Le Dogue quitta la pièce pour se vêtir. Il plaça un gros manteau rapiécé sur ses épaules, et recouvrit ses pieds de fines bottes crottées qui ne faisaient pas le moindre bruit lorsqu’il marchait, pas le moindre couinement de semelle. Il remplit un sac de diverses choses utiles qu’il enroula autour de son dos, et accrocha à sa ceinture un gros piolet, celui avec lequel il avait engagé un orque au corps-à-corps. Enfin, il s’approcha du mur du salon sur lequel trônait fièrement son arc long, pendu sur un clou là où un seigneur aurait apprécié d’accrocher son épée. Cette arme à distance, hautement déshonorable, était plus grande que lui-même, et il n’oublia pas de faire passer derrière son épaule un carquois rempli de flèches plumées qui en débordaient.
Isolde eut tout le loisir de se préparer en s’habillant avec des vêtements secs que le Dogue lui avait offert : la taille et la corpulence du bonhomme expliquaient qu’elle flottait un peu dans les frusques et les chemises, mais au moins c’étaient des vêtements secs. Sur une table, son hôte lui déposa son épée qu’il avait apparemment nettoyée et aiguisée avec une petite pierre. Il se mit à pincer ses lèvres et à devenir légèrement cramoisi en tendant son arme neuve à la chevaleresse.
« J’suis désolé, j’ai, heu… J’ai fouillé un peu dans tes affaires…
J’espère que tu m’en veux pas ? C’était juste pour te rendre service. »
Il ouvrit sa sacoche et en tira quelque chose. Une petite fiole, qu’il déposa sur la table à côté.
« Extrait de mandragore. Ne bois pas tout d’un coup, essaye de boire par tiers que tu espaces de huit heures…
...Je… Je suis désolé. Tes plaies se soignent d’elles-mêmes, mais je suis incapable de te dire quand la douleur va disparaître. Peut-être que tu vas t’en remettre vite. Peut-être que les lacérations se réveilleront de façon chronique, comme ça, sans prévenir, toute ta vie. On est tous inégaux face à la souffrance. Je peux rien t’offrir, à part ce mauvais palliatif qu’est la mandragore. Et les prières envers Shallya. »
Il tira de son cou une petite amulette représentant une colombe, celle qu’il avait posée sur le front brûlant d’Isolde pendant son opération. Le Dogue l’embrassa, puis il tourna les talons en quittant la chaumière.
« Allons marcher un peu. Tu peux prendre un de mes bâtons de berger pour t’aider, si tu veux. Pas besoin de trop forcer sur tes jambes si tôt après ta blessure : Ton corps doit se réhabituer petit à petit. »

Les sentiers balisés étaient disparus. Là où le Dogue allait, il n’y avait ni belle voie en terre battue, ni signalisations par des bornes milliaires. C’était un pays de vide, tout entier. D’énormes espaces de relief, des falaises à pic, et de l’herbe en broussaille sur les chemins. Personne ne vivait là, si ce n’est les oiseaux, les bouquetins qui par quelque magie que ce soit parvenaient à grimper à flanc de colline en ignorant toutes les lois de la gravité, et, au loin, très loin dans le ciel, presque imperceptibles, les ombres de pégases ailés montés par de preux chevaliers qui profitaient du petit vent pour faire des accélérations et papillonner dans l’atmosphère.
Il faisait chaud. Très chaud. Au bout d’un moment, le Dogue retira son manteau et le noua autour de sa taille, avant de faire un petit commentaire :
« La montagne, un coup on sue, un coup on grelotte. Le vent peut se lever d’un instant à l’autre sans raison.
Elles sont pas très sympathiques, les montagnes grises. »
Après une heure à marcher en compagnie de leurs chiens, le Dogue s’arrêta pour marquer une pause. Il sorti une gourde et se désaltéra de quelques gorgées, puis tendis la gourde à sa comparse.
Il attendit qu’elle finit de boire. Puis, il eut soudain, et sortie de nul part, une question inhabituellement personnelle.
« Pourquoi tu l’as quitté, ton mari ?
J’veux dire… C’était pas un d’ces messeigneurs qu’avait un château ? Il pouvait pas être pire que finir ici. »


