
Il y a un endroit à Nuln, où les gens ont l’habitude de disparaître. Un îlot entre l’Aver et le Reik où l’on amène de grosses charrettes ferrées, qui sont toujours plus légères à l’entrée qu’à la sortie.
Nuln prétend être civilisée. Elle est dans le nouveau monde, celui de la rationalité, des tribunaux, et de la philosophie doucereuse. Nuln n’est pas la Bretonnie ou le Nordland où l’on trouve encore des seigneurs semi-barbares, des animaux qui insistent sur cette maxime : « L’homme qui prononce la sentence doit l’exécuter. » Non non, rien de ça dans la ville aux cent cheminées, éprise de Sigmar et Véréna ; Ici, on ne roue pas, et on ne décapite pas sur la place publique à l’épée.
Mais on condamne à mort, tout de même. En secret. À huis clos. Loin des regards sensibles des étudiants en droit et des bonnes prêtresses de la Chouette.

2e étage, cellule 12, section ZH — Pour « Zauberer und Hexen », « Magiciens et sorcières ». L’allée toute entière est séparée du reste de la prison par d’immenses doubles-portes cerclées de fer plutôt que par des grillages et barrières. Tout le long des murs, on trouve de jolies sculptures, des gargouilles et des inscriptions pieuses en classique — et on voit, ça-et-là, de l’obsidienne, la pierre qui canalise et neutralise la magie, comme la couleur noire avale et absorbe l’énergie de la lumière. Les magiciens qui sont conduits ici sont enfermés par des menottes couvertes de cette pierre sombre, et tout est fait pour empêcher les plus puissants des ensorceleurs d’être capable de lancer la moindre malédiction.
Une jeune femme a subit tel traitement. Elle a des liens aux chevilles et aux poignets, et tout est relié par une chaîne de métal qui est forgée à l’intérieur du mur de sa cellule — elle n’est plus capable, depuis des semaines maintenant, de faire le moindre mouvement sans entendre le raclement des anneaux contre le sol en pierre. Elle a appris à peu bouger. Elle passe ses journées à genoux, jusqu’à se les avoir rendus calleux. Elle dort dans de la paille lancée au sol, et fait ses besoins dans un seau qui est vidé tous les matins. Le Donjon de Fer est un endroit cruel, glauque et immonde — mais ses gardiens ne supportent pas l’insalubrité.
Elle non plus.
La jeune femme regarde tranquillement par les barreaux de sa fenêtre ; elle peut observer le ciel noir de la nuit, et ignore si aujourd’hui est un jour où Mannslieb brille — il y a bien trop de nuages. En ce mois, il neige. Elle voit des flocons tomber à la lueur de flammes de fournaises le long de la Faulestadt, car sa pièce est dirigée plein sud. Les toits sont recouverts de ce fin manteau. Il n’est pas raisonnable de rester si près de l’extérieur — il fait froid, et en tant que prisonnière, elle est bien peu habillée. Pieds-nus, crâne totalement rasé, elle n’a pour garder sa pudeur et son corps qu’une grosse robe de laine grattée grise qui démange. On ne lui laisse même pas une corde en guise de ceinture pour que ça colle à sa taille ; ça serait offrir un trop beau moyen de se suicider.
La discrétion n’existe pas dans le Donjon de Fer. On entend les gens arriver avant de les voir. En l’occurrence, c’est le cliquetis des serrures de l’allée, puis le gros claquement de la porte qui se referme, puis les couinements de chaussure ; ils brisent l’habitude. Ils brisent le « ploc, ploc, ploc » d’une goutte d’eau qui s’échappe d’un robinet dans le couloir, celui avec lequel les sentinelles lavent à la va-vite les cellules entre les détenus — ou avec lequel ils remplissent des seaux d’eau glacée qu’ils jettent sur les prisonniers, en guise de toilette.
Le couinement des chaussures s’arrête devant la cellule 12. La prisonnière tourne un peu la tête, mais pas complètement pour observer le visage de qui vient d’arriver. Il toussote, et se fait entendre avec une petite voix.
« Ma sœur…
Ma… Ma fille va mieux. Votre remède l’a aidé… Je vous remercie. »
La prisonnière sourit, et pouffe un peu du nez.
« Remercie la Colombe. Quand tu auras fini ta ronde, va dans une chapelle déposer une obole pour les pauvres.
– Je le ferai, ma sœur… »
L’homme qui parle est un gardien. Il a la livrée d’un écuyer du Cœur Flamboyant — c’est le Temple de Sigmar et ses divers ordres qui gèrent la prison. C’est un militaire quelconque, grand mais maigre, le dos un peu voûté, avec une grosse matraque en bois à sa ceinture, et un trousseau de clés qui pendouille.
Quelque chose semble le gêner. Il hésite. Penche un peu la tête, et, finalement, se résout :
« M’accorderiez-vous votre bénédiction ? »
La prisonnière fait « oui » de la tête. Alors, le gardien attrape son trousseau, et commence à déverrouiller la cellule.
Le protocole voudrait qu’il le fasse uniquement en présence d’un camarade. Et que l’on ferme tout de suite la porte derrière lui. Mais quel mal craindre d’une femme qui parle de Shallya ?
Il s’avance au fond de la cellule. Et c’est alors que la prisonnière se retourne. C’est plus fort que lui, mais le gardien écarquille les yeux et ravale sa salive.
Elle est laide, et défigurée.
Il lui manque le nez et un œil. Elle a une énorme boule qui grossit dans la mâchoire. Le teint pâle, et des veines trop bien marquées dans le cou. Des joues immensément creuses, et des ulcères impressionnants sur ses lèvres.
Le gardien pose ses deux genoux à terre, et lie ses mains. La Shalléenne dépose la paume de sa main sur son crâne, et alors, l’écuyer commence à réciter une petite prière.
« Ô bonne Shallya, patronne des petits et des faibles, donne-moi la force et la santé ; guide-moi afin d’être un bon père, un bon frère et un bon mari ; Je te jure d’être un homme bon et généreux, d’offrir mon cœur, et de défendre tous ceux qui ont besoin d’aide, sans les juger ou les tromper… »
La prisonnière attend qu’il ferme les yeux.
Puis elle s’élance en avant pour passer derrière lui.
Elle enroule la chaîne en acier autour de son cou.
Elle lui donne un coup de genou dans le dos.
Elle ferme brusquement son nœud de métal, et elle commence à lui briser le cou et à l’étrangler.
Il se débat, elle bondit en arrière, et d’un coup, il crache de la salive mousseuse alors qu’il sent tout son corps être agité telle une poupée.
Il tire contre l’anneau enfermé dans le mur.
Le bruit de la bataille est entendu dans les autres cellules. Un autre prisonnier, incapable de voir la scène tant les détenus sont isolés les uns des autres, siffle d’approbation, tandis qu’un différent hurle de toutes ses forces :
« OH OUAIS ! DONNE-LUI TOUT C’QU’IL MÉRITE LE MATON ! »
La prisonnière anéantit la trachée du pauvre bougre qui tente de se libérer avec des coups de coude dans le vide, derrière lui. Elle le colle, et rugit dans son oreille :
« Défendre sans les tromper ?!
Comme tu l’as fait avec moi ?!
Je sais que la charrette qui est entrée dans la cour tout à l’heure est là pour moi !
Ta fille ne mérite mieux qu’un homme comme toi pour père, crevard ! »
Elle tire en arrière de toutes ses forces sans même crier ou gémir du soudain effort, quand bien même ça mobilise ses poignets et les meurtris ; en un geste, elle finit d’achever le gardien. Sa tête dodeline soudain de côté, tandis qu’il bave et que de la morve coule de son nez.
Elle défait le lien, et le laisse s’effondrer sur le ventre et se briser le menton sur le sol en dur.
Sa nuque est entièrement luxée.
Trois ou quatre minutes plus tard, les grandes portes de la section se rouvrent. Et à nouveau, on entend les arrivants avant de les voir arriver. Il y a des dizaines de bruits de bottes et de loquets métalliques. On comprend qu’il y a des armures, et des armes.
Devant la cellule, l’un d’eux s’arrête, en découvrant la prisonnière qui a recommencé à regarder la neige tomber par la fenêtre — et le cadavre gisant à ses pieds.
« Putain de… »
La prisonnière se retourne en liant ses mains devant elle. Elle découvre, bien peu surprise, trois chevaliers en armures complètes, des jambières jusqu’au heaume, un prêtre de Sigmar en panoplie ecclésiastique complète avec même le marteau contre l’épaule, et une demi-douzaine de gardes aux couleurs du grand-comté de Nuln, avec leurs gueules de rats et leurs morceaux de métal noir.
La prisonnière leur fait un grand sourire vicelard, et, avec une voix d’un calme olympien, leur lance :
« Bonsoir à vous, mes bien chers frères. »
L’un des chevaliers dégaine un bâton de fer retenu à sa gauche, et la pointe du doigt avant de vociférer :
« CONTRE LE MUR ! MAINTENANT ! »
Elle obéit sans opposer la moindre résistance. Mais la grosse dizaine d’hommes qui chargent à l’intérieur ne se privent pas pour employer les plus gros remèdes.
Elle est plaquée contre le mur, et on lui fait passer autour de sa bouche un bâillon pour l’empêcher de parler, et on lui pose autour des épaules et sur le torse une sorte de médaillon très lourd, portant une autre pierre d’obsidienne. On lui retire la chaîne avec laquelle elle a tué quelqu’un — mais c’est uniquement pour la remplacer par une sorte de camisole d’acier, une cuirasse de brigand où les bras sont retenus solidement contre le torse. Sans sa bouche, et sans ses mains, on espère qu’elle ne pourra pas faire usage de la moindre magie — l’obsidienne achevant de la déstabiliser et de l’empêcher de percevoir les vents autour d’elle.
Elle n’a pas le loisir de marcher hors de sa cellule. Deux costauds s’emparent de ses bras et la soulèvent presque au-dessus du sol, avant de la traîner dehors pour la faire traverser le bloc le plus vite possible, tandis qu’une main attrape son crâne rasé et force sa tête à demeurer courbée vers le sol.
Les yeux rivés sur ses pieds, la prêtresse meurtrière ne perçoit pas ses compagnons. Mais les magiciens et sorcières détenus dans l’allée se pressent aux barreaux de leurs cellules, tirent sur leurs chaînes, et une cacophonie résonnent, alors qu’on siffle, qu’on applaudit, qu’on hurle de rire, et qu’on lance des commentaires tous plus barges les uns que les autres :
« ♫ Au feu, gens du guet, v’là la prêtresse qui brûle ! Au feu, gens du guet, v’la la prêtresse brûlée ! ♪
– Fait d’la place auprès de Mórr, sœurette !
– Hé ! Hé ! Hééé !! Tu crois qu’ils vont te violer avant de te foutre au bûcher ?!!
– Nous l’honorable cour de justice vous déclarons coupable au nom de Son Illustrissime Altesse Emmanuelle von Liebwitz !
– Putain j’avais dis preuuuum’s !
– J’bois ma pisse à ta santé, ce soir ! »
On l’amène jusqu’à l’ascenseur. On la force à s’agenouiller une fois sur la plate-forme. Et elle ne peut s’empêcher de sourire comme une démente.
Le Donjon de Fer a besoin de dix bonhommes armés et aux aguets pour la surveiller — c’est presque flatteur.
L’un des chevaliers siffle et beugle un ordre. On entend le gros choc de deux pans de bois très lourds qui se retirent. L’ascenseur tremble, et, lentement, se met à descendre alors que deux chaînes de fer sont écoulées par un mécanisme.
La prêtresse ferme les yeux.
On dépasse le premier étage.
Elle tremble. De peur. Tout est si soudain et si rapide. Mais en même temps, elle s’efforce de retenir ses sphincters et ses larmes, quand bien même l’émotion monte.
On arrive au rez-de-chaussée.
BOHM.
La plate-forme s’arrête.
On relève la prêtresse. On la tourne. On la fait marcher, et emprunter une grande allée sombre, illuminée de quelques chandelles.
Et on la fait prendre un virage…
À droite.
Là, la prêtresse s’effondre. Elle cesse de se tenir droite, prostrée, les muscles bandés ; elle se met à rugir d’un cri étouffé tandis que les larmes s’écoulent en quantité de ses yeux.
À gauche, il y a le chemin vers la cour, et les poteaux de justice.
Mais à droite, c’est vers l’entrée du fort.
Elle pleure de joie. S’agite en tremblant. On l’empêche de bouger. Deux gardes poussent une lourde porte.
Et elle passe sous les flocons de neige, et au milieu du froid hivernal.
Elle n’en profite que dix secondes, avant qu’on ne la charge à l’arrière d’une charrette ferrée qu’on referme derrière elle.
Quasiment tout le temps, les véhicules qui rentrent dans le Donjon repartent plus légers.
Parfois, quand il y a un miracle, ils repartent plus lourds aussi.
La prison roulante quitte l’île du Donjon de Fer. Elle est tractée par deux roncins, tandis que devant est tirée une charrette où attendent assis six soldats avec arquebuses, et, tout devant, deux chevaliers-templiers de Sigmar scintillants de fer. En voilà une escorte digne d’une détenue forcenée ; qui s’attendrait à voir une honorable sœur de Shallya gardée à l’intérieur ? Emma en rit, intérieurement. Elle continue de pleurer de joie, à moitié accroupie sur un petit banc au côté de sa cellule mobile. Elle tente, au milieu du trajet, de se reprendre, de renifler la morve qui coule sur son nez, et, sans pouvoir sécher ses yeux la faute à la camisole, elle tente de voir à travers ses pupilles pour percevoir la nouvelle Nuln dans la nuit, à travers la seule ouverture de la boîte métallique où elle est recluse : un minuscule carré troué de deux barres de plomb.
En fait, ce qui l’informe surtout sur ce qu’il se passe dehors, c’est des bruits.
On entend au loin un sifflet, suivi de pétards, et aujourd’hui n’est pas un jour de fête — quoi qu’Emma a besoin de recalculer, pour être sûre. Elle a passé tellement de nuits en prisons, certaines enfermée dans le sous-sol, elle a tenté, pour ne pas devenir folle, d’obtenir par tous les moyens la date du calendrier ; elle croit, sans être certaine, qu’aujourd’hui est un début de Nachexen.
Elle entend des cris, un qui déchire la nuit, une insulte vociférée et assez incompréhensible. Il y a trop de sons parasites autour d’elle, les fers des chevaux qui tambourinent le sol, le roulis des essieux…
Finalement, elle entend un son assez particulier — une voix de femme qui résonne à travers la totalité de l’avenue. Un peu comme une prêtresse qui parle depuis une chaire pour bien se faire entendre grâce à l’acoustique d’une église ; ici, elle reconnaît le son d’un porte-voix.
« Loyaux sujets de Nuln, écoutez !
Loyaux sujets de Nuln, écoutez !
Sur ordre du Conseil de Son Illustre Altesse Emmanuelle, toute personne qui circule dans les rues de la ville passé le couché du soleil sans autorisation spéciale du-dit Conseil, est passible d’enfermement à la caserne et de poursuites pour rébellion !
Nous demandons votre coopération et vos prières afin de repousser l’épidémie ! Souvenez-vous que nous sommes tous solidaires face à cette maladie !
Loyaux sujets de Nuln, écoutez ! »
Plus la charrette continuait, plus les bruits du porte-voix s’amplifiaient ; avant de soudainement mourir au détour d’un virage. Alors, la nuit s’illumina de feux, et pas de lanternes — des feux en pleine rue, de poubelles, qui dévoilaient les façades des immeubles.
On avait taggé l’une d’elle à la peinture blanche.
Grand Coësre sauve nous !
Loin d’obéir aux ordres municipaux, quantité de Nulner semblaient dehors. Il y eut deux ombres de gens encapuchonnés qui courraient à toute vitesse, puis, une scène de quatre bourgeois de la ville qui agitaient des matraques en l’air tout en poursuivant des brigands. Plus loin, une quinzaine de gens, tous des hommes, vêtus d’habits de marins et débardeurs, qui zonaient sur un banc en regardant la charrette ferrée d’un mauvais œil.
Et encore plus loin, un prêche d’un flagellant fou, nu, debout sur une chaise, dégoulinant de sang, le crâne chauve tatoué, qui hurlait au ciel, avec des crachats reflétés par du feu :
« SIGMAR EMPORTE LES MÉCRÉANTS ! SIGMAR PUNIS LES SODOMITES ! MORT À KASLAIN LE FAUX-ARCHILECTEUR ! MORT À EMMANUELLE LA PUTAIN ! »
Un vieux mur calciné, et la vitrine d’une boutique cassée, l’enseigne montrant un magasin de jouet. On avait peint des dizaines d’insultes qu’Emma se mit à lire et déchiffrer à toute vitesse : Mal de Parravon, Louen reprend tes pestiférés, Parasites, Bouffeurs de grenouilles…
La charrette se mit à remonter l’Emmanuellestrasse. Cette fois-ci, l’ambiance se mit à changer du tout-au-tout. Beaucoup de tambours, de cors, un petit escadron de reîtres, des cavaliers du Héron Bleu tout multicolores, avec plumes au chapeau et gros mousquetons portés à bout de bras. Des bannières claquant au vent, des pointes de hallebardes tenues en l’air, et, au milieu de l’arbre où autrefois on placardait des petites annonces d’emploi, des lettres d’amour et des petites prières, il n’y avait plus qu’un gibet. Un cadavre richement habillé, de noble, avec une pancarte estampillée Verräter. Une mode importée d’Altdorf, ou de Bretonnie, tant on était pas habitué à voir publiquement des condamnés à mort à Nuln…
Finalement, les bruits cessent. Plus de cris, plus de brouhaha, plus de musique ou de pétards. Tout devient lointain. La charrette blindée ralentis. Elle prend des virages moins secs. On ouvre des portes. On s’arrête.
Et plus rien.
La porte s’ouvre brusquement après trois minutes et une discussion étouffée. Emma papillonne des cils. Elle voit qu’elle est dans une sorte de grange, avec toujours les preux chevaliers et les gardes de la ville qui l’observent. Mais ils ne sont pas seuls —
Il y a aussi les militaires du Héron Bleu, la condotta personnelle de la comtesse ; ce gros régiment de soldats Tiléens servent de gardes d’élite à la maison von Liebwitz depuis un siècle maintenant. On les reconnaît à ces grands chapeaux extravagants, ces médaillons et épaulettes dorées et serties de bijoux.
L’un d’eux parle avec un joli accent, charmant, qui tranche avec sa sale gueule, car il lui manque un bon morceau de sa lèvre.
« Ma sœur, veuillez nous suivre je vous prie. »
Ce serait peut-être le bon moment pour une remarque sarcastique, mais Emma ne peut pas parler avec le bâillon au fond de sa bouche. Deux soldats Tiléens grimpent dans la charrette, et l’aident à se lever. Ils sont plus doux que les matons du Donjon de Fer ; costauds, certes, prompts à la faire se mettre debout, évidemment, mais ils ne la soulèvent pas comme un sac désobéissant. Sauf quand il faut la faire descendre le marche-pied.
Toujours solidement enchaînée, on la fait sortir de la grande. Elle tombe alors nez-à-nez avec ce qui l’attend — un château tout simplement immense et crénelé de dizaines et dizaines de fenêtres vitrées.
C’est le palais de la comtesse en personne. Elle n’est pas entrée par la grande porte, mais par une voie dérobée et discrète. Il n’empêche ; on la fait remonter une petite cour où le chemin est marqué par des dalles de marbre entourées de plants de bégonias et jonquilles, un peu mortes avec l’hiver il est vrai. On ouvre une porte de serviteur, et voilà qu’elle entre dans un palais où il fait très chaud, et où elle sent du parquet brillant sous ses pieds-nus.
On la fait passer une pièce, puis une autre, et finalement, on l’arrête dans un couloir qui ressemble à une antichambre. Alors, les deux militaires du Héron Bleu se tournent vers l’un des chevaliers-templiers qui a suivi à la trace. Le templier semble hésiter, grommeler, mais finalement, il tend une clé à l’un des Tiléens.
Et alors, on libère Emma.
On lui retire sa camisole, son collier d’obsidienne, son bâillon, les chaînes et menottes aux chevilles. L’un des militaires de la Condotta indique l’une des trois chaises de l’antichambre, et voilà que tous les hommes armés aux livrées présentant des loyautés différentes s’en vont tous un par un, et referment derrière eux.
Et elle est toute seule. Avec ces trois chaises, un petit meuble, et un miroir en face d’elle qui lui renvoie une image bien horrible d’elle-même.
Elle est laide, défigurée, et en plus, elle n’a plus de cheveux, le ventre creux et des haillons comme vêtements. Elle est couverte de cicatrices plus-ou-moins vieilles, et elle a laissé un peu de sang là où elle a marché.
Elle décide de s’approcher de la chaise. Elle s’agenouille devant, lie les poings et pose les coudes sur l’assise, et elle se met à prier en classique — à remercier Shallya de sa clémence, de l’avoir permise de survivre un jour de plus. Elle demande à la Colombe de veiller sur les enfants et l’épouse du gardien de prison qu’elle a tué en lui éclatant la nuque, sans pour autant exprimer le moindre regret sur ce meurtre si soudain.
Au bout de quelques instants, la porte en face de l’anti-chambre s’ouvre, et quelqu’un entre ; cette fois, pas de claquements de bottes en cuir, ou de trousseaux de clés qui tressautent. Ce sont des talons qui cognent contre le parquet — de jolies bottines sur-élevées vernies. Elles sont portées par une élégante femme vêtue d’une jolie robe verte-pomme, avec un chapeau lié à son front par un fil décoré par de nombreuses perles.
La jolie femme contraste totalement avec la laide Emma. Elle s’arrête, se tient toute droite avec ses mains dans le dos, et, d’une voix qui sort fort rauque, assez étrange pour une femme, elle se met à parler avec une forte nonchalance.
« Peut-être plaira-t-il à ma sœur de prendre un bain et de changer de vêtements ? Désirez-vous dormir, ou vous reposer quelques instants ? »
Emma regarde la jolie femme avec de grands yeux écarquillés. Elle reste la bouche entrouverte, un peu demeurée, comme si elle n’avait pas entendu — ou pas compris.
L’aristocrate, sans sourire, et sans avoir montré le moindre signe d’émotion à découvrir une gueule borgne et sans nez, continue après avoir marqué une petite pause, avec cette voix de fumeuse de tabac invétérée.
« Vous êtes conviée à un repas, mais peut-être ne voulez-vous pas manger ainsi — vos pieds, ils saignent. »
Emma tourne sa tête pour observer la plante de ses pieds, dégoulinante de rouge. Finalement, la prêtresse se hasarde à répondre quelque chose.
« C’est… Vous qui m’avez sorti de mon cachot ? »
La jolie femme approuve d’un hochement de tête.
Alors, Emma retrouve un peu plus de force dans sa voix.
« Alors dépêchez-vous de me dire ce que vous voulez.
– En mangeant, je vous prie. Rien ne presse.
– Alors passons à table dès maintenant, je n’ai pas de temps à perdre. »
La dame verte hausse un sourcil. Et se hasarde à un humour pince-sans-rire.
« Je ne suis pas certaine que vous soyez attendue quelque part, ma sœur… »
La blague ne prend pas, et Emma ne répond rien. À la grande frustration de la nobliaude.
« Vous devez être éreintée… Un bain vous fera le plus grand bien.
– Je suis en pleine forme.
– Alors voyez les choses autrement ; je trouve qu’il serait très honteux de ma part de discuter avec vous alors que vous êtes à peine habillée, je préférerais que nous traitions en égales.
– Shallya me bénit et guide chacune de mes actions — Elle aime les lépreux et les miséreux. Il n’y a pas de meilleur vêtement sacerdotal que la bure que je porte. De toute façon, même si je me maquillais et me faisais toute jolie, je ne suis pas totalement sotte, et je sais qu’il faudrait que je me camoufle tout le visage pour avoir la maigre sensation d’être adéquate à vos yeux.
Cessez de me faire perdre mon temps. J’ai un cancer, je suis condamnée à mort avec ou sans votre intervention. Quoi que vous ayez à me dire, je reste persuadée qu’il est dans notre intérêt à toutes les deux d’en finir au plus vite. »
L’aristocrate est décontenancée. Ses deux sourcils sont levés. Elle ne s’attendait pas à telle réaction, pas après avoir sorti une prêtresse du couloir de la mort. Mais elle prend une grande inspiration, bombe sa poitrine, et fait un geste quelconque de la main.
« Soit. Suivez-moi en ce cas, ma sœur. »
Emma se relève et suit la jolie dame dans la pièce suivante.
C’est une sorte de petite salle-à-manger. Il y a, contre un mur, un grand tableau, une huile sur toile qui représente un pays de cocagne, avec des arbres et des cerfs élancés en pleine course. Sur le côté droit, il y a une grande baie vitrée qui donne sur un grand jardin, et à gauche, l’âtre décoré d’une cheminée avec des petites statuettes, et de grosses bûches de bois qui brûlent. On a disposé trois assiettes et trois verres, l’un est déjà rempli de vin pour servir une dame qui ne ressemble en rien à l’aristocrate de tout à l’heure ; ici, c’est une femme à chapeau et à bottes boueuses posées sur la table, en train de faire se mouvoir un fond de vin rouge.
La noble va en bout de table. Discrètement, mais pas timidement, Emma va à la troisième assiette, et s’assied à la chaise. La femme au chapeau à bords larges lui lève son verre comme pour la saluer.
« Ma sœur, j’ai débuté sans vous. »
Emma s’installe, et garde les mains sur ses genoux. Elle observe la nobliaude, qui fait un signe de tête.
« Nous allons commencer par l’entrée, une soupe d’oseille et réduction de fond de volaille, et- »
Sans attendre le menu du repas, la prêtresse attrape la corbeille et de fruits, et plonge quatre crocs vifs dans une pomme, qu’elle dévore littéralement presque jusqu’au trognon. La femme à bottes sourit, se repose normalement sur ses fesses, et attrape le pichet de vin pour servir Emma.
Il fait bon ici. Chaud. Et tout est beau.
« Sœur Emma Silverstein, prêtresse excommuniée du culte de Shallya.
– Non, c’était ma voisine de cellule, répond Emma la bouche pleine.
– Mon nom est Michaela Dousa, reprend la dame à bottes sans relever la blague. Répurgatrice assermentée du culte de Sigmar.
Je souhaitais — nous souhaitions vous rencontrer, car je dois admettre que j’aime votre façon de travailler. »
Dousa se pencha un peu sur son siège, et tira une petite pochette cartonnée en bout de table. Elle l’ouvrit, pour dévoiler des feuillets jaunâtres, des brouillons pliés dans tous les sens, des vieilles lettres au papier craquelé. La Sigmarite toussota, et opina plusieurs fois du chef.
« Pas commun, pour une prêtresse de Shallya, d’être poursuivie par les autorités pour séquestration, sévices et homicide. Je croyais que la Colombe imposait à ses fidèles d’être pacifiques. »
Emma finit d’avaler sa pomme, jeta le trognon au fond de l’assiette vide, et tendit déjà sa main dans la corbeille pour en prendre une autre.
« Aux yeux du peuple, les chirurgiens se salissent les mains et pratiquent une profession immorale. Pourtant tout le monde a besoin d’eux pour arracher une dent.
Abrégez donc, je connais ma propre histoire.
– Vous êtes dans cette pièce, et non dans le Donjon de Fer, car nous pensons que votre mort serait une grave injustice, reprit la dame vert-pomme. Vous avez tué des criminels, et violé des lois uniquement pour sauvegarder l’Empire. C’est quelque chose que moi et dame Dousa pouvons comprendre.
– Merci bien. Donc je suis graciée ? Je peux sortir du palais maintenant sans avoir à boire la… Soupe d’oseille ?
– Non, répondit vert-pomme en souriant.
– Non, non, bien sûr que non.
C’est la troisième fois que je me répète, ça commence à me courir : Vous voulez quoi ? »
Dousa et la noble se regardèrent les unes les yeux dans les yeux. Une sorte de discussion muette eut lieu entre elles. Et finalement, la répurgatrice se jeta à l’eau.
« Depuis des mois maintenant, une épidémie gangrène Nuln-
– Et le reste de l’Empire.
– Et une partie de l’Empire, oui. Une maladie anormalement infectieuse, qui a surgi de nulle part avant de se répandre à travers la nation entière. Elle dépasse les médecins et les savants.
Nous savons tous les deux quelle est la réalité des faits. Cette épidémie n’est pas une quelconque affliction spontanée, elle a été conçue et déployée par un individu.
Nous… Pensons, que vous avez été très proche de cet individu. »
Emma cesse de grignoter sa pomme.
Elle remet ses deux mains sur sa table, et affronte la répurgatrice du regard.
« Le Coësre.
– C’est un nom qu’on entend un peu partout à Nuln, il est vrai…
– C’est pas une légende urbaine. C’est lui qui m’a fait ce que vous voyez.
– Vous avez une longue histoire de mise à mort de corrompus, n’est-ce pas ? Coupa vert-pomme. Nous avons demandé votre dossier à Notre-Dame-de-Couronne, tout s’arrêtait à Bordeleaux…
Qui est sœur Nathanaèle Renaud ? »
Emma foudroya l’aristocrate du regard. Elle fronça des sourcils, et étudia la toilette de la femme à la voix rauque.
« C’est comme ça que vous vous êtes réparties les rôles ? Gentille sergent méchante sergent ?
Allez, vous avez décidé de ne pas me respecter. Vous connaissez tout de ma vie, y a rien qui m’impressionne. J’ai été condamnée à mort pour une raison.
– Vous êtes condamnée à mort parce que vous avez fait exploser un bailli…
– Un serviteur de Nurgle.
– On n’a jamais retrouvé aucune preuve, aucun signe, aucun témoignage, aucune lettre.
– C’est… La nature de la poudre à canon, madame, répondit Emma avec un grand sourire narquois. Ça a tendance à détruire un peu tout.
– Et le jardinier ?
– C’est la nature de la poudre à canon de parfois faire des dégâts collatéraux, reprit-elle en estompant tout de suite sa grimace. Mórr l’accueillera dans son havre, j’ai prié de nombreuses fois pour l’âme de cet innocent. »
Dousa pouffa de rire. La noble reprit :
« Vous êtes dangereuse, sœur Silverstein. Vous méritez votre peine de mort, tout comme vous avez mérité votre excommunication.
Mais nous vivons dans une période dangereuse et incompréhensible. Aussi, vous pouvez mériter le pardon — de la justice de Nuln, mais aussi de votre clergé. Vous reconnaissez l’autorité de la Sainte-Matriarche, n’est-ce pas ? Nous avons les moyens d’obtenir la levée de votre punition spirituelle. Si vous deviez… Succomber, à votre cancer, ce serait en pleine communion avec le Rite. »
En plein milieu du laïus, Emma se mit à soupirer d’un air gonflé.
Elle se retourna dans sa chaise, posa un coude sur la table, et posa son menton dans la paume de sa main.
Elle observa la noble, droit dans les yeux. Pendant une, ou deux longues minutes, elles ne firent qu’ainsi s’affronter, regard contre regard, avec un silence pesant simplement troublé par le crépitement du feu dans la cheminée.
Et, à voix basse, Emma se mit à psalmodier.
« Tu crois que tu peux lire en moi parce que tu as un dossier et que j’ai des cicatrices. Mais moi aussi je lis en toi. Je peux observer ton âme tout au bout de tes yeux.
Je n’aime pas ce que je vois. Tout ça n’est qu’une façade. Tu maîtrises le moindre petit morceau de ton corps, il n’y a rien qui en ressort — comme si tu étais une statue de plâtre qu’on sort aux bals masqués. Rien, rien n’est normal chez toi.
Ton âme elle est corrosive. Elle ronge. Comme de l’acide. Je le vois dans tes yeux, ouais — tu es plus atroce que ta jolie mise veut faire croire. Tu sais ce que c’est, de faire du mal de sang-froid. Je suis sûre que petite, tu étais ce genre de personne, tu tuais des petits chatons par curiosité, pour voir ce que ça te faisait.
Nous parlons, et tu ne m’as même pas donné ton nom, ou dit pour qui tu travaillais. »
Pendant un tout petit instant, la noble parut terrifiée, comme si elle avait été mise à nu. Mais elle se reprit, et se mit alors à sourire.
« Eva Seyss. Secret Impérial.
– Secret Impérial, comme le nom est entreprenant. C’est le secret du Reikland, plutôt.
Donc, si je comprends bien, la comtesse Emmanuelle recrute, pour pourchasser le Coësre, une répurgatrice de Sigmar, alors que les Nulner détestent donner du pouvoir judiciaire aux cultes, une espionne à la solde de Karl-Franz, et maintenant… Moi.
Vous devez être toutes absolument terrifiées. »
Petit silence gênant. Eva a arrêté de sourire.
Dousa grogne, et grommelle.
« Oui. La situation est catastrophique.
Mais peu importe. On vous offre de vous faire sortir de votre cellule, de vous restaurer votre honneur, et en plus, une chance de pourchasser et tuer le Coësre. Ranald a décidé de cliqueter ses dés en votre faveur aujourd’hui.
– Je vois ça. Malheureusement, je vais devoir décliner votre offre. Et si nous en avons terminé, vous pouvez me ramener au Donjon de Fer — je dois aller bénir les âmes de mes co-détenus. »
Dousa et Seyss écarquillent les yeux énormes. La noble-espionne pouffe de rire nerveux, et pianote sur la table — un soudain signe de stress qu’elle n’avait pas du tout montré auparavant.
« Je crois que vous n’avez pas très bien compris votre situation. Je-
– J’ai parfaitement compris la situation. Je vous l’ai dit, je suis condamnée à mort, par le tribunal de Nuln et par mon propre corps.
– Vous souhaitez plus ? Nos ressources sont virtuellement illimitées. Si vous voulez de l’argent, des titres de noblesse, pour vous ou pour d’autres, on peut vous donner absolument n’importe quoi.
– Je n’en doute pas une seconde, je sens à quel point vous vous faites dessus. Mais malgré tout, je refuse de travailler pour vous.
– Je n’arrive pas à en croire mes oreilles…
Pourquoi ? On vous offre les moyens de pourchasser le Coësre. Que ce soit par devoir, par putain de fanatisme, ou même une simple vengeance personnelle, vous avez toutes les raisons d’accepter.
Vous avez éclaté la putain de nuque d’un type dans votre cellule pas plus tard que ce soir, alors me faites même pas croire que le Nurglite vous terrifie. »
Emma tourne les yeux, et foudroie à nouveau l’espionne du regard.
« Je te vois, Seyss. Je te vois très bien.
Tu es vraiment prête à faire n’importe quoi, pour mettre à mort le Coësre pour le bien de l’Empire ? Tu vas faire du chantage, espionner, intimider — torturer et tuer, évidemment ?
– Comme vous, ma sœur.
– Eh bien non justement, pas comme moi. « Le bien de l’Empire », c’est amusant comme notion, on peut justifier tout et n’importe quoi avec de tels mots.
Je connais trop les gens comme toi, Eva. J’en ai tellement côtoyés. T’es juste une bombe à mèche, en train de flamber, et un jour ou l’autre tu vas exploser et il faudra une autre Seyss pour venir t’arrêter.
Je sais ce que je suis, et je sais pourquoi on veut me cramer. Mais tout le monde peut pas être acheté. Un jour ou l’autre, il faut que les gens comme toi se cognent dans un mur.
Vous croyez vraiment que je peux arrêter le Coësre ? Libérez-moi sans aucune condition. Autrement, tout ce que vous voulez, c’est un pion à manipuler. Et moi, je refuse juste de jouer. »
Dousa et Seyss se regardèrent silencieusement à nouveau. La répurgatrice reprit, clairement agacée.
« Vous avez passé des semaines en prison — vous allez prendre quelques soirs pour y réfléchir.
– Mon corps est malade, mais mon esprit va toujours aussi bien. En fait, j’ai l’impression d’être plus saine d’esprit que jamais.
– Nous avons besoin de votre aide… Vous connaissez son visage, vous l’avez combattu. Il menace de tuer tellement de gens…
– J’ai bien compris. Mais je ne vous la donnerai pas. Vous ne la méritez pas. Ni vous deux, ni Kaslain, ni Emmanuelle, ni Karl-Franz.
Ce sont les gens comme vos employeurs qui ont causé tous ces torts. En fait, je pense même que le Coësre devrait faire un peu le ménage chez vous avant qu’il ne soit détruit.
– C’est votre dernier mot ? Final ?
– Sûre et certaine.
– Alors je vais faire venir les chevaliers et vous faire ramener au Donjon de Fer, avec la camisole et l’obsidienne. Que Mórr vous pardonne, ma sœur.
– Que Shallya ait pitié de vous. Madame Dousa. Eva. »
La charrette ferrée est repartie en sens inverse. Il faut retraverser l’Emmanuellestrasse, dépasser les bannières et l’arbre au gibet, et repartir s’enfoncer dans les rues de Nuln. Emma est triste. Elle reste prostrée dans son coin de véhicule, en boule, à pleurer. Elle a donné toutes ses forces dans sa confrontation face à Dousa et Seyss ; Mais elle ne regrette pas son choix. Jamais.
Et alors qu’elle pense sa fin déjà tracée, Ranald décide de cliqueter les dés en sa faveur. Pour de vrai, cette fois.
Elle entend des bruits depuis l’attelage. Elle sent la voiture ralentir. Le conducteur tire sur ses rênes. Et crie, d’une voix étouffée par le métal.
« Dégage ! Oh ! Pousse ça, putain !
MAIS C’EST PAS VRAI ! »
Son collègue reprend :
« Calme-toi, calme-toi, calme-toi !
La gauche, prend le virage à gauche, on va reprendre le convoi !
– D’accord, d’accord, je me calme… Allez, hue, hue dada ! »
Le véhicule s’empêtre dans une rue trop étroite pour la grosse boîte métallique tractée. Les chevaux avancent d’un pas très lent. Les bords de la charrette raclent certaines maisons. C’est une ambiance claustrophobie.
Par réflexe, Emma se couche sur le côté, et rentre son menton contre son torse.
« Putain… Putaiiin, j’aime pas ça du tout…
Sort le tromblon. »
On entend des cliquetis de métal.
« Les fenêtres. Surveille bien les fenêtres, je me concentre sur la route.
– Sors-nous de là, Hermaan.
– Putain, mais… Ils sont où les autres, bordel ?! Ils sont pas censés retomber sur nous après le croisement ?!
– Y a des gens sur le toit, sors-nous de là Hermaan ! »
Explosion.
Souffle.
La charrette se soulève, et s’écrase lourdement sur son flanc droit.
Aboiements de chiens.
Cris.
Détonations de mousquets.
On déverrouille la portière, qui s’écrase lourdement sur le sol.
Des hommes entrent à l’intérieur. Et des femmes. Mal vêtus, avec des chaussures trouées, des gueules couvertes de tatouages, et des amulettes et symboles de Sigmar partout.
On illumine le visage d’Emma à la lueur d’une torche.
« Ma sœur ! La Rédemption qui nous envoie !
Il est temps de purger Nuln ! »
Le Grand Coësre ne se réveille pas de son sommeil. Autrefois, quand il pratiquait l’oniromancie, c’était un art hasardeux, et assez peu contrôlée. Il s’endormait comme une bûche, et se mettait à voyager au hasard au milieu des flots de l’aethyr.
Ce n’était plus le cas.
Le magicien était à la recherche de renseignements concrets — il voulait savoir ce qui se passait à Nuln. Il s’est souvenu d’Emma Silverstein, cette petite servante fort étrange de Shallya à qui il avait tout pris ; il avait tué, sous ses yeux, son amoureux, puis l’avait laissée à moitié morte au milieu de la galère Tiléenne de Vitale Candiano. Depuis, il savait qu’elle avait survécu, et qu’elle écumait les bas-fonds de sa cité à la recherche de celui qui lui avait causé ces torts.
Visiblement, elle était encore en vie. Ce n’était pas une bonne nouvelle.
Mais soit.
Il se releva, éteignit les bougies autour de son octogramme fort bien construit, et sortit à l’extérieur. Au milieu de la cabine du Pellagra, il avait laissé des livres ouverts, des ouvrages de Mémé Gâteuse remplis de recettes de potions, de sortilèges, d’invocations et de Vrais Noms de Démons ; une putain de mine d’or du parfait chaotique. Tout ce qui lui avait manqué, pendant tout ce temps, c’était une apprentie. Quelqu’un de sa trempe, capable de le comprendre et de partager avec lui. Et Sigrid remplissait ce rôle à merveille.
Il fait grand soleil dehors. Froid, assez pour que la neige d’hier continue de bien coller à l’herbe sans se transformer en boue, mais c’est une journée au ciel dégagé, quand bien même c’est légèrement venteux. Nuln s’offre aux yeux de l’équipage ; surtout la suie qui est vomie de la Faulestadt.
Reinhard n’a pas le temps de faire trois pas que quelqu’un vient l’alpaguer. Irmfried arrive devant lui, claque des bottes et pose ses mains contre sa tempe.
« Les papiers de Steiner vont nous être forts utiles ; l’Interlope va rester avec Oswin et Waldo et planquer le Pellagra un peu plus loin que Nuln, ça nous évitera une fouille bien gênante.
Maître. »
Et sans rien dire de plus, il s’éloigna.
Irmfried avait fait le deuil de sa sœur. Il n’était ni plein de colère, ni plein de rancœur. Mais quelque chose avait changé chez lui. Il s’était enfermé dans son air militariste et domestiqué. Il ne faisait plus aucun commentaire, plus une plaisanterie. Il était devenu un simple outil humain.
Arrivant vers le pont pour rejoindre Heidemarie, la noble, fort bien vêtue, fut bien plus sympathique.
« Cela fait du bien de rentrer chez soi, non ?
Pourtant, ça fait comme… Comme s’il y avait quelque chose dans l’air, tu trouves pas ? »
Elle disait ça d’un air inquiet.
Pourtant, tout ce que ressentait Reinhard dans l’air, c’était délicieux.
Des dizaines de milliers de gens étaient infectés dans Nuln et les faubourgs. Les cimetières avaient été remplis de cadavres tout frais, portant ses germes qu’il avait concoctés lui-même avec sa propre magie. De loin, on pouvait voir, sur les bords de l’Aver et du Reik, des dizaines de bateaux de patrouilleurs fluviaux qui arpentaient les quais, on sentait la haine, la méfiance, et la guerre qui se met à bouillir.
Nuln se préparait à s’effondrer. Et il ne restait plus qu’au Grand Coësre de faire le petit croche-patte qui suffirait à l’envoyer valser.
Le Pellagra s’enfonça le long d’un canal. Étrangement, personne ne vint contrôler le navire ; aucun péageur, aucun douanier emmerdeur. On n’aurait pas imaginé ça, dans une cité qui était censée avoir un couvre-feu et fortement renforcé ses défenses. À voir tous les navires qui montaient la garde, on aurait pu croire qu’un drakkar Norse aurait été détruit à des lieues d’ici ; mais la petite barge commerciale parvenait à se faufiler sans trop de peine au milieu du dispositif de défense. Irmfried avait raison ; Steiner avait bien fait son travail.
D’ailleurs, il allait pouvoir crâner à loisir.
Car lorsque le Pellagra atteint le bout du canal, il dévia rapidement pour être guidé par de solides bateliers mal habillés qui l’entraînèrent dans un coin plus discret. On gara vite le rafiot sur un embarcadère camouflé, comme un coin de contrebandier — mais quelle idée de faire de la contrebande en plein jour ? Reinhard ne reconnaissait pas ces sbires ; mais à chaque fois qu’ils croisaient le regard de cet épouvantail sur le pont, ils s’inclinèrent et reprirent vite le travail sans oser le regarder.
Une certaine méfiance régnait, jusqu’à ce que le Grand Coësre et ses camarades quittèrent le navire pour rejoindre la terre ferme. Une petite troupe arriva vers leur gauche, avec, à leur tête, Steiner, Frida, et Max’.
Steiner portait toujours ses lunettes, mais il avait poudré son visage comme une fille pour camoufler ses boutons. Il portait une collerette, un petit chapeau, et des collants — il n’était plus vêtu comme un petit notaire pointilleux, mais comme un torche-cul du Conseil.
Frida avait une jolie tenue de bourgeoise, tout cuir et à bottes montantes, comme si elle était devenue une hommesse garde-chasse.
Max’, lui, était habillé en batelier, pied-nu, mais avec des bras musclés ; il semblait avoir repris du poil de la bête, vaincu sa maladie qui avait laissé quelques stigmates, et fait de lui un costaud.
La totalité du vieux gang était réuni, et devant les fidèles plus récents, commencèrent des débuts d’embrassades auxquelles Reinhard dût très vite mettre fin, étant donné son nouveau cadeau reçu de l’Au-Delà. La raison pour laquelle il portait toujours des gants à présent…
« Soyez tranquilles, les amis ! Tout cet embarcadère nous appartient ! Les bateliers ici prient Nurgle, et le prient très bien ; beaucoup de gens se sont tournés vers le Seigneur des Mouches, sans trop forcément le comprendre ! »
Steiner était tout ravi de lui-même, il ponctuait son propos par beaucoup d’emphase avec ses bras.
Maximilian lui reprit la parole.
« Après ton départ, la maladie a continué à se répandre partout. La ville entière est devenue totalement folle. Des gens se sont mis à faire des rêves de toi, et du Démon. À virer barge. Des gens te traquent, pas pour te tuer, mais pour te servir.
On a donné ton nom — ton nouveau nom — et maintenant y a des graffitis qui t’implorent partout sur les murs.
– La maison de Mémé a cramé, et l’autel qu’on a mis en place a été détruit par les Sigmarites, reprit Frida. On a perdu beaucoup de gens en même temps qu’on a recruté. Des mutants, de simples travailleurs, même des nobles…
C’est une organisation très chaotique. Ça a été très dur d’assurer nos arrières, mais pour l’heure, la Loi a été incapable de remonter jusqu’à nous.
Je crains malheureusement que c’est pas seulement parce que nous avons été discrets et compétents. Je crois que ton amie bourgeoise y est pour quelque chose.
Kassel nous a un peu menacés. Elle a exigé qu’on retrouve ta trace pour t’envoyer une lettre… On… Avait pas trop le choix. Je suis certaine qu’elle empêche les policiers de se ramener ici. »
Visiblement, Frida avait été chargée de la mauvaise nouvelle. Et c’était à Steiner que revenait la joie d’incarner les bonnes.
« On a pas mal de planques un peu partout en ville, toute la secte est pas au courant ; les nouveaux-venus que tu vois ici, c’est uniquement ceux que je sais être de totalement confiance. Des orphelins, des gens qui ont plus personne, mais qui sont pas mutants non plus.
Je vais pouvoir te présenter tout ça, ça risque de demander un peu de temps…
En tout cas, maintenant, on dort dans les égouts. On s’est aménagé un magnifique endroit bien gardé et bien protégé — il nous manquait seulement notre prêtre et seigneur pour venir officier et bénir l’endroit !
Mais assez parlé de nous : Le Stirland ! Comment tout s’est déroulé là-bas ? »










