Le capitaine de police réagit avec un sourcil levé lorsqu’on ne lui offrit pour tout pot-de-vin qu’une seule pièce, avant d’avoir l’air parfaitement dubitatif.
« Heu…
Eh bien, bonne journée à vous monsieur le député... »
Niklaus décidé à partir pour son déjeuner imaginaire, et n’ayant aucune raison légale de le retenir, le capitaine à la queue-de-cheval se contenta de lui montrer poliment la porte. Pour la bonne forme, un sergent escorta tout de même le député jusqu’à dehors avant d’à nouveau lui faire une courbette, et voilà que le député pouvait regagner son domicile.
Il fallait traverser la petite place, repasser devant la statue de Hlōdowig, pour atteindre le fiacre d’Erik.
Juste devant, Lucas et Alexander se passaient à tour-de-rôle une pipe à tabac qu’ils fumaient en ricanant entre eux. Lorsqu’ils aperçurent l’aîné des Hänshel sortant de la caserne, en revanche, leurs sourires s’estompèrent, ils reprirent leurs grimaces habituelles, Lucas offrant une courbette à Niklaus avant de lui ouvrir la porte, et l’Alexander en pleine gueule de bois grimpant derrière lui. Lucas chuchota l’adresse au cocher, et voilà que le carrosse put démarrer et enfin quitter le Rijkspoort.
Chahuté par les soubresauts du fiacre, Alexander se prit à roter son alcool en train de digérer. Dans un réflexe de politesse, il parvint juste à se couvrir la bouche tandis qu’un peu de vomi semblait lui être remonté dans la gorge. Il se frotta les yeux avant de grommeler quelque chose.
« Lucas m’a dit que t’as vu Gerard aujourd’hui. Il va bien ? »
À penser à son cousin, il eut un sourire et un ton bien moins acerbe que lorsqu’il croupissait en cellule.
« J’ai pas eu de nouvelles de lui depuis, genre, deux semaines. Je crois qu’il est chamaillé par son père en ce moment, pas tout compris. »
Sans plus expliquer ce qu’il entendait par là, il colla sa tête contre la vitre de la voiture, et observait le pavage des ruelles, sûrement afin de hypnotiser son esprit. Lucas ne dit pas un mot de plus. Il se contenta de rester là, bien droit, les mains sur les genoux, devant les deux frères.
Le voyage ne fut pas bien long : Sûrement parce qu’il n’y avait pas de ponts embouteillés à traverser. On passa sans s’en rendre compte d’un quartier à l’autre ; De plus en plus de maisons à colombage et de petits parcs pour se promener remplaçaient les entrepôts et la vue du Rijk se déversant dans la Mer des Griffes. Devant une grille, la voiture s’arrêta. Ils étaient rentrés à la maison. Lucas paya le cocher, fit descendre ses deux passagers, et sortit le trousseau à clés pour rouvrir la grille de la petite maison privée des Hänshel. Ils purent retraverser la cour, où Lucas fut désagréablement surpris de remarquer que le verglas matinal était déjà en train de fondre avec le soleil.
« Madré… Je vais être obligé d’enlever la boue moi ! »
Par la fenêtre, Aafje remarqua le retour des enfants de la maison. Elle ouvrit la porte et leur offrit un grand sourire tout en faisant une petite révérence. Elle demanda s’ils avaient faim : C’est vrai qu’il était l’heure de déjeuner. Lucas dit que oui, Alexander expliqua avec une petite voix qu’il avait surtout envie de dormir. Elle s’en alla donc avec lui dans sa chambre, tandis que Lucas salua Niklaus et alla regagner sa petite dépendance annexe en attendant qu’on aille lui apporter une omelette. En tant que domestique, il serait affreusement malvenu de sa part de manger à la table de ses maîtres, et il se contentait donc de grignoter les restes du repas tout seul sur son lit.
Niklaus put donc retirer son manteau, se mettre à l’aise, et entrer dans la salle à manger. Autour de la grande table, au milieu des armoires, des commodes et des meubles, son père trônait tout au bout, tout seul, une gazette dépliée en main, et un verre rempli de vin devant lui. Il leva les yeux lorsqu’il vit son aîné entrer dans la pièce.
« Ah. Te revoilà.
Assied-toi donc. »
Par rapport à ce matin, Hannes Hänshel avait totalement changé d’apparence. Il avait prit le temps de soigneusement se raser, de revêtir ses vêtements sobres et sombres typiques de Marienburg, gominé ses cheveux commençant à blanchir derrière ses oreilles, et il reprenait sa bouche en cul-de-poule et son air arrogant qui sied si bien à tous les chefs de maison de cette ville. Avant de parler à nouveau, il prit le soin de finir l’article qu’il était en train de lire, et, sans lever les yeux de son torchon, il se contenta de dire dédaigneusement :
« Ta mère et ta grande sœur sont sorties, elles ne mangeront pas avec nous. Par contre, Agnès est en train de finir ses leçons, j’attends donc qu’elle termine pour qu’elle vienne s’attabler. »
Alors qu’il retournait à son journal, la jeune Fietje entra. C’était la deuxième bonne de la maison, bien plus jeune qu’Aafje. Une femme quelconque, avec un nez proéminent et des oreilles légèrement décollées, portant un voile sur sa tête alors qu’elle n’était pas mariée. Elle regarda ses pieds par politesse envers ses maîtres, et parla à Niklaus avec une petite voix :
« Monsieur souhaite-il boire et grignoter quelque chose en attendant le repas ? »
Avant même que Niklaus ne put répondre, Hannes parla à sa place :
« C’est une très mauvaise habitude que de manger quelque chose avant le repas. Je le pardonne à mes filles car c’est une futilité féminine, mais ce n’est pas quelque chose que je tolère chez les hommes.
Apportez-lui du Mauriac. »
Le Mauriac était une variété de brandy Bretonnien ; Non de la vallée du Gilleau comme celui que Maerten de Vos lui avait offert, mais une spécialité moins coûteuse mais tout de même plutôt bonne venant de Bastonne. Si Maerten avait offert le verre en toute politesse à Niklaus, son père lui le contraignait à l’alcoolisme plus qu’autre chose, et sans lui demander son avis sur la question.
Fietje quitta donc avec une petite révérence la pièce pour aller chercher l’alcool. Alors seulement Hannes se décida enfin à baisser son journal et à se tourner vers son fils.
« Bon. Comment s’est donc passée cette matinée ?
Tu n’as pas besoin de me parler de ce qui s’est raconté à l’assemblée, sauf si c’est vraiment important ; J’ai donné rendez-vous à Dirck Ketel, notre courtier, ainsi qu’à ton assistant parlementaire pour discuter de tout ça dans la soirée. Nous parlerons des finances de la compagnie ainsi que de ta réélection. »
Tobias Verhagen était tout sauf son assistant parlementaire. Son absence au Burgerhof ce matin voulait en fait tout dire. C’était père qui l’avait choisit, père qui le payait, et père qui discutait en privé avec lui. Il y avait là une grosse hypocrisie à peine remarquée par Hannes dans ses relations avec son aîné, mais après tout, c’était sa façon de faire depuis toujours.
« Ton crétin de frère, lui. On ne l’a pas molesté ? As-tu appris de quelle façon il s’est déshonoré au bordel ? J’aimerais autant qu’on ne dise pas d’un de mes fils qu’il est inverti. La débauche commune me répugne déjà suffisamment, mais je prie la docte Véréna qu’il ne me fasse pas le déshonneur de s’allonger aux côtés d’hommes. Philipo peut se permettre d’avoir le Mal Tiléen, il n’est après tout qu’une engeance de pécheresse, mais Alexander ou toi... »


