ne pense pas qu’on trouvera la solution dans des livres — ou si on la trouve, ça prendra un temps fou. À moins que tu ne veuilles vite réunir tes sbires et attaquer le manoir d’Irène Kassel, avant qu’elle ne quitte la cité, je ne pense pas que tu gagneras grand-chose de ce côté-là.
Moi j’ai une idée plus simple pour toi, mon ami…
Pourquoi tu n’irais pas dans les Royaumes du Chaos ? Pourquoi tu n’irais pas directement chez Tzeentch, pour voir ce que ses fidèles manigancent ? »
Et enfin, il sourit, totalement sûr de son idée suicidaire.





