En revanche, on ne pouvait pas dire que l’effet était partagé sur la jeune fille venue de Miragliano. Alors qu’elle déroulait son discours qui aurait sans doute fait hocher de la tête son grand frère, Gaïa tordit ses lèvres dans une moue pas convaincue du tout.
« Un peu étrange de vous entendre dire ça. Nuln a une charte, des conseils de prud’hommes, des locaux de guildes, des halls de corporations, une place boursière, un tribunal, un hôtel de ville avec des chambres où les fonctionnaires de la comtesse ont de plus en plus de mal à se fermer à l’arrivée de gens influents des métiers ou du monde de l’argent — ces gens là ne sont pas concentrés sur leur survie, ils ont les moyens de faire plier la comtesse.
Si l’histoire, surtout de la Tilée, enseigne quelque chose aux gentilshommes, c’est qu’ils devraient fortement se méfier de la plèbe. Une statue n’est jamais aussi solide que ses fondations. »
Lorenz eut un petit ricanement. Il hocha de la tête, et, avec la grâce et l’élégance qui caractérisait un homme qui adorait expliquer quelque chose à une femme, quand bien même elle était plus éduquée que lui et étudiante à l’Université, il rétorqua d’un sifflement pédant :
« Le peuple ci-bas sont les bonnes gens de Nuln, qui ont en horreur les fous intégristes de l’Auld Solland — quand bien même on puisse aimer nos voisins du Sudenland, la bande à Anton était une horde de terroristes assassins et poseurs de bombes.
Si incompétent et mal aimé qu’était Anton, qu’il en a été trahi par sa propre grande-baronne. Je sais que les associations estudiantines aiment bien imaginer la révolte à chaque petit mouvement de foule, mais là, vous devez vous attendre à entendre des applaudissements. »
Et là-dessus, Lorenz attrapa un peu fermement le bras de sa rousse. À la fois pour montrer qu’il se ralliait à elle, mais aussi, peut-être, parce qu’il avait eut une toute petite pique de jalousie en la voyant s’approcher de l’artiste…
Gaïa, elle, était toujours toute sourire, et ne lâcha pas le morceau :
« Vous lisez l’histoire de l’Empire Rémain ? Mille anecdotes qui nous apprennent beaucoup sur notre passé, et donc notre futur…
– Oui, bien sûr, j’en lis beaucoup, fit Lorenz avec un ton très peu assuré qui montrait sa gêne.
– À un moment il y eut un Myrmidon, un Empereur comme on dit chez vous, Silbannacus… Il vivait à une époque où il y avait beaucoup trop d’esclaves dans sa ville de Myrmidens — presque cinq habitants sur six en était un, et ils étaient partout, dans toute l’économie, les mines comme la domesticité, les ateliers comme les échoppes…Silbannacus était un conservateur, aimant l’ordre établi. Il eut alors une grande idée : il voulait, afin qu’ils soient plus facilement reconnaissables, que tous les esclaves soient forcés de porter un signe distinctif, une broche, ou un manteau, quelque chose du genre…
Hé bien, ce projet n’est jamais passé au Sénat et a provoqué une défiance absolue de la part de la noblesse impériale. Vous savez pourquoi ? »
Lorenz sembla réfléchir. Mais maintenant qu’il fallait faire le premier pas et dire quelque chose et non pas juste répéter avec insistance ce qu’il croyait déjà, le noble paraissait soudain moins costaud et beaucoup plus petit qu’il ne l’était. Il regarda un peu dans le vide, tout hagard.
Mais c’est Katarina qui vint, à nouveau, à sa rescousse.
« Imposer un signe distinctif aurait aussi été un aveu de faiblesse. La noblesse impériale savait qu'il n'était pas nécessaire que les esclaves se rendent compte de leur propre nombre. Les maintenir dans l'ignorance de leur force potentielle était bien plus astucieux. Car si les esclaves avaient réalisé combien ils étaient, ils auraient pu se voir comme une menace. C'est dans le silence et l'ordre que la société trouve sa stabilité, et il n'était pas question de troubler cet équilibre en exposant une vérité qui n'avait pas besoin d'être révélée. »
La Tiléenne eut un immense sourire. D’une oreille à l’autre, avec les pupilles éclatantes — une véritable joie, la surprise et l’amusement mêlés. Elle hocha solennellement de la tête et approuva audiblement :
« E-xac-te-ment. Si les esclaves s’étaient tous vus avec leur manteau, ils se seraient rendu compte d’à quel point ils sont nombreux, et ils auraient pu alors tuer tous leurs maîtres.
Je ne suis pas née dans votre pays, mais comme je vous ai dis, j’ai beaucoup fait le trajet. Et je suis souvent passée par le Sudenland. Il n’y a pas plus désuni que le Sudenland : il y a dedans des gens qui se sentent encore très Wissenlander dans les mœurs, il y a des bons paysans qui aiment prier l’antique Rhya et s’occuper de leur champ, il y a des aristocrates qui aspirent à la richesse et la prospérité… Et, il est vrai, il y a des Solkanites extrêmes, d’archi-conservateurs qui rêvent de cours de justice toutes-puissantes et de procès contre l’hérésie.
Nuln est gagnante tant que toutes ces factions sont entredéchirées et constamment à se méfier l’une de l’autre. Mais donnez-leur quelque chose pour se réunir, et alors, ça sera le chaos. Je crains qu’Anton ne puisse devenir un bon moyen de réunir toutes ces factions si différentes… Un martyr, ça permet de fonder des nations… »
L’argument de Gaïa était recevable et intelligent, mais dans l’esprit de Katarina, la parade naissait presque instantanément…
« Votre analyse est intéressante, je l’admets, mais elle ne tient pas compte d’une réalité plus profonde. Anton, de son vivant, n’était pas qu’un simple agitateur. Il avait déjà commencé à rassembler le Solland sous sa bannière, et cela bien avant qu’on ne parlera de lui en martyr. Il a su unir des factions disparates, des groupes qui n’avaient rien en commun, hormis peut-être une certaine défiance envers l’ordre établi. C’est cela qui rend sa situation si dangereuse.
Nous avons déjà vu dans notre histoire des hommes capables de tels exploits. Prenez Magnus le Pieux, par exemple. Il a réussi à réunifier l’Empire en pleine guerre civile, et pour un temps, les tensions se sont apaisées. Mais après sa mort, les conflits politiques sont revenus, certes sous une forme moins violente, mais tout de même présents, prêts à exploser à nouveau.
Anton, de la même manière, pourrait bien devenir ce genre de figure s’il est laissé en vie, en faire un martyr est un risque, mais les martyr ne commandent pas depuis leur tombes. Sa capacité à unir les gens, à fédérer des factions aussi différentes que celles du Sudenland, est là le véritable danger. La nécessité de son exécution est donc impérative. Il ne peut être permis de vivre, car tant qu'il respire, il représente une menace pour la stabilité de nos terres. Le Sudenland n’a pas besoin d’un homme de ce genre, pas besoin d’un nouveau rassembleur qui, par sa mort ou son exil, pourrait semer les graines d’une nouvelle rébellion. »
Les deux jeunes femmes n’allaient pas refaire le monde, et leur discussion n’avait en soi rien d’unique par rapport à ce que tous les autres curieux autour de la Reikplatz pouvaient bien se raconter entre eux. Mais les bons traits d’esprits de Katarina eurent au moins un mérite — la Tiléenne souriait encore plus. La voilà qui se levait, montait les marches, et allait se planter juste à côté de la rousse, avec toujours cet immense sourire rayonnant à pleines dents blanches.
« C’est tout de même un grand pari à faire, et avec le risque de perdre gros — les Solkanites n’ont pas besoin de négocier, ils ont juste besoin de grossir leurs rangs et d’avoir un casus belli pour s’attaquer à autrui…
Mais je dois avouer, je n’ai pas souvent l’occasion d’être mouchée par des gens de la cour. Vous avez un très bel esprit, mademoiselle… »
Elle marqua une intonation qui invitait la rousse à se présenter. Lorenz, qui sentait soudain qu’elle était de trop, essayait de temporiser ses ardeurs :
« Lorenz zu Gerthener, railla-t-il alors qu’elle ne lui avait pas demandé son nom. Comme les zu Gethener au sud de Nuln, si vous voyagez vous devez connaître…
N’aviez-vous pas un cavalier avec vous, signora ?
– Enchantée également de vous rencontrer, sire. C’est le consulat Tiléen de Nuln qui s’est occupé de mon invitation. C’est toujours mieux de venir quelque part non-accompagnée pour repartir avec quelqu’un. »
Elle fit un sourire goguenard, qui prit vite fin alors que sur l’estrade, la suite du sombre cérémonial reprenait…
Anton von Adeloch se donnait en spectacle. Maintenant débarrassé des policiers qui le tenaient, il demeurait tout droit, le menton relevé, et il jeta un œil vers les dessinateurs perchés à la tribune qui tentaient de prendre à toute vitesse sa stature et les traits de son visage — renfrogné, dur, solennel. Une pose de monarque. Puis, le voilà qui marcha, en masquant le plus possible la manière dont il titubait — il pivotait, pour se retrouver à faire face à la tribune officielle. Lentement, il regarda un à un chacun des nobles du Wissenland et de Nuln, s’arrêta particulièrement devant un homme, qui devait être le fils d’Etelka von Toppenheimer, son compatriote qui l’avait trahit… Et enfin, il regarda la comtesse Emmanuelle. Droit dans les yeux. La maîtresse de Nuln lui rendait son regard de pierre.
Alors, Anton fit quelque chose de merveilleux : il posa un pied devant lui, et fit une révérence altière, malgré la douleur de sa chair. Il y eut hoquets de surprise, des murmures de stupéfaction, et, comble de la chose — des applaudissements. Les Nulner applaudissaient ! Dans la tribune officielle, les visages se refermaient encore plus.
Le prêtre de Mórr avec son étrange livre entre ses mains s’approcha. Anton lui fit face. Le prêcheur lui parla à voix basse — était venu le moment de son ultime confession. Et là encore, le baron-félon se mit en scène, avec une noblesse parfaite. Il se mit à genoux, en grinçant des dents et en soupirant, il lia ses mains devant lui, et il ferma des yeux. Il y eut un silence de pierre sur toute la Reikplatz, et on entendait presque la voix murmurée du prêtre de Mórr qui récitait en Classique :
« Miserére mei, Mórr, secundum magnam misericordiam tuam ;
Et secundum multitudinem miserationum tuarum : dele iniquitatem meam.
Amplius lava me ab iniquitate mea et a peccato meo munda me.
Asperges me hyssopo et mundabor, lavabis me, et super nivem dealbabor.
Tune acceptabis sacrificum iustitiae, oblationes et holocausta : tunc imponent super altare tuum vitulos. »
Le prêtre de Mórr ouvrit une petite ampoule, et fit couler de l’eau bénie sur le front d’Anton. Mais alors que le prêtre allait lever ses doigts pour signer, Anton leva haut les mains, au-dessus de sa tête, et il fit quelque chose qui était pourtant censé lui être interdit :
Devant le silence de la foule, il parvint à parler.
« Mon père — je reçois l’absolution pleine et entière, je meurs sans culpabilité de rien, mais je meurs plein de peur.
Je meurs de peur pour mes compatriotes, injustement maltraités. Je meurs de peur pour mon doux pays, laissé aux mains de gens qui ne le méritent pas. Je meurs triste, pour nos bons voisins manipulés pour nous haïr.
Mon père, je demande pardon aux Dieux pour mes fautes. Mais je vous prie de prier pour mes camarades, qui me rejoindront la tête haute, et nos pauvres ennemis, que je ne souhaite pas voir me suivre trop tôt. Je souhaite mourir sans haine pour personne, et que mon sacrifice serve à d’autres. »
Il y eut des sifflets, des insultes qui fusèrent — mais pas beaucoup. Il fallait être fou pour bafouer un moment solennel, un dialogue d’un homme avec son pasteur. Très vite, le silence revint. Et le prêtre de Mórr, solennel, imperturbable, hocha de la tête.
« Va à Mórr, mon fils. Tu es lavé de tout. Ton âme ira en son Havre, et reposera auprès d’un parterre de roses noires.
Je prierai pour toi. »
Lorenz, dans la tribune, chuchota pour lui-même.
« Putain de merde…
Ce fils de pute est doué. »
Il ne devait pas être le seul à avoir ce sentiment. La foule, qu’on attendrait de voir haineuse et agitée, était maintenant bien silencieuse.
Le prêtre s’éloigna. Anton trouva la force de se relever tout seul. Alors, un des bourreaux, un gros gaillard au ventre protubérant et au visage masqué par une cagoule, posa un genou devant lui, avant de prononcer la phrase protocolaire :
« Je demande pardon à Votre Seigneurie en mon nom et en celui d’mes enfants, pour la mort que je vais vous infliger. »
Anton fit le signe de Mórr : il passa sa main devant son visage comme un suaire, en fermant les yeux. Et à nouveau, sa voix portant loin, jusqu’à la tribune — il parlait fort exprès, pour bien se faire entendre. Il transformait ce cérémonial en une scène de théâtre.
« Je te pardonne toi et les tiens, comme je pardonne à ceux qui ont dressé l’arrêt réclamant mon âme.
Mais si d’autres des miens devaient être pris de la même manière — je crains que ce soit au Solland que vous devrez demander pardon. »
Il avait un tel détachement… On aurait pas dit un vrai personnage, mais une créature de théâtre. Alors, il prit une grande inspiration, et, le capitaine des policiers s’approchant pour lui retirer les menottes des poignets et des chevilles, et il s’abandonna aux soins des bourreaux.
La foule commença à s’exciter. Certaines personnes commençaient à s’éloigner, mais la majorité devenait fort curieuse. Il y eut du brouhaha, des murmures, des cris, alors qu’un des bourreaux, une grosse femme cagoulée, commença à utiliser un briquet à silex pour enflammer le réchaud d’une grosse marmite. Un mélange d’horreur et d’excitation gagnait tout le monde.
La voix d’un vieil homme, rauque, autoritaire, se fit entendre — depuis la fosse, un simple badaud hurla :
« NE TREMBLE PAS, BARON !
LE SOLLAND TE REGARDE ! »
Il y eut des râles et des jurons. Tout le monde se bousculait. Les policiers s’agitaient, sautaient sur place, en essayant de repérer quel était le truand qui avait osé lancer cet encouragement polémique. Mais sur scène, Anton se contenta de lever haut son poing fermé, ce qui lui permit de récolter des huées, des insultes, des sifflets, et, étonnant par ailleurs, quelques rares applaudissements…
« Il y a des putains de partisans à lui dans la foule, ragea Lorenz. La police aurait dû mieux contrôler les entrées… J’espère que ça va jouer du fouet après coup. »
Anton fut approché de la grande croix posée aux côtés de la roue. Alors, les mains tendre de deux bourreaux le firent se coucher dessus. Des chaînes en fer commencèrent à lier ses chevilles et ses poignets. Il fallait maintenant bien, bien froncer des sourcils pour essayer de voir son visage…
…Mais dans la tribune officielle, et c’était fort choquant, certains aristocrates avaient amené avec eux des petites jumelles d’opéra. Ils se les échangeaient entre eux, afin de pouvoir mieux profiter de l’horrible spectacle qui allait se jouer devant eux.
Ce qui suivit fut un chaos de scènes tout bonnement abominables, qui furent balancées devant Katarina. Tout aussi haineux et hargneux qu’on pouvait être, le massacre commandité de la roue était un supplice qui devait inspirer la terreur. Et terreur il inspira.
D’abord, la bourreau-femme amena une grosse coupe remplie de plomb fondue, tenue avec des pinces. Elle le déversa net sur la main droite d’Anton, qui râla en serrant fort des dents. On lui détruit sa main droite, on la brûla, au souffre et au plomb — et dans la fosse, la foule se mettait à rire, à crier de jouer, à hurler de colère, à lancer des propos tous plus polémiques les uns que les autres : ça allait du « Pitié ! Donnez-lui pitié ! » pleuré d’une voix de banshee apitoyée, au « Bien fait ! Vive la Justice ! » aboyé avec les postillons à la manière d’un chien de berger.
Mais ce n’était que le début.
Alors qu’Anton continuait de hurler, on le laissait se tordre de spasmes endoloris sur sa croix, ligoté par du fer qu’il était. Le bourreau-en-chef, père des deux autres, saisit alors un grand bâton de fer. Et il se mit à taper. Taper fort, comme un forcené, sur ses cuisses, sur ses jambes, sur ses avant-bras, sur son ventre… Il rompit tout ce qu’il y avait à rompre. On entendait le choc du fer contre des os, on entendait les cris au ciel rauques et pleins de peine d’Anton — même si l’émotion de la foule masquait le tout. C’était long, tellement long… Quelques phrases lancées succinctement peine à décrire l’horreur du calvaire. Katarina, déjà à deux doigts du malaise à cause de l’insolation, se mettait à claquer des dents et à avoir de la chair de poule qui lui couvrait l’entièreté du corps…
Mais ce n’était que le début.
On en était à une demi-heure de supplice, quand les bourreaux détachèrent Anton, et utilisèrent alors des cordages pour nouer ses épaules et le gras de ses cuisses. Alors, ils le soulevèrent, et cet homme encore debout une heure auparavant, apparaissait pour un être humain réduit à rien — une poupée, en fait. On aurait dit une poupée avec laquelle elle jouait étant petite. Ses jambes se baladaient dans tous les sens, sautillaient, se retournaient même sur elles-mêmes. Plus rien ne les retenait, sinon la peau et le muscle déchiré. Alors, ils le mirent sur la roue, et, en tournant une manivelle, voilà que la roue s’élevait un petit peu plus dans le ciel.
Le bourreau noua une corde autour du cou d’Anton, et commença à l’étrangler — mais pas assez pour le tuer. Juste assez pour provoquer une terrible strangulation. Assez pour que son visage devienne mauve, et que ses yeux soient injectés de sang. Assez pour qu’il se mette à trembler du corps qu’il possédait encore, et qu’il bande d’une érection dégoûtante à voir.
Et la foule, la foule devenait insupportable. Il y eut maintenant des rires, des sifflets d’encouragement, des applaudissements… Dans la tribune officielle, on allait du visage de marbre (Comme la comtesse, ou le fils Toppenheimer…) au petit rire fluet et aux grimaces plaisantes. Quelques jeunes femmes, en revanche, étaient en train de pleurer, et prenaient la poudre d’escampette pour ne plus voir ça.
Mais partir maintenant, c’était à jamais être remarqué par la cour.
Autour de Katarina, Lorenz ne faisait plus le fier : le noble si vantard et si haineux était devenu pâle comme un linge. Quant à la Tiléenne, elle regardait dans le vide, en serrant des poings et en renfonçant sa tête dans ses épaules, comme une tortue voulant rentrer dans sa carapace (Katarina avait déjà vu une tortue dans un livre dessiné, enfant…). L’artiste, Stepan, en revanche, était toujours debout sur ses marches, et était en train de faire un énième nouveau croquis, imperturbable.
Comment la foule pouvait autant réclamer du sang ? Katarina l’avait fait il n’y a pas une heure. Mais maintenant, elle entendait ces râles inquiétants depuis la roue. Sans s’en rendre compte, elle avait placé ses mains sur ses oreilles pour essayer de réduire au maximum le bruit. Elle tremblait de partout, son cœur battait si fort qu’elle le sentait dans sa gorge. Elle était en pleine attaque de panique.
Et alors, au milieu de la foule, on entendit quelqu’un chanter…
L’Antonlied. La chanson d’Anton. Un chant à la gloire de l’homme qu’on était en train de tuer :
« Le sang des princes doit couler !
Le sang des princes doit couler !
Le sang des princes doit couler jusqu’au genou ! ♪
Et de lui va pousser,
Et de lui va pousser,
Et de lui va pousser la République libre !
Cinq cents ans que l’esclavage dure,
Il est temps de buter les chiens,
De la Réaction ! »
Qui osait chanter si fort un chant aussi horrible ? Un appel au meurtre, et à la vengeance, en pleine Nuln ? Il y eut un mouvement dans la fosse, terrible, violent : les corps humains, les vieux et les enfants tenus sur les épaules de leurs parents — tout bouscula, comme si les Nulner se changeaient en eau, et constituaient une vague. Certains Nulner, choqués, cherchaient le coupable, afin de le lyncher. Contre les lices, des corps s’écrasaient net. Une vieille dame tomba par terre, de malaise, et fut par mégarde piétinée. Les policiers métropolitains de Nuln commencèrent à foncer devant, à jouer de la matraque du sifflet — mais ça ne faisait qu’augmenter encore plus le mouvement de panique.
Et sur sa roue, Anton était encore à souffler à toute vitesse. Il ne criait plus. Il avait les yeux grands ouverts, et il regardait le ciel tout droit, avec ce soleil qui devait lui brûler la rétine. On aurait dit que dans un instant, la voûte céleste allait s’ouvrir — et peut-être que Söll, l’horrible Dieu de la vengeance qu’on priait dans le Solland sous la forme du Dieu-Soleil, allait brûler Nuln toute entière…
Ou alors Katarina était décidément en train de délirer. Elle avait en tout cas des mouches devant les yeux, la respiration horriblement rapide, un peu prostrée sur elle-même. Elle avait l’impression que tout le monde la regardait. Elle avait besoin d’aide, ou de fuir.





