[Selene] Les ailes de Dédale
Posté : 19 févr. 2025, 22:38
L’alchimiste avait la tête pleine de calculs. Les chiffres le rassuraient. Depuis qu’il était enfant, depuis qu’il avait compris qu’il pouvait voir des choses que les autres gens ne voyaient pas, et entendre des voix qui étaient muettes pour tous ceux autour de lui, les mathématiques avaient été son ancre entre la réalité et l’irréalité. Le monde de l’au-delà, le monde derrière le miroir, semblait bizarrement faire sens quand on le confrontait à la froide logique qui écrasait l’Empyrée — 1+1 faisaient toujours 2, même quand le kaléidoscope avalait l’atmosphère et chassait l’air des poumons, pour remplacer notre monde avec des cauchemars…
C’était le moment décisif. Autour de lui, l’équipage aussi bannissait ses frayeurs dans une routine répétée. Le capitaine criait les mêmes ordres, les manœuvres courraient dans tous les sens le long de la cale, tiraient sur les nœuds, sanglaient les toiles, tiraient sur le coton traité de caoutchouc, rythmaient leurs gestes selon les ordres incisifs, aboyés par leur charismatique leader, en qui ils avaient une foi absolue — parce que, quand c’était une question de vie et de mort, il fallait réussir à en avoir, de la foi. Douter maintenant, c’était craindre de rencontrer Mórr. Une prière aux lèvres, les matelots interrompaient leurs messes basses apprises sur les genoux de leurs mères pour beugler un : « OUI CAPITAINE ! » vif et clair à chaque nouvelle instruction.
Mais c’était à l’alchimiste de tout décider maintenant. Tout reposait sur lui. Toute cette folie. Ce plagiat, ce ersatz, cette copie d’une race bien plus vénérable que la sienne… L’alchimiste manipulait un air qui n’avait pas d’odeur, et pas de couleur, et pas même de goût. C’est lui qui enflamma le mélange, entre un composé volatile qui pouvait brûler, et un autre qui ne le pouvait pas. Et quand le capitaine donna l’ordre, il tira sur le poêle, alluma des dizaines de mèches bleutées, et alors, sous les yeux médusés des matelots dont tous les cœurs venaient de sauter un battement, la voûte au-dessus d’eux se gonfla, et, sous leurs pieds, la charpente en bois recouverte de métal commença à lourdement craquer. Et on sentait, étrangement, une vibration fort désagréable.
Ils s’élevaient. Autour d’eux, par les hublots, ils pouvaient voir le sol s’éloigner. Et, lentement, ils allaient vers les nuages. Ils allaient conquérir les cieux, à la manière des chevaucheurs de pégases et des anciens princes Elfes qui montaient à dos de dragons.
Au sol, postés dans une immense tribune officielle, des centaines d’aristocrates, d’officiers en uniformes, de militaires aux casques à plumes d’oies, de jeunes femmes avec leurs mises étoilées et leurs parures scintillantes, se mirent à applaudir de joie, en voyant le spectacle qui s’offrait devant eux :
Un galion des mers, surmonté d’un immense ballon, était en train de voler dans le ciel. Il gonflait, gonflait, jusqu’à maintenant devenir un gros point dans le ciel.
Le sire connétable soupira d’aise — il cessa enfin d’arracher ses ongles de nervosité, s’écroula un peu sur son fauteuil, remercia la déesse Véréna et saint-Tor, avant de se dresser debout pour déclarer avec de l’emphase beaucoup trop feinte, et à bout de souffle, aux invités devant lui, non sans avoir avant offert une révérence à son monarque :
« Mesdemoiselles, mesdames, messeigneurs —
La Bretonnie, rattrapant le Karaz Ankor, vient de conquérir la voûte céleste !
Nous prouvons à nouveau, que nous sommes au premier rang du concert des nations humaines ! »
L’alchimiste, haut dans le ciel, marcha sur le pont avec un masque sur le nez. Il tendit au-dessus du bord sa main, pour sentir le vide.
Puis, il la rentra dans son veston, tira une enveloppe, l’alluma avec un briquet de silex, et la laissa virevolter au vent pour qu'elle se consume, accomplissant une très ancienne promesse…
Altdorf.
Konistag 14. Nachexen 2512.
Altdorf n’était pas qu’une ville. Altdorf était une géante. Un microcosme qui avalait toute la province autour. Une ruche, avec son propre esprit. Une fourmilière, qui s’élevait sur les bordures du Reik, au milieu d’un antique marais, qui avait été conquis d’abord par le brûlis, puis le bois, puis la pierre, et de plus en plus aujourd’hui, par le fer et l’acier. Plus de trois mille ans d’histoire s’offraient à l’œil qui avait la culture pour adapter sa focale — voire plus, si on comptait l’archéologie, et l’ère où Nains et Elfes régnaient sur la Terre entière. Plus de 150 000 personnes vivaient intramuros — plus d’un million en comptant toute l’immense principauté autour. Personne n’arrivait à la cheville d’Altdorf dans l’Empire. Elle n’imitait aucune autre cité. Middenheim, Talabheim et Nuln tentaient toutes de rivaliser avec elle, évidemment, mais la capitale demeurait la cité la plus illustre du continent… Si, évidemment, on choisissait sciemment d’oublier que Marienburg existe. Un effort que beaucoup de bigots étaient prêts à relever.
Glorieuse Altdorf. Faite d’écoles éclairées, parcourue de ponts ingénieux et de tours industrieuses. Terre d’usines productives, et de quais dynamiques. Il y avait là des centaines de monuments, des théâtres illustres, une vie culturelle, et cultuelle, impressionnante. La cité sainte du culte de Sigmar, et le saint-siège du Grand Théogoniste. La capitale politique, le lieu où l’on publiait des recès qui allaient influencer tout l’Empire, et où l’Empereur régnait solidement. La ville des inventeurs, et, il fallait l’admettre, des magiciens, parqués dans leur ésotérique ghetto où ils résidaient, de façon inquiétante, à a peine quelques ruelles abandonnées et de bâtiments malfamés, au cœur même de l’ancienne Reikdorf…
…Altdorf brillait. Elle ne semblait pas connaître la nuit. Mais elle n’avait pas la magie moderne de Nuln — c’était une cité moyen-âgeuse, construite par pâtés d’habitations réunis de manière chaotique par les hasards de l’histoire, et où personne n’avait eu l’occasion de faire place net. Les magnifiques places aux statues d’Empereur côtoyaient les hordes de mendiants, et les grands boulevards commerçants semblaient trop proches des léproseries et des fabriques noircissant les cieux de leurs cheminées toussant de la suie. Altdorf brillait, quand on oubliait son odeur permanente d’urine et de pollution — quand bien même on commençait à curer des canaux, creuser des égouts, et qu’on développait dans chaque quartier des organismes dédiés à la salubrité. C’était une ville faite de gens qui vivaient dedans, truands comme saints, pauvres comme riches, qui survivaient dessus, comme si Altdorf était un organisme, et ses habitants ces minuscules germes s’agitant dans un étrange écosystème au ballet régulé et chaotique…
Des « germes ». En voilà une découverte récente. Alors que des inventeurs s’intéressaient à l’infiniment grand, d’autres tentaient de percer les arcanes de l’infiniment petit. L’explorateur moderne n’était pas seulement le fougueux conquistador Estalien déchiquetant les lianes de la jungle à la machette, ou le séduisant capitaine Bretonnien ravissant des villes orientales par la force de l’obusier — l’explorateur moderne, pouvait, parfois, être un petit homme en blouse blanche, qui plaçait son œil au-dessus d’une loupe géante projetant sa lumière contre une petite goutte posée sur une plaque de cristal.
Et parfois, il s’agissait de femmes comme Selene Eisenbach.
Parmi toutes les artères d’Altdorf, si on demandait à un habitant laquelle était la plus vitale, tous mentiraient. Ils vous raconteraient que c’est la Luitpoldstrasse, qui traverse de part en part les docks et où l’on trouve quantité de bâtiments commerciaux et de grandes adresses de la ville, tels des sièges de journaux ou le grand commissariat central ; Ou peut-être la Briechtstrasse, grand lieu culturel du côté ouest de la ville, où l’on peut trouver le théâtre d’Altdorf ; les mondains vous diraient que c’est la Asurstrasse, appelée ainsi car c’est le lieu de la cité où l’on peut trouver des Elfes venus du lointain océan résider dans des petits manoirs particuliers, juste ce qu’il faut à l’écart du tumulte de la cité, comme une clairière dans la forêt…
…tous mentiraient, car la véritable artère essentielle de la ville, c’est la Rue des Cent Tavernes. Située comme une ligne de démarcation entre les docks et l’université, c’était une sorte d’ignoble cloaque étroit, un sentier pavé bien fin qui montait progressivement sur une butte, avec un nivelé qui surprenait plus d’un ivrogne qui avait pris les trois verres de trop. D’un côté et de l’autre de la chaussée, on découvrait toujours en début de soirée des tabourets et des tables posées sur la voirie, ce qui faisait hurler les livreurs qui descendaient avec des charrettes bien trop larges pour faire leurs livraisons. C’était encore pire le Konistag — demain était l’Angestag, et donc le week-end, une invention bien mondaine obtenue par la générosité des patrons, et la pression des socialistes ; un jour de congé supplémentaire précédent le Festag, qu’on était censé dédier tout entier aux Dieux. Quand le soleil se couchait et que la journée de travail ou d’études cessait pour la majorité de la population, étudiants comme ouvriers se ruaient à toute vitesse vers les Cents Tavernes pour se bâfrer dans des bacchanales à en faire pâlir le Prince — on se donnait bonne conscience en disant qu’on faisait « apéritif dînatoire », mot de gros bourgeois pour raconter qu’on se nourrit exclusivement de charcuterie et de rhum arrangé venu des îles. Et il valait mieux être dans les premiers — parce que les places étaient vite prises, et ça pouvait se bousculer au portillon, pour cela que certaines tavernes faisaient bien d’investir dans un videur ou deux, ne serait-ce que pour les jours de rush…
Greta Holtzmann avait réussi à sécuriser une place stratégique avec la précision d’une arithméticienne, ce qu’elle était. Sa cible avait été Bruno’s Brahaus, « la Brasserie de Bruno », un établissement qu’elle avait vendu à Selene comme récemment acheté d’un précédent fonds de commerce, un débit de boissons qui servait de la bière « fraîche et légère », et qui attirait le « bourgeois bohème », selon ses dires — l’avantage serait que la clientèle serait supportable, le désavantage c’est que Selene allait probablement devoir raquer sévère si elle ne parvenait pas à convaincre sa camarade de boisson de lui payer les godets… Maintenant qu’elle avait pris quelques années dans son cursus universitaire, elle avait droit à la gratification des stages, en plus de l’argent de poche qu’envoyait papa deux fois l’an, pour le Mondstille et le Sonnstille — mais ça restait sévère quand on avait le loyer et la nourriture à payer. La bourse d’études généreusement accordée par l’Empereur payait fort heureusement les frais d’études, les fournitures scolaires, les uniformes à faire passer au pressing pour éviter les punitions, mais les deniers de Karl-Franz risquaient de vite partir dans des « bières houblonnées traditionnelles » aux qualités trop vantées pour expliquer les chiffres derrière la virgule sur les chevalets de trottoir devant le restaurant.
Greta n’avait pas ce genre de soucis à se faire, elle. Mais c’était le problème d’être une étudiante qui sort avec une professeure — voilà qui n’allait pas aider à la réputation « d’encreuse » qu’on lui collait, le surnom péjoratif qu’on donnait aux étudiants qui passait un peu trop de temps à gratter du papier… Et qui tentaient de devenir les chouchous des profs. Mais Frau Holtzmann était d’une compagnie agréable, et elle trouvait toujours des coins intéressants pour tuer le temps.
Moins sympathique était le troisième larron de la soirée, que Greta avait malheureusement amené, « pour la première heure » avait-elle promis en vendant son mauvais coup à Selene — Herr Martins Taller, ingénieur mécanique spécialisé dans les véhicules anti-hippiques (C’est-à-dire : fonctionnant sans chevaux, mais avec une propulsion énergétique autonome). Si Greta Holtzmann mélangeait son intarissable culture avec un charme bien à elle, Taller était l’archétype de l’ingénieur suceur d’encre insipide et parfois à la limite du grossier, avec des connaissances qu’il adorait étaler mais qui ne semblaient finalement qu’assez superficielles (Un peu comme avec la confiture…), ou peut-être était-ce juste un apriori… En tout cas, alors que Greta était élégamment habillée pour la soirée, Herr Taller était encore vêtu de son costume de professeur, mal taillé, avec des peluches dessus, et qui enrobait mal son gros ventre, de quoi faire souffrir les boutons de sa chemise. Et le pire, c’est que les deux avaient passé la dernière heure à juste discuter entre eux, laissant un peu Selene dans son coin avec son calepin…
Au milieu de la brasserie, un peu au-dessus des tables, il y avait une scène. Un petit orchestre jouait une étrange musique, assez atypique, très différente des airs dont Selene avait l’habitude ou les souvenirs — c’est-à-dire les trompettes militaires des artilleurs qui s’entraînaient sur le champ de tir à côté de l’école, et les violes et flûtes du Nordland où elle avait grandi. L’orchestre, fait d’hommes à la peau noire, jouaient avec des instruments en laiton plaqué d’or, et offraient une musique bizarrement cadencée mais tumultueuse, rythmée, qui offrait aux habitués de quoi danser comme des marionnettes de spectacles, en agitant sur place des bras et des mains. Une découverte curieuse, qui faisait de l’œil, quand on n’était pas distrait de la conversation à côté :
« Kurt Helborg, le Reiksmarschall lui-même, s’est emparé du sujet. C’est une invention terrible, et on va avoir la pression !
– Invention, invention… Les Nains font voler des gondoles depuis quelques siècles maintenant… Nous avons dans notre école des projets bien plus ambitieux qu’un simple plagiat…
– Les Bretonniens ont réussi à découvrir le procédé d’eux-mêmes, sans rétroingénierie. C’est fou ! Nous en sommes encore à la montgolfière et l’aérostat, et ils sortent ça, un bateau qui vole !
Nous ne pouvons pas les laisser nous dépasser industriellement. Nos dizaines de prototypes ont beau être plus ingénieux, plus scientifiques, il nous faut quelque chose de fier, puissant, qui fasse les gros titres dans la presse — quelque chose qui soit exploitable, commercialement, et surtout, militairement.
On a pas fini d’en entendre parler… »
La rentrée scolaire avait été terrible. Il y a encore trois semaines, l’École Impériale d’Ingénierie avait fermé ses portes, pour les congés d’hiver, et surtout pour le Nouvel An — la terrible Geheimnisnacht, la nuit aux deux lunes, incitait beaucoup d’urbains à aller à la campagne, pour éviter les inévitables émeutes, heurts, et débauches blasphématoires d’une nuit de folie… Les mages, qui inspiraient d’ordinaire la méfiance, faisaient soudain naître la pire terreur en cette nuit si spéciale.
Mais quand l’école avait été rouverte et les étudiants recueillis, on ne parlait plus que de ça : le bateau qui vole en Bretonnie. La nation d’à côté, l’éternel rival de l’Empire, paraissait jusqu’ici une nation bien inférieure — peinant à s’industrialiser, avec une population encore à bien plus des trois quarts rurale, pour ne pas dire féodale, la Bretonnie semblait un pays bien arriéré, à la traîne, mettant les bouchées doubles pour tenter de rattraper l’avance de l’Empire dans… Dans tout, en fait. Dans les communications, l’hygiène, l’urbanisme, la santé, la recherche théorique et pratique… Qu’ils parviennent avec un nouveau procédé à fonder une copie des barges Naines interrogeait. Mille questions survenaient : Était-ce un bluff ? Une prestidigitation ? Comment les construisaient-ils ? Est-ce que ces bateaux volants étaient sûrs ? Quelle était leur autonomie ? Leur portée d’action ? Leur taille ? Leur capacité d’emport ? Avait-on mis en scène un prototype pour le spectacle et la monarchie, ou en avaient-ils beaucoup en réserve ? On devinait que Karl-Franz avait dû vitrioler ses services secrets et son état-major militaire, qui eux-mêmes commençaient à faire déguster leurs lieutenants pour obtenir des efforts sévèrement redoublés. Et l’EII allait elle aussi souffrir. Désormais, le sujet, ce serait : faire voler quelque chose, n’importe quoi, mais qui puisse dépasser le scandale de découvrir le grand rival de la Bretonnie avec une machine capable de vaincre sur les cieux.
Taller semblait obsédé, et obsédant. Holtzmann, elle, commençait à être un peu pompette. Sa tête reposant sur sa main, elle commençait à regarder le fond de son verre ; puis, elle observa la jeune étudiante avec elle. Et alors que Taller partait dans un énième laïus, elle décida de tirer la jeune femme de son silencieux retrait :
« C’était bien tes vacances ? »
Question si simple, qu’elle n’avait pourtant pas eu le temps de poser en détail précédemment. C’était la première question qu’elle avait posée depuis qu’elles s’étaient revues, mais visiblement, elle attendait plus qu’un simple « oui très bien » laconique.
Taller prit la mouche. Il grommela dans sa barbe, et but son propre verre, une eau-de-vie claire au fond de son récipient.
Sur la scène, la musique cessait. Et apparaissait une grande femme aux cheveux noirs, fine, élancée, magnifique, avec une grande écharpe autour du cou, qui tranchait avec sa robe échancrée et pleine de paillettes. Un garçon éteignit plusieurs des bougies et baissant les volets de lanternes, pour réduire la luminosité dans la pièce…
…Et commença une très belle chanson triste, dans des paroles en bretonni indéchiffrable…
C’était le moment décisif. Autour de lui, l’équipage aussi bannissait ses frayeurs dans une routine répétée. Le capitaine criait les mêmes ordres, les manœuvres courraient dans tous les sens le long de la cale, tiraient sur les nœuds, sanglaient les toiles, tiraient sur le coton traité de caoutchouc, rythmaient leurs gestes selon les ordres incisifs, aboyés par leur charismatique leader, en qui ils avaient une foi absolue — parce que, quand c’était une question de vie et de mort, il fallait réussir à en avoir, de la foi. Douter maintenant, c’était craindre de rencontrer Mórr. Une prière aux lèvres, les matelots interrompaient leurs messes basses apprises sur les genoux de leurs mères pour beugler un : « OUI CAPITAINE ! » vif et clair à chaque nouvelle instruction.
Mais c’était à l’alchimiste de tout décider maintenant. Tout reposait sur lui. Toute cette folie. Ce plagiat, ce ersatz, cette copie d’une race bien plus vénérable que la sienne… L’alchimiste manipulait un air qui n’avait pas d’odeur, et pas de couleur, et pas même de goût. C’est lui qui enflamma le mélange, entre un composé volatile qui pouvait brûler, et un autre qui ne le pouvait pas. Et quand le capitaine donna l’ordre, il tira sur le poêle, alluma des dizaines de mèches bleutées, et alors, sous les yeux médusés des matelots dont tous les cœurs venaient de sauter un battement, la voûte au-dessus d’eux se gonfla, et, sous leurs pieds, la charpente en bois recouverte de métal commença à lourdement craquer. Et on sentait, étrangement, une vibration fort désagréable.
Ils s’élevaient. Autour d’eux, par les hublots, ils pouvaient voir le sol s’éloigner. Et, lentement, ils allaient vers les nuages. Ils allaient conquérir les cieux, à la manière des chevaucheurs de pégases et des anciens princes Elfes qui montaient à dos de dragons.
Au sol, postés dans une immense tribune officielle, des centaines d’aristocrates, d’officiers en uniformes, de militaires aux casques à plumes d’oies, de jeunes femmes avec leurs mises étoilées et leurs parures scintillantes, se mirent à applaudir de joie, en voyant le spectacle qui s’offrait devant eux :
Un galion des mers, surmonté d’un immense ballon, était en train de voler dans le ciel. Il gonflait, gonflait, jusqu’à maintenant devenir un gros point dans le ciel.
Le sire connétable soupira d’aise — il cessa enfin d’arracher ses ongles de nervosité, s’écroula un peu sur son fauteuil, remercia la déesse Véréna et saint-Tor, avant de se dresser debout pour déclarer avec de l’emphase beaucoup trop feinte, et à bout de souffle, aux invités devant lui, non sans avoir avant offert une révérence à son monarque :
« Mesdemoiselles, mesdames, messeigneurs —
La Bretonnie, rattrapant le Karaz Ankor, vient de conquérir la voûte céleste !
Nous prouvons à nouveau, que nous sommes au premier rang du concert des nations humaines ! »
L’alchimiste, haut dans le ciel, marcha sur le pont avec un masque sur le nez. Il tendit au-dessus du bord sa main, pour sentir le vide.
Puis, il la rentra dans son veston, tira une enveloppe, l’alluma avec un briquet de silex, et la laissa virevolter au vent pour qu'elle se consume, accomplissant une très ancienne promesse…
Altdorf.
Konistag 14. Nachexen 2512.
Altdorf n’était pas qu’une ville. Altdorf était une géante. Un microcosme qui avalait toute la province autour. Une ruche, avec son propre esprit. Une fourmilière, qui s’élevait sur les bordures du Reik, au milieu d’un antique marais, qui avait été conquis d’abord par le brûlis, puis le bois, puis la pierre, et de plus en plus aujourd’hui, par le fer et l’acier. Plus de trois mille ans d’histoire s’offraient à l’œil qui avait la culture pour adapter sa focale — voire plus, si on comptait l’archéologie, et l’ère où Nains et Elfes régnaient sur la Terre entière. Plus de 150 000 personnes vivaient intramuros — plus d’un million en comptant toute l’immense principauté autour. Personne n’arrivait à la cheville d’Altdorf dans l’Empire. Elle n’imitait aucune autre cité. Middenheim, Talabheim et Nuln tentaient toutes de rivaliser avec elle, évidemment, mais la capitale demeurait la cité la plus illustre du continent… Si, évidemment, on choisissait sciemment d’oublier que Marienburg existe. Un effort que beaucoup de bigots étaient prêts à relever.
Glorieuse Altdorf. Faite d’écoles éclairées, parcourue de ponts ingénieux et de tours industrieuses. Terre d’usines productives, et de quais dynamiques. Il y avait là des centaines de monuments, des théâtres illustres, une vie culturelle, et cultuelle, impressionnante. La cité sainte du culte de Sigmar, et le saint-siège du Grand Théogoniste. La capitale politique, le lieu où l’on publiait des recès qui allaient influencer tout l’Empire, et où l’Empereur régnait solidement. La ville des inventeurs, et, il fallait l’admettre, des magiciens, parqués dans leur ésotérique ghetto où ils résidaient, de façon inquiétante, à a peine quelques ruelles abandonnées et de bâtiments malfamés, au cœur même de l’ancienne Reikdorf…
…Altdorf brillait. Elle ne semblait pas connaître la nuit. Mais elle n’avait pas la magie moderne de Nuln — c’était une cité moyen-âgeuse, construite par pâtés d’habitations réunis de manière chaotique par les hasards de l’histoire, et où personne n’avait eu l’occasion de faire place net. Les magnifiques places aux statues d’Empereur côtoyaient les hordes de mendiants, et les grands boulevards commerçants semblaient trop proches des léproseries et des fabriques noircissant les cieux de leurs cheminées toussant de la suie. Altdorf brillait, quand on oubliait son odeur permanente d’urine et de pollution — quand bien même on commençait à curer des canaux, creuser des égouts, et qu’on développait dans chaque quartier des organismes dédiés à la salubrité. C’était une ville faite de gens qui vivaient dedans, truands comme saints, pauvres comme riches, qui survivaient dessus, comme si Altdorf était un organisme, et ses habitants ces minuscules germes s’agitant dans un étrange écosystème au ballet régulé et chaotique…
Des « germes ». En voilà une découverte récente. Alors que des inventeurs s’intéressaient à l’infiniment grand, d’autres tentaient de percer les arcanes de l’infiniment petit. L’explorateur moderne n’était pas seulement le fougueux conquistador Estalien déchiquetant les lianes de la jungle à la machette, ou le séduisant capitaine Bretonnien ravissant des villes orientales par la force de l’obusier — l’explorateur moderne, pouvait, parfois, être un petit homme en blouse blanche, qui plaçait son œil au-dessus d’une loupe géante projetant sa lumière contre une petite goutte posée sur une plaque de cristal.
Et parfois, il s’agissait de femmes comme Selene Eisenbach.
Parmi toutes les artères d’Altdorf, si on demandait à un habitant laquelle était la plus vitale, tous mentiraient. Ils vous raconteraient que c’est la Luitpoldstrasse, qui traverse de part en part les docks et où l’on trouve quantité de bâtiments commerciaux et de grandes adresses de la ville, tels des sièges de journaux ou le grand commissariat central ; Ou peut-être la Briechtstrasse, grand lieu culturel du côté ouest de la ville, où l’on peut trouver le théâtre d’Altdorf ; les mondains vous diraient que c’est la Asurstrasse, appelée ainsi car c’est le lieu de la cité où l’on peut trouver des Elfes venus du lointain océan résider dans des petits manoirs particuliers, juste ce qu’il faut à l’écart du tumulte de la cité, comme une clairière dans la forêt…
…tous mentiraient, car la véritable artère essentielle de la ville, c’est la Rue des Cent Tavernes. Située comme une ligne de démarcation entre les docks et l’université, c’était une sorte d’ignoble cloaque étroit, un sentier pavé bien fin qui montait progressivement sur une butte, avec un nivelé qui surprenait plus d’un ivrogne qui avait pris les trois verres de trop. D’un côté et de l’autre de la chaussée, on découvrait toujours en début de soirée des tabourets et des tables posées sur la voirie, ce qui faisait hurler les livreurs qui descendaient avec des charrettes bien trop larges pour faire leurs livraisons. C’était encore pire le Konistag — demain était l’Angestag, et donc le week-end, une invention bien mondaine obtenue par la générosité des patrons, et la pression des socialistes ; un jour de congé supplémentaire précédent le Festag, qu’on était censé dédier tout entier aux Dieux. Quand le soleil se couchait et que la journée de travail ou d’études cessait pour la majorité de la population, étudiants comme ouvriers se ruaient à toute vitesse vers les Cents Tavernes pour se bâfrer dans des bacchanales à en faire pâlir le Prince — on se donnait bonne conscience en disant qu’on faisait « apéritif dînatoire », mot de gros bourgeois pour raconter qu’on se nourrit exclusivement de charcuterie et de rhum arrangé venu des îles. Et il valait mieux être dans les premiers — parce que les places étaient vite prises, et ça pouvait se bousculer au portillon, pour cela que certaines tavernes faisaient bien d’investir dans un videur ou deux, ne serait-ce que pour les jours de rush…
Greta Holtzmann avait réussi à sécuriser une place stratégique avec la précision d’une arithméticienne, ce qu’elle était. Sa cible avait été Bruno’s Brahaus, « la Brasserie de Bruno », un établissement qu’elle avait vendu à Selene comme récemment acheté d’un précédent fonds de commerce, un débit de boissons qui servait de la bière « fraîche et légère », et qui attirait le « bourgeois bohème », selon ses dires — l’avantage serait que la clientèle serait supportable, le désavantage c’est que Selene allait probablement devoir raquer sévère si elle ne parvenait pas à convaincre sa camarade de boisson de lui payer les godets… Maintenant qu’elle avait pris quelques années dans son cursus universitaire, elle avait droit à la gratification des stages, en plus de l’argent de poche qu’envoyait papa deux fois l’an, pour le Mondstille et le Sonnstille — mais ça restait sévère quand on avait le loyer et la nourriture à payer. La bourse d’études généreusement accordée par l’Empereur payait fort heureusement les frais d’études, les fournitures scolaires, les uniformes à faire passer au pressing pour éviter les punitions, mais les deniers de Karl-Franz risquaient de vite partir dans des « bières houblonnées traditionnelles » aux qualités trop vantées pour expliquer les chiffres derrière la virgule sur les chevalets de trottoir devant le restaurant.
Greta n’avait pas ce genre de soucis à se faire, elle. Mais c’était le problème d’être une étudiante qui sort avec une professeure — voilà qui n’allait pas aider à la réputation « d’encreuse » qu’on lui collait, le surnom péjoratif qu’on donnait aux étudiants qui passait un peu trop de temps à gratter du papier… Et qui tentaient de devenir les chouchous des profs. Mais Frau Holtzmann était d’une compagnie agréable, et elle trouvait toujours des coins intéressants pour tuer le temps.
Moins sympathique était le troisième larron de la soirée, que Greta avait malheureusement amené, « pour la première heure » avait-elle promis en vendant son mauvais coup à Selene — Herr Martins Taller, ingénieur mécanique spécialisé dans les véhicules anti-hippiques (C’est-à-dire : fonctionnant sans chevaux, mais avec une propulsion énergétique autonome). Si Greta Holtzmann mélangeait son intarissable culture avec un charme bien à elle, Taller était l’archétype de l’ingénieur suceur d’encre insipide et parfois à la limite du grossier, avec des connaissances qu’il adorait étaler mais qui ne semblaient finalement qu’assez superficielles (Un peu comme avec la confiture…), ou peut-être était-ce juste un apriori… En tout cas, alors que Greta était élégamment habillée pour la soirée, Herr Taller était encore vêtu de son costume de professeur, mal taillé, avec des peluches dessus, et qui enrobait mal son gros ventre, de quoi faire souffrir les boutons de sa chemise. Et le pire, c’est que les deux avaient passé la dernière heure à juste discuter entre eux, laissant un peu Selene dans son coin avec son calepin…
Au milieu de la brasserie, un peu au-dessus des tables, il y avait une scène. Un petit orchestre jouait une étrange musique, assez atypique, très différente des airs dont Selene avait l’habitude ou les souvenirs — c’est-à-dire les trompettes militaires des artilleurs qui s’entraînaient sur le champ de tir à côté de l’école, et les violes et flûtes du Nordland où elle avait grandi. L’orchestre, fait d’hommes à la peau noire, jouaient avec des instruments en laiton plaqué d’or, et offraient une musique bizarrement cadencée mais tumultueuse, rythmée, qui offrait aux habitués de quoi danser comme des marionnettes de spectacles, en agitant sur place des bras et des mains. Une découverte curieuse, qui faisait de l’œil, quand on n’était pas distrait de la conversation à côté :
« Kurt Helborg, le Reiksmarschall lui-même, s’est emparé du sujet. C’est une invention terrible, et on va avoir la pression !
– Invention, invention… Les Nains font voler des gondoles depuis quelques siècles maintenant… Nous avons dans notre école des projets bien plus ambitieux qu’un simple plagiat…
– Les Bretonniens ont réussi à découvrir le procédé d’eux-mêmes, sans rétroingénierie. C’est fou ! Nous en sommes encore à la montgolfière et l’aérostat, et ils sortent ça, un bateau qui vole !
Nous ne pouvons pas les laisser nous dépasser industriellement. Nos dizaines de prototypes ont beau être plus ingénieux, plus scientifiques, il nous faut quelque chose de fier, puissant, qui fasse les gros titres dans la presse — quelque chose qui soit exploitable, commercialement, et surtout, militairement.
On a pas fini d’en entendre parler… »
La rentrée scolaire avait été terrible. Il y a encore trois semaines, l’École Impériale d’Ingénierie avait fermé ses portes, pour les congés d’hiver, et surtout pour le Nouvel An — la terrible Geheimnisnacht, la nuit aux deux lunes, incitait beaucoup d’urbains à aller à la campagne, pour éviter les inévitables émeutes, heurts, et débauches blasphématoires d’une nuit de folie… Les mages, qui inspiraient d’ordinaire la méfiance, faisaient soudain naître la pire terreur en cette nuit si spéciale.
Mais quand l’école avait été rouverte et les étudiants recueillis, on ne parlait plus que de ça : le bateau qui vole en Bretonnie. La nation d’à côté, l’éternel rival de l’Empire, paraissait jusqu’ici une nation bien inférieure — peinant à s’industrialiser, avec une population encore à bien plus des trois quarts rurale, pour ne pas dire féodale, la Bretonnie semblait un pays bien arriéré, à la traîne, mettant les bouchées doubles pour tenter de rattraper l’avance de l’Empire dans… Dans tout, en fait. Dans les communications, l’hygiène, l’urbanisme, la santé, la recherche théorique et pratique… Qu’ils parviennent avec un nouveau procédé à fonder une copie des barges Naines interrogeait. Mille questions survenaient : Était-ce un bluff ? Une prestidigitation ? Comment les construisaient-ils ? Est-ce que ces bateaux volants étaient sûrs ? Quelle était leur autonomie ? Leur portée d’action ? Leur taille ? Leur capacité d’emport ? Avait-on mis en scène un prototype pour le spectacle et la monarchie, ou en avaient-ils beaucoup en réserve ? On devinait que Karl-Franz avait dû vitrioler ses services secrets et son état-major militaire, qui eux-mêmes commençaient à faire déguster leurs lieutenants pour obtenir des efforts sévèrement redoublés. Et l’EII allait elle aussi souffrir. Désormais, le sujet, ce serait : faire voler quelque chose, n’importe quoi, mais qui puisse dépasser le scandale de découvrir le grand rival de la Bretonnie avec une machine capable de vaincre sur les cieux.
Taller semblait obsédé, et obsédant. Holtzmann, elle, commençait à être un peu pompette. Sa tête reposant sur sa main, elle commençait à regarder le fond de son verre ; puis, elle observa la jeune étudiante avec elle. Et alors que Taller partait dans un énième laïus, elle décida de tirer la jeune femme de son silencieux retrait :
« C’était bien tes vacances ? »
Question si simple, qu’elle n’avait pourtant pas eu le temps de poser en détail précédemment. C’était la première question qu’elle avait posée depuis qu’elles s’étaient revues, mais visiblement, elle attendait plus qu’un simple « oui très bien » laconique.
Taller prit la mouche. Il grommela dans sa barbe, et but son propre verre, une eau-de-vie claire au fond de son récipient.
Sur la scène, la musique cessait. Et apparaissait une grande femme aux cheveux noirs, fine, élancée, magnifique, avec une grande écharpe autour du cou, qui tranchait avec sa robe échancrée et pleine de paillettes. Un garçon éteignit plusieurs des bougies et baissant les volets de lanternes, pour réduire la luminosité dans la pièce…
…Et commença une très belle chanson triste, dans des paroles en bretonni indéchiffrable…