Il fait beau sur Prie. La petite ville est bercée par le lever du soleil d'automne, encore chaud en ce mois de Nachgeheim. Plus de mille personnes y vivent, la plupart avec vue sur le Reik, le plus grand de tous les fleuves, l’artère de l’Empire. Comme enceinte, une simple palissade en bois, protégeant les bourgeois de la Freistadt. Prie n’est sous le joug d’aucun aristocrate, sauf l’Empereur bien sûr. La vie est donc confortable dans cette villefranche.
Confortable ? Pas pour tout le monde. Dans un entrepôt près des docks, Rapine attend les pieds dans la boue. Dans un silence religieux, elle n’entend que les bruits du couperet qui éventre les poissons. Le colosse est concentré à sa tâche, c’est son travail après tout. Le Mareyeur sait très bien éventrer. Il n’est pas très grand, il est même plus petit que la rousse, mais par les dieux, qu’il est large. Épais comme deux, musclé comme trois, c’est une véritable boule de force. Ses mains sont amochées, et son torse et bras sont couverts de tatouages. Il porte un bandana de la même couleur que son tablier, blanc. Comme beaucoup de respectables Reiklandais, il porte une magnifique moustache, aussi broussailleuse que ses sourcils. Cependant, comme Rapine le sait, le Mareyeur est beaucoup chose, mais respectable ne figure pas dans la liste.
La porte de l’entrepôt s’ouvre, deux hommes en haillons rentrent poussant sur un chariot à main trois tonneaux. Le tueur de poissons s’arrête, sans que son regard ne quitte la planche en bois couverte de viscères, ses yeux se lèvent vers les deux gaillards. Il grogne.
« Déposez ça. »
Son ton est neutre, et pourtant, sa voix est glaciale. Les sbires font rouler les tonneaux au sol avant de les redresser, et ce, en gémissant de l’effort. Le patron renifle le poisson dans sa main, avant de le jeter dans une des caisses derrière lui. D’un air timide, un des gars approche.
« Bein, voilà, c’est fait. J’comprends pas pourquoi y fallait trois tonneaux, c’était lourd pour rien, on aurait pu juste les décharger dans le chariot, et puis ça n’aurait pas fait de- »
D’un geste vif comme la foudre, le Mareyeur claque la face du suppôt. Celui-ci vole en arrière, poussant un glapissement pitoyable. Il s’écrase dans le sol, la tête sur un lit de tripes et d’écailles alors qu’il cache son visage de ses mains. Le deuxième est terrifié.
« J’aime pas qu’on discute mes ordres. »
Il va chercher dans sa poche, une petite bourse en tissu rouge. Il l’ouvre, dedans, des sous. Il prend une poignée, qui au vu de ses paluches, est conséquente. Une punition, ou plutôt une humiliation supplémentaire.
« La prochaine fois, vous serez à l’heure. »
Il jette la bourse dans les mains du second qui serre les dents, avant d’aider son ami à se relever. Ils repartent en courant, mais pas avant de fermer la porte derrière eux. Le criminel nettoie ses mains sur un essuie, avant de se tourner vers la Bretonnienne.
« Couillons, c’est ce que j’aime avec toi, tu es… ponctuelle. Ça tombe bien, car j’ai du travail pour toi, et il faut que ce soit réglé aujourd’hui. Un de mes pêcheurs s’est fait prendre, mais il n'a pas eu le temps de me dire ce que ses appâts ont trouvé.
Si tu parviens à l’atteindre, demande-lui, mot pour mot, ceci. Qu’est-ce que la chauve-souris veut manger. Répète, encore, ouais, c’est bon. J’aimerais le faire moi-même, mais ils me connaissent trop là-bas. Toi par contre, ils te connaissent pas.
En échange, si tu me fais ça bien sans encombre, je te file… allez, disons cinq pour cent de l’affaire qui en découle. Ça te va ? »
Il tend sa main, elle fait le double de celle de la jeune femme, il attend qu’elle vienne serrer la sienne. Cependant, elle devine que si le Mareyeur propose un vingtième de l'affaire juste pour ça, l'information doit être capitale.
