
Bien entendu, Hog s'était fait attraper. Pourtant, le cambriolage avait relativement bien commencé. Faisant fi de sa peur et poussé par l'amour qu'il avait pour sa fille, le halfling avait réussi à duper les gardes de la famille Keller et à entrer dans le manoir à la faveur de la nuit par la porte des serviteurs. Toute la maisonnée semblait assoupie et l'apprenti voleur déambulait dans les vastes pièces au mobilier de luxe en essayant de faire le moins de bruit possible. Il réussi même à s'introduire dans la chambre du bourgmestre Sigismund Keller et à ouvrir tout doucement le coffret sur la table de chevet. Le gros bourgeois et sa femme ronflaient comme des morses et ne s'aperçurent de rien. Hog s'empara délicatement du collier tant convoité et le glissa dans sa bourse avant de prendre ses jambes à son cou. C'était sans compter sur le tapis kislévite qui décorait le haut des escaliers. Les larges pieds du halfling se prirent dedans et il dégringola les marches, faisant tomber trois chandeliers en argent massif au passage. Le vacarme éveilla les chiens de garde qui dormaient dans le hall d'entrée qui se mirent à aboyer comme des démons avant de se jeter sur le pauvre bougre sonné par sa chute. A peine une heure plus tard, il était jeté sans ménagement dans la cellule de l'hôtel de ville, bientôt rejoint par sa fille et les deux lascars qui eux étaient bien connu des gardes provinciaux et qui attendaient patiemment leur pigeon à la taverne avec leur otage, comme si de rien n'était. A la vue de la potence que les gardes avaient rapidement monté dans la cour, s'en prendre à la propriété d'un bourgmestre riche et colérique se révélait être une très mauvaise idée.
Un craquement sec retentit depuis la fenêtre qui donnait sur la cour de la caserne et l'ombre d'un homme fraîchement pendu se projeta à travers les barreaux de la fenêtre, s'étirant contre le mur de la cellule. Ania écarquilla les yeux en voyant le corps se balancer à la lueur des lunes jumelles et se blottit encore plus fort contre son père, pleurant en silence. Leur partenaire de cellule leva la tête d'un mouvement las et regarda le corps de son compère se convulser une dernière fois avant de s'immobiliser pour de bon, puis reprit sa position prostrée sans un bruit, certain de son avenir funeste et très prochain. En effet, alors qu'on coupait la corde de la potence dans la cour, la porte des geôles s'ouvrit avec un grincement sinistre en faisant entrer un courant d'air glacé. Deux gardes ruraux armés de hallebardes descendirent les quelques marches et vinrent ouvrir la porte de la cellule des trois condamnés. L'un d'eux baissa la pointe de son arme vers l'homme assit sur le banc.
- "A ton tour, ordure." lâcha-t-il avec un rictus mauvais tandis que son comparse s'approcha pour menotter le pauvre bougre et le forcer à se relever. Se dernier n'offrit aucune résistance et jeta un regard vers Hog et sa fille, impassible et résigné.
- "Si tu avais réussi, on serai déjà dans les Principautés à boire jusqu'à plus soif à l'heure qu'il est. Puissent les dieux te maudire, demi-portion". dit-il en crachant sur le sol. Le garde lui colla un coup de pied pour le faire avancer. Les deux hommes d'armes l'encadraient de près et l'escortèrent à l'extérieur en refermant la porte de la prison derrière eux.
Hog et Ania se retrouvèrent seuls avec les rats qui rasaient les murs de la cellule, dans le silence interrompu par moment par l'eau qui gouttait lentement du plafond. La corde craqua à nouveau dans la cour, et une nouvelle ombre rectiligne dansa quelques instants sur le mur face à la fenêtre, avant que les gardes ruraux ne détachent le pendu. Ania éclata en sanglots pour de bon.
Les minutes s'étiraient et semblaient interminables jusqu'à ce que le grincement tant redouté de la porte des geôles se fasse entendre. Hog et Ania, les yeux embués de larmes, regardèrent les deux hallebardier descendre les marches en les fixant d'un air sombre. Étrangement, ils se contentèrent de se poster en faction devant la grille de la cellule. Ne venaient-ils par chercher le halfling pour le pendre haut et court ? Une grande ombre fît son entrée dans la prison, encadrée par une immense cape. L'homme descendit les quelques marches et vint se placer entre les gardes, avant de retirer son capuchon d'un geste lent et d'ouvrir largement sa cape. Jamais Hog n'avait vu d'humain -si tant est que c'était un humain- vêtu de la sorte. L'étrange personnage portait tout d'abord une coiffe ronde et haute, ornée d'un grenat qui soutenait lui même une longue plume pourpre. Une sorte de voile tombait sur des épaulières en cuir rigide d'où glissait une longue et ample robe bordeaux, pleine de plis et de replis. Cet accoutrement se terminait sur une paire de chaussures en cuir martelé avec raffinement, dont le bout pointu était légèrement recourbé. L'homme regardait Hog et sa fille avec un petit sourire, son visage au teint basané et à la barbe parfaitement taillée éclairés par la lueur des torches des geôles. Il croisa ses mains ornées de bagues et de pierreries avant de s'incliner profondément et de s'adresser directement aux deux prévenus à travers la grille de leur cellule.
- "Salam aleikoum, semi-homme." dit-il avec un sourire avenant. "Alors que ma suite et moi faisions halte dans cette charmante bourgade pour la nuit, il est venu à mon attention que la garde provinciale, bénie soit-elle, avait mit la main sur un voleur qui tentait de s'en prendre aux biens de ce cher bourgmestre, sire Sigismund Keller." Il marqua une pause en observant Hog et sa fille. Son sourire ne le quittait pas, et le halfling ne savait pas s'il était bienveillant ou s'il s'amusait simplement de son sort. "Là d'où je viens, un tel acte ne t'aurai coûté qu'une main, et je trouve que la mort est un châtiment bien sévère pour un acte aussi insignifiant. Hélas, je ne suis qu'un humble voyageur et je n'ai pas mon mot à dire concernant les lois de cette contrée." Le riekspiel qu'il employait était parfait et sans accent, plus pur que celui parlé dans le Moot. Il prit soudainement un air étonné. "Excusez mes manières, j'en ai oublié de me présenter. Je suis Abdelhamad Ibn Al-Thani, vizir du grand émir de Copher, Nayef ben Abdelaziz ben Abderrahmane Ghiyath ad-Din Suleyman, qu'Ormazd bénisse son nom. Je suis l'ambassadeur de mon bon seigneur auprès de l'empereur Karl Frantz, à Altdorf, mais la santé déclinante de mon glorieux émir me force à rentrer en Arabie avec mes gens." Abdelhamad, puisque c'était son nom, marqua une nouvelle pause et sourit. "Mais j'imagine que les questions d'état ne te préoccupent pas, toi à qui on doit passer la corde au cou dans quelques minutes ... Ormazd lui même, loué soit sa grandeur, a dû me placer sur ta route, car je peux t'aider. Vois-tu, la fille aînée de mon seigneur Nayef a été bénie par les cieux et porte en elle l'héritier de l'émirat, de sang plein et de haute lignée. Tu ne dois pas être sans savoir que lorsqu'une femme porte un enfant en son sein, des envies inattendues et impérieuse se dévoilent à elle. La princesse Assa a donc exprimé à plusieurs reprises son désir d'avoir un cuisinier halfling, dont les aptitudes sont connues et reconnues dans tout le Vieux Monde. Seulement, vos semblables sont une denrée rare sous nos latitudes." Il laissa passer encore quelques secondes, comme pour voir si Hog saisissait ce qu'il proposait.



