Kiar’sh, comme tous les immortels de son espèce, savait se servir de temps à autres des simples humains comme de pions entre ses mains ; malheureusement, il était plus à l’aise sur un champ de bataille que dans une cour à intrigue, et il manquait parfois d’une certaine subtilité dans ses interprétations théâtrales. Ainsi, pour soutirer quelque information de son interlocuteur, il ne trouva rien de plus original que de jouer la carte du voyageur mystérieux et autoritaire, là où une lahmiane, par exemple, aurait inventé un rôle beaucoup plus complexe ; et sans forcément être un grand amateur de théâtre, les aubergistes sont tous habitués aux voyageurs fanfarons.
Quoiqu’il en soit, si le pouls de l’aubergiste s’accéléra une nouvelle fois, c’était malheureusement plus l’agacement que la peur qui régentait de tavernier, même si une certaine crainte à l’égard du vampire était toujours palpable sur son visage. Détournant le regard, l’homme haussa les épaules et jeta un bref regard vers le vieil homme toujours au comptoir, qui fixait à présent Kiar’sh de son regard aussi gris que le reste de sa personne. L’ancêtre perçut qu’une nouvelle question avait été posée, et sans en entendre la teneur, il posa brièvement son regard sur le tavernier, ce qui sembla suffire à regonfler l’assurance de l’ancien militaire.
-C’est un vieil habitué, rien d’plus, assura l’aubergiste. Et j’vous s’rais r’connaissant d’pas causer d’troubles à mes clients. Sur ce…
Et sans même saluer son interlocuteur, le tenancier s’en fut de son pas lourd ; mais Kiar’sh, tout en ayant l’orgueil des êtres de la nuit, n’avait pas la présomption de surestimer ses talents de comédiens, et il ne se troubla guère de son échec, préférant plutôt se focaliser sur le vieillard, qui avait cessé de fixer le Dragon de Sang pour retourner à sa chope, l’air insolemment tranquille. Tous les sens affilés du vampire convergeaient vers cet étrange patriarche, à l’affut de quelque indice qui renseignerait Kiar’sh sur l’’étrange calme de cet établissement mal famé.
Curieusement, ce ne furent ni ses yeux nyctalopes, ni ses oreilles attentives, ni même son odorat de prédateur qui alarmèrent brusquement Kiar’sh ; ce fut un autre sens, commun à tous ceux de son espèce, mais que les Dragons de Sang avaient parfois la maladresse de laisser dépérir, si bien que le vampire n’y avait pas prêté attention en entrant dans l’auberge : les sens magiques. Une étrange aura émanait du vieil homme, trahissant ses dons de sorciers, que le piètre enchanteur qu’était Kiar’sh arrivait tout juste à percevoir.
Mais sans aucun doute, ce mystérieux magicien, lui, avait du percevoir l’aura maléfique du vampire ; le Dragon de Sang se demanda brusquement s’il n’était pas découvert. Inquiet, il commença à pivoter la tête autour de lui, avant d’entendre la porte de l’établissement s’ouvrir brusquement. Kiar’sh se retourna alors complètement, et vit un groupe étrange et intimidant pénétrer dans l’établissement : un homme grand et mince, vêtu d’une cape qui couvrait entièrement son corps, et d’un large chapeau qui dissimulait les traits de son visage ; six gardes du corps proprement colossaux l’escortaient, ainsi que deux jeunes filous que le vampire reconnut avec colère.
Il s’agissait des deux voyous qui avaient quitté l’établissement quand Kiar’sh s’était installé ! Et le Dragon de Sang n’avait rien soupçonné ! Maudissant son imbécilité, le vampire remarqua que l’arrivée du petit groupe avait eu un effet d’électrochoc sur l’établissement : les quelques étudiants conscients avaient prestement réveillé leurs camarades, tandis que les autres attablés commençaient à se lever, l’air inquiet, fixant l’inconnu au chapeau. L’aubergiste et le vieillard, eux, semblaient soulagés par cette arrivée, et il y avait même une lueur de triomphe dans leur regard.
-On vous l’a gardé comme il fallait… commença à articuler l’aubergiste.
-C’est ça, coupa sèchement l’homme au chapeau. Et maintenant, sortez tous.
Tous les occupants de la taverne obtempérèrent dans la minute, prouvant l’autorité dont disposait l’inconnu au sein de l’établissement. Lors que Kiar’sh fut seul avec cet intriguant seigneur et ses gardes, l’inconnu commença à tourner autour de la table où le vampire était toujours assis, comme s’il scrutait le Dragon de Sang depuis la pénombre de son chapeau ; mais l’observation était réciproque, car Kiar’sh n’avait pas l’intention de se laisser surprendre une deuxième fois, sa situation étant suffisamment précaire ainsi.
Cette fois-ci, tous les sens de Kiar’sh étaient en éveil, et il ne tarda pas à percevoir l’aura maléfique qui s’exhalait du personnage : cet être était un sorcier, un praticien des arts sombres… un autre vampire ? Rien n’était plus impossible… Mais avant que le Dragon de Sang ai pu prendre la moindre initiative, l’inconnu déclara brusquement, dans un ton courtois que n’aurait renié aucun aristocrate :
-Mon cher, qu’il n’y ait surtout pas de malentendu… je ne vous veux pas le moindre mal ! Il me plairait d’avoir une simple conversation en privé avec vous, mais je peine à me séparer de mes gardes tant que je vois cette superbe épée à vos côtés… Daignerez-vous la remettre à mes serviteurs ? Vous avez ma parole qu’il ne vous sera fait aucun mal.