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[Rapine] Les besoins des bonnes gens

Posté : 26 avr. 2026, 11:29
par [MJ] Le Naufrageur
La société prépare le crime, le criminel le commet Henry Thomas Buckle



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Il fait beau sur Prie. La petite ville est bercée par le lever du soleil d'automne, encore chaud en ce mois de Nachgeheim. Plus de mille personnes y vivent, la plupart avec vue sur le Reik, le plus grand de tous les fleuves, l’artère de l’Empire. Comme enceinte, une simple palissade en bois, protégeant les bourgeois de la Freistadt. Prie n’est sous le joug d’aucun aristocrate, sauf l’Empereur bien sûr. La vie est donc confortable dans cette villefranche.

Confortable ? Pas pour tout le monde. Dans un entrepôt près des docks, Rapine attend les pieds dans la boue. Dans un silence religieux, elle n’entend que les bruits du couperet qui éventre les poissons. Le colosse est concentré à sa tâche, c’est son travail après tout. Le Mareyeur sait très bien éventrer. Il n’est pas très grand, il est même plus petit que la rousse, mais par les dieux, qu’il est large. Épais comme deux, musclé comme trois, c’est une véritable boule de force. Ses mains sont amochées, et son torse et bras sont couverts de tatouages. Il porte un bandana de la même couleur que son tablier, blanc. Comme beaucoup de respectables Reiklandais, il porte une magnifique moustache, aussi broussailleuse que ses sourcils. Cependant, comme Rapine le sait, le Mareyeur est beaucoup chose, mais respectable ne figure pas dans la liste.
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La porte de l’entrepôt s’ouvre, deux hommes en haillons rentrent poussant sur un chariot à main trois tonneaux. Le tueur de poissons s’arrête, sans que son regard ne quitte la planche en bois couverte de viscères, ses yeux se lèvent vers les deux gaillards. Il grogne.

« Déposez ça. »

Son ton est neutre, et pourtant, sa voix est glaciale. Les sbires font rouler les tonneaux au sol avant de les redresser, et ce, en gémissant de l’effort. Le patron renifle le poisson dans sa main, avant de le jeter dans une des caisses derrière lui. D’un air timide, un des gars approche.

« Bein, voilà, c’est fait. J’comprends pas pourquoi y fallait trois tonneaux, c’était lourd pour rien, on aurait pu juste les décharger dans le chariot, et puis ça n’aurait pas fait de- »

D’un geste vif comme la foudre, le Mareyeur claque la face du suppôt. Celui-ci vole en arrière, poussant un glapissement pitoyable. Il s’écrase dans le sol, la tête sur un lit de tripes et d’écailles alors qu’il cache son visage de ses mains. Le deuxième est terrifié.

« J’aime pas qu’on discute mes ordres. »

Il va chercher dans sa poche, une petite bourse en tissu rouge. Il l’ouvre, dedans, des sous. Il prend une poignée, qui au vu de ses paluches, est conséquente. Une punition, ou plutôt une humiliation supplémentaire.

« La prochaine fois, vous serez à l’heure. »

Il jette la bourse dans les mains du second qui serre les dents, avant d’aider son ami à se relever. Ils repartent en courant, mais pas avant de fermer la porte derrière eux. Le criminel nettoie ses mains sur un essuie, avant de se tourner vers la Bretonnienne.

« Couillons, c’est ce que j’aime avec toi, tu es… ponctuelle. Ça tombe bien, car j’ai du travail pour toi, et il faut que ce soit réglé aujourd’hui. Un de mes pêcheurs s’est fait prendre, mais il n'a pas eu le temps de me dire ce que ses appâts ont trouvé.

Si tu parviens à l’atteindre, demande-lui, mot pour mot, ceci. Qu’est-ce que la chauve-souris veut manger. Répète, encore, ouais, c’est bon. J’aimerais le faire moi-même, mais ils me connaissent trop là-bas. Toi par contre, ils te connaissent pas.

En échange, si tu me fais ça bien sans encombre, je te file… allez, disons cinq pour cent de l’affaire qui en découle. Ça te va ? »

Il tend sa main, elle fait le double de celle de la jeune femme, il attend qu’elle vienne serrer la sienne. Cependant, elle devine que si le Mareyeur propose un vingtième de l'affaire juste pour ça, l'information doit être capitale.
Test d'INT(+0) : 6, réussite. 5% pour chercher une information, c'est une bonne affaire, presque trop bonne... Tu devines que l'information doit être cruciale pour la suite.

Re: [Rapine] Les besoins des bonnes gens

Posté : 26 avr. 2026, 15:32
par Rapine
Elle a le temps de tout voir, et surtout de tout peser.
Le glapissement du sbire qui s’écrase dans la fange de tripes lui vrille les oreilles avant de mourir dans le bruit mou des entrailles. Elle ne sursaute même pas. Elle suit du regard le corps qui retombe, les mains qui se plaquent sur le visage, le rouge qui n’a rien à envier au sang des poissons. Ça sent la bile, le sel, et la peur. Elle se contente de transférer un peu plus de poids sur une jambe, l’air de rien, comme si elle cherchait le coin de sol le moins boueux.

Ce n’est pas la gifle qui la surprend. C’est la manière.
Le Mareyeur ne s’est pas tourné, pas crispé, pas même essuyé la lame de son couperet avant de fracasser la gueule du pauvre type. Juste un geste sec, comme on écarte une arête gênante. Le ton neutre qu’il lâche ensuite, ce "J’aime pas qu’on discute mes ordres" lui rappelle des choses qu’elle préfère tenir à distance d’un bras de pensée : d’autres voix calmes, d’autres hommes qui n’avaient pas besoin de hausser le ton pour briser quelqu’un. Ses épaules se raidissent sous les couches de tissu, puis se forcent à se détendre. Pas ici. Pas pour ça.

Elle remarque aussi ce qu’il ne fait pas : il ne supprime pas la paye. Il humilie, il cogne, mais la bourse finit dans la main du second. Ça ne vaut pas tendresse, mais ça dit quelque chose. Il tape avant, il paye après. Prévisible. À sa façon.

Quand les deux couillons détalent enfin et que la porte retombe, l’entrepôt retrouve son silence poisseux, juste troué par le bruit du couperet qui revient au travail. La rousse a déjà rangé la scène dans un coin de sa tête : deux larbins qui se permettent de commenter le poids de la cargaison, et un Mareyeur qui trouve utile de jouer les ogres devant témoin. Soit il a besoin de rappeler qui est le patron, soit ce qu’ils trimballaient vaut la peine de graver la leçon dans la chair.

Quand il se tourne vers elle, ses yeux se plissent à peine. Elle ne recule pas. C’est un détail, mais important pour elle : elle a déjà trop baissé les yeux pour des hommes qui sentaient moins fort le poisson. "C’est ce que j’aime avec toi, tu es… ponctuelle." Ça, au moins, elle le prend. Ponctuelle, utile, discrète : des qualificatifs qui valent mieux que "docile". Dans son monde, être "ponctuelle", c’est être quelqu’un qu’on rappelle. Quelqu’un qui a encore le luxe de dire oui ou non, même si le non a un prix.

Elle hoche à peine la tête quand il parle de travail. Bien sûr qu’il a du travail. Ces types‑là n’invitent pas une ribaude bretonnienne à admirer leurs poissons pour discuter météo. Mais quand il prononce "un de mes pêcheurs s’est fait prendre", son regard se durcit d’un cran. Pris. Par qui ? Pris vivant, déjà. C’est un début.

Elle ne l’interrompt pas. Elle le laisse dérouler. Elle sent le crochet glisser sous la peau. Des appâts qui ramènent assez gros pour qu’on paye quelqu’un rien que pour aller chercher la nouvelle, avec un mot de passe digne d’une ballade de taverne ? Ce n’est pas un petit filet, ça. C’est un coup de senne.

- Qu’est-ce que la chauve-souris veut manger...

Elle répète sans hésiter, la première fois, pour lui prouver qu’elle a bien entendu. La deuxième fois, pour elle. Pour goûter les mots, voir comment ils pèsent sur la langue. La chauve-souris. Pas le rat, pas le poisson, pas le corbeau. Un truc qui sort la nuit, qui pend au plafond et qui voit dans le noir. Pas vraiment rassurant, mais ça, elle le garde pour elle.

Dans sa tête, les pièces commencent à se mettre en place. Il ne peut pas y aller lui-même, trop reconnaissable. Ça sent la garde, peut-être la milice du port, ou un endroit où le Mareyeur a déjà laissé un mauvais souvenir. "Toi, par contre, ils te connaissent pas". Elle ne sait pas encore si elle doit s’en réjouir. Être inconnue, ça veut dire passer entre les mailles. Ça veut aussi dire que si ça tourne mal, personne ne viendra jurer de ta bonne foi.

Puis vient la promesse.
Cinq pour cent.
Elle ne laisse pas ses sourcils se lever, mais ça tangue un peu à l’intérieur. Cinq pour cent pour poser une question ? Même avec un peu de chemin, un sourire, un mensonge pour approcher un pêcheur derrière des barreaux, ça reste beaucoup. Trop, pour un simple mot à glisser sous une porte. Son instinct de survie s’allume comme un fanal. Personne ne donne ça pour rien. Surtout pas lui.

Sa main tendue, énorme, attend qu’elle vienne serrer sa poigne. Il y a des cicatrices dont elle ne veut plus. Il y en a d’autres qu’elle est prête à gagner, si le prix en vaut la balafre.

Elle prend une inspiration, goût de sel et de viscères. Quand elle parle, sa voix a cette rauque familiarité de taverne, assez claire pour qu’on l’entende malgré le bruit des couteaux.


- Cinq pour cent, pour une phrase et un détour par la geôle…

Son regard glisse un instant vers la porte par laquelle les deux sbires ont fui, puis revient se planter dans ceux du Mareyeur. Elle ne le défie pas ; elle le jauge. Il est large comme deux, mais il comprend vite. Autant lui montrer qu’elle aussi.

- … soit vos appâts ont ferré un fichu gros poisson, soit la chauve-souris a des dents qui font peur à plus gros que moi.

Elle laisse filer une seconde, juste ce qu’il faut pour que l’allusion au danger flotte entre eux, comme une bulle de graisse sur l’eau.

Puis elle hausse une épaule, nonchalance calculée, et avance d’un pas pour se rapprocher de lui. Pas trop près non plus : elle sait très bien à quelle distance une main comme la sienne peut partir sans prévenir. Elle tend la sienne, petite, marquée, mais étonnamment ferme.


- Ça me va. Je ne suis pas assez bête pour cracher sur cinq pour cent quand ça vient de vous, et pas assez naïve pour croire que ce sera une promenade.

Ses doigts se referment sur les siens. Elle sent la différence de taille, de force, de pouvoir. Mais c’est elle qui ajoute, avec un petit sourire de travers :

- Vous commencez à me connaître, Mareyeur. Je fais mon boulot, et je le fais bien. Mais je déteste arriver devant une porte sans savoir qui tient la clef.

Elle se penche très légèrement en avant, comme pour glisser une confidence au‑dessus de la planche souillée.

- Alors, dites-moi juste deux choses avant que je me mette en route : il est où, votre pêcheur, exactement ? Et c’est qui, "ils", là-bas ? Les gardes avec de jolis plastrons, ou d’autres clampins moins… "respectables" que vous ?

Le mot est presque un compliment, presque une moquerie. Elle le laisse flotter, volontairement ambigu. C’est sa manière à elle de garder un coin de ses cartes, sans faire l’erreur du sbire qui a commenté les tonneaux. Elle relâche sa main au bon moment, pas trop tôt pour paraître nerveuse, pas trop tard pour donner l’impression de s’y accrocher. Puis elle recule d’un pas, déjà prête à filer dès qu’il lui aura donné le reste des détails. Dans son esprit, la phrase tourne encore, comme un refrain qu’on ne veut pas oublier : Qu’est-ce que la chauve-souris veut manger. Et derrière, une autre question, qu’elle garde pour elle : qu’est‑ce qui se fera croquer en premier, si elle met le pied au mauvais endroit ?

Re: [Rapine] Les besoins des bonnes gens

Posté : 26 avr. 2026, 19:47
par [MJ] Le Naufrageur
Le moustachu acquiesce de la tête, il semble satisfait. Il enlève son tablier, la découpe matinale est prête pour le marché. Alors qu’il a le dos tourné, la ribaude remarque que son dos est couvert par un immense tatouage de Shallya, la déesse de la miséricorde. Soudain, Rapine se rappelle que beaucoup de marins, pour éviter de se faire fouetter lors des punitions, se font tatouer sur le dos des icônes sacrées. En effet, quel fou oserait défigurer le sacré ? Cependant, se faire tatouer Shallya sur le dos est une tradition plus Bretonnienne et Estalienne, que impériale. Le Mareyeur est donc, ou plutôt était, un marin au service de la Terrible Navy. Il remet une chemise en lin, et répond aux questions de la rouquine. Pour la première fois depuis qu’elle est à Prie, elle voit le Mareyeur sourire.

« Oh oui, un très gros poisson, le genre qui garantit tranquillité et bonnes affaires pendant tout l’hiver. Elle nous vient tout droit de Parravon, de l’autre côté de la frontière. Tes compatriotes ont eu plein de problèmes, ce qui est très bénéfique pour nous. Je te résume, ils avaient une cache pour leurs biens qui partaient à Ubersreik. Pas de chance, un copain d’un copain, d’une copine, l’a trouvé. Il y a tellement de merdier qu'il ne sait pas tout liquider en une seule fois.

Ce qui nous intéresse là-dedans, c’est une cargaison interdite par ici. Du Cognac Bretonnien, et du bon. Même avec une fluctuation, on est garanti au minimum d’en tirer deux cents couronnes. Bien sûr, sans compter les frais, les pots-de-vin, tu connais la chanson. »

Deux cents couronnes, jamais de toute sa vie Rapine n’avait vu une telle fortune. Pour une somme pareille, on peut s’acheter une petite maison à la capitale, pas un appartement, une maison ! Elle a pris des mois et des mois de dur labeur pour économiser ses trois couronnes, alors deux cents couronnes ? Une somme inimaginable, un coffre au trésor.

« Revenons à notre mouton. Il s’appelle Niels, la vingtaine, un bon gars du terroir Westerlandais qui cède pas à la pression. Problème ? Il s’est fait choper par la vigile. Il doit donc être au poste de garde, dans une des geôles. Je sais pas pourquoi il s’est fait griller cependant. Ce qui m’inquiète aussi. Le mot de passe que je t’ai donné, il n’y a que nous trois qui le connaissons. C’est pour qu’il sache que tu viens de ma part que tu dois lui dire. Il sait des choses qu’on a besoin pour la suite. Pas de Niels ? Tu dis au-dieux à notre part du casse de l’année. Je peux pas m’y pointer, ils connaissent mes phalanges. »

Un trait d’humour, une première de la part de cet homme, il semble heureux de travailler avec Rapine. Il lui souhaite bonne chance, et de revenir le voir au marché, étal numéro vingt-quatre, quand elle sera informée. Elle part enfin de l’entrepôt.

Dans la ville, la journée commence, les gens sortent dehors. Les travailleurs partent avec leurs outils, les marchands préparent leurs affaires, les commères s'assoient sur les bancs. En effet, aujourd’hui c’est Marktag, le jour du marché, le troisième jour de la semaine. Un mendiant lui tend ses mains, dans un bol en bois à ses pieds, quelques piécettes de cuivre. C’est surprenant, habituellement il y en a plus. Elle passe par l’allée principale, qui lie les docks, la grand'place et l’entrée principale de la ville. C’est l’une des rares choses qui est droite par ici, sinon c’est un petit labyrinthe.

Elle arrive à l’artère principale de la ville. Sur le chemin, les halls de la guilde des Alchimistes. Une fumée verdâtre, épaisse et nauséabonde s’échappe d’une de leur cheminée. Elle continue sa route, en pinçant son nez. Enfin, elle y est, la grand’place. Au milieu, un obélisque de pierre taillée. Dessus, les noms des braves morts lors de la bataille de Prie, datant de la dernière guerre Reikland-Parravon, il y a trois ans. L’obélisque aurait été financé personnellement par le maire. Perpendiculaire à l’allée remplie de personnes, le poste de garde. Entièrement en pierre, c’est le premier bâtiment construit par la nouvelle guilde des Charpentiers et des Maçons.

Deux gardes sont devant l’entrée, la porte s’ouvre en grand, et une douzaine de gardes sortent, leur tabard sont blanc et bleu. Les miliciens qui partent vont donc à leur poste. Rapine veut faire l’inverse. Elle pourrait faire une diversion, ou encore s’infiltrer à l’intérieur, ou peut-être d’autres choses. Accroché à un panneau, quelque chose est écrit, mais hélas, la femme aux yeux verts ne sait pas lire. Alors qu’elle réfléchit, derrière elle, un homme se balade nerveusement, il cache quelque chose dans son long manteau. Il se dirige vers l’obélisque, Rapine aperçoit malgré tout que dans sa main, il tient… un ciseau de pierre.
Test de Théologie, INT(-2) : 4, réussite malgré tout
Test de CHA(+2 car tu as accepté sans négocier) : 1, réussite critique. Bon bah il t’apprécie.
Test d’INI(+0) : 4, réussite, encore. Tu es actuellement à un taux de 100% de réussite. Non de dieu tu vas être dure.

Re: [Rapine] Les besoins des bonnes gens

Posté : 28 avr. 2026, 19:21
par Rapine
Ça sent le gras et la poussière. À chaque pas, ses bottes raclent le pavé un peu plus sec que dans les ruelles des docks. La lumière du matin accroche les flaques d’urine comme si quelqu’un avait trouvé le moyen de faire briller la misère. Autour de la rousse, la ville se met à respirer plus fort qu’elle.

Elle remonte l’allée principale en se laissant porter par le mouvement, sans jamais cesser de frôler les bords. Un mendiant lui tend ses mains, bol de bois posé à ses pieds, quelques sous qui tintent trop clair au fond. D’habitude, il en a plus. Elle note l’information et passe, sans ralentir. Elle donnera peut-être la prochaine fois, si la fortune lui sourit, celle qui a des phalanges épaisses et un tablier qui pue la marée.

Plus loin, les halles des alchimistes lui arrachent une grimace. Une fumée verdâtre s’échappe d’une cheminée, épaisse comme une soupe qu’on aurait laissé tourner. L’odeur lui pique le nez, plante son aiguille jusque derrière les yeux. Elle pince les narines entre deux doigts, accélère le pas jusqu’à retrouver un air qui ne sent que le poisson, la sueur et la bière réchauffée. C’est presque du parfum, comparé au reste.

Quand elle débouche enfin sur la grand place, le bruit gonfle d’un coup. Les voix se mélangent aux appels des marchands, au claquement des sabots, au grincement des charrettes. Au milieu, l’obélisque crève le ciel, bloc de pierre taillée dressé comme une dent trop blanche dans la bouche de Prie. Elle n’a pas besoin de savoir lire pour deviner ce que c’est : un endroit où l’on grave des noms pour qu’on se rappelle qui a servi de viande lors de la dernière guerre.

Son regard glisse sur le monument pour se poser sur ce qui l’intéresse vraiment. Perpendiculaire à l’allée, le poste de garde lui fait face, massif, tout en pierre. Pas une taverne où l’on entre et sort sans qu’on vous compte. Pas un entrepôt où l’on paye pour qu’on regarde ailleurs. Ici, on enferme, on note, on retient.

La ribaude ralentit, juste un peu, le temps de jauger la façade. Combien de fenêtres, combien de portes, combien d’hommes en bleu et blanc qui vont et viennent ? Elle observe comme elle le ferait pour une salle de taverne : où sont les sorties, où sont les angles morts, qui a l’air fatigué, qui a l’air d’avoir envie de parler. Une douzaine de gardes sortent en rang serré, tabards nets, pas encore ennuyés par la journée. Le flux se déverse sur la place, s’éparpille.

Elle suit du regard les derniers casques qui disparaissent au coin de la rue. Quand elle ramène ses yeux vers le poste, quelque chose accroche le coin de son regard.

Un mouvement nerveux, trop rapide pour un promeneur en Marktag. Elle tourne légèrement la tête, sans bouger les pieds, comme si elle regardait simplement passer le flot des passants. L’homme n’a rien d’un milicien. Trop tendu, trop pressé, trop seul. Son long manteau ballote à chaque pas, et ce qu’il cache à moitié dedans brille un instant à la lumière : un ciseau de pierre. Il ne va pas vers les échoppes, ni vers la sortie de la ville. Il va droit vers l’obélisque.

La rousse suit la trajectoire dans sa tête. Obélisque, ciseau, poste de garde juste en face, place pleine à craquer. Elle n’a pas besoin de savoir lire les inscriptions pour comprendre : c’est un caillou important, celui où on grave des noms pour que les vivants se sentent mieux. On ne commence pas à le tailler un jour de marché en douce sans chercher les emmerdes. Dans sa poitrine, quelque chose se serre. Pas pour les morts. Pour elle. Un type qui commence à attaquer le monument, c’est des cris, des gardes qui rappliquent, des gens qui poussent et ça, elle n’en a pas besoin. Elle est venue chercher un pêcheur, pas se faire remarquer comme la fille qui se trouvait là quand tout a dégénéré.

Et puis il y a une petite voix bien plus concrète qui parle chiffres. Deux cents couronnes, cinq pour cent, dix couronnes. Tout ça repose sur le bon vouloir de gens en tabard bleu et blanc. Se les mettre dans la poche vaut mieux que se les mettre à dos. Elle soupire par le nez, un souffle bref, résigné.


- Putain…

Elle pivote sur ses talons, juste assez pour croiser la trajectoire de l’homme au ciseau. Pas de charge héroïque, juste le pas de côté précis d’une habituée des salles bondées. Quand il arrive à sa hauteur, elle lui barre littéralement le chemin d’un demi pas, comme une passante maladroite. Sa main part avant qu’elle ait vraiment décidé. Un geste sec pour agripper son avant bras, doigts serrés juste au dessus du poignet.

- Doucement, l’ami... On casse pas la pierre des autres. Pas si on tient à garder tous ses doigts.

Lâche-t-elle à mi-voix, avec ce ton de fausse douceur qu’on a juste avant de mordre.

Ses yeux verts plongent dans les siens ; elle le jauge rapidement : fanatique, ivrogne, désespéré ? Sa prise n’est pas assez forte pour retenir un bœuf, mais suffisante pour le ralentir. S’il tente de se dégager violemment, elle est prête à lâcher et reculer d’un pas, la bonne âme qui a juste essayé d’empêcher une bêtise. En même temps, elle hausse le ton, juste ce qu’il faut pour que ça porte jusqu’aux gardes sans ressembler à un hurlement de tragédienne.

- Hé, vous là-bas !

Fait-elle en direction du poste, en levant le menton vers les gardes.

- Vous devriez peut-être garder un œil sur votre caillou, y en a qui ont l’air pressés de le tailler à leur façon.

Elle n'est pas explicite ; elle n’en a pas besoin. Elle sait qu’un garde pas trop abruti fera le lien tout seul. Dans sa tête, déjà, le calcul se met en place : si les gardes rappliquent, elle pourra lever les mains en signe d’innocence, lâcher le bras du bonhomme au bon moment, et jouer la carte de la fille qui passait par là et qui a eu l’œil. Une bonne action pas chère, qui vaut peut-être une oreille un peu plus attentive quand elle parlera de ce pêcheur enfermé chez eux. Elle n’essaie pas de sauver la pierre. Elle essaie de sauver son futur entretien avec les gardes ; reste à voir si la belle histoire qu'elle leur a préparée dans sa tête sonnera assez vrai pour la laisser approcher Niels…