Onze années avant le Déluge d’Archaon.
Le dernier jour de printemps rendait le roc de Middenheim magnifique, et inhabituellement fleuri. La mythique Cité du Loup Blanc, construite au sommet de la plus connue de toutes les montagnes du pays de Sigmar, n’obéissait pas constamment au stéréotype d’un désert de glace et de pierre, où les loups hurlaient de faim dans la nuit. Aujourd’hui, il y avait un beau soleil qui réchauffait les corps malgré un léger vent qui soufflait dans les longues rues aux bâtiments élancés qui faisaient de l’ombre au pavé. Partout sur les façades d’immeubles et d’hôtels particuliers, on voyait des couronnes d’arbustes et de roses, du lierre bien vert, et des arbres en pleine floraison qui faisaient virevolter dans l’atmosphère du pollen — les abeilles volaient bien jusqu’ici, pour butiner avant de retraiter vers leurs ruches savamment entretenues par des apiculteurs travaillant sur des balcons à la vue plongeante sur tout l’immense comté-souverain de Middenheim.
Un convoi un peu inhabituel descendait la grande-rue du nord vers le sud : Une dizaine de sergents de la garde urbaine s’avançaient pour dégager le chemin cinquante pas en avant, agitant leurs mains et annonçant des ordres aux passants de toutes les classes sociales de bien vouloir s’écarter pour bien longer chaque bord de la chaussée, laissant la voie du milieu bien libre. Le cortège était silencieux et lent, mais se faisait pourtant bien remarquer : Quatre chevaliers avançant deux-à-deux étaient juchés sur d’immenses chevaux grands et musclés, autant que leurs cavaliers vêtus de plates, mais sans casques afin de bien montrer leurs têtes burinées, barbues et couvertes de tatouages et boucles sur les lobes des oreilles les lèvres — tout le monde reconnaissait, tant à leurs durs regards, leurs livrées et les grands marteaux de guerre pendant au côté de leurs montures, des guerriers de l’Ordre du Loup Blanc, les templiers fidèles au culte d’Ulric. Juste derrière eux suivaient trois voitures fort simples, chacune tractées par un attelage de deux chevaux : de beaux véhicules à grands essieux et au joli habitacle de bois vernis et traité, couvert de dorures — mais les rideaux étaient tirés sur les vitres en verre, empêchant les passants de voir les passagers, il n’y avait ni fanions, ni banderoles, et les conducteurs vêtus de grands manteaux grisâtres avaient relevé leurs capuches sur leurs têtes. Enfin, quatre arbalétriers à cheval clôturaient la marche, et c’était eux qui trahissaient l’allégeance de la procession, à cause de leur uniforme : ils portaient le damier noir-et-blanc de l’antique famille des von Bildhofen.
Le convoi n’était pas trop dans son élément aussi. Tous les visages des passants se tournaient de curiosité, et des badauds s’agglutinaient tout en murmurant en entendant les claquements rythmés de sabots ferrés et le lourd roulis des essieux des véhicules. Non loin de là se situait l’Otswald, un des pires quartiers de la ville, bâti dans une titanesque crevasse de la ville ; mais les gardes urbains s’arrêtèrent juste devant le Sudgarten, et formaient maintenant un cordon en demi-cercle pour protéger les véhicules qui se garaient côtes-à-côtes juste devant un long escalier aux marches abruptes, fendillées et couvertes de mousse par les siècles.
Les arbalétriers et les chevaliers mirent le pied-à-terre, surveillèrent les alentours dans leur protocole de sécurité, puis finalement, s’approchèrent des voitures où ils ouvrirent les portes. Quelques laquais et écuyers sortirent les premiers, salissant leurs jolis souliers de la boue qui collait un peu partout au milieu d’un pavé qui avait grand besoin d’un remplacement : s’il faisait vraiment beau aujourd’hui, il avait plu hier et avant-hier, et ça allait se payer en lessives et cirages ce soir. Alors, tandis qu’on tendait des mains et qu’on faisait des courbettes, un tout petit groupe d’aristocrates mit le museau dehors, regardant avec curiosité les vieux bâtiments un peu délabrés, les épaisses murailles du Fauschlag qui avaient résisté à tant d’assauts, et surtout, le bâtiment qui était leur objectif depuis qu’ils avaient quitté leur hôtel particulier tantôt : le Morrspark.
Peu de gens sont enterrés à Middenheim. Les défunts de la classe moyenne peuvent bien payer le culte d’Ulric pour être incinérés dans le foyer de la Flamme Éternelle, mais les plus pauvres ne peuvent profiter que d’un charnier au Warrenburg, ou bien être jetés dans le précipice de la Falaise aux Soupirs. Mais tout dans l’Empire n’est fait que de privilèges et de passe-droits, de la naissance jusqu’au décès. Et c’est ainsi que des aristocrates tous vêtus du noir du deuil, escortés par leurs serviteurs et gardes-du-corps, bravaient maintenant d’un pas certain et silencieux les marches qui les mèneraient jusqu’au dernier lieu de repos de l’un des leurs.
Quelques cloches de la ville sonnèrent. Pas un tocsin réservé pour eux — c’était simplement pour indiquer onze heures.
Diederick von Bildhofen était fatigué. Il était toujours convalescent de sa blessure et de son long voyage en mer. Voilà presque une semaine qu’il était arrivé à Middenheim — le bateau l’avait complètement abandonné, les marchands Impériaux et les ambassadeurs Cathayen ayant depuis longtemps continué leur route jusqu’à Altdorf. Il avait fallu que son épouse dépense de l’argent et utilise ce qu’elle savait de reikspiel pour convaincre les taciturnes habitants de Neues Emskrank de la noblesse de son époux, et ensuite, l’homme mourant avait été transbahuté de temple de Shallya en office de docteur, de château en palais, de Salzenmund jusqu’à Middenheim, alors que toutes ses sensations n’étaient faites que de souffrances, hallucinations et rejets : jamais il n’avait tant vomi ou tant subi de diarrhées. Si aujourd’hui il était capable de se tenir sur ses deux jambes, elles tremblaient comme pas permis, et c’était avec inquiétude qu’il regardait les marches qu’il allait devoir affronter.
La main de sa femme se serra sur son poignet, l’encourageant à aller de l’avant, à puiser ses dernières forces pour affronter cette épreuve.

La procession marcha silencieusement dans les allées du parc. Des stèles et des monuments silencieux les contemplaient, en même temps que des corbeaux qui s’enfuyaient en battements d’ailes à leur approche. Ça croassait, et au loin, on entendait les échos de l’Ostwald en pleine journée : réverbérés au loin par les montagnes et le vent, on devinait au creux des tympans des aboiements de chien, des slogans de crieurs, le brouhaha d’une foule — à un moment, la détonation d’un pistolet. Toute une ville vivait en contrebas d’eux, alors qu’ici, ne tentait de régner que le silence de la contemplation.
Quelques épouvantails les attendaient. Juste devant le Temple à l’architecture simple et rustique des débuts de l’Empire, une demi-douzaine de frères du culte de Mórr entièrement en bures noires, au garde-à-vous comme des soldats de plomb, armés de d’encensoirs et de bougies éteintes, regardaient avec des yeux froids et durs les aristocrates qui s’approchaient. Au centre, le grand-prêtre de la ville, Albrecht Zimmerman, ne se distinguait que par son étole de pourpre et son collier de doigts squelettiques autour du cou.
Diederick sentit la main de son épouse immédiatement le relâcher. Maria attrapa ses enfants qui regardaient tout ça, bouche bée. Nul doute que le morbide des Morriens l’inquiétait, instinctivement.
Les aristocrates s’arrêtèrent devant la lignée de Morriens. Alors, Zimmerman, d’une voix calme, presque murmurée, demanda sèchement :
« Qui désire entrer ici ? »
Un héraut bien habillé, en collants, en tenue bouffante, les doigts couverts de bagues, le cou habillé d’un collier, un béret de feutre sur la tête, s’avança, et, tranchant avec la modestie et la rigueur des Morriens, il leva haut le menton, et déclara avec persiflage :
« Demande à entrer ici pour se reposer, Ulricht Richter von Bildhofen, descendant de la maison de Magnus l’Immense et Gunthar le sauveur, gardiens de l’Empire et aimés de Sigmar et Ulric.
– Nous ne connaissons pas cette personne. »
Le héraut retira avec prestidigitation son béret, fit une révérence, et alors qu’il était toujours bas, il se corrigea avec un air mielleux.
« Implore à entrer seul ici un homme mortel, et un pauvre pécheur, pour son dernier voyage. »
Alors, Zimmerman se retourna, toujours aussi droit et impérieux. Et il ouvrit la marche, tandis que maintenant, les gardes-du-corps s’arrêtaient aux portes de l’édifice, gardées par deux squelettes géants d’albâtre, et tant de gargouilles en pierre sur la façade. Et voilà que, comme pris en otage par les moines, les aristocrates se retrouvaient dans une église froide à en glacer le sang. Tout l’endroit invitait à la frayeur : personne ici ne vivait, et pourtant, le lieu semblait bien habité. Ils se dirigeaient vers une chapelle jouxtée, où l’on menait les prières.
Il y eut une cérémonie, simple et sans aucun cérémonial. Les aristocrates s’assirent sur des bancs couverts d’échardes, et attendirent attentifs tandis qu’on répandait de l’encens, et qu’on chantait en Classique des louanges à Mórr. Personne ne vint devant l’autel pour faire un discours, ou prononcer un éloge funèbre : on ne faisait que subir les rites des prêtres, qui n’étaient pas présents pour satisfaire les besoins de recueillement des vivants, mais simplement pour honorer les morts. Ça dura une demi-heure, qui semblait être une éternité.
Diederick, sentit une petite main tirer sur son pantalon. Hansel, tout tiré à quatre épingles dans son petit costume Impérial noir qu’il n’aimait pas du tout, le regardait avec des yeux injectés de larmes. Et c’est dans sa langue maternelle qu’il implora :
« Bàba, wǒ lěng ! »
Sa petite voix résonna dans un écho à travers toute la chapelle. Maria, qui était restée figée sur le banc depuis tout à l’heure, se retourna soudain, lui attrapa les épaules et le serra contre elle, tout en chuchotant toujours dans le dialecte de son pays de naissance.
« Han Lei, du calme, c’est presque fini.
– J’ai peur maman, j’aime pas du tout, je veux aller dehors !
– Aie du courage, mon petit oiseau, c’est important pour ton père.
– S’il te plaît maman, je veux pas rester ! Je veux sortir ! »
La pression des regards en coin lancés par la famille de son mari et les oblats de Mórr acheva de convaincre Maria. Après avoir demandé l’autorisation de son époux, elle attrapa son fils par la main, et se retourna vers sa fille : mais elle était plus courageuse que son frère, et fit plusieurs fois vivement « non » de la tête quand on lui proposa de sortir. Alors, Maria quitta la chapelle prestement avec le bambin, pour ne pas plus perturber le déroulement de la cérémonie.
En tournant son regard, Diederick put voir les parents d’Ulricht. Sa mère était effondrée. Elle n’arrêtait pas de renifler pour ravaler sa morve, et elle couvrait sa bouche d’un mouchoir noir. Son père, lui, était livide, mais camouflait sa tristesse dans un mutisme stoïque, le regard dirigé droit vers l’immense statue du Veilleur avec sa faux et son sablier vieille de dix siècles qui se dressait au-dessus de la chapelle comme une terrible créature d’outre-tombe. La culpabilité pouvait bien le ronger, il savait qu’il allait devoir être fort à la place d’eux.
Après avoir honoré les défunts, Zimmerman s’approcha du banc où se tenait la famille du défunt. Il observa tout le monde un par un de son regard froid : c’était un homme âgé, mais bien conservé, étrangement musclé malgré son poids-plume, une cicatrice barrant sa lèvre inférieure. Il sembla enfin découvrir ce que Diederick tenait entre ses mains, sur ses genoux, qu’il tenait fermement depuis ce matin contre lui.
Une boîte en fer, dans lequel il y avait un crâne et des os. Tout ce qui restait après des années de décomposition d’un jeune homme. Son âme se trouvait-elle encore contenue dans le reste de calcium qui était autrefois recouvert de chair et de vie ? Il fallait être bien superstitieux pour le croire. Mais Zimmerman demanda simplement d’une voix froide :
« Est-ce toi qui vas l’accompagner dans son repos ? »
Il approuva.
« Il est temps de lui dire adieu.
Place-le sur l’autel. »
Diederick se leva, et s’exécuta. Alors qu’il fit un pas en arrière, un oblat de Mórr le tira vers lui et l’éloigna pour aller le faire se rasseoir.
Il y eut d’autres chants en classique. Un prêtre ouvrit le coffret, laissant à la vue de tous les restes d’Ulricht : il y eut des soupirs et un cri étouffé de sa mère. Alors, on fit brûler autour des cierges, on répandit de l’encens et de l’eau bénite. Et puis, commença un moment douloureux et interminable. Un par un, les gens de sa famille s’approchèrent, murmurèrent quelques phrases pour Mórr seul, avant de se rasseoir. Ils parlaient si lentement que Diederick ne pouvait que deviner ce qu’ils pouvaient bien dire, mais voir la peine sur les visages des gens de sa famille ne pouvait que le remuer. Il ressasserait ce souvenir pour longtemps.
Finalement, on ferma le coffret, et un oblat de Mórr l’attrapa et quitta la chapelle. Zimmerman, alors, fit signe à Diederick de le suivre, et les trois hommes purent traverser les allées de l’ancienne église.
Comme s’il devinait ce que le von Bildhofen devait se dire à ce moment, le grand-prêtre se mit à lui parler d’une voix calme :
« C’est toi qui vas placer ses ossements dans la crypte des von Bildhofen — c’est une des plus récentes, ta famille ne vit à Middenheim que depuis deux cents ans, alors que ce Temple a presque deux millénaires. Mets-le parmi ses ancêtres, prononce quelques mots, puis retire-toi.
Tu seras le dernier vivant à l’accompagner. Après quoi, il appartiendra à Mórr seul pour toujours. Si tu as des questions, mon fils, j’y répondrai. »
Le moine s’arrêta devant un escalier qui menait à des ténèbres. Zimmerman alluma une lanterne, et la lumière de l’huile de baleine s’enflammant offrit un peu de luminosité pour ne pas glisser sur une marche trop basse. Ainsi, le trio se retrouva profondément sous la terre de l’Ulricsberg, au milieu d’immenses cavernes millénaires, formées par la nature et par les Dieux — on disait qu’Ulric avait forgé Middenheim en écrasant la montagne avec toute sa force pour l’aplatir. Combien de cavernes ici étaient disparues, effondrées ? Combien étaient inconnues, repaires de fantômes ? Seuls les Morriens, qui pourchassaient les éventuels pilleurs de tombes, pouvaient connaître l’abysse labyrinthique où on allait abandonner les restes de son cousin. Était-ce une manière digne de traiter une dépouille ? Pour les croyances des Impériaux, c’était la meilleure chose possible. Mais Diederick était-il encore un Impérial ?
Le caveau des von Bildhofen était aussi richement décoré que le permettait une caverne dans le sous-sol de Middenheim. Pas de dorures, certes, on était pas dans une magnifique cathédrale flamboyante d’une autre ville : mais il y avait une immense porte en fer, entourée d’une statue de Gunthar von Bildhofen d’un côté, Magnus avec Ghal Maraz de l’autre, et une inscription en classique déclarant la devise de la famille von Bildhofen : Foi, Fer, Poudre à Canon. Zimmerman poussa la lourde porte en fer, et à l’intérieur, on trouvait des dizaines de tombes avec des gisants en marbre blanc. Il n’y avait pas d’œuvre baroque, ce n’étaient pas des tombes faites pour les yeux des visiteurs : personne ne venait jamais ici. Ce lieu n’appartenait qu’à Mórr.
Zimmerman laissa Diederick entrer, et alors, celui-ci pourrait être le premier vivant depuis probablement des décennies à se retrouver dans cette crypte, hormis les oblats payés pour entretenir les lieux, changer les roses noires et garder les tombes des affres du temps. Tant de noms, une telle présence…
Le moine tenant le coffret le tendit à Diederick. Et alors, comme promis, il fallait maintenant abandonner Ulricht. Pour toujours.









