« Un traité de médecine. Un vieux médecin Arabéen, dont on a découvert les écrits après les Croisades. Les Tiléens n’ont pas eu de problèmes, pendant des siècles, à recopier tout ce qu’il a écrit. Dans l’Empire de Sigmar c’est plus compliqué. Les Impériaux aiment rarement quoi que ce soit qui vienne hors des frontières. »
Elle haussa les épaules à la question d’Isolde, et ne lui offrit pas plus de précisions sur le travail que le chirurgien était en train de doctement recopier. À la place, elle s’empressa bien plus d’ouvrir le bouquin à un marque-page vers le tiers du livre, preuve qu’elle avait déjà commencé ses lectures.
Le livre n’était, et c’était bien étonnant pour un ouvrage de chevalerie, absolument pas un bel ouvrage relié, avec une couverture enluminée, des rubriques pour justifier le texte, et quantité de miniatures et de petits dessins humoristiques ou liés au texte pour l’embellir. C’était un simple cahier grossier, relié, avec une écriture de mauvaise qualité, le tout broché dans un cahier en cuir tanné. Les pages de parchemin, épaisses, parfois légèrement trouées, étaient bien épaisses et rugueuses. C’était le genre de livre qu’on lisait pour véritablement le lire, en privé et pour soi-même, et non une œuvre faite pour rehausser son prestige, qu’on sortait pour faire de la lecture collective avec des invités.
C’était un long chapitre, sur une bataille qu’on appelait celle de Castellet, un petit village le long de la Sannez face à une armée de cinquante mille Norses qui assiégeaient depuis six mois maintenant la ville ducale de l’Anguille. Le Roy Philippe le Fort marchait avec dix mille hommes pour relever l’Anguille, lorsqu’il s’arrêta pour se reposer, exténué par la marche sous un soleil de plomb en plein été, sous l’ombre d’un frêne. Selon cet ouvrage, c’était Geraint, alors chevalier de la Quête, qui vit comment le Jarl Starkad le Roux avait découvert un gué le long de la Sannez, qu’il choisit de traverser pour aller surprendre les Bretonniens et exterminer l’armée de secours. Geraint chevaucha à travers le ciel sur son pégase ailé, prévenu l’armée royale, et ensuite se produisit un magnifique carnage long de trente pages, qui parvint à rendre célèbre ce petit bled paumé au milieu de nul part. Le Roy Philippe, accompagné des ducs de l’Anguille, Artenois et Couronne, parvinrent à exterminer les Norses de Starkad en terrain plat, sans laisser le moindre survivant, les fuyards poursuivis des jours durant par les sergents-à-cheval à travers la campagne. La victoire fut assez éclatante pour que, ensuite, Philippe le Fort aille trouver Geraint et lui offrir par trois fois trois récompenses : Il lui proposa une belle seigneurie comme domaine et une épouse de la haute noblesse, que Geraint refusa. Croyant que le chevalier de la Quête déclinait car les honneurs n’étaient pas suffisants au vu de l’exemplaire service qu’il avait rendu, le Roy lui proposa alors un titre de marquis, et de le marier avec une damoiselle de dynastie ducale. Geraint refusa. Alors, le Roy retira la couronne de sa tête, et proposa à noble, preux et humble Geraint qu’il abdiquerait, qu’il offrait son duché à Geraint, et la main de sa fille au héros de la journée, et pour la troisième fois, Geraint refusait. Geraint déclara être marié à la Dame et à la Bretonnie, et qu’il ne combattait que pour les courtiser toutes deux. Alors Philippe salua le preux, et, sans aucune récompense, l’armure rouillée, dégoulinante de sang, Geraint reparti sans rien demander, sans accepter aucune acclamation, vers la forêt d’Arden, sur le chemin de sa Quête.
La lecture du chapitre avait été fort longue, sœur Lina butant souvent sur des mots ou des expressions trop bretonniennes pour qu’elle comprenne au premier coup d’œil. Mais elle parvint malgré tout jusqu’à la fin, et fit une pause avant de continuer le gros ouvrage pour découvrir quelles aventures attendaient donc preux Geraint dans les bois des Ardens.
« J’ai appris plein de nouveaux mots pour dire « massacrer ». Je n’aurai donc pas perdu ma soirée. »
Elle sourit légèrement à Isolde.
Spangz’ termina sa paperasse un peu plus tard. Il se leva donc et s’occupa d’Isolde ; Il lui retira son écharpe, et ausculta rapidement son bras.
« Spangz pense que ton bras va mieux. C’est une très bonne nouvelle : Rien ne s’infecte ou ne se détériore.
Tu as été très chanceuse, tu peux remercier Shallya. »
Mains tremblantes. Sueurs froides. Céphalées. Il faisait froid, mais Isolde était bouillante. Au réveil, il lui fallut rassembler tout ce qu’elle avait de courage pour se remettre debout. Sœur Lina lui avait déclaré qu’elle n’était pas malade, que ces symptômes étaient normaux, une mauvaise passe à devoir supporter avec courage avant d’être délivré de la mandragore – mais c’était visiblement plus facile à dire qu’à réellement faire.
Les hommes étaient revenus avec du lapin à faire dorer au coin du feu. Le repas avait été donc légèrement meilleur que dans la Reikwald seulement. Aux aurores, une légère ondée balayait les tentes et les foyers éteints de la veille qui fumaient encore légèrement.
Près du campement, on rassemblait des chevaux et un chariot qui était vidé de ses tonneaux et ses énormes caisses de rangement. Le gros Weber regardait les opérations, revêtu d’une grosse peau d’ours et d’une capuche en laine qui lui donnait un air parfaitement ridicule. Sœur Lina alla trouver Isolde et lui fit un sourire bien plus étendu que la veille :
« Bien dormi l’Isolde ? Comment cela va ce matin ?
Comme je te l’ai dis hier, Weber compte aller à Stromdorf dénicher quelques contrats. Personnellement, j’ai quelques courses rapides à faire pour Spangz et moi. Tu souhaites nous accompagner ? »
Elle prit soudain le ton d’une petite messe basse fort inquisitrice.
« Tu sais je t’aime bien Isolde : ça fait du bien à parler à une femme qui n’est pas une simple greluche. Mais garde ce commentaire pour toi, hein ? »
Weber posa confortablement ses fesses à l’avant du chariot, avec un militaire du nom d’Hermann Tern, un Nordlander rouquin de la Jeune Garde pour diriger l’attelage de deux chevaux. Isolde et Lina montèrent à l’arrière, tandis que Mohr, Lalande, et deux étranges frères Estaliens assuraient la garde du convoi tout autour, chacun des quatre galopant à cheval. Les deux Estaliens parlaient à peine reikspiel, encore moins bretonni, Lina indiqua simplement qu’ils étaient dans la Compagnie depuis six ans maintenant, que l’un s’appelait Esteban, et l’autre Carlos. Hormis leurs trognes au teint hâlé couvert de cicatrices, et leurs étranges chapeaux aux bords bien plus longs que tout ce qui se faisait dans la mode du Vieux Monde, il n’y avait pas grande information à grappiller sur eux.
Enfin, juste avant de partir, l’étrange frère Gerson, prêtre de Sigmar, arriva. Il parla un petit moment avec Lina en reikspiel, puis se mit tout au bout du véhicule, un livre de prière à la main qu’il lisait attentivement sans offrir le moindre autre signe de présence.
La marche le long d’une vieille sente couverte de nids de poule ne fut pas de tout repos, mais on se sentait bien mieux à l’arrière dans le chariot qu’à la selle d’un cheval. Plus ils remontaient vers le nord, et plus les chemins se couvraient de gadoue, et le ciel accumulait les nuages d’abord grisâtres, puis carrément noirs. Au loin, là où l’œil pouvait le plus porter, on découvrait d’épais cumulus noirs qui faisaient deviner à un orage prochain.
Weber discutait en reikspiel tout le long avec Tern. Puis, au court de la discussion, il se tourna derrière et siffla à l’attention des deux jeunes femmes.
« Comme va son bras ? » demanda-t-il étrangement en bretonni, et non dans la langue qu’il maîtrisait le mieux.
« Besser, Meister Weber. Es heilt.
– Rekonvaleszenz braucht noch Zeit?
– Ich weiß es nicht. Es braucht nur Zeit.
– Bien. Bien… J’espère que ça se soignera vite, alors. »
Et sans dire un mot de plus, il regarda à nouveau droit devant et reprit une petite conversation avec le Nordlander, tandis qu’au loin, on commençait à voir apparaître des beffrois.
Lina n’avait pas menti. L’ondée avait tourné en averse. Le chariots et les chevaux contournaient lentement l’enceinte fortifiée qui se profilait peu à peu. Loin d’être défendue, la porte tournée vers l’ouest avait ses portes grandes ouvertes et sa herse relevée : en revanche, jugée au-dessus de la bastide d’entrée, une magnifique couleuvrine, pièce d’artillerie forgée, observait le champ ouvert depuis son abri fortifié. Six hommes, les cheveux ou blancs ou atteints par la calvitie, et à l’uniforme bien mal ajusté, se relevaient, des chopines à la main, pour regarder les étranges nouveaux venus qui cavalaient à Stromdorf.
Les rues n’étaient pas pavées. À la place, les essieux du chariot glissaient à travers une boue épaisse et collante. Gerson avait été obligé de ranger son livre de prières dans un paquetage et de recouvrir sa tête d’une toile imperméable : Lina n’avait pas menti. Pourtant, les gens ici semblaient totalement habitués à l’humidité. Normalement, durant une averse, les gens courent se réfugier en attendant qu’elle passe. Ici, des enfants courraient et sautaient dans des flaques d’eaux, et des hommes et femmes allaient et venaient, bien débonnaires, tous portant ou des pèlerines épaisses au-dessus de leurs beaux habits de bourgeois, des parapluies au-dessus de leurs têtes, et de grosses bottes de chasseurs qui remontaient jusqu’à leur genou pour ne pas avoir à salir leurs guibolles. Les garçons, eux, préféraient courir pieds nus et le pantalon noué vers la cuisse : nul doute que c’était plus simple pour leurs parents à nettoyer plutôt que des sabots usés à force de trop jouer dehors.
Le véhicule s’arrêta sur la place du marché. Une grande terrasse en bois circulaire, une esplanade un peu surélevée pour échapper à la pluie, bâtie autour d’une statue d’un homme de pierre portant une armure de plates. Un Temple de Sigmar pas loin, reconnaissable à son beau clocher. Quelques échoppes de toutes sortes avec pignon sur rue. Et un grand bâtiment tout au bout, plus joli et mieux bâti que les autres. Weber siffla à l’attention d’un palefrenier lointain, et négocia pour qu’on s’occupe des montures tandis que tout le monde descendait à pied. Le trésorier sorti de sa bourse quelques jolies pièces d’argent pour payer pour le tout. Lina traduisit à l’intention d’Isolde ce qui était en train de se passer :
« Là c’est l’hôtel de ville. Weber va voir si les gens de Stromdorf n’ont pas besoin de main d’œuvre. Ensuite il ira sûrement rencontrer des marchands, ou des notables du coin. »
Lalande, qui donnait la bride à un garçon qui passait par là, grognait un peu.
« Eh bien moi je vais me rincer le gosier.
– Pour le travail, j’espère ?
– C’est dans les bars qu’on trouve les meilleurs contrats. Et j’en ai marre de la pisse qu’on boit sur la route… Tu souhaites que je t’offre un verre ?
– Peut-être plus tard, j’ai des courses à faire. Mais tu n’as qu’à y aller avec Isolde.
Qu’en dis-tu ? »
Lalande la considéra des pieds à la tête.
« Nan merci, j’ai plus très soif finalement. »
Il tourna les talons et s’en alla tout de même vers ce qui semblait être une auberge. Lina fronça les sourcils et le regarda partir ainsi gaillardement, avant de considérer Isolde.
« Bah, qu’est-ce qui s’est passé ?
Tu t’es pas frittée avec le seul type qui parle bien bretonni de la troupe, j’espère ?