Quelque part sur la côte du sud de la Bretonnie.
Cinq millénaires après la trahison d’Ulthuan.
La nuit est presque sans lune. Celle verte semble camouflée par les nuages, trop lointaine et trop faible pour que son inquiétante lueur ne fasse trembler les faibles d’esprits. Celle grise ne forme qu’une fine ligne rayonnante sur la voûte céleste, pas encore un croissant — il y a deux jours, le ciel nocturne du grand océan était noir comme un abysse, et on aurait dit que les Dieux avaient recouvert le ciel d’encre. Où donc se cachait Lileath ? Son cycle lunaire ne faisait que débuter, et depuis quelques jours maintenant, Khoreri n’avait plus de rêves pour hanter ses nuits. Qu’il s’agisse d’une bénédiction ou d’une malédiction n’appartenait plus qu’à elle.
Le drakkar Perce-Phare remontait silencieusement les récifs. Passant bien à travers les violentes vagues qui claquaient contre la coque, il semblait presque voler parfois, et ses épaisses voiles couvrant les mâts avalaient tout le vent que Mathlann pouvait souffler. Ce n’était pas un gros navire, mais Perce-Phare avait été capable de traverser tout un océan, par la bénédiction du Dieu-Marin comme la force des galériens, esclaves humains dirigés par le fouet. Léger et élancé, le navire paraissait faible, et lorsqu’il avait fallu contourner l’île d’Ulthuan, le capitaine avait passé des jours entiers nerveux et en colère, probablement inquiet à l’idée de tomber sur une patrouille de vaisseaux Asurs… Les Haut-Elfes semblaient partout être les maîtres des océans, et quand bien même il était saint de s’en prendre à eux, il faudrait être un fou pour risquer le bâtiment contre leurs guerriers.
Mais cela avait été plus d’inquiétude que de mal. Et voilà qu’enfin se découvrait dans l’ombre devant eux leur prochain objectif.
Un petit groupe de Druchii attendait patiemment dans le froid de la fin d’un été pourri ; s’ils étaient couverts d’un peu de chair de poule sous leurs longs imperméables noirs, la dureté du climat de Naggaroth les avait tous habitués au glacial. Ils demeuraient impassibles et silencieux, au garde-à-vous, alors que le capitaine jouait avec un objet : une sorte de boîte dans laquelle il y avait un petit feu. Il baissait et remontait la visière plus-ou-moins vite, afin de créer un langage codé avec de la lumière. Sauf que cela faisait maintenant plus d’une demi-heure qu’il jouait avec son machin, et qu’il n’y avait toujours pas eu la moindre réaction.
Ça en était trop pour Baena. La Furie brisa les rangs, et alla parler au capitaine, d’une voix ferme qui tentait de percer à travers le souffle du vent et le choc bruyant des vagues :
« Toujours pas de réponse. Êtes-vous sûr d’être au bon endroit ? »
Le capitaine se vexa. Cekaloil Raeteht avait eu « l’honneur » d’être le navigateur des Druchii pour les trois dernières semaines — un solide corsaire pas très malin, pas très courtois, et pas beau avec son crâne chauve et ses tas de cicatrices sur le visage, il était l’un des plus médiocres Druchii qui existait à Karond Kar, ce qui voulait déjà dire quelque chose tant cette ville côtière était remplie de rats dégénérés et indignes d’être les sujets de Malékith…
…Mais s’il y avait une chose où il ne devait pas apprécier d’être repris, fût-t-il par une épouse de Khaine, c’était bien sur comment les choses marchaient sur mer :
« Sauf votre respect ma sœur, mes instruments sont corrects ! On est au bon endroit ! Mais il me faut un signal avant d’envisager le débarquement !
– Nous n’avons pas enduré tout ce voyage pour rentrer à Naggaroth. Allons-nous dire au Roi-Sorcier que notre capitaine n’a pas su trouver où nous déposer ?
– Vous avez passé trois semaines avec vos guibolles sur mon pont, ma sœur, vous endurerez bien une heure de plus ! Autrement, je trouverai une autre solution !
Tranquillisez-vous donc — vous voulez à boire ?! »
La sœur ne lui répondit pas et retourna dans les rangs. Le capitaine risquait gros, à parler avec une telle familiarité avec une Furie… Malheureusement, il était pour l’instant utile, ce qui privait du bonheur de pouvoir lui ouvrir une jugulaire.
Reprenant place à côté de Fleur-de-Sang, Baena se plaignit dans un chuchotement rocailleux :
« Nous n’avons pas besoin de lui. Qu’il nous lâche sur la côte, on retrouvera bien le roi des Bretonni nous-mêmes. »
Baena Sicatyiel ne lançait pas une bravade facile — ce n’était pas son genre. Furie âgée de soixante-dix-neuf ans, elle avait beau être jeune, elle avait déjà eu à prouver comment elle savait étancher la soif de sang de Khaine. Grande guerrière, elle savait tuer rapidement et discrètement quand il le fallait — elle n’arrêtait pas de se vanter d’avoir assassiné des nobles enfermés dans leur manoir durant une Nuit du Massacre, et qu’elle avait permis à la grande Hellebron de redevenir belle pour des semaines avec tout le sang qu’elle avait récupéré… Si elle disait pouvoir tuer le roi des Bretonni toute seule, c’est bien qu’elle pourrait au moins s’approcher de lui.
Quelle honte, tout de même, que des singes aient soudain une telle importance pour Naggaroth… Tout s’était produit il y a trois ans — une grande famille de Karond Kar, la dynastie Drakilos, avait réussi à installer une base permanente sur Elthin Arvan, ce que les humains de ce continent appelaient avec suffisance « le Vieux Monde ». Harassant des royaumes humains, ils avaient gagné une grande fortune et une célébrité importante à la cour du Roi-Phénix Malékith, grâce aux tribus d’êtres humains qu’ils pouvaient ramener en esclavage au sein de son royaume. Mais ils avaient vu trop gros, et les singes étaient parvenus à se réorganiser… Sous le commandement d’un certain « Albéric d’Amboise », fils du duc de Cormagnac et cousin du roi des Bretonni, des vaisseaux de plusieurs nations du Vieux Monde étaient parvenues à piéger l’Arche Noire des Drakilos dans une rade, et de la couler, à la manière qu’avaient des petits chiens de vaincre un ours — ce n’était pas la première fois qu’une Arche Noire était coulée par les singes, mais c’était sans doute la fois de trop. Qu’un de ces vaisseaux titanesques, anciens de millénaires, forteresses truffées de monstres et de bêtes dangereuses, puisse être vaincu par les coquilles de noix d’une espèce arriérée et inférieure… L’humiliation était absolue sur plusieurs plans, et il était une chose douce que la famille Drakilos aie été entièrement tuée avec leur Arche Noire, refusant obstinément de fuir et choisissant de couler avec leur navire : pour ça, ils reçurent des honneurs et des condoléances de la part de la cour du Roi-Sorcier. Si un seul était revenu en vie et en barque à Naggaroth, nul doute qu’il aurait été condamné à être écorché vivant.
À présent, le grand Malékith Ier était obligé de s’occuper de gérer les affaires de ce royaume. Le Vieux Monde était une opportunité pour les Druchii — un réservoir à esclaves, dont leur économie dépendait entièrement, ainsi que le lieu de vie des Asrais des forêts, descendants de colons qui n’étaient pas retournés à Ulthuan et qui représentaient une force neutre dans le conflit face aux Asurs… Peut-être qu’un jour ils auraient le bon sens de rejoindre les armées Druchii. Il fallait espérer les courtiser pour les gagner. À l’inverse, les Asurs se mêlaient beaucoup trop des affaires des singes : on disait qu’ils recommençaient à peupler ce continent, qu’ils formaient des sorciers humains dans plusieurs nations, et qu’ils gagnaient une grande richesse en amenant leurs formidables marchandises auprès des sous-êtres. Influencer le Vieux Monde était maintenant devenu une course, et une nouvelle étape dans la guerre millénaire entre Naggaroth et Ulthuan.
Et aujourd’hui, Fleur-de-Sang se retrouvait mêlée à toute cette intrigue. À sa petite échelle, elle se trouvait mêlée à une grande histoire…
« Hélas, pour le meilleur comme pour le pire, nous avons encore besoin de lui, ma sœur. Nos ordres engagent nos actes. »
Le troisième larron de la bande était un homme. Masthel Amophiron, un Druchii doux, sage, qui parlait toujours d’une voix posée et monotone, pour dire des choses censées — et il n’hésitait pas à donner son avis sur tout. Fleur-de-Sang avait pu passer des semaines à tourner en rond dans sa tête qui était ce bonhomme, à essayer de deviner ses intentions par quelques questions bien placées… Puis, au final, ça lui été apparu clairement : Masthel était un Assassin. Un fils du Temple de Khaine, un orphelin enlevé par les Furies et baigné dans le sang alors qu’il n’était qu’un bébé. Il avait subi les rites du culte, et il servait Khaine en assassinant par l’épée ou l’arbalète les ennemis de la Lame-Sanglante.
Qu’il soit aussi âgé, avec ses rides clairement visibles sillonnant son visage, ne laissait que deviner la hauteur de son expertise dans sa profession.
« Je ne peux que m’impatienter d’enfin poser le pied sur le continent. Ce n’est pas qu’une attente de semaines, c’est une attente d’années — nous allons pouvoir venger l’offense qui a été faite aux Druchii.
– Vengeance nous attend, ma sœur ; Cependant, Furion va surveiller le moindre de nos actes. Il y a des pouvoirs plus importants en jeu que les nôtres. »
Furion, Archichancelier de Naggaroth, était l’éminence grise de Malékith. Toujours à recommander la précaution, l’intrigue, et la discrétion là où la violence, l’action et la rétribution semblaient nécessaires. Fleur-de-Sang savait peu de choses de lui, tant il paraissait insaisissable et effacé — c’est à peine si les Druchii connaissaient autre chose que son nom. Mais elle n’ignorait pas qu’il y avait une rivalité constante entre Furion et Morathi pour savoir comment bien conseiller le Roi-Sorcier… Nul doute que si cela ne tenait qu’à Morathi, les Bretonni seraient remboursés par une razzia dantesque et sanglante, plutôt que l’infiltration de quelques Elfes dans les ombres. Mais dans la vie, on ne faisait pas toujours ce qu’on voulait.
Un quart d’heures plus tard, enfin, il y eut un signal : un peu de feu venait de la côte. Un scintillement d’une lumière, intermittent. Le capitaine râla, et annonça en criant à son lieutenant :
« Jetez l’ancre ! Préparez les barques ! On va enfin pouvoir atteindre la côte, gloire à Mathlann ! »
Le-dit lieutenant frappa son torse et commença à héler et répartir les membres d’équipages. Ça s’agitait sur le bateau, les esclaves courraient en faisant rouler des tonneaux, des corsaires solidement bâtis tiraient sur des cordages…
…Et plus tard, trois barques étaient mises à l’eau. Le capitaine en personne monta dans l’une d’elle, et offrit sa main par politesse pour faire monter les deux Furies à l’intérieur — pour sa part, Baena refusa de la saisir et sauta d’elle-même dans le petit embarcadère. Une fois tout le monde assis, les trois barques, chargées de matériel ou des trois agents de Khaine, commençaient à aller vers la côte sous les coups de rames d’esclaves humains concentrés sur leur œuvre.
Les corsaires mirent pied dans l’eau les premiers. Armés d’arbalètes, ils coururent sur les galets et commencèrent à se disperser pour s’accroupir et couvrir tous les angles avec leurs armes ; pendant ce temps, les esclaves sautaient aussi et tiraient les barques pour les mettre sur la côte. Voir ainsi les esclaves agir si indépendamment pouvait faire poser la question d’à quel point ils étaient serviles ou bien membres eux aussi de l’équipage… En tout cas, Masthel dégaina un petit pistolet-arbalète et, s’il resta près des embarcations, il semblait lui aussi méfiant et aux aguets.
Cette fois, l’attente ne fut pas longue. D’un talus commencèrent à descendre des silhouettes, qui faisaient des gestes avec les mains. Le capitaine siffla, et parla clairement, si bien qu’on l’entendait facilement dans la nuit noire :
« Lud’, Serres, Commencez à décharger le matériel ! »
Les silhouettes descendaient sur la plage, tout de noir vêtus. Des humains, et, on le reconnaissait vite, quelques Elfes. Le capitaine serra des mains, puis offrit une révérence à l’une d’elle… Il désigna alors de la main les trois nouvellement assemblés, Masthel, Baena, et Khoreri, qui attendaient patiemment alignés sur les galets.
Celle qui apparaissait être la meneuse du groupe, celle devant qui le capitaine avait fait une courbette, dévoila son visage en rabattant sa capuche — il était difficile de ne pas la confondre avec une Asur, avec sa couronne de jolies fleurs qui ceignait ses cheveux. Mais elle révéla vite son identité, qui dissipa tout début de malentendu :
« Je suis la sœur-supérieure Morrega « Brise-Rêves » Thanlin. Bienvenue dans le Vieux Monde. »
Elle étudia un à un les visages de ses nouveaux subalternes, tandis que le capitaine prenait place à côté d’elle. C’étaient les ordres : Prenez contact avec Brise-Rêves, mettez-vous à sa disposition. Difficile de savoir qui elle était, ou quel genre de personne elle était, tant les informations annexes avaient été parcellaires…
Elle fit un geste de la tête à Masthel.
« Vous devez être Amphorion. On m’a parlé de vous. »
Masthel fit une élégante révérence avant de s’exprimer :
« Je suis ici pour me mettre à votre service. Vos paroles seront celles de Khaine.
– Bien. Présentez-moi les autres ?
– Ma sœur ; J’ai l’honneur de vous présenter les Furies Baena et Khoreri, qui seront vos agents et vos lames pour préparer puis trancher le cœur des Bretonni.
– Enchantée.
Et les singes ? »
Elle désigna en fait quatre petits esclaves terrifiés que des corsaires alignaient un peu sèchement juste derrière, sur les galets. Des âges et des sexes différents, leur seul point commun était d’être des humains.
« Hé bien… Il y a là, de gauche à droite, le singe désigné « Antoine » et la singe désignée « Julie », respectivement propriété de sœur Baena et Khoreri — ce sont des Bretonni qui pourront nous servir d’interprète. Le petit homme à lunettes que vous voyez là est appelé « Villus », il est né en esclavage à Naggaroth et était propriété du culte à Karond Kar — il sait rédiger des actes avec un langage crypté, et sera un secrétaire bon à tout faire. Enfin, le dernier… Je vous avoue que je ne connais plus son nom, il est là juste parce qu’il est costaud, ça peut être utile.
– Bien. Et la cargaison ? »
Là, c’est le capitaine qui répondit. Il toussota et s’exprima :
« Des vins capturés à Ulthuan, par quelques tonneaux — mais surtout des vêtements, des pierres précieuses, des peaux de lion et du fil de drap et textiles venant de chez les Asurs.
Du produit de pillage, qui va pouvoir nourrir votre compagnie marchande. Tout a été payé et mit à votre disposition par l’Archichancelier Furion.
– Excellent.
– L’archichancelier m’a aussi demandé de vous offrir ça, personnellement. De sa part. »
Le capitaine avait un sourire goguenard, alors qu’il sortait quelque chose de son manteau : on aurait dit une toute petite bouteille d’un alcool ambré.
Pour une raison parfaitement inconnue, la sœur-supérieure Morrega écarquilla des yeux, et eut l’air, un instant, tout bonnement horrifiée.
« Je… Merci. »
Elle se tourna, et offrit la bouteille à un de ses sbires — une Druchii quelconque, probablement une autre Furie, qui gardait sa capuche sur la tête. On aurait le temps de savoir de qui il s’agissait plus tard.
« Mes singes vont décharger le matériel. En attendant, nous pouvons gagner nos quartiers.
Capitaine, c’était un honneur de vous rencontrer. Repartez-vous tout de suite ou souhaitez-vous profiter de notre générosité ?
– Si vous n’en êtes pas insultée, je me sens pas à l’aise de rester comme ça au milieu de nulle part — je préfère rembarquer immédiatement.
– Vos hommes ne seront pas trop déçus ?
– J’ai prévu une escale plus bas, sur une crique où j’ai des contacts parmi les singes, vous inquiétez pas pour nous !
– Alors que Mathlann souffle pour vous dans la bonne direction, et merci pour tout. »
Elle offrit sa main, que le capitaine baisa. Puis, alors qu’il s’éloignait, Masthel alla lui serrer la main pour lui dire au revoir et le remercier. Baena l’ignorait et partait déjà de plus belle. Et alors que les trois suivaient le petit groupe qui remontait le talus, l’Assassin décida d’être embêtant :
« Ma sœur, si vous me permettez…
C’est la première fois de ma vie que je marche sur Elthin Arvan. J’ai eu une longue existence, bénie des Dieux, mais je n’ai jamais eu un tel honneur.
Si vous permettez, j’aimerais prier les Dieux un peu à l’écart, et baiser le sol du continent. »
On aurait pu croire qu’une Furie serait en colère qu’on lui fasse ainsi perdre son temps. Mais étonnamment, Brise-Rêves lui offrit un sourire chaleureux.
« Je vous en prie. Je reste ici le temps que vous faites vos dévotions.
Mes chères sœurs, vous pouvez le rejoindre si vous souhaitez. »
Mais Baena râla : « Sans façons, sœur. Je préférerais qu’on se mette au travail le plus tôt possible, on a eu le temps de s’empâter sur ce vaisseau. »
La réflexion fit ricaner Brise-Rêves, qui affichait un sourire brillant à pleines dents — mais c’est là qu’avec cette mauvaise grimace, elle paraissait véritablement être une Druchii…









