« Sire, nous avons… des nouvelles. »
La coupe est vidée en une gorgée, avant d’être jetée contre un mur. Un hoquet s’échappe du serviteur.
« L’offensive du maréchal Gismond à… manqué, Sire. Les montagnes et collines près de Guaniar sont devenues de véritables forteresses improvisées. Les Estaliens n’ont pas réagi en contre-offensive… pour l’instant, Sire. »
« Pourquoi ? »
« Dans les Irranas, une puissante armée de mercenaires, des Tercios, s’est amassée sans que nos agents n’en soient informés. Ils sont menés par un certain Vasco de Córdoba. »
« Combien ? »
« Ils sont trois mille, mais je crains que ce chiffre ne soit conservateur, Sire. »
Un silence lugubre s’installe, plus aucun bruit. Le gantelet est reposé tout en tenant fermement l’accoudoir. Des petites étincelles crépitent et vacillent dans les airs.
« Bien. Le nouveau ? »
« Dans sa dernière lettre, il semble très optimiste. Ça ne lui ressemble pas. Il pense que dans quelques mois, tout sera prêt. »
« Ce sale petit con décide enfin de daigner se réveiller. Hâtons-nous, alors. Nous n’avons qu’une seule chance de mettre un terme à la folie. »
Dans la cour, alors que le soleil gris est à son plus haut, Lavius accueille des hommes en armes avec les siens. Renaud serre les mains les unes après les autres, il possède un immense sourire sur son visage. Alignés, ils doivent être bien une dizaine de guerriers. Leur équipement est plutôt moderne, ils ne manquent de rien. Les nouveaux venus rejoignent la garnison du château, qui, pour la première fois depuis longtemps, est presque pleine.
Pour faire bonne impression, Lavius arbore même son armure. Renaud sert de guide aux renforts. Avec eux, un petit chariot avec des caisses, dedans, des armes dépassent. Ceci explique probablement la joie du géant, qui va voir ses troupes être enfin mieux que de la racaille conscrite. Un détail n’échappe pas au chevalier, l’accent des hommes donne l’impression qu’ils parlent avec le nez, et certains des ai finissent en os. Pas de doute, ils viennent du nord. Probablement du Duché le plus proche dans cette direction, la Lyonesse. Leurs barbes font bien Lyonnais, en tout cas.
Il fait plutôt beau aujourd'hui. Des nuages à peine épais, on aperçoit de temps en temps le ciel bleu qui dépasse et le soleil luit bien. Cependant, malgré le temps correct, Morgane se repose difficilement. Heureusement pour elle, quelqu’un d’avisé à bander sa blessure. Elle n’est pas toute seule. La nouvelle demoiselle de compagnie de la sorcière est jeune. Elle vient à peine d’avoir seize ans. Cependant, elle n’a pas osé prononcer le moindre mot. Entre le sang, la craie et les vêtements, faire le ménage sans poser la moindre question est déjà miraculeux.
Neuville, habitué à sa paperasse, semble inquiet. Cela fait plusieurs jours qu’il est dans cet état. Alors que le maître du château discute, il se voit interrompu par Neuville qui lui murmure dans l’oreille. D’un coup, le blond voit son sourire social devenir des dents serrées et une grimace crispée. Il laisse Neuville continuer la discussion sans lui, avant de venir chercher Armand de Lyrie. Morgane, fatiguée de rester dans son lit à ne rien faire, en profite elle aussi pour se joindre à la conversation.
« Ah, j’espère que vous allez bien. Mes excuses, je n’ai pas pu venir vous trouver ce matin car comme vous le voyez, nous avons désormais les mains pleines.
Mais ce n’est pas ce sujet qui nous occupe maintenant. Puisque vous venez d’Oisillon, Armand, vous devez connaître les De Sepotruy ? »
Bien entendu qu’Armand de Lyrie connaît les De Sepotruy. C’est une bien étrange famille, plutôt récente, qui vaque désormais de temps en temps à Oisillon. Le seul qu'Armand a pu rencontrer est lui aussi gendarme, Jules. Un salopard qui adore provoquer des bagarres et faire passer le blâme subtilement sur les autres. Cependant, ce qui est bien différent des De Sepotruy, c’est leur modernité. Ils ne vivent pas dans des châteaux, mais dans des manoirs. Ils préfèrent le commerce avec Marienbourg et l’Anguille qu’à la guerre avec l’Estalie.
« Il semblerait que les derniers évènements les aient poussés à vouloir éviter qu’on leur coupe l’herbe sous le pied. Ils ont décidé de contrôler de force le Quartier du Pont avec des gardes qui leur appartiennent. »
Le Quartier du Pont, Morgane connaît très bien le nom, car c’est là que Yves le truand fait ses affaires. Il n’est pas le seul, l’immense majorité des criminels s’y trouvent, c’est le quartier le plus actif de la cité. Lieux de débauches, maisons de passe, établissements de jeu, mais surtout, les tavernes. Quand des marchands évitent les taxes Bretonniennes en passant par le Moussillon, beaucoup s’arrêtent par ce pont qui supporte le quartier. La Croisée de Landouin, immense merveille d’architecture du passé, symbole du pouvoir autrefois détenu par le Duché, est désormais seulement une fondation pour des bâtisses de briques et de broques.
Le nom de cette famille noble, Morgane l’a déjà entendu une fois. C’est la seule fois de son temps avec Yves où elle l’a entendu avoir de la peur dans sa voix. Dans ses souvenirs, il parlait d’un véritable fou furieux qui avait accédé à la tête de la famille. Lavius lui aussi semble être perturbé. En vérité, son expression est tellement différente des autres fois qu’on peut se demander s'il va bien.
« Je ne sais pas vraiment comment procéder, donc j’aimerais que vous alliez tous les deux voir comment les choses se passent dans le quartier. Je vous recommande de prendre Neuville avec vous, sauf si vous préférez la force et la certitude militaire de Renaud. »
Une drôle de situation pour les deux aventuriers.




