Un léger sourire s’installa sur le visage de l’aristocrate :
-Décidément, il n’y a que les affaires qui vous intéressent, n’est-ce pas ? nota-t-il d’un ton amical. Enfin… trinquons donc à notre association. Le breuvage ne sera pas aussi luxueux que ceux de ma demeure, mais mon pouvoir me permet d’avoir des mets raffinés où que je me trouve en cette ville…
Un moment, Kiar’sh se demanda si von Landa avait l’intention de lui servir une chope de la bière de cette auberge miteuse, une boisson qu’on pouvait difficilement qualifié de « met raffiné » ; et de toute façon, les vampires ne prenaient aucun plaisir à boire autre chose que du sang. Peut-être le seigneur des lieux, dans sa semi-rêverie permanente et son désir de parodier les nobles mortels, avait-t-il repris l’habitude de se sustenter de la nourriture et de la boisson des simples humains ?
Mais au lieu de se diriger vers le comptoir, von Landa se contenta de claquer des doigts en aboyant d’un ton autoritaire et suffisamment fort pour que ses serviteurs placés à l’extérieur puissent l’entendre :
-Hermann !
Aussitôt, la porte de l’auberge s’ouvrit devant le vieux magicien, qui fixa son attention sur les deux vampires en demandant d’un ton déférent :
-Vous m’avez demandé ?
-A boire, réplica sèchement son seigneur.
La porte se referma aussitôt. Kiar’sh ne put s’empêcher de noter la grande différence de langage entre la façon dont von Landa s’adressait à ses serviteurs et celle qu’il employait avec le Dragon de Sang : cela était parfois plus qu’agaçant, mais l’aristocrate semblait employer des phrases bien plus riches et construites lorsqu’il se trouvait en présence d’un autre vampire. Les deux convives patientèrent ensemble un petit quart d’heure, von Landa faisant signe à son invité qu’il était disposé à l’écouter et à répondre à ses questions.
Finalement, la porte de l’auberge s’ouvrit une énième fois, pour laisser entrer deux superbes créatures : deux jeunes filles d’un peu moins de vingt ans, dont les formes instilleraient le désir dans la chair de n’importe quel mortel ; elles étaient vêtues de tenues de soie légère, un raffinement étonnant dans un quartier aussi pauvre, et Kiar’sh se demanda un instant comment ces catins avaient pu traverser les rues des Taudis sans être agressées, avant de se souvenir des six molosses de son hôte.
Lorsque les courtisanes parvinrent au niveau des vampires, elles entreprirent sans crainte aucune, et même d’un air assez enjôleur, de se mettre sur les genoux des deux convives et de les caresser, à la manière dont une maitresse chercherait à exciter son amant. Tandis que sa concubine passait ses doigts fins dans ses cheveux et sur ses lèvres, Kiar’sh remarqua que les deux jeunes filles portaient de nombreuses traces de morsure, au niveau des poignets, du cou, des cuisses et des seins.
De toute évidence, comme tous les aristocrates, von Landa avait ses petites gourmandises. D’ailleurs, lui-même était occupé griffer légèrement le dos de sa catin tandis que ses canines plongeaient délicatement dans son poignet ; la courtisane, bien que gémissant doucement sous la douleur, s’efforçait de laisser faire le vampire, et semblait même tirer un certain plaisir masochiste à l’affaire. Kiar’sh, assez déconcerté par cette manière de se nourrir, retourna à la jeune fille sur ses genoux qui, il fallait bien le dire, parvenait à stimuler sa soif de sang, et le vampire brûlait de plonger ses crocs dans ce corps délicat…