-Parfait, parfait ! Vous avez parfaitement rempli vôtre rôle, réussi au-delà de toutes mes espérances. Personne n’aura pu faire le lien jusqu’à moi, grâce à vous. Ne vous inquiétez pas de la suite, je saurais parfaitement gérer et exploiter la situation, ce n’est plus votre affaire, de toute façon.
Raël se sentait de plus en plus fatigué. A dire vrai, il ne pouvait plus se concentrer sur quoi que ce soit, ses muscles étaient engourdis, et même sa vue se brouillait légèrement. Il ne pouvait même plus parler. Cela ne troubla pas outre mesure son interlocuteur, qui continua comme si de rien n’était.
-Vous avez aimé le thé, à ce que je vois… Une boisson merveilleuse, n’est-ce pas ? Très, comment dirais-je ? Relaxante… Non, non, inutile de lutter, c’est irrésistible. Mais au moins, sachez que votre tâche est accomplie, c’est l’essentiel. Adieu, je ne pense pas que nous nous reverrons, pas en ce monde, en tout cas.
Les yeux du scythien se fermèrent. Sa tête tournait horriblement et il avait de plus en plus de mal à rester conscient ou à comprendre les paroles du riche, qui lui semblaient maintenant très lointaines et très faibles. Juste avant de sombrer dans l’inconscience, il put surprendre ces dernières paroles :
-Ah, Otto, veuillez débarrasser la table, s’il … plait, nous en avons finis. Assurez-vous qu’il soit amené à l’endroit …venu par les bonnes personnes, puis faites dis…raître toute …race. Et …nez lui ce qu’il a de valeur sur lui, … pièces d’or ne sont pas gr… …ose, mais ça reste de …gent.
Mais soudain, la porte vola en éclats, et une lumière blanche et crue emporta tout avec elle, la pièce et ses occupants. Seul restait Raël, allongé au sommet d’une dune de sable brulant, sous un Soleil au zénith. La douce chaleur n’était plus. L’astre oppressant l’écrasait sous une température insoutenable. Une voix retentit, sortant de nulle part. Elle était forte, beaucoup trop forte, et lui infligeait une douleur atroce aux tympans, contre laquelle il ne pouvait rien, car même en se bouchant les oreilles de ses mains, le volume sonore ne diminuait pas. La voix lui ordonnait de retrouver ce qui était perdu, sans quoi la punition serait terrible. Elle rajoutait de ne jamais oublier qu’il n’était rien, qu’il n’avait pas plus de valeur qu’un grain de sable et enfin que son seul destin était de servir pour l’éternité.
Puis Romain d’Albon en personne apparu et se plaça entre le Soleil et Raël. Sa présence fit taire la voix et apporta un peu d’ombre au scythien qui n’en pouvait plus. Mais le réconfort apporté par le seigneur vampire fut de courte durée. Il éclata de rire et, agita juste hors de portée des mains du guerrier les artefacts tant convoités. Puis il s’approcha du scythien désarmé, la bouche pleine de sang, comme pour l’embrasser en lui disant : « Il n’y a pas d’autre alternative, tu le sais. C’est ton destin. »
A côté de lui, dans la pièce, se trouvaient deux femmes qui se criaient dessus, visiblement très mécontentes. Elles semblaient ignorer le fait que Raël fusse réveillé, et tenaient chacune une torche, seules sources de lumière. Toutes deux avaient entre 20 et 25 ans, soit à peu près l’âge de Raël. Elles étaient vêtues de robes pauvres, et aucune ne semblait armée. L’une était blonde, l’autre châtain. C’est cette dernière qui parla la première :
-Ah, je te l’avais bien dit qu’il avait l’air bizarre, ce type ! Jamais on n’aurait dû transporter ce mec de nuit. Un boulot payé autant par un inconnu, c’est louche, je te l’avais dit. Tout ça c’est de ta faute, ‘Loï !
-Et tu voulais qu’on fasse quoi, ‘Lia ? Ce gars nous payait rubis sur l’ongle une bourse d’or pour transporter ce type avec tout son attirail jusqu’à la fonderie Richthofen. Comment je pouvais savoir que la garde allait se pointer juste au mauvais endroit au mauvais moment, elle ne vient jamais à Faulestadt la nuit, normalement, alors tomber pile sur elle… Une chance qu’on ait eu cet endroit pour se planquer.
-Héloïse, vraiment parfois, je me demande si tu le fais exprès : ce type nous a tendu un piège. Et si comme par hasard il y avait cette porte ouverte, c’est pas pour rien. D’ailleurs, tu les as entendus comme moi la fermer de l’extérieur : ils savaient qu’on serait obligées de se planquer ici, et ils nous ont eues. Regarde, ce four ne semble jamais avoir servi. A mon avis, on s’est jetées dans la gueule du loup. Reste à savoir ce qu’ils vont faire de nous.
-Bah, t’inquiètes pas, sœurette, on est grandes, on va pas se laisser faire. Et puis, il y a toujours la trappe d’évacuation des cendres…
-Justement, j’ai un peu l’impression que c’est ce qu’ils veulent qu’on fasse et puis, ça donne sur les égouts, en plus.
-Oh, regarde, Amalia, le type s’est réveillé, il ne manquait plus que ça ! Peut-être qu’il aura une solution, lui.
-Non, ‘Loï, non ! T’approche pas de lui, c’est trop dangereux, tu as vu son arme et son air ? Ah, on aurait dû l’attacher !...
Les deux jeunes femmes se tournèrent vers le scythien. Amalia, la châtain, semblait plutôt anxieuse, tandis que l’autre, Héloïse, tendit la main pour aider Raël à se relever, ignorant l’avertissement de sa compagnonne…

