Votre prochaine destination est le formidable château de Neubois, à la frontière avec le Territoire-libre de Frugelhorn, où les tensions avec le royaume de Bretonnie menacent de dégénérer en véritable guerre armée dans les prochaines semaines, sinon les prochains jours…
Votre cible est Gaston de Parravon, duc du Bourgon, et connétable de Bretonnie, et sans doute l’homme le plus puissant du royaume derrière le monarque lui-même.
Héritier de l’ancestrale maison des de Parravon, Gaston est descendant en ligne directe du compagnon du Graal Agilgar — cependant il n’est pas un homme important seulement grâce à sa naissance et son large patrimoine foncier, mais surtout parce qu’il est depuis maintenant quarante-cinq années le chef des armées de Bretonnie, grâce à la charge de connétable qu’il dispute de haute volée à d’autres prétendants.
Un militaire talentueux et un tacticien hors-pair, Gaston a cependant un passif noir et violent — certains l’accusent de justifier sa présence continue à la tête des armées de Bretonnie par l’encouragement de la violence aux frontières du pays. En 2474, il a été l’artisan principal de la Cinquième guerre Reiklando-Parravonnaise, durant laquelle il est accusé d’avoir ordonné à ses soldats de commettre plusieurs crimes de guerre, en saccageant des villages demandant sauvegarde et en faisant tuer des prisonniers qui s’étaient rendus. Mode opératoire qu’il a réitéré dans les années 2480 lors des conflits de Bilbali, avant d’obtenir une réputation très noire quand il réprima dans le sang des révoltes antifiscales ou paysannes à travers tout le pays.
Aujourd’hui, plusieurs espions de la cour d’Oisillon ont obtenu des preuves que Gaston de Parravon encourage une invasion du Territoire-libre de Frugelhorn — cette bande de villes et de cantons a été créé comme État-tampon en 2476, détachant ainsi des pays du duché de Bourgon et de la principauté du Reikland afin de mettre en place un gouvernement neutre et allié du royaume de Karak Azgaraz, un moyen d’enfin forger la paix entre deux nations qui n’ont cessé d’être en guerre pour revendiquer ces places-fortes et ces carrefours stratégiques depuis l’âge de Sigismond le Conquérant…
Il y a quatre semaines, trois jeunes chevaliers nobles traquant des peaux-vertes près de la Maisontaal ont été tués par la maréchaussée de Frugelhorn — malheureusement, l’un d’eux est un scion de la puissante maison des Semblancy de Louenne. Malgré des excuses publiques du gouvernement des cantons de Frugelhorn, Gaston de Parravon a immédiatement mobilisé trois régiments entiers de fantassins et gendarmes de l’armée royale afin de faire un blocus de Frugelhorn. Plus suspicieux encore, l’ambassadeur détaché des cantons est mort d’une chute de cheval il y a onze jours de cela, et toutes les tentatives d’apaisement et de contact diplomatique entre Oisillon et Frugelhofen sont maintenant éteints.
Notre client, la Chambre Noire d’Altdorf, est persuadé que ce sont les agents du duc Gaston qui sont responsables de la mort de l’ambassadeur, voire du meurtre du fils Semblancy — ce sont ses terres qui ont été détachées pour fonder le Libre-Territoire, et il n’a jamais caché sa défiance envers le traité de 2476. Il a les moyens militaires d’envahir ce pays-neutre, mais cela obligerait alors l’Empereur Karl-Franz à se mobiliser pour le défendre, et ainsi, nous pourrions voir arriver la Sixième Guerre Reikland-Parravon. Altdorf a déjà levé le ban et Sigismund von Jungfreud a mobilisé quatre régiments de fantassins et une bande d’artillerie qui campent maintenant dans les Montagnes Grises — les agents de Liepmund Holzkrug sont persuadés que le duc Gaston va commencer une invasion-surprise, sans même consulter son roi, et nous devons à tout prix empêcher cela.
La Chambre Noire ne peut pas exécuter Gaston eux-mêmes — selon leurs renseignements, le sire connétable est toujours solidement flanqué de gardes-du-corps, étant encore plus protégé que Charles III. Néanmoins, une occasion s’offre à nous : visiblement, il se rend souvent au château de Neubois, tenu par une de ses vassales, une veuve du nom de Éloïse de Bérétis. Il y tient un état-major restreint composé de ses plus proches camarades, et il va visiblement profiter d’un peu de repos pour peaufiner ses plans d’invasion.
La Chambre Noire souhaite que nous assassinions le duc Gaston. Ils nous ont également assigné un objectif secondaire — ils aimeraient que nous trouvions des preuves que le duc Gaston est à l’origine de la mort des chevaliers tués par la maréchaussée de Frugelhorn — discrètement remises au roi et au duc de Louenne, ces preuves écrites pourraient bien immédiatement calmer les tensions ; la Chambre Noire est en train de fabriquer des faux au cas où ils se trompent et que Gaston soit réellement innocent, mais nous serions payés même simplement pour l’effort d’avoir cherché… Je compte sur votre professionnalisme, la réputation de l’ASB étant évidemment en jeu.
Faites néanmoins attention. Le château de Neubois est certes un peu antique et probablement peu résistant face à l’artillerie, il reste bâti sur une immense montagne et possédant de grands remparts. Vous pourrez vous infiltrer par les airs, mais Gaston est entouré de nombreux gardes-du-corps très professionnels. Heureusement, l’ambiance semble être à la fête, et nos informateurs dans le Bourgon nous rapportent que des saltimbanques et des cuisiniers se dirigent vers castel-Neubois — peut-être une occasion pour vous de vous infiltrer ?
Un vieux chevalier violent et irascible. Sa mort permettra de sauver des milliers de vies humaines. Je vous laisse vous préparer. »

Aubentag 2. Nachexen 2512.
À la frontière entre le Libre-Territoire de Frugelhorn et le royaume de Bretonnie.
-2°C.
Toutes les passes et les cols qui menaient de la Bretonnie à Frugelhorn étaient bouclés. Même durant les périodes ordinaires, les douaniers Bretonniens étaient à cran, et maintenaient solidement des barrages sur les ponts et les ouvrages humains, afin de pouvoir surveiller les nombreuses marchandises et les innombrables voyageurs qui avaient toutes les raisons de faire le trajet entre la Bretonnie et l’Empire, en empruntant la voie à travers les terres-tampons maintenant créés entre eux. Le traité de 2476 ayant mit en colère tant les nobles de Parravon que ceux du Vorbergland, qui pouvaient du jour au lendemain voir nombre de leurs propriétés obtenir un statut incertain — Faust se souvenait que son oncle en avait été outré, et qu’il en parlait encore à chaque fois pour se plaindre lors des repas de famille…
…Mais c’était un choix pragmatique, qui avait permis d’assurer une paix, certes malaisée, mais une paix quand même, entre deux pays qui cherchaient toujours une raison de se faire la guerre. Et ça avait fait énormément les affaires des habitants de cette circonscription : les cantons de Frugelhorn se retrouvaient, du jour au lendemain, entièrement débarrassés de la tutelle du roi et de l’Empereur — et donc, de leurs impôts. Libres et défiscalisés, ils avaient, depuis les trente-six dernières années, commencé à construire un nouvel État collaboratif, où Impériaux et Bretonniens se métissèrent, et où l’on vit même renaître un peuple « Belthani », alors que les cantons en recherche d’ancrage historique pour justifier l’existence de leur petit pays déterraient la généalogie de leurs ancêtres pourchassés et génocidés à travers le Vieux Monde afin de se proclamer unis et légitimes. Frugelhorn avait très mauvaise réputation — nouveaux-riches, ces bergers cul-terreux se transformaient petit à petit en banquiers, chasseurs, et mineurs, et la petite ville de Frugelhofen était truffée de chantiers de temples et de petites écoles, profitant d’un immense dynamisme qui attirait des migrants des deux pays. Un pays Belthani, né de nulle part, qui mêlait tous les sangs, et où on choisissait ses propres lois par votes à mains levées de toute la communauté…
Le royaume voisin de Karak Azgaraz s’était empressé de mettre sous sa tutelle 1/3 du pays, et plusieurs conseils cantonaux agissaient maintenant sous la « protection » paternaliste des Nains Gris. Pourtant, les néo-Belthani ne semblaient pas du tout choqués de cette quasi-annexion illégale qui avait fait bondir de colère Oisillon et Altdorf — les Nains semblaient être des maîtres bien plus protecteurs, présents, et pacifistes que ne l’avaient été leurs prédécesseurs humains.
Les quelques jours passés à Frugelhofen avaient été rigolos. Janna avait bizarrement insisté pour qu’ils aillent visiter un horloger, puis ils avaient dévoré des barres chocolatées, car pour une raison absolument incompréhensible, un grand confiseur, herr Milka, avait réussi à créer des confiseries utilisant du cacao ramené des colonies qu’il mélangeait à du lait évaporé, et que maintenant il exportait à travers tout le Vieux Monde. Puis, ils s’étaient pas mal bourrés la gueule. Presque des vacances.
Presque, parce que l’ambiance n’était pas du tout à la fête. Il y avait beaucoup de gens inquiets, ou qui pleuraient, ou qui allaient aux messes. Partout, on implorait évidemment Myrmidia de défendre le peuple, mais surtout Véréna de conserver les lois humaines, et Shallya d’inspirer les Bretonniens à la paix. Par le traité de 2476, Frugelhorn n’avait pas le droit de maintenir une force armée — la maréchaussée, police montée équipée de pistolets pour traquer bandits et peaux-vertes, n’avait pas du tout les moyens de résister à une invasion déterminée des militaires de Parravon. Tous les cantons s’étaient mis à entraîner des miliciens en toute hâte, à utiliser la hallebarde et l’arquebuse, mais leur manque d’expérience et d’équipement allait se faire sentir. Déjà, les deux cantons les plus proches du Bourgon étaient accusés de préparer la trahison, car ils avaient envoyé des lettres de supplication à Gaston et proposaient de négocier avec lui — tandis que les cantons les plus à l’est faisaient de même avec Sigismund von Jungfreud. Tout ceci n’aidait pas la tension grandissante et la terreur des locaux. Tout juste né, le pays « Belthani » artificiel allait être démembré.
Évidemment, les causes de cette situation étaient profondes. Complexes à expliquer, protéiformes, mêlant des points de vues, des visions idéologiques, des inventions ethniques, une pression économique… Tout un tas de cours d’écoles qui se bousculaient dans la tête de Faust. Mais il n’empêche que le responsable principal était tout désigné : un homme, Gaston de Parravon. Et si le tuer n’allait pas tout régler, car la mort d’un homme ne suffisait jamais à tout arranger, peut-être pouvait-elle faire gagner quelques années de vie à Frugelhorn, quelques années de paix et de prospérité. Il fallait prier pour. Ou espérer que les analystes du collège céleste aient raison…
Et c’est pour ça, qu’alors que le soleil était en train de se coucher, cinq personnes étaient en train de crapahuter dans la neige et dans le froid.
Elisinda avait payé une fortune des contrebandiers pour trouver le chemin — tous les cols et toutes les vallées étant maintenant truffées de soldats Bretonniens, l’infiltration allait être toute une affaire fort complexe. C’est Janna qui avait eu l’idée délirante de ce qu’ils s’apprêtaient à faire. Ils s’étaient entraînés pour, avaient tenté quelques atterrissages au cours des derniers jours, mais ça restait encore une expérience unique pour eux. Turahan avait fait part plusieurs fois de son appréhension, mais le petit eunuque semblait appréhender tout et tout le temps — à se demander ce qu’il foutait là ! Starke avait insisté qu’il était mûr, et talentueux, mais quand même, qu’on charge une telle bleusaille d’une opération si risquée, la mise à mort de l’homme le plus puissant de Bretonnie… Seyss avait confié plusieurs fois à Faust qu’elle n’était pas du tout à l’aise, et qu’elle chercherait vite un moyen de s’en débarrasser : il pouvait faire le guet quelque part, en espérant qu’il ne se fasse pas repérer, mais c’est à deux qu’ils tenteraient le vrai assassinat.
Pour toute aide, les cinq en train de crapahuter pouvaient compter sur deux mulets, qui traquaient derrière eux, sur un traîneau, une énorme caisse en bois. Les pauvres bêtes semblaient souffrir, et s’arrêtaient souvent — surtout parce qu’Elisinda, qui disait pouvoir leur parler, indiquait qu’ils commençaient à être fatigués. Il y avait de quoi pester, mais très mauvaise idée de critiquer un animal devant la Chamane : toujours très rigolote et amusante, la mage d’Ambre pouvait entrer dans d’horribles colères si on faisait du mal à un animal devant elle, même un tout petit. C’était limite si on pouvait critiquer un insecte, ou un escargot…
…Plus étonnant que Janna soit de la partie. Évidemment, elle resterait en arrière, utilisant les porte-voix miniaturisés de Gelt pour rester en contact avec son équipe, mais il était amusant de voir un officier traitant crapahuter en pleine neige. Du moins, c’est ce qu’on aurait pu imaginer… En fait, Middenheimerin de naissance, grande et musclée, la dame qui restait dans ses papiers et son bureau paraissait soudain terriblement sportive. Eva, qui avait parié qu’elle allait être trop crevée et finir sur le traîneau, était en fait celle qui était en train de plus traîner la patte. Quand Faust lui fit une remarque, il obtint de l’umbramancienne aux yeux verts un magnifique doigt d’honneur.
Enfin, ils s’arrêtèrent bien en hauteur. Il y avait encore de la route à faire pour dépasser le col et finir en Bretonnie, mais là, au milieu de la brume et sous une neige fine, ils pouvaient s’arrêter pour se reposer. La chamane s’approcha du traîneau : posé dessus se trouvait une cage à oiseaux, où un rapace attendait. Elle ouvrit grand la grille, et l’oiseau de proie s’envola dans un cri lointain. Alors, la mage d’Ambre s’assit en tailleur dans la neige, lança quelques phrases en magikane, la langue Teclissienne, et voilà que ses yeux se révulsèrent pour ne laisser que le blanc — elle voyait le monde à travers les pupilles de l’aigle.
« Bon beh…
Au boulot. »
Eva se plaignait déjà. Il fallait faire du travail manuel. Les quatre magiciens ouvrirent l’énorme caisse que les mulets avaient traîné, et ils déversèrent sur le sol des morceaux de bois et de toile, qu’ils assemblèrent en zieutant souvent le manuel prévu pour.
C’était ça, l’idée géniale d’infiltration d’Eberhauer — un équipement novateur, utilisé par des mercenaires Tiléens de Catrazza : une tenue de chute avec laquelle ils allaient directement descendre vers leur objectif, dans la vallée de Neubois.
Trois planeurs individuels. Il fallait espérer qu’ils le montent bien. Une fois terminé, voilà qu’ils pouvaient patienter à grelotter dans la neige, leur respiration laissant de la buée derrière eux. Eva regarda Janna.
« Hé, boss.
Nous on va vite faire du sport… Mais vous deux, vous allez rester dans le froid comme ça ? Vous avez pas envie de faire un feu ? »
Janna haussa des épaules.
« On a des couvertures très fourrées… Je préfère ne pas faire de feu — avec l’obscurité, ça va se voir à des lieues à la ronde, et je n’ai pas envie qu’un curieux s’approche. »
L’eunuque, qui avait un peu arrêté de piailler et de se plaindre car trop fatigué par l’effort au cours de la dernière heure, ouvrit à nouveau sa bouche :
« L’infiltration c’est une chose : on va pouvoir descendre comme ça avec ces machines bizarres…
Mais je ne sais toujours pas comment on va partir d’ici. On fait comment, si tout le château est en alerte, et que des dizaines et des dizaines de cavaliers nous poursuivent ? »
Eva ricana.
« Déjà, on est assez fort pour pas faire sonner une alarme.
Ensuite, les renseignements de la Chambre Noire sont clairs — Gaston va arriver au château avec une escorte réduite. Il se sent en sécurité. Le temps que ses sbires se mobilisent dans tous les sens, on aura eu le temps de s’échapper, soit à pied, soit à cheval. On a juste une rivière à traverser et on est dans le pays de Frugelhorn, on pourrait même descendre en bateau. »
Cela ne rassura pas du tout l’eunuque.
« C’est si on trouve un bateau. C’est si on l’attend à temps aussi…
– Écoute, l’imprévu fait partie du boulot. Faust et moi on a déjà survécu à pire. L’important c’est juste de bouger, tout le temps.
Et on a la meilleure officier traitant du monde, elle arrivera toujours à arranger notre fuite. Pas vrai Janna ? »
Janna n’était pas convaincue de cet argument, qu’à vrai dire Eva ne professait que pour un peu se moquer de son camarade. Mais la Middenheimerin eut un sourire taquin.
« Indubitablement. »
Eva hocha de la tête. L’eunuque, peu convaincu, regarda ses pieds.
Alors, Eva observa Faust tout droit.
« Notre bon duc va se faire une petite fiesta privée dans son château-fort… Je sais pas encore si le plus malin ça va être d’escalader le château nous-mêmes et de trouver un uniforme dedans, ou si on peut pas aller trouver une caravane qui se rend là-bas pour essayer de se déguiser d’avance. Ça serait marrant de te voir fringué en bouffon, tiens ! C’est juste qu’on pourra pas amener notre matériel lourd, du coup… »











