Rédigé par Magister Philodante, Assistant MJ
"Plus long est le chemin de la gloire, plus longue sera ma barbe."
Descendre la Limnalia s’était avéré bien plus ardu que ce à quoi Kragrim s’attendait. Il n’eut aucun mal à rejoindre la ville fluviale humaine d’Arnalos par le biais de caravanes marchandes naines, mais aucune ne se dirigeait directement vers Barak Varr, et il se refusait à perdre son temps à accomplir nombre de détours au sein des différents piémonts que l’on appelle « nations humaines ».
Déterminé à se débrouiller seul avec comme unique support la vieille carte de son père, il désenchanta bien vite en se rendant compte que la plupart des routes et autres villages indiqués par son paternel il y a plus d’un siècle de cela n’existaient tout simplement plus. De plus, son sens de l’orientation à la surface s’avéra bien plus capricieux que sous terre et il arriva à Thessos avec huit jours de retard par rapport aux durées estimées dans son carnet de voyage. La détermination est une qualité pour un nain, mais il dut très tôt se faire une raison : voyager en solitaire parmi ses contrées risquait fort d’être aussi imprudent que chronophage… Et même si le danger ne l’effrayait guère, la perte temps, tout comme son père, avait le don de l’ennuyer terriblement.
Ainsi lui semblait-il bien plus réfléchi que de rejoindre une caravane humaine vers la cité de Matorca en passant par la vieille route de la soie. Il aviserait ensuite quant à savoir s’il continuerait par la terre ou par la mer. Malheureusement, c’est avec aigreur qu’il constata que les enseignements de langues enseignées par son tuteur il y plus d’une décennie de cela se trouvaient être incomplets. De ce fait, Kargrim se débrouille plutôt correctement en bretonnien et parle sans problème le reikspiel grâce aux nombreuses similitudes avec « l’ancien khazalid » qui n’a d’ancien que le nom tant les quelques réformes grammaticales et orthographiques se comptent sur les doigts d’une main, mais il ne connait guère l’estalien et encore moins le tilien. Aucun livre ne relatait leur histoire ni leur langue dans la bibliothèque de son père. Et manque de chance, Arnalos était rempli d’umgi ne parlant qu’une de ces deux langues et dont les sonorités ressemblaient étrangement au chant d’un elfe que l’on écrase avec un rocher.
Excédé par l’air bête du marchand de fourrures qui peinait à comprendre sa requête - couplé d’insultes amplement méritées en khazalid, reikspield et tout autre langue qui lui passaient par la tête pour tenter de se faire comprendre - il ne dût son recrutement en tant que garde de caravane qu’à l’intervention d’un jeune bretonien surpris de rencontrer un nain insultant un marchand « d’outrageuse gourgandine » ainsi que divers autres termes anciens et soutenus de sa langue.
C’est en invitant l’homme à diner et boire des chopes de bière dans une taverne locale que Kargrim entreprit de remercier le jeune homme. Après tout, la caravane ne partait que le lendemain, ce qui laissait amplement le temps de s’en descendre une petite douzaine, et de conter à ce jeune humain l'histoire de Karak Drazh et de la quête épique qu’il prévoit de d’organiser…
Cela faisait plusieurs mois maintenant que Johannes avait quitté sa province et qu’il errait sur les routes avec pour objectif de mettre le plus de distance entre lui et son pays d’origine. Traverser l’Estalie et la Tilée ne fut pas une mince affaire, mais il y survécut et y apprit assez aisément les rudiments de base de ses deux langues dont l’étymologie des mots est assez proche finalement. Même s’il manqua de mourir empalé par un duelliste estalien lorsqu’il osa faire cette comparaison publiquement dans une taverne.
La liberté avait un gout unique, et il comptait bien en profiter pleinement, mais il parvenait à peine à survivre à ses besoins avec la maigre fortune qui lui restait de son père, et cela faisait plusieurs semaines qu’il n’avait pu se permettre financièrement de boire de l’alcool, c’est donc avec grand plaisir que le jeune homme accepta l’invitation du nain. Ce n’était pas la première fois qu’il en voyait un, mais il n’avait jusqu’alors jamais conversé avec un membre de cette race. Il ne se doutait même pas qu’ils étaient capables de parler – plus ou moins – sa langue natale. Les contes que sa mère lui racontait le soir pour s’endormir lorsqu’il était enfant parler de petits hommes trapus et robustes qui vivaient dans les montagnes et ne la quittaient que pour voler l’or des nobles gens. Jamais il ne se serait douté qu’il finirait un jour attablé avec l’un d’eux en face de cinq pintes de bière.
La vie d’homme libre était rude et couteuse, il savait qu’il devrait tôt ou tard se trouver du travail et songer à s’installer ne serait-ce qu’un temps. Heureusement, durant sa fuite il apprit qu’il n’était pas le premier à se retourner contre sa condition de serf et que tous ceux qui avaient fait de même avant lui avaient fui jusqu’aux principautés frontalières où ils avaient fondé la communauté de Valendra. Parait-il que l’endroit y été assez hostile, mais il savait qu’il avait les compétences pour survire au voyage, et se rendre utile une fois sur place.
Il lui semblait logique de voyager le plus possible en accompagnant des caravanes marchandes, question de sécurité. Il faisait un très bon éclaireur et ses compétences étaient fortement appréciées, surtout lorsqu’il ramenait du gibier pendant que les caravanes étaient à l’arrêt pour que les bêtes se reposent. Durant les premiers jours de son escapade, il se voyait déjà dans une bande de hors-la-loi pour tenter de gagner sa vie. D'une certaine manière, il fut rassuré de constater que sa condition n’était pas une fatalité et qu’il pouvait également travailler honnêtement pour survivre.
C’est donc entre deux gorgées de bières que Johannes écouta attentivement les paroles du maître nain. Après tout il allait voyager avec lui demain donc autant faire un peu connaissance…

