Voilà deux jours que les nains marchaient sans relâche dans les tunnels interminables creusés sous la roche dure et glacée sur laquelle était posé le Norsca. Les galeries profondes étaient éclairées de temps à autres par quelques torches ou braseros, ce qui ne gênait pas les nains puisqu'ils étaient pratiquement nyctalopes du fait de leur vie souterraine, et la voûte inégale et baisse forçait souvent Egill le Norse à se baisser pour ne pas cogner son front contre la roche. De temps à autres, le tunnel s'ouvrait soudainement sur une caverne souterraine qui offrait une vue d'une rare beauté : les stalactites et les stalagmites formaient de brillantes forêts de pierre ascendantes et descendantes, et les veines de quartz qui les ornait naturellement brillaient du fait de mousses phosphorescentes qui tapissaient le sol inégal de ces cavernes, produisant une faible lumière bleutée. C'est généralement dans ce genre d'endroit mystiques que Griselda décidait de faire s'arrêter là troupe, et alors les nains bivouaquaient dans les entrailles réconfortantes de la terre, bercés par le bruit lointain d'une cascade souterraine. Seul Egill semblait rester indifférent à ces merveilles, visiblement oppressé par ces endroits clos et obscurs. Lomerak, également, restait de marbre, mais ce pour d'autres raisons. Le reste de la troupe semblait apprécier le voyage dans les sous-sols du Norsca, où le temps n'avait pas de signification et où il n'y avait ni jours, ni nuit. Dungrun ne pu retenir une exclamation émerveillée lorsqu'ils avaient pénétré la première caverne, et même les frères étaient surpris à sourire en parcourant du regard les veines de cristaux roses qui courraient sur les voûtes naturelles comme autant de rivières et de ruisseaux. Le Fou semblait lui aussi ravi, et courrait dans tous les sens, cherchant le meilleur point de vue, comme s'il ne voulait rien rater, absorber chaque parcelle de beauté qu'il pouvait. Griselda et Jotrund le Taureau se contentaient de sourire en les regardant s'extasier ainsi, tandis qu'Eol, toujours taciturne, montait le camp sans un mot. Et quand les nains déployaient leurs couchettes sur les mousses bleues et s'installaient pour trouver un peu de repos, ils ne pouvaient s'empêcher de rire et de chanter, emportés par l'ambiance maternelle, bienfaisante et presque irréelle des lieux. On entendait le rire tonitruant de Jotrund qui venait se répercuter contre la voûte de roche, loin au dessus d'eux, tandis que Bartam racontait aux nains du Nord leur voyage en bateau avec force gestes et expressions, une outre de bière à la main. Avant qu'Hitrik l'arrête et ne lui rappelle qu'il avait passé la traversée à vomir ses tripes par dessus le bastingage. Toute la troupe riait alors aux éclats, même Egill se déridait, et Bartam se renfrognait aussitôt en jetant un coup d'oeil à Griselda qui elle le défiait du regard, un sourire narquois aux lèvres. Ce voyage dans les galeries et les magnifiques cavernes sous les montagne rapprocha encore les guerriers nains de Karaz Ankor entre eux. Ils étaient partis ensemble de Karaz-a-Karak, avaient bravé la route, la mer, les soldats d'un comte bretonnien corrompu, les pirates norses, les tunnels de l'Ingruvalk et ils avaient la ferme certitude que ce n'était que le début. Oui, la mort et le sang se trouvaient probablement au bout du chemin, mais il en fallait plus pour faire reculer un nain, et ces moments ensemble, au plus profond de la terre nourricière, là on tout danger semblait se trouver au loin, ils oubliaient les malheurs auxquels ils allaient devoir faire face. Ils s’asseyaient tous ensemble, et le Longue Barbe avait une place de choix, au centre. Même Lomerak, Eol, qui étaient probablement les moins bavards, s’asseyaient avec les autres et écoutaient les discussions animées et les récits. Car s'il y avait bien quelque chose que les nains appréciaient, c'était les épopées épiques de leurs ancêtres, les histoires de bataille et d'honneur, et il n'y avait personne comme Bartam pour raconter tout cela. Lorsqu'il parlait -souvent après avoir bien bu- tous l'écoutaient et souvent riaient. Il gesticulait, grognait, mimait si bien que c'était un spectacle à lui seul. Malgré son tempérament houleux, c'était un bon compagnon de route, et Thorak le savait. Loyal et fidèle, c'est ce qui comptait.
Leur dernier bivouac fût dans la plus grande caverne que le Longue Barbe n'ai jamais vu de sa vie. Il était proprement impossible d'en voir le plafond, et une véritable rivière en furie la traversait, au milieu de la forêt rocheuse de stalactites et de mousses lumineuses. Des ponts de pierre naturelle la traversaient, assez large pour laisser passer six chariots de face, et c'est sur ces plates formes planes et solides qu'ils montèrent leur dernier campement dans le ventre du Norsca avant longtemps. Comme à ce qui était désormais leur habitude, la troupe s'arrêta sur l'ordre de Griselda et les guerriers déposèrent leur armes, leur équipement et leurs sacs de vivres pour éteindre des fourrures à même la roche, en un cercle plus ou moins bien dessiné. Ils s'assirent sur leurs couches et entreprirent de manger quelques rations de porc salé et de pain noir, rinçant le tout avec quelques bonnes rasades de bière brune. Ils commençaient alors à discuter entre eux, à rigoler, à jouer aux dés. Mais après une ou deux heures, Griselda, qui discutait alors avec Eol le Discret, se releva et frappa dans ses mains. Le silence se fît et tous se tournèrent vers elle.
- "Et c'est parti pour un autre numéro ..." grogna Bartam à voix basse, entraînant quelques rires et alors que la guide le foudroyait du regard.
- "Je te conseille de bien écouter, Bartam-la-Gerbe, parce que j'ai le regret de t'annoncer que la promenade de santé est terminée." dit-elle d'un ton tranchant alors que Jotrund éclatait d'un rire puissant en posant les mains sur sa cuirasse. "Nous allons nous reposer quelques heures, puis nous reprendrons notre route dans le tunnel, avant de déboucher sur l'une des entrées que nos ancêtres ont bâti il y a plusieurs siècles de cela. Riez, chantez, profitez. Mais une fois à l'extérieur, plus un mot. En file indienne derrière Eol et Moi, Jotrund fermera la marche. Plus un mot, et vous suivrez les ordres à la lettre. C'est une question de vie ou de mort." Elle se tourna vers Thorak. "Puisque tes soldats aiment la dicipline, je te fais confiance pour qu'ils aient compris le message. Tiens les bien, car dehors, le moindre pet de travers peut tous nous envoyer chez Gazul en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire."
Sur ces paroles, les joyeusetés cessèrent pour de bon et chaque nain tâcha de trouver un peu de repos, sauf le Fou qui était assit au bord du pont de pierre, les pieds dans le vide, à regarder l'eau de la rivière souterraine bouillonner et écumer.
Plusieurs heures plus tard, Jotrund passa parmi le reste de la troupe pour réveiller tout le monde et ils se remirent en marche, quittant la magnifique caverne pour emprunter un dernier tunnel. A peine avaient-ils parcouru quelques lieux que soudainement le passage montait et montait, jusqu'à déboucher sur l'intérieur d'un bâtiment en pierre massif, une grande salle sans parures ni décoration, mais assez solide pour braver l'apocalypse. Quatre braseros éteints se trouvaient à chaque angle et une large porte de métal barrait le mur face à la sortie du tunnel. Quand toute la troupe fût enfin sortie de la galerie, Griselda se contenta d'incliner la tête et fît signe à Eol et Jotrund, qui allèrent actionner le mécanisme de la porte. Un crissement d'engrenage puis de chaîne se fit entendre et les portes s'ouvrirent lentement, faisant entrer une bourrasque glacée dans la pièce. L'entrée donnait sur le flanc escarpé d'une montagne, si haut que les vents gelés et les nuages masquaient les vallées en contrebas. L'air était givré et la neige recouvrait presque chaque parcelle de roche noire. Griselda inspira un coup et sorti, suivie du reste de la troupe. Eol sorti en dernier, activement un second mécanisme, et quitta la pièce alors que les lourdes portes de faire se refermaient d'elle-même, laissa la troupe de Thorak Grim'azul serrés les uns aux autres devant l'entrée fortifiée des tunnels, au milieu de la montagne. Eol fendit le groupe et avança de quelques mètres, faisant crisser la neige sous ses bottes, avant de mettre sa main en visière pour se cacher du soleil qui se levait. Il se retourna vers Griselda et inclina la tête. Cette dernière posa un index sur ses lèvres en regardant le Longue Barbe et murmura.
- "Allons-y."



