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[Warhammer 40k] L'effet de Coriolis

Posté : 25 févr. 2025, 19:04
par Reinhard Faul
Enkidu était très mal à l’aise.
Déjà, parce qu’il était toujours blessé au ventre et à la jambe, même si sa position l’empêchait d’évaluer les dégâts. Il savait que sa cheville était infectée en tout cas, car il avait de la fièvre.
Ensuite, parce qu’il puait la mort. Il portait toujours les restes de son uniforme imbibé de pisse, de jus de décharge, de sang, et même des remugles de l’hôtel miteux où il avait dormi. En plus il était humide et ça faisait tout froid.

Mais le dernier élément qui le mettait franchement le plus mal à l’aise, c’est qu’il était dans une putain de cellule à se prendre des beignes dans la figure.

Il avait pourtant répondu à toutes les questions sans mentir, sans hésiter, sans rien omettre, mais la fatigue, les heures (et surtout les beignes dans la figure) rendaient sa diction de plus en plus confuse et hésitante. Du coup il se contredisait. Il hésitait. Il mélangeait les noms. Ce qui, comme de juste, amenait plus de beignes.

L’adjudant-chef Rorich essuya le sang sur le dos de sa main grâce à une petite serviette qu’il avait amené spécifiquement pour cet usage puis tapota sa liasse de feuilles avant de poser une énième fois la même question :

« Donc t’as filé le pognon de l’Inquisition à la sœur de la victime, comme ça ? »

Enkidu perdait franchement pied, il bégaya :

« Ou-oui… elle me faisait pitié, puis j’ai-j’ai-j’ai pas l’habitude de l’argent et je sais pas je… j’ai pas assez réfléchi peut-être… »

Mais dans le fond, si c’était à refaire il l’aurait refait. Il avait bien aimé se promener et sauver des gens. En plus, apprendre que Saul Albrest, la victime, avait cherché dans ses derniers instants à rejoindre sa famille, c’était la goutte de trop. Puis le jeune Psyker savait que, dans le fond, Rorich n’en avait strictement rien à foutre qu’il distribue son salaire à des inconnus dans la rue. Il ne s’agissait que d’un simple rituel de passage de l’Inquisition – même si il était incroyablement difficile de garder ça en tête quand on était en train de se gargariser avec son propre sang.

Comme pour donner raison à Enkidu, l’adjudant-chef changea brutalement de sujet – mais ça ne voulait rien dire, il le faisait tout le temps :

« Bon OK, les acolytes ça réfléchit pas, ça je veux bien… mais mêler l’Hégémonie Skaelen-Har aux affaires de l’Inquisition…

- Je ne savais pas où était l’honorable Clarificateur Sand ! Puis Mora a deviné que…

- On ne parle pas des petits copains ! On parle de toi ! »

L’adjudant-chef ponctua ses deux phrases par une beigne chacune, à droite et à gauche. Enkidu se vomit dessus. Ça faisait trop de beignes, sans doute.

Le Lexiconographe Masteel ajusta sa position sur sa chaise, comme si il allait prendre la parole. Il était là en tant que secrétaire, et parlait moins que son collègue, même si il se permettait de demander une précision de temps à autre. L’homme avait une présence angoissante sans rien faire, sans doute à cause de ses implants oculaires qui lui permettaient d’examiner Enkidu avec quatre pupilles tout en écrivant grâce à deux autres tournées vers le bas. Il se sentit obligé d’intervenir, probablement afin de meubler la conversation tandis que le jeune Psyker luttait pour respirer à travers son sang et son vomi :

« Ah mais voilà c’est toujours la même chose : commotion cérébrale. Le temps qu’on perd avec vos méthodes ! »

Rorich se justifia avec humeur :

«  Moi je préfère garder le contact humain, faire les choses à l’ancienne. Dans nos métiers où le relationnel prime, c’est important. On m’a formé comme ça à la Garde, cogner un trouduc c’est plus franc et plus économiques que vos trucs de vicieux là…

- Certes, mais les trucs de… vicieux, ça marche ; regarde… » Il se tourna vers Enkidu, et lui demanda d’un ton mielleux : « Acolyte ? L’Inquisitrice a-t-elle été prise à un quelconque moment à défaut ? Par exemple en se faisant empoisonner ? »

Il était difficile, à ce stade, de comprendre les intentions d’Enkidu, mais il trouva la force de se recroqueviller sur lui-même en gargouillant quelque chose qui signifiait de façon claire, précise, et sans nuance que non. Il n’avait jamais vu de poison nulle part, à n’importe quel moment de sa vie. Il ne connaissait même pas le sens du mot. Le Magos Ziegler n’avait pas cherché d’antidote au sein du repaire de la Chirurgienne, l’Inquisitrice n’avait jamais été prise en otage. Il avait d’autant plus à cœur son amnésie que la première fois qu’on lui avait posé ce genre de question, il avait eu la bêtise de répondre qu’il était soulagé qu’Astrid Skane soit sauvée. Il avait parlé en croyant être entre initiés, puisque tous ces gens étaient là quand les événements s’étaient déroulés. Pourtant, Masteel lui avait expliqué de façon on ne peut plus claire qu’on se passait de ses avis en la matière. Pour le récompenser de son inquiétude, il lui avait vidé la batterie d’une matraque électrique dans l’entrejambe. Depuis cet incident, Enkidu luttait afin de conserver le minimum de fonctions cognitives nécessaire à la conversation.

Il savait qu’il ne devait pas paniquer. Aussi dur que ce soit, il en avait vu d’autre, et si on avait voulu l’éliminer, ça aurait déjà été fait. L’Inquisitrice elle-même lui avait parlé. Elle lui avait expliqué des choses. Il avait survécu à sa première mission sur le terrain. Enkidu s’accrocha à ces pensées tandis qu’il perdait connaissance. Il avait beaucoup d’optimisme sur son avenir à ce moment-là.

Il se réveilla dans un secteur Medicae qu’il ne connaissait pas (et plutôt luxueux, d’après ses connaissances en la matière), dans un lit qu’il n’avait jamais vu, avec des tuyaux et des aiguilles enfoncé dans son corps. Il était seul, et tout nu. Il lui fallut attendre quelques heures qu’une aide-soignante terrifiée vienne vider son bassin afin de pouvoir constituer un début de narration : Il était de nouveau à bord de l’Indomptable Ravel ! Dans l’espace ! Vers où ? La femme ne le savait pas.

Enkidu se sentait endolori, faible, embrouillé par les médicaments, mais il avait encore le sens des priorités. Il fallait qu’il règle quelque chose, immédiatement. Il murmura, le visage tourné vers le plafond car trop faible pour lever la tête :

« J’ai besoin de la fiche annexe A-38-ZQ « Notes de frais d’équipement »… »

Le jeune homme n’avait plus d’argent, et personne ne viendrait lui apporter de vêtements propres. Il fallait s’occuper de ça maintenant. L’aide-soignante répondit :

« Ce n’est pas mon travail, acolyte-sorcier de l’Inquisition. »

Visiblement, l’employée paramédicale était déchirée entre l’envie de s’enfuir et celle de faire des petites révérences à un membre de l’autorité. Cela donnait un mélange étrange de gestes qui évoquaient plus une crise quelconque qu’une tentative de politesse. Enkidu eu le temps de lui attraper l’avant-bras avant qu’elle décampe. Il alluma sa Marque d’Assermentation sur sa main gauche et dit :

« Donne-moi la putain de fiche. »

La femme n’eut pas assez de sang froid pour s’empêcher de pousser un petit cri de terreur. Elle avait vu le Psyker faire des choses bizarres pendant son inconscience. Son corps changeait. Ses résultats d’examen étaient parfois illisibles. Ses constantes en dehors des normes possibles pour un être humain. Elle ne voulait pas que cette créature la touche. Elle lui répondit en parlant soudain à toute vitesse :

« Oui m’sieur ! J’en ai un stock par ma belle-sœur qui travaille dans l’Administratum, mais m’sieur… »

Ça en disait long sur la radinerie élevée au niveau de religion au sein de l’Imperium qu’un de ses citoyens essaie de négocier alors qu’une créature maléfique lui tenait le bras :

« ‘fin c’est mon stock perso quoi, ici ils nous donnent jamais assez de gant et moi je veux pas nettoyer le caca des gens à mains nues ‘fin faut me comprendre aussi… »

Enkidu, qui apprenait vite, rétorqua :

« Je suis un acolyte-sorcier de l’Inquisition et je veux une putain de fiche con de ta race ! »

La réplique en mit plein la vue à l’aide-soignante, qui obéit. Enkidu réussit ensuite à mettre la main sur un enfant coursier, et en négociant des lambeaux de son ancien uniforme en tant que reliques venues de Sainte-Terra (ce qui était techniquement vrai), il obtint du gamin qu’il fasse des aller-et-retour afin de lui rapporter des vêtements propres en échange de la précieuse fiche annexe A-38-ZQ « Notes de frais d’équipement ». Tous ces événements lui laissèrent le temps de se remettre assez pour enlever toutes ces aiguilles et ces tuyaux ridicules. Il garda les points de suture et l’attelle autour de sa jambe, mais se débarrassa du reste. Il n’avait pas besoin qu’un enculé de médecin le torture. Il se débrouillerait.

Enkidu titubait bravement et avait parcouru deux couloirs qu’il tomba nez à nez avec l’Interrogateur Luvarn, Psyker télépathe de son état.

Comment le gars avait su qu’il était réveillé ? Le jeune homme élimina la question de son esprit avant même d’envisager une réponse. Caméra, warp, espion, il ne le saurait jamais. Il se contenta de s’incliner du mieux qu’il pouvait. Luvarn l’examina d’un œil critique et salua son subordonné d’un convivial :

« Dépêche-toi, notre base d’opération est à plusieurs kilomètres d’ici. Tu aurais pu trouver un secteur Medicae plus proche ! »

Enkidu ne prit pas la peine d’expliquer qu’on l’avait drogué avant de l’embarquer, ça ne servait à rien. Il fit plutôt une petite révérence d’excuse. La nervosité de son supérieur était compréhensible : loin du décorum traditionnel de l’Inquisition, son apparence détonait par rapport aux civils qui circulaient dans les couloirs autour d’eux. L’Interrogateur portait un costume digne de sa fonction, sans doute une armure vieille de plusieurs siècles et chargée d’histoire et de symboles. L’acolyte, bien que vêtu d’une tunique à la coupe simple et au tissu miteux, portait clairement les couleurs de la Psykana. Les passants faisaient de larges détours, observaient les deux créatures à distance respectable voire s’arrêtaient carrément pour prier sur place. Enkidu lui aussi voulait retourner dans le confort douillet d’une organisation paramilitaire religieuse extrémiste. Il entreprit bravement de suivre son supérieur qui s’éloignait déjà d’un pas rapide.

Le problème, c’est qu’il n’y arrivait pas.

Le jeune Psyker n’avait évidemment pas perdu son armure, son fusil, et autres babioles indispensables. Toutes ses affaires avaient été empaquetées puis attaché sur son sac à dos réglementaire, dont le poids moyen faisait une quarantaine de kilos. C’était une chose dont Enkidu avait l’habitude et auquel il ne réfléchissait pas. Comme ils disaient dans la Garde, si on aimait pas porter des trucs lourds et courir des heures, autant se mettre une balle. Néanmoins traîner son sac derrière lui le rendait ridiculement lent.

L’Interrogateur Luvarn en était agacé. Enkidu baissa la tête en attente de l’inévitable. Qui n’arriva pas. Même avec toute la mauvaise foi d’un supérieur hiérarchique, il était évident que l’acolyte n’irait pas plus vite. Le frapper risquait même de le ralentir encore plus. Le jeune homme avait la tête de quelqu’un qui s’est pris un passage à tabac, une balle dans le ventre et des morceaux de voiture dans la jambe. Un de ses yeux était trop gonflé pour s’ouvrir et il avait le nez cassé. Le petit homme rondouillet en uniforme prestigieux jeta des regards agacés à la foule qui commençait à se former. Puis Enkidu cru entendre un minuscule « oh, et puis zut ». C’était un tout petit bruit, très discret, mais son supérieur semblait avoir pris une décision.

Le télépathe prit le sac malodorant pour le jeter sur son épaule, attrapa le biceps de son inférieur halluciné qui devait sauter à cloche-pied pour le suivre. L’étrange équipage prit une navette, puis un ascenseur, puis trois couloirs, puis une autre navette, et encore six couloirs dans un silence gênant avant d’arriver dans un coin du vaisseau qui était décoré aux couleurs de l’Inquisition.

Enkidu avait voyagé au fin fond de la soute lors de son premier voyage, sauf lors du Saut-Warp où ils avaient passé quelques heures extrêmement embarrassantes avec Luvarn qui se faisait passer pour une andouille. Il avait aussi vu le pont principal lors d’une cérémonie où la libre-marchande en titre avait déployé tout le faste et le luxe qu’elle avait pu (c’était chouette). Il n’avait jamais visité le secteur des invités au sein de l’Indomptable Ravel. Il se demandait ce qu’il foutait là.

L’Interrogateur ouvrit une porte semblable à des dizaines d’autres dans un très long couloir et poussa le jeune homme à travers. Il lui adressa un simple :

« Tu dors ici. Tu partages tes quartiers avec Livia. Arrête de faire tes petites révérences ridicules tu me donnes le mal de mer à monter et à descendre comme ça ! »

Enkidu, qui ne savait pas ce qu’était le mal de mer, leva le pied sur l’obséquiosité et traîna son sac à l’intérieur de la pièce avant que son supérieur lui ferme la porte sur le nez. Il se tourna et tomba sur sa nouvelle collègue vêtue d’un kimono très échancré (il comprendra plus tard que c’était son équivalent d’une robe de chambre) en train d’aiguiser des katanas.

Ça faisait beaucoup à assimiler d’un seul coup.

Ce qu’il apprenait, là, à l’instant, c’est qu’il faisait maintenant partie d’une autre équipe, celle qui les avait rejoints à Lutèce. Ses anciens collègues, il ne savait pas s’ils étaient vivants ou morts et il ne le saurait sans doute jamais. L’important c’était que lui avait suffisamment monté en grade pour avoir une vraie chambre relié à une partie commune. Avec un micro-onde. Une télé. Une table. Un évier. Enkidu enregistra ces informations prodigieuses d’un seul coup d’œil avant de passer à la cultiste de la Mort, sa nouvelle colocataire.

Dans l’univers violent et imprévisible qui était le sien, gérer un espace collectif entre collègues soldats pouvait s’avérer plus épineux que ce qu’on pourrait penser. Entre les maladies mentales, les conditions difficiles, le fait que tout le monde soit armé… l’instant de la rencontre était décisif. Enkidu prononça les paroles traditionnelles d’Apaisement et de Bonne Volonté :

« Salut. Il est où le plumard de libre ? »

Livia, qui observait fixement le jeune Psyker depuis son arrivée, lui indiqua une porte coulissante sur la gauche d’un mouvement de menton. Enkidu s’avança en gardant les mains visibles et en affichant une expression neutre soigneusement étudiée. Il n’avait pas la force de se bagarrer encore. De toute façon, se disait-il avec son optimisme naturel, il n’avait plus rien qu’on puisse lui voler, même pas des cigarettes. Sur ces pensées rassurantes, il s’écrasa sur le matelas posé au sol et s’endormit aussitôt.

Il se réveilla au bout d’un laps de temps indéterminé. Personne ne l’avait réveillé. Rien n’avait explosé ou pris feu. Aucun meurtre bruyant n’avait eu lieu dans la pièce d’à côté. En ce qui concernait le jeune homme, ça ressemblait à des vacances.

Il garda tout de même des habitudes de prudence en sortant de sa chambre. Il n’avait jeté qu’un vague coup d’œil à l’espèce de minuscule cafétéria en arrivant, mais maintenant les choses étaient différentes. Il avait faim. Il espérait que l’accès à la nourriture ne nécessitait pas un parcours piégé ou un combat à mort avec quelqu’un d’autre. Ce ne serait pas complètement improbable de la part de l’Inquisition.

« Cherches-tu le frigo ? »

C’était Livia. Dans son dos. Enkidu ne l’avait pas entendu. Il sursauta violemment et bondit pour se retourner, son couteau à la main, prêt à se battre pour manger. La cultiste de la Mort ne semblait pas effrayée. Elle leva les yeux au ciel et fit remarquer :

« Tu es salement esquinté. J’aime tuer, mais là ça tiendrait plus de l’abattage que de la chasse. Donc je ne vais rien faire, tu vois ? » Elle leva les mains, paume bien en évidence, désarmée. « Bon, maintenant que ça c’est réglé, je redemande : as-tu faim ? »

Enkidu fit le tour de la pièce du regard d’un air méfiant. Il veillait à ce que ce ne soit pas un piège. Ou un piège dissimulé derrière un autre piège ! Mais il n’y avait rien de suspect. Il finit, après quelques secondes de douloureuses délibérations intérieures, par ranger son couteau et acquiescer afin d’indiquer que oui, il avait faim.

Livia ouvrit un placard en métal dans un coin de la pièce tout en discutant :

« Ah, ne t’inquiète pas j’étais également perdue en arrivant ici. En dehors de mon devoir envers l’Empereur-mon-époux tout était nouveau… Bon, tu connais tes classiques en matière de réfectoire collectif j’imagine ? Tu as le choix entre de la bouillie marron, verte ou orange. Que préfères-tu ?

- Orange. »

Livia hocha la tête d’un air appréciateur.

« Moi aussi. Viens voir comment marche le micro-ondes. »

Elle lui fit signe d’approcher. La conversation la plus intelligible qu’il ait eu de la semaine se déroulait avec une femme habillée en tout et pour tout d’un string et de deux pompons, c’était déroutant. Enkidu avait vaguement compris que son culte voyait les choses différemment par rapport à ce qu’il connaissait. Ses membres pratiquaient de complexes rituels par rapport à la douleur, la danse, la drogue, et – un dernier élément qui plongeait le jeune homme dans la perplexité – le sexe. Quel était le rapport entre la chose et l’Empereur ? Il se promit de poser la question un jour. Ça le chiffonnait vraiment.

Mais là, il était appelé par des questions plus pressente. Le micro-ondes venait de faire bip. Il pouvait décoller l’opercule en aluminium et manger, le plus vite possible. Tout en gobant une énorme bouchée comme un serpent, il demanda à Livia :

« On est attendu quelque part ? J’ai le temps de prendre une douche à ton avis ?

- Non, nous ne sommes pas attendus. Nous sommes des armes qui n’ont pas besoin d’être dégainées pour l’instant, et tout comme des armes nous devons êtres entretenus et prêts quand le temps viendra.

- Ah euh… ouais ouais, clair. »

Livia soupira théâtralement devant le manque de mysticisme d’Enkidu, et expliqua :

« On suppose qu’un acolyte sait s’entraîner sans qu’un sergent vienne lui brailler dessus, et pour l’instant tu ne peux même pas courir un tour de piste. Repose-toi, nous sommes à bord d’un vaisseau et notre sort dépend des Humains du Ciel. »

Enkidu hocha la tête, il voyait ce qu’elle voulait dire. Lors d’un voyage spatial sans incident, c’était au personnel de bord de courir partout. Les soldats n’étaient à ce moment-là qu’une cargaison particulièrement pénible à transporter. Leur tour viendrait plus tard. Il s’installa donc pour déguster sa bouillie orange plus tranquillement, et demanda :

« Les autres acolytes vivent ici aussi ?

- Non. Dzinin est d’origine noble et finance ses propres quartiers, et John Doe… a des besoins spécifiquement propres à son ordre.

- Et les autres ?

- Quels autres ?

- Ah, OK. »

Enkidu récita mentalement la petite prière qu’on adressait aux collègues disparus. Ils n’avaient pas été très sympa avec lui, mais il espérait qu’ils allaient bien quand même. Livia poursuivit ses explications sans qu’il ait à l’encourager :

« Je te montrerai plus tard où sont le terrain d’entraînement et le Temple du secteur. Pour le… le reste… » la femme grimaça et fit un vague geste de la main vers l’œil de la Psykana floqué sur le torse d’Enkidu. « Tu demanderas à Dzinin. Moi, je ne sais pas. »

Puis la conversation s’installa dans un silence embarrassant. Le jeune homme se sentait perdu, tout allait très vite, et Livia n’avait pas une apparence qui inspirait confiance selon ses standards. Il dut réfléchir quelques minutes pour trouver un sujet de conversation inoffensif :

« Et la lessive, les choses comme ça ?

- La… ? Oh, ça. » Livia leva les yeux au ciel comme si elle trouvait la question saugrenue. « Des esclaves circulent dans les parages, je leur demande ce que je souhaite.

- Des esclaves ?! Ah génial ! »

Enkidu avait grandi entouré de serviteurs… puis ses pouvoirs s’étaient éveillés, le Vaisseau Noir l’avait pris, et il n’y en avait plus eu. Il associait donc leur présence à une certaine forme de bien-être. Décidément, les bonnes nouvelles ne faisaient que s’accumuler. Il s’agissait de rester vigilant, il s’agissait de l’Inquisition tout de même...

Il jeta un coup d’œil à « l’horloge » accrochée au mur. Il était « pas si loin que ça de la fin de la journée » très exactement – il le savait grâce à son précédent séjour à bord de l’Indomptable Ravel. L’Imperium avait une façon standardisée de mesurer le temps, calquée sur la révolution de Sainte-Terra, bien sûr, mais dans les faits... Ça changeait pour chaque planète, chaque vaisseau, qui avaient leurs propres traditions multimillénaires autour du sujet, phénomène amplifié par le temps que prenait l’information pour circuler. Pour certains bouseux du fin fond de la galaxie, Saint-Drusus avait accompli sa Croisade il y a quelques générations à peine…

Pour ce qu’en savait le jeune homme en tout cas, c’est que personne n’allait arriver dans un avenir proche pour lui tirer dessus ou lui demander quelque chose. Il pouvait même aller se recoucher. Se tenant à l’attitude de prendre les choses comme elles venaient, c’est ce qu’il fit.

*
**

Livia avait néanmoins raison : Enkidu n’avait pas besoin qu’un sergent lui hurle dessus pour maintenir un rythme de vie de soldat. Dès qu’il put retirer l’attelle de sa jambe sans grimacer de douleur, il se présenta sur le terrain d’entraînement avec les autres. Participa à toutes les messes, pénitences, célébrations, rituels que l’on attendait de lui. Poursuivit ses études du Warp avec ses collègues. Il ne savait pas combien de temps le voyage durerait, ni où le vaisseau allait, et il s’en foutait complètement. Il goûtait à une certaine forme de paix et voulait la faire durer.

Le Psyker eu le temps de s’acclimater à son nouveau milieu. Il put guérir et intégrer l’art de vivre très particulier de l’Inquisition, pétris de siècles d’extrémisme religieux et de paranoïa.

Au début, Enkidu traîna dans les pattes de l’Interrogateur Luvarn. Pas qu’il désire l’attention (forcément malvenue) d’un supérieur hiérarchique aussi important, mais pour de prosaïques questions organisationnelles. Ça embêtait tout le monde de se mêler des affaires de la Psykana, même si il s’agissait seulement d’imprimer une carte de cantine. Ceux dont le travail les avaient amenés à fréquenter des sorciers – et à y survivre – avaient conscience que leurs pouvoirs étaient tous différents, par essence imprévisibles, et dangereux par-dessus tout. À force d’être balancé d’un administratif à un autre, Enkidu finissait nécessairement chez celui à qui on ne pouvait pas dire non. Luvarn râlait, appuyait sur quelques boutons, et finissait par faire apparaître tickets d’intendance, fiches de paies, rendez-vous à l’infirmerie et autres petites joyeusetés de la vie. Ce que le jeune homme retenait surtout de ces interactions, c’est que le bonhomme râlait, mais jamais après lui. Ce n’était pas sa faute si l’équipage du Ravel était con, mais de là à ce qu’un supérieur aussi important en tienne compte… c’était une qualité rare. Tout comme Astrid Skane qui avait, pour une raison connue de elle seule, expliqué à Enkidu que des gens avaient été sauvé lors de la précédente mission. Rien n’obligeait la dame à faire cela. En termes d’échelle sociale c’est comme si elle s’était mise à tenir compte des opinions du mobilier de sa chambre… et pourtant c’était arrivé. Tous ces bons sentiments étaient bien sûr hautement suspects. L’acolyte se dit qu’il devait redoubler de paranoïa. Il ne voulait pas recroiser l’adjudant-chef – sans parler de toutes les choses horribles et biens plus désagréables qui pouvaient arriver en permanence pour absolument aucune raison. Il fallait rester solide sur ses fondamentaux : jamais trop de prudence, de confiance, de TOUT.

Mais en dépit de tous ses efforts pour que ça n’arrive pas… il finit par développer une certaine forme de camaraderie avec sa colocataire Livia, cultiste de la Mort. Malgré une apparence impressionnante, la fille était facile à vivre, simple à comprendre et ne ressentait pas la même méfiance que les autres à vivre auprès d’un sorcier. Enkidu ne comprenait pas ce dernier point. Il avait passé les deux premières semaines de leur vie commune à l’observer avec méfiance depuis le coin le plus éloigné de la pièce chaque fois qu’il l’avait croisé, et personne ne pouvait être aussi bon acteur que ça. Elle s’en foutait complètement. Pourquoi ? Il n’osait pas demander.

Livia, en dehors de son rigoureux entraînement au combat, avait trois passions dans la vie : la drogue, le sexe, et le meurtre. Le Psyker n’ayant aucun usage dans ces trois aspects, elle lui foutait une paix royale. Tout au plus le rejoignait-elle devant la télévision quand il ne regardait pas un truc trop mièvre, avec ce qu’elle appelait « un bon gros spliff » et une bière. Elle avait ses petits défauts bien sûr, comme vomir partout après avoir trop consommé ou faire beaucoup de bruit en se masturbant, mais lui hurler de se taire en lançant une cannette vide contre sa porte suffisait à contenir ses débordements dans des limites acceptables. En plus elle pensait toujours à ramener des cigarettes ou des sucreries à Enkidu qui n’aimait pas sortir, et cela était un pot-de-vin satisfaisant pour acheter la paix sociale.

Cette cohabitation fonctionnait si bien qu’un jour, le jeune homme tenta de poser la question qui le hantait depuis leur première rencontre. Livia rentrait de ses cours d’escrime de l’après-midi, et couru se vautrer dans le canapé de leur salle commune (son collègue, lui, préférant consommer la télévision assis à trente centimètres de l’écran). Elle sortit son petit matériel à fumette, écrasant une herbe aromatique à l’odeur épicée dans un tas de tabac pour en faire une espèce d’énorme clope à l’aide du collage de deux feuilles à rouler. Après l’avoir lissé du bout des doigts, elle poussa un grognement de satisfaction avant de se vautrer en arrière pour savourer avec Enkidu un documentaire sur « nos Joyeux Travailleurs de la Soute », une émission produite par le studio de l’Indomptable Ravel. Il servait à montrer aux enfants comment bien servir l’honneur d’une famille de Libre-Marchand. Les acolytes n’étaient pas le public initialement prévu par les créateurs du film, mais ils appréciaient tous les deux les scènes où les traîtres se faisaient abattre par les cosmomarines.

Livia revenant d’un entraînement au combat, elle était naturellement vêtue d’un soutien gorge push up, de quelques voiles et d’un tanga. Son collègue l’avait entendu râler en se levant car elle devait se lisser les cheveux alors qu’elle avait la gueule de bois. Son maquillage avait à peine coulé alors qu’un bleu commençait déjà à fleurir sur son front. Il devait poser la question :

« Livia ?

- Oui ?

- Je peux te demander un truc ? Si ça te saoule c’est pas grave, je veux pas t’embêter. Je suis juste curieux. »

Après une telle intro, la cultiste de la Mort leva gracieusement un sourcil et se redressa sur son siège en soufflant la fumée de son joint. Prit le temps de réfléchir. Puis répondit :

« Demande toujours. »

Livia aspira une nouvelle bouffée le temps que son collègue réfléchisse à comment formuler sa question. Celui-ci commença d’un ton hésitant :

« Alors je comprends le meurtre, la douleur, évidemment. La drogue aussi. Mais pourquoi le sexe ? »

La jeune femme commença à esquisser la petite grimace de celle qui connaît la blague aux dépens de celui qui l’écoute. Enkidu la voyait venir. Elle était du genre à glousser comme une truie si elle croisait un zizi dessiné sur le mur. Il n’est pas difficile de comprendre un tel esprit. Il l’interrompit avec humeur :

« Non, mais je sais que c’est rigolo ! Ça va j’ai compris ! Puis je vois bien l’intérêt de euh… »

Enkidu se mordilla l’ongle en regardant en l’air le temps de trouver comment formuler poliment son idée, puis reprit :

« … faire des êtres humains neufs pour l’Imperium. Mais le reste ? Les vêtements, les euh… » - il chercha poliment comment appeler les bruits d’animaux qu’elle faisait tous les soirs – « les rituels et tout ça ? Tu peux pas faire un enfant à tous les types qui te reluquent les seins.

- Ce n’est pas pour faire des enfants.

- Ah bon ? »

Livia cessa ses blagues pour considérer gravement le Psyker. Elle ne connaissait pas trop la vie privée du garçon. Il passait surtout son temps à regarder la télé en fumant des cigarettes. Elle lui demanda :

« Tu as déjà eu une copine ?

- Oui ! Une noble. Une humaine normale. »

Il y avait une pointe de fierté dans sa voix. Le détail lui tenait visiblement à cœur, mais il se sentit obligé de préciser d’un ton penaud :

« Évidemment elle était de Malfi alors c’était une tar…

- Ah c’est pour ça qu’ils t’ont embauché ! Tu es de Malfi et c’est là que nous allons. Logique !

- … Q-q-quoi ? »

Enkidu devint livide. Sa collègue ne le remarqua pas. Elle en était hélas à son troisième « bon gros spliff » de la journée, en plus de quelques autres bricoles stupéfiantes qui ne valaient pas la peine qu’on en parle, et n’était plus en état de relever ce genre de détail. Elle se contenta de répondre à elle-même puisque l’autre acolyte n’écoutait plus rien du tout :

« Enfin je disais quoi déjà ? Oui, ta copine, le sexe. Hé bien je donne tout à l’Empereur-mon-époux, même mon plaisir, et je développe mes compétences en la matière afin de lui plaire, c’est aussi simple que ça.

- Mais pourquoi on va à Malfi ? Et où exactement ?

- De quoi ?

- T’as dit qu’on était en train d’aller sur Malfi non ?

- J’ai juste vu les gros panneaux dans la salle de contrôle pendant la cérémonie de départ, comme tout le monde. Peut-être qu’on va monter dans un autre vaisseau en cours de route ? Je ne sais pas. »

Le cœur d’Enkidu se mit à battre moins fort, le choc initial était passé. Il avait quand même très mal dans la poitrine. De l’angoisse ? Il ne voulait pas y penser. Sa collègue arrêtait pas d’interrompre le fil de ses pensées de toute façon :

« Ah d’ailleurs en parlant de sexe… ne bouge pas je reviens, je t’ai apporté quelque chose des magasins civils. Reste là ! »

Elle galopa vers sa chambre et revient avec une caisse de munition qui avait visiblement beaucoup servi. Elle lâcha l’objet sur le sol devant le Psyker, et au bruit ça devait être plein et lourd. Elle avait l’air très contente d’elle, et annonça d’un ton triomphal :

« Du porno ! C’est rempli de porno ! Je ne connaissais pas tes goûts alors j’ai pris un peu de tout. Regarde ! »

Livia tendait un magasine en noir et blanc à son collègue. La couverture n’essayait pas de jouer la carte de l’érotisme, du charme, de la romance. Pas une seconde. On avait vu des coloscopies faire plus de préliminaires. Enkidu attrapa l’objet sans oser le regarder en face, et répondit :

« Ah euh… merci…

- Tu viens d’une planète où il n’y a pas de Servitors qui copient les parchemins n’est-ce pas ? J’ai entendu un infirmier dire que tu es porteur d’une hépatite disparue depuis des siècles à Neustralia. C’est les habitants des sociétés féodales, des étendues de Calyx qui ont ce genre de caractéristiques. »

Enkidu – qui ne savait pas ce qu’était l’hépatite – répondit :

« Oui, un truc comme ça.

- Donc tu n’avais pas de porno là-bas ? »

Le Psyker avait rarement l’occasion de penser à sa planète natale, mais il s’imagina tomber sur une telle revue à dix-sept ans et éclata de rire.

« Non ! Mais je sais ce que c’est, et ce que je suis censé en faire, merci. »

Il prit la caisse sous son bras et l’emmena dans sa chambre avec la tête de quelqu’un qui ne s’apprête pas du tout à faire de la bonne et honnête masturbation. Livia en fut surprise, mais le détail lui sortit de la tête quand un des soldats à l’écran commença à décapiter la femme d’un traître. Il faut dire, c’était à hurler de rire.
*
**
Enkidu avait bien sûr d’autres collègues, dont une plus importante que les autres puisque Psyker elle aussi. C’était Dzinin, devineresse de son état, dont l’esprit folâtre était contenu dans un casque en métal recouvrant ses yeux et l’entièreté de son crâne. Elle ne l’enlevait jamais, car elle ne le pouvait pas. Le couvre-chef était vissé directement à l’intérieur des os de sa tête. Il y avait des ailettes sur le côté qui semblaient bien encombrantes. Son confrère ne l’avait jamais entendu s’en plaindre. Sa cécité apparente ne semblait pas la déranger non plus, elle lisait sans difficulté. Son seul ennemi était les couloirs un peu étroits dans lesquels elle était obligée de circuler de profil. Parfois, Enkidu oubliait qu’elle avait ce machin sur la tête et était surpris que quelqu’un d’autre le remarque.

Le jeune homme eu du mal à en apprendre plus sur elle en dehors de son apparence, car il ne lui parla quasiment pas les premières semaines. La devineresse se cachait, s’enfuyant carrément quand il entrait dans la pièce. Il ne savait pas pourquoi, il mit du temps à le découvrir.

Enkidu dû la suivre et l’acculer dans ses appartements afin de comprendre. Impossible d’en discuter devant Luvarn qui aurait sans nul doute sa petite opinion sur bavardages personnels pendant le travail, car c’était lui qui supervisait leurs études des connaissances interdites. Il dut attendre, un soir – enfin plus exactement le moment où les lampes à UV s’éteignaient dans cette partie du Ravel – pour suivre sa collègue jusqu’à sa chambre.

Dzinin vivait en réalité très proche du dortoir des deux acolytes. Elle passait par des couloirs étroits qu’utilisaient normalement les équipes d’entretien et qu’Enkidu n’avait jamais remarqué. C’était une Hors-Monde, elle était née dans l’espace et savait circuler dans un vaisseau spatial grâce à des informations imperceptibles pour son collègue provenant d’une société pré-industrielle. Celui-ci était un peu inquiet de se faufiler derrière les tuyaux et les câbles, mais il la suivit quand même. Sa proie se promenait en permanence en robe de bal après tout, ça ne pouvait pas être si terrible.

Après s’être couvert de cambouis et avoir trébuché sur quelque chose de coupant à cause de la faible luminosité, il tomba sur un monde étrange, celui que les invités de marque et les troupes ne voyaient pas. Enkidu se trouvait dans un long couloir étroit. Les murs étaient couverts de câbles et de tuyaux, et le sol un simple grillage posé en travers d’un précipice sans fond. Tout ce qui n’était pas fonctionnel avait été colonisé par de sinistres sculptures d’animaux incroyablement anciennes. Le métal sombre qui les composaient s’était corrodé avec le temps, patiné et fondu jusqu’à ce que toutes les créatures qui la composent semblent ramper hors d’une étrange substance pétrolière. Ici, la technologie et l’histoire ne s’enrobaient pas d’artifices pour être plus compréhensible pour les étrangers comme Enkidu. Il fut tout surpris quand il s’appuya sur une sculpture en forme d’ours ou de chien et qu’une passerelle se déploya derrière lui. L’art ne faisait pas ça d’habitude. Il ne réussit pas à rembobiner le bidule, et s’éloigna d’un air penaud pour continuer sa traque. Peut-être venait-il de provoquer leur perte à tous à cause de ce stupide pont, il n’avait aucun moyen de le savoir.

Dzinin arrêta enfin son périple dans ce qui semblait être sa chambre. Enkidu… alla toquer. Son génial plan ne prévoyait rien de plus, et il n’était pas sûr de savoir retrouver le chemin tout seul de toute façon.
Sa collègue ouvrit, devint toute pâle et recula immédiatement au fond de la pièce. Le jeune homme savait qu’elle ne l’inviterait pas à entrer, alors il se donna la permission tout seul. Il en avait marre de partager ses journées de boulot avec quelqu’un qui s’enfuyait en criant dès qu’il arrivait quelque part. Même Livia le chambrait là-dessus alors qu’il n’avait rien fait.

Il découvrit un décor encore plus étrange que le précédent. Difficile à décrire, car tous les détails lui sautaient à la figure comme incohérents. Ça sentait fort la poussière et la vieille crasse. Il y avait d’innombrable meubles en bois, matériel absolument saugrenu dans un vaisseau spatial. Des miroirs partout, qui renvoyaient des images d’Enkidu de tous les côtés à la fois.
Il y avait tellement de bordel dans cette pièce qu’il était difficile d’y circuler. On voyait les petits chemins que Dzinin empruntaient au quotidien. Elle avait accès à une coiffeuse, un coin de table où quelques déchets alimentaires traînaient, et un gigantesque lit (l’acolyte ne connaissait pas le mot, mais c’était un lit à baldaquins). Sa collègue, pour des raisons connues de elle seule, vivait dans un entrepôt de meubles.

Néanmoins, un détail attirait plus l’œil que le reste, que les meubles aux fonctions inconnues posés comme des fringues sales les uns sur les autres, et la quinzaine de miroirs autour : une partie de la pièce, à peine quelques mètres carrés, était plus propre que les autres. Un joli tapis coloré, et… un berceau posé dessus.

C’était plus fort que lui. Enkidu en approcha, en redoutant très fort ce qu’il y trouverait. Il savait déjà qu’il n’y aurait rien de vivant là-dedans. Il l’aurait senti. Il parcourut le chemin cerné par des chaises jusqu’à hauteur de son épaule et se pencha sur le sinistre objet qui ne laissait pas échapper un bruit de respiration ou de pleurs.

Il s’agissait d’un poupon, d’un jouet, censé représenter un bambin. L’objet était très joli, très ouvragé, l’acolyte aurait tué pour l’avoir quand il était enfant. On pouvait voir les cils de la poupée peint un à un, les joues colorées de rose et les cheveux extrêmement réalistes. Dzinin – son collègue imaginait que c’était elle – avait habillé et coiffé le bidule afin qu’il apparaisse de sexe féminin. Il y avait du budget dans les broderies de la robe et les rubans dans les cheveux.

Tout à son incroyable découverte, Enkidu entendit derrière lui un grondement, des mots qui lui ordonnaient avec autorité :

« Éloigne-toi du Bébé immédiatement.

- Ah euh… oui oui bien sûr, pardon ma sœur. Je suis désolé. »

L’acolyte recula doucement vers l’entrée des appartements de Dzinin, en gardant les mains bien en évidence comme il l’aurait fait avec un animal dangereux ou un individu armé. Quelque chose dans le ton de la voix, dans le décor, lui imposait une vigilance maximale. La rencontre ne se déroulait pas du tout comme il l’avait imaginée.

Néanmoins la devineresse adopta à nouveau son comportement peureux dès qu’Enkidu cessa d’être à portée du Bébé, elle se recroquevilla près d’un tas d’ordures dans le coin « cuisine » (si on pouvait employer ce mot pour un évier rempli d’eau croupi et de quelques emballages de bonbons). Son collègue décida d’évacuer l’incident poupon de son esprit et d’enchaîner avec ce qu’il voulait :

« Alors euh, désolé de t’avoir suivie, je voulais pas fouiner mais j’arrive pas à te parl…

- Tu n’aurais pas dû faire ça mon frère, c’est dangereux. Une partie des couloirs pas très loin d’ici dégage un niveau de radiation létal à cause d’une fuite dans le système de chauffage.

- Mais ce n’est pas interdit de venir non ?

- Bien sûr que non. »

Dzinin avait une voix sèche, un peu grave. Enkidu l’estimait plus vieille que lui, à cause de ça et des rides aux coins de sa bouche. Néanmoins, impossible de dire si il s’agissait d’une grande anxieuse de trente ans ou d’une cinquantenaire bien conservée. Les déments semblaient parfois beaucoup plus jeunes que leur âge réel, se disait l’acolyte.
La devineresse demanda d’une voix chevrotante et craintive de vieille dame :

« Es-tu venu me frapper ? »

Enkidu, qui avait toujours les mains en l’air, répondit avec indignation :

« Hein ? Non ! Pourquoi je ferais ça ? »

Et par souci d’honnêteté, il ajouta :

« En plus je crois pas que j’ai le droit. »

Sa collègue lui répondit en joignant les mains devant elle et en s’inclinant légèrement afin d’exprimer la honte :

« J’ai mal utilisé le Warp devant toi, tu as vu des choses que tu n’aurais pas dû voir. Je t’ai fait du tort, mon frère. »

L’acolyte écarquilla les yeux de surprise. Il se souvenait bien sûr de ces moments horribles. Dzinin avait fait apparaître ces… monstres qui voulaient découper son corps en morceaux. Elle s’était aussi évanouie à un moment critique. Néanmoins c’était des choses qui arrivaient. La prochaine fois ce serait lui qui ferait tourner sa tête à 360° en vomissant de la purée de pois. Il rétorqua :

« J’ai fait exploser un champ de mine avant que tu arrives. J’ai soulevé une camionnette dans les airs. Si on se frappe mutuellement pour ça on en finira jamais.

- Mais ça t’as fait des trous dans la tête ! Des trous qui ne guérissent pas. Nous nous abîmons, et un jour nous nous brisons. Tu ne sens pas la porte qui s’ouvre un peu plus chaque fois que tu t’en sers ? Elle disparaîtra, si tu faiblis. »

Putain de devin de merde, pensa Enkidu. Au moins, elle semblait convaincue que son collègue n’allait pas l’agresser. Perdant ses airs de chien craintif, elle attrapa un meuble au hasard pour s’asseoir dessus gracieusement. Son collègue avait vaguement compris qu’elle était un personnage important dans sa secte d’origine, mais ça n’expliquait pas pourquoi elle se trouvait jusqu’aux chevilles dans des déchets de nourriture puant et entourée de toiles d’araignées. L’acolyte tenta un poli :

« Sinon c’est joli chez toi, les meubles en bois sont très…

- Tu mens. »

La sentence était tombée, froidement. Dzinin ajouta :

« Je sais toujours quand quelqu’un ment.

- Bon d’accord c’est un peu sale et peut-être que tous ces miroirs donnent une ambiance un poil anxio…

- Les miroirs c’est pour les voir venir, et les apaiser. Ils veulent tout voir !

- Oui oui d’accord » – coupa un Enkidu qui ne voulait absolument pas en savoir plus – « mais les emballages de bonbon, là ? Hmmmm ? Quel dessein mystique super important servent-ils ?

- Les esclaves ne viennent plus ! Je faisais comme avec tout le monde, je voulais leur montrer mon Secret. Ça a fait des histoires, l’adjudant-chef s’en est mêlé, alors je lui ai montré mon Secret aussi. Ainsi qu’à l’Interrogateur Luvarn et au lexiconographe Masteel, tout le monde. L’Inquisitrice a dit que je pouvais rester ici toute seule, et que je ne devais plus montrer le Secret. »

Le Psyker eu une intuition quasiment douloureuse tant elle semblait évidente : il ne voulait pas savoir le détail de cette histoire. Il ne demanderait pas ce qu’était le Secret, car il était prosaïquement horrible. Il fallait changer de sujet, vite, pour le bien de sa santé mentale. Heureusement, Dzinin en trouva un toute seule. Sans aucune forme de transition, elle fit remarquer d’un ton poli :

- Je ne t’ai pas mordu mon frère.

- Hein ?

- J’en apprends beaucoup sur les gens en goûtant leur sang, mais ça ne leur fait pas plaisir.

- Ben euh… merci ? »

Elle réceptionna les remerciements comme une grande dame, d’un mouvement de tête gracieux, et alla jusqu’à avancer ses doigts afin de recevoir un baisemain. Enkidu ne sachant pas ce que c’était, se demanda ce qu’elle foutait avec son bras tendu devant elle. Un moment passa, extrêmement gênant sans qu’il comprenne pourquoi, puis il détourna son attention pour revenir sur le décor. Il vit des crottes de rat près de la vaisselle sale. Prit une décision. Demanda :

« L’eau courante elle marche ici ? Il y a pas de l’acide qui sort des robinets ou je sais pas quoi ?

- Non.

- Non quoi ? L’eau elle marche ou pas ?

- Elle… elle marche ? Je crois ? »

Le jeune homme tourna le dos à Dzinin pour laver quelques assiettes. Sa collègue était visiblement folle, mais elle survivait depuis plus longtemps que lui en servant l’Inquisition. Elle avait aussi un rang supérieur au sien au sein de la Psykana. Qu’elle ne sache pas prendre soin d’elle-même et que sa conversation sorte en mode aléatoire n’étaient que des détails. Enkidu avait l’habitude des déments. Sur Malfi, là où il était affecté auparavant, le Psyker Senior de son service arrivait à peine à mettre ses vêtements tout seuls. Un faible prix à payer pour servir l’Imperium avec des pouvoirs défiants l’imagination. Si il ne s’agissait que de ça…

Faire le ménage pour quelqu’un était bien sûr un travail d’inférieur, rien de plus humiliant - et qu’il n’était pas obligé de faire. Néanmoins Enkidu avait des sentiments conflictuels à propos de son destin de Grand Manitou de la Magie. C’était comme devenir un champion de buvage de pisse. Il y avait certes une performance, mais peu de gens pour l’apprécier, à commencer par lui-même. Être encore capable de faire la vaisselle lui semblait plus rassurant. Il dit à sa collègue :

« Bon je reviendrais plus tard avec des esclaves et des brouettes pour évacuer les tas partout, là... si ça t’embête pas ma sœur ? »

Le jeune homme craignait la réaction de sa collègue face à son ingérence dans ce qui était visiblement de l’ordre de la santé mentale, mais Dzinin ne semblait pas fâchée. En fait, elle avait perdu ses manières craintives et approcha Enkidu pour le tirer par le bras afin qu’il se retourne vers elle. Difficile de connaître ses sentiments quand la moitié supérieure de son visage était cachée, mais elle leva bien la tête comme pour regarder Enkidu droit dans les yeux. Elle dit :

« Je me suis trompée sur toi mon frère, tu m’aides. Et comme tu m’aides, je vais t’aider en retour. Jouons aux cartes. »
*
**
Enkidu se réveilla dans son lit, tout paniqué. Il ne se souvenait plus de ce qu’il s’était passé après que Dzinin ait sorti un paquet tout usé de on ne sait où. Elle lui avait dit quelque chose d’important, mais les détails lui échappaient déjà. Et maintenant il se sentait bizarre, quelque chose lui appuyait dans la tête. Une chose qu’il connaissait déjà, mais qu’il avait oublié. Une chose ancienne. Le Psyker se frotta le visage pour chasser ces sensations bizarres. Il entendit la porte s’ouvrir à la volée et une voix s’exclamer :

« Mais tu ne te masturbes pas du tout ! C’est quoi ce… cette déco ?! Tu as abîmé tous les magasines ! »

Et Livia s’avança dans la chambre pendant qu’Enkidu protestait pour la forme. Il n’y avait pas beaucoup de place dans cette pièce, et encore moins de meubles. Un lit, une cantine, un bureau, une chaise. Mais ce qui faisait hurler la cultiste de la mort, c’était ce qui était accroché sur les murs. Des photos de morceaux de gens. Des mains, des pieds, des yeux, des ventres, tout. Visiblement triés par catégories. Le Psyker avait soigneusement découpés les œuvres pornographiques – la sections organes génitaux occupait en réalité une place assez réduite, loin derrière les caractéristiques du visage ou même des genoux. L’ensemble faisait plus papier-peint dérangé que fétichisme sexuel, ce qui contrariait visiblement Livia. Elle lui demanda d’un air indigné, les poings sur les hanches :

« Et que vas-tu faire avec ça ?!

- C’est pour… c’est pour mes études. »

La réplique calma aussitôt la cultiste de la mort. Elle semblait maintenant curieuse, et alla examiner sans vergogne le bureau de son collègue. Enkidu avait remarqué qu’elle n’avait pas peur des Psykers et de leurs pouvoirs. Parfois, elle posait même des questions. Comme maintenant :

« Tu vas enfin faire un truc impressionnant ? Je t’avoue que je suis un peu déçue. On m’avait dit que j’aurais un… » - elle utilisa un mot étrange qu’Enkidu ne connaissait pas – « comme colocataire, et tu ressembles à tout le monde. Sauf la fois où les cosmomarines sont venus, ça c’était très amusant ! »

Le jeune homme se souvenait aussi, et il n’avait pas trouvé ça amusant du tout. Sa chambre, la salle de bain, les couloirs, absolument tout le vaisseau, était bien sûr sous surveillance constante. Caméras, micros, et d’autres choses qu’il ignorait. Et un jour, toutes ces technologies avaient détecté qu’Enkidu avait doublé de volume et augmenté de température pendant son sommeil. Les surveillants en avaient conclus à une attaque, des soldats avaient été appelés. Ce que ça avait donné concrètement pour le Psyker c’est qu’il s’était réveillé avec des fusils radiants sous le nez sans savoir pourquoi. Il s’était juste… relâché, dans son sommeil. Un petit accident. L’adjudant-chef Rorich lui avait bien sûr mis des beignes après coup afin de lui apprendre à déclencher des alertes dans un vaisseau de libre-marchand.

Enkidu voulait envoyer chier Livia, il aurait l’envoyer chier, mais à ce moment-là il se souvint de ce que lui avait dit Dzinin. Explique-lui, réponds-lui, ça va t’aider. Il savait que c’était pour quelque chose qu’il désirait, un conseil important, l’élément déclencheur de quelque chose, alors il le fit :

« J’essaie de me métamorphoser en quelqu’un d’autre. »

Le jeune homme s’assit en tailleur sur son lit. Il expliqua d’un ton hésitant :

« Je l’ai déjà fait. Je me suis transformé en plein de choses, tout seul, mais c’était… avant l’Assermentation. Donc de la mauvaise façon. Là j’essaie de faire bien. »

Livia avait la tête d’un enfant qui découvre qu’on lui a organisé un anniversaire surprise avec plein de cadeaux, et qui ne sait pas lequel ouvrir en premier. Elle tenta une question :

« Et tu as besoin de… d’avoir un modèle pour ça ?

- Ça a l’air idiot hein ? Ça l’est sans doute. Je… il n’y a pas de méthode toute faite pour ces choses-là. »

En réalité, ce que Enkidu voulait dire, c’est que les écrits qu’il étudiait, les professeurs qu’il écoutait, et ce depuis sa capture sur sa planète natale, ne s’exprimaient jamais du point de vue d’un Psyker. Plutôt du prêtre à côté. La plupart des ouvrages sur le sujet s’occupaient de lister des avertissements, des dangers, et bien sûr l’essentiel était de la propagande. La Foi envers l’Empereur, le sens du Devoir et du Sacrifice étaient vus comme des muscles qu’il fallait entraîner tous les jours. Ces dernières semaines, Enkidu avait passé de longues heures penché sur un ouvrage poussiéreux faisant partie de la bibliothèque de la suite de l’Inquisitrice, à traduire du Haut Gothique, tout ça pour découvrir le récit d’un type défoncé aux champignons qui avait vu une fois, de loin, un sorcier pousser un cheval par la force de son esprit. Deux lignes sur le sujet. C’est tout. Si le jeune homme avait eu la liberté de développer le moindre soupçon de cynisme à propos de sa formation, il aurait pu penser que la plupart de ces longues heures d’étude dans l’inconfort et le froid ne lui apprenaient rien – mis à part à rester à genoux sur commande et obéir à n’importe quelle connerie. Il lui restait le problème de son devoir premier : mettre le plus de puissance possible entre les mains de l’Inquisitrice. Comme Livia l’avait fait remarquer avec sa diplomatie habituelle, il ne progressait pas beaucoup sur ce chapitre. C’était agaçant.

Enkidu changea donc de sujet :

« Pourquoi tu es rentrée sans frapper en fait ?

- Je n’ai plus de tabac. J’ai fini mon entraînement des Lames Sacrées troisième niveau plus tôt ce cycle parce que j’ai battu mon record : trois dixièmes ! Je veux célébrer cette victoire sur l’Ennemi avec un BON GROS SPLIFF. »

Son colocataire lança son paquet de tabac sans protester. En dépit des apparences, Livia n’était pas chien et rendait toujours ce qu’elle prenait. D’ailleurs, elle reprit immédiatement la parole en sortant une tablette de donnée de son sac.

« Je n’étais pas venue que pour abuser de ton hospitalité : j’ai quelque chose d’amusant à te montrer. Je l’ai pris à un des enfants des cosmomarines qui s’entraînent avec nous. Tu aimes la télévision n’est-ce pas ? »

Enkidu se redressa immédiatement et porta toute son attention à sa collègue Acolyte. Il adorait la télévision. Il passait tout son temps libre assis en tailleur trente centimètres devant l’écran, la bouche légèrement entrouverte et les yeux secs de rester autant de temps sans cligner. Son programme préféré était un dessin animé en noir et blanc diffusé à différents endroits du secteur Calixis depuis plusieurs centaines d’années et comportant une trentaine d’épisodes. L’oeuvre contait l’histoire d’un Garde Impérial qui servait Saint Drusus dans sa croisade. Le Psyker en connaissait chaque seconde par cœur et ne s’en lassait jamais. Il pleurait pour les moments tristes, se réjouissait pour les victoires et priait à chaque fois que le héros l’invitait à le faire (à peu près toutes les cinq minutes). Livia avait dû plusieurs fois calmer le jeune homme quand Saint Drusus mourrait – il ressuscitait quelques minutes plus tard, mais Enkidu semblait l’oublier chaque fois que ça arrivait. Dans la folie de son quotidien, il parvenait à rester pragmatique, mais la télévision le frappait dans un angle mort de sa psyché.

Sa collègue Acolyte s’assit sur le petit lit à côté de lui tout en tapotant l’écran. Elle expliqua :

« Les enfants ici ils ont accès à une petite encyclopédie sur le réseau interne du vaisseau. Des choses pas très intéressantes pour la plupart, les manœuvres tactiques les plus simples, quelques prises au corps à corps, la catégorie culte impérial bien sûr… mais il y a une section vidéo, regarde ! »

Et à l’horreur absolue d’Enkidu, devant ses yeux fut projeté un enregistrement d’enfants piétinant un nouveau né. Qui bien sûr n’y survivait pas.

« Cette section-là expliquer comment tuer les mutants, c’est génial ! Regarde BLAM ! En plein dans sa tête ! »

Si le regard arrivait à se détourner de l’horreur, on pouvait effectivement remarquer que le bébé avait de minuscules sabots à la place des pieds. Le jeune homme se leva brutalement. Par un enchaînement d’événements mentaux qu’il ne voulait absolument pas détailler, la vidéo l’avait poussé à se souvenir comment se transformer. Et ça allait arriver. Maintenant.

Le Psyker porta la main sur la Miséricorde, le couteau à pointe éjectable qui lui servirait à se suicider si les choses magiques tournaient mal. Livia savait ce que c’était, et se mit immédiatement en posture de combat. Enkidu cria :

« Non non non non !!! »

Mais la cultiste de la mort fit un coup de pied retourné en plein sur le bouton d’alarme au mur. Une sirène s’enclencha. C’était la panique. Le jeune homme, les yeux fous de terreur, en sueur, s’empressa d’expliquer à sa collègue :

« Je me contrôle encore ! Empêche les gardes de me tuer j’en ai pour quelques minutes ! »

Livia eu l’air horrifié.

« Oh par l’Empereur je suis désolée…Un réflexe...

- Tais-toi ! Laisse-moi ! Putain de salope de Dzinin ! »

Et sur ces énigmatiques paroles, Enkidu se figea. Complètement. Il cessa même de respirer, ses yeux se couvrirent d’un voile gris et sa peau devint cireuse et dénuée de vie. Cela dura quelques minutes, suffisamment pour que des cosmomarines arrivent, discutent ferment avec Livia, se disputent entre eux, appellent des supérieurs, qui en appelèrent d’autres. À la fin, comme souvent, l’Interrogateur Luvarn lui-même dû venir dans les quartiers de vulgaires acolytes. Tout ça pour regarder un type en sous vêtement qui ne bougeait plus.

C’était embarrassant, et au moment où même les soldats envisageaient de foutre une beigne au gars pour qu’il se remette à fonctionner, quelque chose se produisit. D’étranges petits boutons apparaissaient par intermittence sur le torse du jeune homme. Puis la peau creva et des doigts apparurent. Quelque chose essayait de se frayer un chemin depuis l’intérieur.

Ça aurait dû être le moment où Enkidu périssait sous le feu nourri de fusils radiants pointés droit sur lui, mais Luvarn ordonna aux soldats de ne pas tirer. Ils se contentèrent d’observer l’effrayant spectacle. Des doigts déchiraient l’enveloppe charnelle de l’acolyte. Néanmoins… Les démons avaient rarement la peau rose et des mains parfaitement manucurés. Ce qui se frayait un chemin à coup d’ongles à travers la peau du Psyker était humain.

Un bras entier finit par sortir par l’estomac d’Enkidu. Il s’agitait, semblant chercher quelque chose à tâtons. Tailla un trou pour un autre bras. Maintenant que les deux membres supérieurs étaient à l’air libre, ils se mirent à déchirer le visage, les épaules, le ventre de leur hôte. Il se révélait être une enveloppe vide, dont les lambeaux partaient en cendres puis disparaissaient dans le néant dès lors qu’on le déballait. Un des soldats se mit à vomir quand le sorcier enleva son slip et arracha d’un geste négligeant ses organes génitaux, qui noircirent et se flétrirent instantanément.

Qu’en était-il pour la personne qui apparaissait en dessous de ce masque ? Il s’agissait de toute évidence d’un individu de sexe féminin, aussi chauve et imberbe que son prédécesseur. Après s’être débarrassée de son ancienne peau, celle-ci semblait complètement perdue et s’écroula à plat ventre au sol.

Les réactions de l’assistance furent très diverses. Les cosmomarines allaient du surpris, au vomi, à la terreur. Livia semblait hésiter entre les trois. L’Interrogateur Luvarn quant à lui semblait ravi, comme si il assistait à l’éclosion d’une fleur rare. Le spectacle était étrange car, pour autant qu’Enkidu s’en souvienne, le bonhomme avait toujours la tête de quelqu’un qui sent une odeur désagréable à côté de lui. Là elle voyait son sourire enchanté d’approcher d’elle à toute vitesse, tandis qu’elle était vautrée sur le sol comme un paquet de lingue sale à essayer de se souvenir comment respirer correctement. Le télépathe la ramassa par les aisselles sans difficulté comme si il s’agissait d’un chaton et la regarda de haut en bas. Soit dit en passant, la Psyker avait décidé, quitte à être une fille, d’en être une jolie. Elle avait une silhouette fine et élégante, comme quelqu’un qui aurait eu des cours de danse classique et de maintien depuis sa petite enfance. Son visage avait une ossature délicate et des yeux bridés mais avec des paupières très fines qui lui faisaient de grands yeux de biches. Elle s’était dotée d’un genre de nez qui demande plusieurs chirurgiens et une petite fortune. Sa peau était parfaite. Mais ce n’était pas ce que son supérieur cherchait à savoir en l’examinant sous toutes les coutures :

« On dirait vraiment un être humain, tout y est, c’est incroyable.

- Où est sa marque ? Comment peut-on être sûrs que c’est la même personne ? »

Celui qui venait de parler, c’était l’adjudant-chef Rorich qui venait de rentrer. Il était armé, et visiblement pas content. Par réflexe de pure terreur, Enkidu se débattit faiblement pour s’enfuir. Luvarn lui mit une petite tape affectueuse sur son crâne chauve, comme à un petit animal agaçant, puis attrapa sa main gauche pour la secouer dans le vide. La marque d’Assermentation s’alluma. Il expliqua au vieil homme d’un ton cajoleur :

« L’acolyte Enkidu a le pouvoir de prendre l’apparence de n’importe qui. L’Inquisition trouvera quelque chose d’utile à faire avec ça.

- Oh ! Elle a deux chances sur trois de faire exploser toute la troupe. Vous parlez d’une combine, Psyker ! »

Puis il ajouta avec un reniflement méprisant :

« Et personne ne peut lui trouver des vêtements convenables ? Tout le monde est en train de reluquer un trou de balle de sorcière depuis cinq minutes. Je nous croyais dans le secteur Calixis ! »

L’adjudant-chef faisait référence aux standards de pudeur et de décence qui étaient plus élevés que dans le reste de l’Empire, grâce aux enseignements de Saint-Drusus. Et c’est vrai que maintenant qu’il le faisait remarquer, Enkidu était nue. Luvarn regarda brièvement son collègue, les soldats, puis opta pour poser l’acolyte secouée et épuisée dans les bras de Livia. Lui avait des papiers à faire pour consigner la montée en pouvoir d’un Psyker au service de l’Inquisition. Il avait déjà été décidé que la jeune femme deviendrait une Théoricienne Materium, même si elle n’était pas au courant. Il y aurait bien sûr une petite cérémonie – il y en avait toujours une. En plus le timing était absolument parfait, l’Indomptable Ravel arriverait bientôt dans l’orbite de Malfi.

Re: [Warhammer 40k] L'effet de Coriolis

Posté : 09 mars 2025, 01:38
par [MJ] La Fée Enchanteresse
La cassette se rembobinait dans l’enregistreur. L’écran crachait de la neige, alors que la petite loupiote rouge clignotait de temps à autre au fur et à mesure que le faux contact dans le câble de la gaine permettait à la machine de s’allumer avant d’être forcée de s’éteindre, répétitivement. Une scène se jouait pour le téléspectateur : celle d’un homme en uniforme devant une table, qui était en train de démonter son fusil de précision. Une petite musique mélodieuse, simple, sans permettre de pensée, sonnait en arrière-plan, tandis qu’une voix un peu nasillarde, mais éloquente, répétait des instructions simples et claires pour le néophyte qui regardait la cassette :

« Position de stockage.
Afin de ne pas user inutilement le ressort de percuteur, placer la culasse en position de stockage. Utiliser pour cela l’outil de démontage de la culasse.


Introduction de la culasse mobile.

Commencez par vous assurer que la chambre soit vide.
Sur la version crosse fixe, retirez l’appui-joue.
Sur la version crosse pliante, vous pouvez plier directement la crosse.

Retirez ensuite le magasin.

Afin de pouvoir introduire la culasse dans l’arme, l’attelage de percuteur doit être dans la position d’insertion.
Si besoin est, utiliser l’outil de démontage en culasse. »


Le militaire sur l’écran était un petit homme moustachu, avec des galons de lieutenant sur le treillis. Il travaillait clairement, avec la caméra qui zoomait sur les pièces que la voix-off désignait tour à tour. Il était calme. Efficace. Professionnel. Dans ses gestes, il y avait toute la répétition sainte et pure du rituel religieux. Le moyen de bannir le mal et les mauvaises pensées par le travail.

« Introduisez la culasse dans le boîtier.
Poussez en position de verrouillage, puis, verrouillez la culasse.
Procédez à une percussion à vide.
Ensuite, vous pouvez ouvrir la culasse en position arrière…



Retrait de la culasse mobile.
Pour retirer la culasse, il vous suffit d’appuyer sur l’arrêtoir de culasse, prévu à cet effet.


Démontage et montage de la ËZOKTJRZEOJTZE°T¨9JT »


L’écran grésillait fort, un cri perçant s’échappait du vieux microphone en nid d’abeille juste en-dessous. La loupiote rouge s’éteint. L’écran devint noir. Puis. Il se ralluma. Et il y eut à nouveau la petite musique joyeuse. Et le lieutenant moustachu qui reprenait son rite religieux.

« Position de stockage.
Afin de ne pas user inutilement le ressort de percuteur, placer la culasse en position de stockage. Utiliser pour cela l’outil de démontage de la culasse.


Introduction de la culasse mobile.

Commencez par vous assurer que la chambre soit vide.
Sur la version crosse fixe, retirez l’appui-joue.
Sur la version crosse pliante, vous pouvez plier directement la crosse. »


L’appartement était moite. Malfi était une planète tropicale domptée par l’Humanité, mais l’atavisme de son biome naturel se faisait encore sentir, de force, de la même manière qu’on n’échappe jamais véritablement à ce qui est inscrit dans le plus pur et le plus profond de son patrimoine génétique. C’est pour ça que certains sous-êtres naissent avec des cellules cancéreuses. C’est pour ça que des races humaines sont nées pour servir d’esclaves. Sélection naturelle. Sauf pour les bien-nés dopés au Rejuvenat qui réimprime leurs chromosomes.

Au plafond, il y a de la moisissure. Les fenêtres, aux bords gondolés, ne ferment jamais vraiment, et on entend le bruit du dehors — le bruit assourdissant et répétitif d’une boîte de nuit, d’un chien enchaîné qui hurle à la mort d’un air strident, de jeunes racailles qui sifflent, rient fort, crient… Les bruits de merdes humaines. La personne qui regarde nerveusement la télé est remplie de haine.

« Retirez ensuite le magasin.

Afin de pouvoir introduire la culasse dans l’arme, l’attelage de percuteur doit être dans la position d’insertion.
Si besoin est, utiliser l’outil de démontage en culasse.

Introduisez la culasse dans le boîtier.
Poussez en position de verrouillage, puis, verrouillez la culasse.
Procédez à une percussion à vide.
Ensuite, vous pouvez ouvrir la culasse en position arETZ0 ITHJ+EZTEZT EZ0JTezà=ti ezORJ… »


L’écran cracha à nouveau ses grésillements. S’éteint. Se ralluma.

L’appartement pue. Il pue le cigalhos et la cordite. Il pue les nouilles réchauffées au micro-onde et un bout de plastique brûlé. La chaleur étouffante de dehors — 28°C, alors qu’on est en pleine nuit — n’est combattu que par un ventilo bruyant et ancien qui tourne en boucle au plafond, mais il ne sert qu’à disséminer l’air vicié dans tous les sens.

Le téléspectateur sur le canapé tremble, de colère. Il est énervé. Il a envie de prendre son automatique et de tirer au hasard sur les gens trop bruyants dans la rue. Il a pris trop de café, et, ses jambes nues s’agitent dans tous les sens alors qu’il tapote sur le sol.

Il a besoin de venir au bout de la cassette, car il ne sait plus comment retirer les rondelles de freinage du frein de dévers. Il sait qu’il en a le souvenir quelque part, grillé dans son cerveau — mais son cerveau manque de neurones, certains ont été grillés, par le shrapnel d’une grenade à fragmentation, et le traitement des Saints Ordos…

L’écran se rallume. Le lieutenant est là. Le téléspectateur remarque que sa chemise est entrouverte. Il y a un peu de poil sur son torse. Il y a de la promesse dans ses traits pincés et froids. Il se demande si le lieutenant resterait de marbre, s’il sentait des doigts passer sur sa cuisse. Il sent son caleçon trop petit se serrer alors que sa vigueur augmente.

« Position de stockage.
Afin de ne pas user inutilement le ressort de percuteur, placer la culasse en position de stockage. Utiliser pour cela l’outil de démontage de la culasse.


Introduction de la culasse mobile.

Commencez par vous assurer que la chambre soit vide.
Sur la version crosse fixe, retirez l’appui-joue.
Sur la version crosse pliante, vous pouvez plier directement la crosse.

Retirez ensuite le EPJIZTP JIEZTPIJ ZE Z. »


La télé s’éteint.

Quand elle se rallume, le téléspectateur voit une sorte de… Créature, lugubre, molle, géante, hideuse, immense, à coquille. Un escargot. Un immonde escargot couvert de pores humides, gluants, qui coule avec sa bouche étrangement immense et ses antennes qui lui sert d’yeux. Il se répand sur le corps d’une femme. Une femme belle, pâle, aux seins fermes. Une femme morte. Elle a une balle de 7,62x51 qui lui a percé le sternum.

La télé hurle. Un son aigu, strident, qui force le téléspectateur à grincer fort des dents, à se limer les molaires. L’image change. On voit un missile passer dans le ciel étoilé, fondre vers une ville, fondre vers une tour d’habitation, tuer des dizaines de civils apeurés qui crient de peur à en arracher leurs cordes vocales. Il y a ensuite une image d’ADAV Valkyrie, qui se pose en plein dans une jungle, et des Gardes Impériaux sautent sous le tir ennemi, vers le mort. Puis, il y a une image d’enfant, vêtu seulement d’un slip de bain, qui court sur une plage de galets. Puis, une jeune fille en bas résille et en mini-jupe, une cigarette au bec, les yeux jaunâtres, qui rit à s’en tenir le ventre et à se tordre en deux, en pointant du doigt vers lui. Puis, le lieutenant est de retour, avec son fusil de précision qu’il répare soigneusement. Et encore l’escargot, qui glisse vers l’entre-jambe du cadavre de femme…


…Et alors, une voix, métallique, stridente, codée, lui parle. Une voix de femme. Chaude, douce, mais autoritaire, un brin coquine lui dit son imagination… Et elle transmet un ordre simple :

« Agent. Vous avez une nouvelle cible.
Les dégénérés se cachent dans l’ombre. Tu es l’ange de l’Empereur qui assaille ses ennemis en répandant la foudre à distance.
Les pécheurs et les pécheresses sèment la pestilence, la famine, la luxure. Tu vas briser leurs cœurs et voler leurs âmes.
L’Empereur te Protège, plus grand des guerriers. »


Alors, le téléspectateur verrouilla la culasse de son arme.
Et il se prépara à partir en chasse.



L’Esplanade de l’Indomptable Ravel était une partie du vaisseau bien différente des autres. Le quartier des invités et des membres les plus importants de la dynastie de Selleniz, cette section était constituée pour imiter en tout point les plus belles planètes-luxuriantes de l’immense Imperium. Des machines pneumatiques relevaient de l’eau cristalline pour imiter une grande chute d’eau au milieu d’un parc zoologique — des espèces d’arbres rares, des sortes de petits bonzaïs ça-et-là, servaient à délimiter différents petits labyrinthes de cerisiers. En l’air, des oiseaux volaient, faussement en liberté : les grilles des barrières avaient été couvertes d’un revêtement qui les rendait translucides. Si tout autour de soi, on avait l’impression d’être dans un rêve, la situation était étrangement oppressante pour un psyker — avec le sixième sens, il était aisé de voir l’envers du décor, les caméras, les mouchards, les postes de garde…

Deux semaines étaient passées depuis la transformation d’Enkidu. On lui avait appris que le vaisseau était entré dans le secteur Malfien de Calixis, et que bientôt, la planète apparaîtrait enfin. La lourdeur du voyage entre la réalité et le warp prendrait bientôt fin. Mais aujourd’hui, une épreuve terrible l’attendait : un briefing. Mais pas un briefing comme les autres — un briefing donné par l’Inquisitrice en personne. De quoi avoir le ventre noué et garder des sueurs froides.

Les Inquisiteurs ne parlaient normalement jamais au commun des mortels. Chacun d’eux est un agent personnel de Dieu, et ils ont une foule d’hommes de confiance, d’interrogateurs, clarificateurs, agents du Trône, pour relayer leurs pensées et chercher à interpréter des ordres pourtant laconiques et équivoques… Il y avait de l’euphémisation dans tout travail Impérial, aussi, on ne souhaitait jamais croiser le chemin de celui ou celle qui incarnait réellement le pouvoir saint et tout puissant du Trône d’Or. On disait que chaque Inquisiteur était tout à la fois un guerrier terrible, un enquêteur hors-pair, un stratège froid et calculateur, un prélat bouffi de foi supérieure. Dans la longue histoire de son existence, le Conclave Calixis avait eut des Inquisiteurs qui avaient marqué de leur nom des planètes entières, dans le secret des loges des Saints-Ordos, parfois en bien, parfois en mal, mais jamais d’une façon mineure. Vainqueurs des démons, triomphant sur des monstres sortis de cauchemars, ils incarnaient toujours des plans dans des plans…

Astrid Skane était une inquisitrice particulière, du moins, aussi particulier qu’on osait imaginer une agente de l’Imperium. En apparence, en la voyant, elle n’était pas couverte d’implants technologiques, elle n’avait pas non plus le talent de psyker, et en guise d’apparence, elle portait généralement uniquement un plastron de son temps chez l’Adeptus Arbites — pas de grande armure dorée et énergétique avec une cape en hermine, pas d’armes saintes, pas de foule de servitors, hérauts d’armes, domestiques portant ses regalia. Juste une dame un peu grande aux cheveux mi-courts, qui parlait avec la précision calme d’un flic dans un haut-gothique ayant un étrange accent très roturier.

Il n’était jamais bon pour un acolyte d’être remarqué par son Inquisiteur de rattachement. C’était un mauvais signe. Les acolytes existaient pour agir discrètement et dans l’ombre. Certainement pas pour approcher d’eux.

Et pourtant, pour une raison qui lui échappait totalement, Enkidu était forcé de se déplacer dans cet étrange parti du vaisseau. D’abord escorté par Rorich Peyrillhac sur un bout du chemin, puis soudain laissé seul, alors qu’il faisait le tour d’un buisson couvert de roses blanches, jusqu’à découvrir, près de la grande chute d’eau, une sorte de « clairière » avec un banc en marbre, une belle statue en granit de Saint-Drusus portant une toge et un rouleau de parchemin sous le bras… Et Astrid Skane se tenait là, en kimono, les cheveux noués dans un chignon, des sandales aux pieds.

En voyant Enkidu, l’Inquisitrice Skane fronça étrangement des yeux. Elle offrit un signe un peu dédaigneux alors que le psyker faisait une courbette presque à 90° devant elle, afin de l’inviter à se redresser. Et elle posa une question, qui aurait paru dans la bouche de n’importe qui d’autre comme une simple banalité formelle de courtoisie, mais qui sonnait plutôt comme un interrogatoire dans sa bouche :

« Bonjour, Acolyte. Comment vous sentez-vous ? »

La réponse entendue, Skane désigna le banc.

« Asseyez-vous donc. »

Par protocole, Enkidu attendit en fait que Skane soit assise la première. Sur une petite table à sa gauche, il y avait une plaque de données, que l’Inquisitrice saisit. Elle glissa son doigt dessus, rapidement, en faisant la moue, avant de regarder son sbire.

« On me dit que vous avez passé plusieurs années à Malfi, au sein de l’aristocratie.
Ce n’est pas simplement pour ça que je vous ai fais venir ici, mais je suis tout de même assez curieuse. J’ai moi-même vécu sur Scintilla, la capitale du secteur Calixis, aussi, je pense que le monde-ruche de Malfi est assez similaire…
…Il y a malgré tout quelque chose que je ne suis pas certaine d’avoir compris dans votre fiche d’historique.
Pourquoi avoir quitté cette planète ? »

Re: [Warhammer 40k] L'effet de Coriolis

Posté : 17 mars 2025, 14:54
par Reinhard Faul
Enkidu se réveilla malade, confuse. Une partie de son cerveau persistait à croire que sa tête aurait dû se trouver vingt centimètres plus haut, et tentait de résoudre le conflit en lui donnant la nausée. Elle ramena ses mains devant son visage afin de les observer. Ça aussi, c’était très perturbant. Non seulement elles avaient changé de taille, mais le volume, la longueur des doigts et toutes les proportions étaient faussées. Elle prit note mentalement : la prochaine fois, essayer de garder les parties les plus critiques de son corps dans un état semblable. Les mains de pianistes, aux doigts longs et fins, c’est très joli, mais le contraste avec les grosses paluches viriles qu’elle possédait auparavant était trop violent. Elle n’était même plus sûre de pouvoir utiliser un briquet.

Mais le plus terrible dans toute cette histoire c’était de se réveiller avec le visage de Livia juste devant le sien qui l’observait avec fascination.

Les réflexes prirent le dessus. Enkidu tenta de mettre un coup de poing dans sa collègue afin de l’obliger à reculer, mais son bras était plus court que d’habitude et la pièce se mit à tourner autour d’elle alors qu’elle propulsait son corps en avant. Elle s’écroula de son lit jusqu’au sol dans une posture peu gracieuse et eu immédiatement des haut-le-cœur.
La cultiste de la Mort ne semblait nullement impressionnée par la scène. Enkidu se dit cyniquement qu’elle devait avoir l’habitude des gens tout nus qui vomissent, vu ses pratiques religieuses qu’elle considérait dans le fond de son cœur comme dégénérées. Elle tendit le bras vers une de ses bottes, maintenant quatre pointures trop grandes pour elle. Ce n’était pas pour l’enfiler, mais la lancer à la tête de Livia afin qu’elle sorte de sa chambre.

Cette fois, son bras accepta de lui obéir. L’article de cordonnerie vola vers la tête de sa collègue, qui le dévia facilement d’un revers de lame. Néanmoins, l’attaque soudaine changea la posture de l’Acolyte. Pas de la colère, mais Enkidu voyait que ses muscles se tendaient. Une prochaine agression finirait avec des beignes dans la tête, et Livia était redoutable en corps à corps. La Psyker avait eu jusque-là la sagesse de ne pas l’entraîner sur ce terrain. Elle se força à parler au lieu de lui lancer sa deuxième botte. C’était la première fois qu’elle entendait sa nouvelle voix, elle fut soulagée qu’elle semble normale :

« Pourquoi tu restes là à me reluquer ?

- Tu as changé de tête. Et de… de sexe. De tout en fait. Pardon de prendre une minute pour m’habituer ! »

C’était bien la première fois que la sorcière voyait sa collègue trébucher sur le mot « sexe ». C’était dire l’ampleur du choc qu’elle subissait. Néanmoins, la vision du monde de Livia n’allait pas être bouleversée par quelque chose d’aussi ordinaire dans sa vie que le Warp. Elle reprit ses obsessions habituelles immédiatement :

« Mais je ne me plains pas ! Le résultat est incroyable ! Dommage pour les petits nichons quand même, quitte à choisir moi j’aurais... »

Tant pis. Enkidu renonçait à être raisonnable. Elle allait lui lancer sa table de chevet à la figure.

« Attends ! Attends ! » Livia leva les mains en geste d’apaisement. « D’accord, j’admets, peut-être n’est-ce pas le moment de lancer ce genre de conversation, j’ai poussé le bouchon trop loin… mais ce n’est pas pour te harceler que je reste dans ta chambre. C’est pour t’empêcher de sortir.

- Pourquoi ? »

Enkidu avait commencé à s’habiller pendant que sa collègue parlait. Elle n’avait pas pensé à ce genre de détail avant de se transformer, mais ses vêtements n’étaient plus à sa taille. Voilà qui allait être compliqué à expliquer à l’intendance ! Mais il y avait visiblement d’autres soucis en cours, plus urgent, que Livia lui expliqua avec nonchalance :

« Bah, pour les machines de bord de l’Indomptable Ravel, Enkidu a disparu et une sorcière est apparue à sa place, en plein Saut Warp. Qu’est-ce que tu crois qu’il se passe ? Nos supérieurs sont partis demander au culte de Mars d’apaiser l’Esprit de la Machine à ton égard. Pendant que tu étais évanouie des alarmes ont sonné dans tous les sens. Ça s’est arrêté il y a cinq minutes, mais je ne sais pas si les tourelles automatiques sont encore en alerte ou pas. »

La cultiste de la Mort sortit un mégot de joint de derrière son oreille et l’alluma, avant d’ajouter :

« L’adjudant-chef va te tueeeeer. »

Enkidu haussa les épaules. Elle se faisait cogner dessus depuis sa naissance, quoi qu’elle fasse, donc son seul objectif était de porter un pantalon quand ça arriverait. Pour l’instant il lui tombait sur les chevilles. Le baudrier qui tenait ses holsters et le fourreau de son épée n’avait même pas assez de trous. Livia suggéra à sa collègue d’en ajouter à la pointe de son couteau, ce à quoi la Psyker répondit en sifflant :

« J’ai acheté ça sur Malfi, c’est de la marque, je ne vais certainement pas faire des trous dedans comme une souillon. Je vais aller dans une marqueterie. De toute façon j’ai toute mon armure à faire rajuster et… » - posant les yeux sur le plastron et la coque -, « et échanger certaines pièces, aussi.

- Tu veux que je te prête quelques affaires ? Prenant un ton cajoleur, Livia proposa : Je peux t’aider à trouver ta taille de soutien-gorge, t’apprendre à te maquiller, à mettre des protections hygiéni…

- Que l’Empereur me protège ! J’ai pas besoin d’aide pour… ce dont tu parles. J’ai déjà été une fille. Et… » Enkidu fronça le visage de dégoût. « Les protections hygiéniques ? Sérieux ? C’est un homme qui écrit les scènes lesbiennes dans ta tête ou quoi ? »

La cultiste de la Mort haussa les épaules. Sa collègue finit de s’habiller en silence. Ses mains ne dépassaient pas de ses manches et elle resta pieds nus. Pour le reste, ça allait. En fait, se dit-elle, ça allait même très bien. Elle n’avait plus la nausée et des vertiges. Ses transformations précédentes, alors qu’elle maîtrisait mal le processus, avaient été bien plus éprouvantes. Elle se rappelait à peine de certaines. Pas qu’elle désirait s’en souvenir, bien sûr. Elle mettait sa corruption au service de l’Empereur, ce n’était censé ni être agréable ni amusant, quoique Livia en pense.

C’est à ce moment-là que l’adjudant-chef Rorich et le lexiconographe Masteel rentrèrent sans frapper dans la chambre d’Enkidu. Le deuxième tenait une tablette de donnée dans la main, plus grosse que les modèles habituels. Son collègue, sans adresser un regard aux deux Acolytes, exigea :

« Bon, prends son ADN et sa photo qu’on en finisse ! »

Masteel attrapa le bras de la sorcière avec brutalité, remonta sa manche, et enfonça la pointe d’un couteau dans sa peau. Il recueillit un peu de sang dans le petit trou sur le côté de l’appareil, puis colla l’objectif devant le visage de la jeune femme – Enkidu n’avait jamais très bien compris cette technologie-là et ne regardait jamais au bon endroit, ce qui lui donnait l’air d’un(e) cinglé(e) sur toutes les photos. Il pianota furieusement pendant quelques minutes, avant de déclarer à Rorich :

« C’est bon, elle est sur la base de donnée et à l’avenir John Doe sera en mesure d’éditer les…

- Et c’est… y a rien de bizarre ? C’est juste une fille ?

- Oui, de l’ADN humain standard…

- Ah ! Donc ça veut dire qu’il faut lui mettre un implant contraceptif ! » Se tournant vers Enkidu, il pointa un index agressif vers son visage et lui dit : « On t’amène dans le secteur Medicae dès que possible. Si en attendant je te vois faire ne serait-ce qu’un sourire à un homme… »

La jeune femme écarquilla les yeux de surprise. Même Masteel semblait un peu surpris. Il fit remarquer :

« Je ne sais pas si c’est si…

- Oh si ! Vous avez jamais eu de soldat qui essaient d’accoucher en cachette dans leur dortoir ! Elles font toujours une comédie quand on les sépare du bébé ! Je ne veux pas gérer une Psyker qui me fait une portée derrière un meuble comme une chatte de gouttière. Donc il… enfin elle… LE TRUC QUOI, reste enfermé là jusqu’à ce qu’on ait tout sous contrôle ! »

Les deux hommes avaient l’air inquiets et évitaient Enkidu du regard. Elle savait ce qu’il se passait. Le Warp créait des situations inattendues que le système Imperium détestait gérer. Et elle se rendit aussi compte d’un détail auquel elle accordait beaucoup de valeur : personne ne lui cognait dessus. On ne lui reprochait pas d’avoir mis entre les mains de l’Inquisition un pouvoir aussi utile que la polymorphie. Il suffisait de réfléchir quelques secondes pour voir les possibilités. C’était évident, mais la sorcière avait passé plusieurs années à entendre à quel point elle était dégoûtante et que son existence embarrassait tout le monde. Faire vivre cette idée en même temps que celle qui voulait que ses pouvoirs nécessitent d’être utilisés – et même développés – pour être utile à l’Empereur était parfois bizarre. Enkidu n’aimait pas penser à ces choses-là. Quand ses deux supérieurs hiérarchiques partirent, elle retourna à son monde intérieur consacré à ses études, son entraînement, ses pratiques religieuses, et les sessions de télé qu’elle pouvait obtenir entre deux.

Peu de choses changèrent, mis à part quelques sessions d’explications embarrassantes quand les gens ne la reconnaissaient pas. Dzinin devint brutalement beaucoup plus sympa. Sa collègue n’avait aucune idée de pourquoi. Celle-ci l’aida même à mettre la main sur un article dont elle avait besoin : une perruque. Pour des raisons connues de elle seule, Enkidu était soudain embarrassée par son alopécie forcée. Elle apprit à se coller une perruque de longs cheveux noirs et des faux sourcils, des articles de plutôt bonne qualité trouvés dans le bazar de la devineresse, mais qui sentaient un peu le moisi.

Mais deux semaines plus tard, l’adjudant-chef Rorich vint la trouver alors qu’elle étudiait un manuscrit très ennuyeux à propos d’une guerre ancienne entre deux planètes mineures provoquée par la mauvaise copie d’un texte à propos du Warp. L’un utilisait le mot « limite », quand l’autre disait « extension ». Seize milliards de morts, un exterminatus. Le récit servait d’avertissement aux Psykers, qu’on aurait pu résumer en une phrase : ne vous prenez pas trop au sérieux, sauf quand le devoir l’exige. L’arrivée de son supérieur violent aurait pu sembler presque agréable en comparaison à cette lecture. Presque. Enkidu se crispa instantanément. L’homme ne viendrait pas dans la bibliothèque des savoirs interdits si ce n’était pas pour quelque chose d’angoissant.

« Viens. »

La jeune femme se lever, rangea respectueusement le manuscrit et suivit son supérieur en silence. Il l’entraîna dans des couloirs qu’elle n’avait jamais vu. La peur montait. C’était des couloirs de luxe. Elle ne voyait aucune raison pour se trouver à côté de statues en or. La seule explication qui lui vint, sur un moment de panique, était qu’elle serait donnée à des fauves dans une arène pour la distraction de la Libre-Marchande, un espèce d’accord diplomatique entre l’Inquisitrice et Madame de Selleniz. Aucune autre explication plausible ne lui venait à l’esprit. Les couloirs devenaient vraiment très très très luxueux, et les gardes très armés. Un Acolyte faisait le larbin dans l’ombre, il ne se promenait pas dans ce genre de lieu. Même quand Enkidu travaillait dans un établissement de chirurgie esthétique pour riche sur la planète Malfi, il n’avait jamais rien vu de pareil.

Après une porte blindée, deux postes de gardes et un énième contrôle de papier par un Servitor à trois têtes qui terrifia la jeune femme, l’adjudant-chef la poussa en lui disant « va au bout du chemin » dans un… jardin.

Des odeurs que la sorcière n’avait pas senti depuis dix ans lui montèrent aux narines. De la bonne terre, l’humidité d’un cours d’eau, la saine odeur de décomposition de la végétation. C’était un jardin magnifique et ancien. Les buissons étaient taillés de façon si maîtrisée que leur forme semblait naturelles. Enkidu observa brièvement une libellule bleu turquoise voleter au-dessus de plantes aquatiques aux fleurs gigantesques. La palette de couleur était harmonieuse, chaque petit caillou prenait sa place dans une fresque d’ensemble. La jeune femme avança avec terreur sur un petit chemin de pierre qui serpentait dans le décor afin de laisser le visiteur examiner le jardin sous différents angles, tous plus magnifiques les uns que les autres.

Et au bout du chemin, une estrade en bois surplombant l’ensemble. L’Inquisitrice Skane prenait son thé dessus.

Enkidu s’inclina immédiatement aussi bas que le protocole l’autorisait, tétanisée de terreur religieuse. L’agente de l’Empereur elle-même, en tête à tête avec elle ! Inconcevable ! Rien dans sa vie ne l’avait préparée à un moment aussi incroyable, et la sidération lui faisait frire le cerveau.

Cela semblait agacer Skane qui lui fit signe de se redresser et de s’asseoir comme un humain normal. La sorcière aurait préféré se trancher les pieds que de désobéir, mais il était très difficile de redresser la tête en présence de l’Inquisitrice elle-même. Elle fixait un nœud du bois de la table, à peine capable de respirer. L’Empereur-Dieu lui-même, de sa main, en personne, avait signé l’affectation de Dame Skane comme son agente dans l’Ordo Hereticus. Si on regardait un tel être d’exception dans les yeux, où allait-on ?! Autant commencer à devenir athée.

Un tel personnage aurait dû apparaître avec une suite de serviteurs, de l’encens, des hérauts clamant ses exploits et une bonne grosse garnison de soldats d’élite – tel que Livia, mais Enkidu refusait d’imager une centaine de Livia dans la même pièce qu’elle. L’Acolyte avait remarqué que la cheffe n’était pas très adepte de l’image liée à son rang. En général elle portait sa vieille armure, ses cheveux se contentaient d’exister autour de sa tête sans même un petit coup de laque pour leur donner une forme intéressante et elle parlait comme un être humain normal. Ce qu’elle n’était pas. C’est à ce moment-là qu’Enkidu réalisa avec horreur qu’elle-même portait un uniforme de troisième main, que sa perruque était collée de travers et qu’elle sentait le parchemin moisi.

Et là, dans un brouillard de terreur et d’ébahissement, elle entendit la Voix de l’Autorité lui poser une question. Comment allait-elle ? Très mal, mais ça ce n’était pas un mystère. Elle allait vomir, se pisser dessus, mourir même. Ou les trois à la fois. Elle allait faire n’importe quoi. C’était trop ! Mais il fallait obéir. C’est à ce moment-là, dans un curieux moment d’acuité provoqué par l’adrénaline inondant son cerveau, qu’Enkidu remarqua qu’une théière et des tasses se trouvaient à côté de Dame Skane. L’une d’elle était remplie et fumante. Vu l’absence totale de serviteur, on pouvait raisonnablement supposer que l’Inquisitrice s’était… servie elle-même.
Absolument. Incroyable. Inconcevable.
Invitée à s’asseoir devant l’Agente de l’Empereur telle une égale, Enkidu craqua et se prosterna au sol, le front contre l’estrade en bois. Elle était plus grande en taille que Skane et ne pouvait supporter de lui parler de haut. Elle répondit à sa question d’une petite voix :

« B-b-bien... et v-v-vous Dame ? »

Après cet incroyable effort l’Acolyte se racla la gorge et déglutit douloureusement afin de retrouver sa capacité à parler. L’Inquisitrice enchaîna sans se laisser démonter, sans doute habituée aux serviteurs bouleversés par sa seule présence. La Voix au-dessus de la tête d’Enkidu lui parlait de Malfi. Lui posait une autre question. Pourquoi avoir quitté cette planète ? La jeune Acolyte ne savait pas ce que l’Inquisitrice cherchait à savoir qui n’était pas déjà inscris dans son dossier. Elle répondit la vérité, toujours le visage collé au sol :

« Mon employeur a été jugé coupable de trafic illégal d’êtres humains. Ses biens et son personnel ont été revendus... Dame Inquisitrice, si cela ne répond pas à votre question je vous supplie de me faire faire pénitence et de rectifier immédiatement mon erreur, mais je ne comprends pas… »

La forme prostrée au sol trembla un peu plus fort, puis sembla se reprendre :

« Je suis à votre disposition ma Dame. »

Re: [Warhammer 40k] L'effet de Coriolis

Posté : 17 mars 2025, 18:54
par [MJ] La Fée Enchanteresse
Skane était une étrange Inquisitrice — même si, en réalité, Enkidu n’avait aucun point de comparaison. On imaginait les serviteurs de l’Empereur, des Saints-Ordos, l’Ordre-Suprême-qu’on-ne-nomme-pas, comme des êtres ou bien parfaitement détachés, froids, lugubres, ou bien comme des intransigeants de l’ordre, trouvant un immense plaisir dans l’écrasement devant leur autorité insupportable et infinie. Il n’était pas excessif de faire une génuflexion complète devant son maître ou sa maîtresse — on voyait en fait souvent des gardes, des hérauts, des laquais, faire ainsi devant Astrid Skane, ce à quoi elle n’accordait nulle attention, regardant toujours droit devant elle et marchant avec le pas de l’oie d’une militaire, visiblement une sale habitude de ses années de jeunesse à la Schola…

…Mais Skane semblait être agacée de la réaction de sa psyker. Elle tiqua des lèvres, fit un geste vif de la main, et, horreur suprême, manifesta même son mécontentement. Claquant sa langue, la voilà qui railla avec sa voix rauque :

« Va, là, il suffit, Acolyte. Je sais que vos manières ne sont pas feintes et partent d’un sentiment d’obéissance, mais j’ai décidé de… Bordel comment ils disent ?… De vous gratifier de ma présence.
Restez droit et la tête haute, comme Masteel ou Rorich. Vous représentez l’Inquisition, et plus tout à fait comme un simple larbin. »


Son discours sonnait faux. Astrid Skane était une soldate. Elle semblait vouloir la relation franche d’un arbitre avec quelqu’un d’immédiatement inférieur à son rang, non la soumission d’un seigneur avec son serf — la transition ne serait pas aisée du tout. Mais voilà que Skane attrapa la théière, et servit Enkidu. Fort mal, d’ailleurs — alors que c’était une théière en porcelaine peinte de très haute qualité, qui ne faisait pas de bruit quand on faisait couler le liquide, elle parvint à mettre un peu de flotte à côté, ce qu’elle ne releva même pas. À la place, elle s’affala dans le canapé, croisa une jambe nue au-dessus de l’autre, et commença un laïus avec des mots clairs et fermes.

« Le fond de ma signification avec ma question, c’est que je me demandais à quel point vous vous en sortiriez avec l’étiquette de Malfi. Les nobles sont des gens particuliers — ils sont très forts pour renifler les gens qui sont de leur monde ou non. Livia, malgré ses… Comment le dire élégamment ? Malgré ses particularités, est étonnamment douée pour se fondre dans la masse. Je sais que c’est toujours plus compliqué avec les psykers. Vous faites d’excellents serviteurs et moines, mais pour être noble, il faut avoir une sorte… D’arrogance élégante qui n’est pas toujours très naturelle. Diznin comprend les codes, mais comme vous avez pu le voir vous-mêmes, elle n’est pas la plus douée pour s’immiscer en bonne société, quand bien même son sang est plus bleu que quiconque à bord de ce vaisseau…
Votre déploiement à Malfi nécessitera plus… D’autonomie. Des fonds propres, peu de surveillance à distance, rapports en votre propre temps. Je sais que vous connaissez cette planète, ses codes, ses factions, ses membres importants — elle n’a pas du tout bougé depuis votre temps là-bas. Je voulais juste m’en assurer. Si vous aviez des lacunes, on peut arranger quelque chose. Des holodisques, des cours de théâtre… Les problèmes matérialistes ne doivent pas être un obstacle. »


Elle patienta un instant, attendit la réponse de la psyker, histoire de traiter cette situation. Puis, voilà que Skane pianota à nouveau sur la plaque de données, avant de la tendre à Enkidu. Et, passant du coq à l’âne, voilà qu’elle se jeta immédiatement sur un briefing très direct.

« Il y a un tueur en série à Malfi.
Comme pour votre mission principale sur Neustralia, ce n’est pas, en soi, les meurtres qui attirent le regard de l’Inquisition. Mais comme pour Neustralia, il y a un… Schéma qui est fort inquiétant.
Le tueur en série est un tireur de précision, qui tue ses victimes à distance, avec une arme utilisant des munitions à balles — un peu rustique comparé aux long-lasers comme le vôtre, ou les fusils à aiguilles d’assassins, mais visiblement, le tueur utilise son équipement avec une précision remarquable. La totalité des meurtres sont des tirs… Impressionnants, d’un point de vue balistique. Les calculs de la police scientifique de Malfi font toujours des relevés de tirs qui sont quasi surnaturels — distance parfois longues de quelques kilomètres, dans des lieux publics avec beaucoup de monde, au milieu d’une foule…
Ce qui est incompréhensible, c’est que les victimes n’ont presque aucun lien entre elles. Il a commencé par tirer au hasard sur des gangsters, ou des salariés de petites entreprises qui finissaient tard le soir — récemment, il a tué la fille d’un noble qui était à une soirée sur son balcon, ainsi qu’un colonel de la Légion de la Protection Civile qui chassait dans le désert tropical de la planète.
Nous ne savons pas pourquoi il tue ces personnes. Ce ne peut pas être un tueur à gages — sinon il n’aurait pas entrecoupé ses meurtres de simples tirs sur des employés de fast-foods ou de bars lugubres. On a sous-entendu l’idée qu’il « s’entraînait », se « faisait la main » sur certains d’entre eux, avant de viser plus gros… Mais il n’y a aucun pattern sur ses victimes « aristocratiques » : le lieutenant et la fille en question faisaient partie de deux maisons nobles rivales, et il ne semble pas viser une congrégation religieuse, un appareil économique, une dynastie noble en particulier.
Il semble que ces meurtres impossibles à lier entre eux aient une dimension… Chaotique, qui est particulièrement intéressante pour nous. »


Sur la tablette, Enkidu pouvait consulter les images des lieux du crime, les idents et cognaugures des victimes, les relevés d’autopsie, les calculs balistiques. Son tir le plus incroyable, pour l’instant, était d’avoir tué le colonel en question à 2,6km de distance dans une région balayée par des vents désertiques très forts. Probablement ou un ex-militaire sur-entraîné, ou quelqu’un utilisant une assistance à la visée très coûteuse, ou… Un sorcier ? Enkidu comme Diznin avaient des… Moyens pour utiliser cela.

« Nous avons quand même une piste. Vous connaissez Malfi — c’est une planète toujours au bord du chaos, où quelques sociétés terrifiantes subsistent. Ce n’est pas circonstancié, mais l’Inquisition soupçonne que ce criminel pourrait travailler avec… Les Pèlerins de Hayne. »

Eux, Enkidu les connaissait. Histoire contemporaine Malfienne. Il y a trois siècles, en 499.M41, la cruelle Maison Koba s’était effondrée — les Koba avaient dirigé la planète d’une main de fer pendant des décennies interminables, faisant régner des orgies de sang, imposant un terrorisme d’État, jusqu’à ce que, à la mort du gouverneur Koba, la planète s’effondre dans la guerre civile… Qui ne prit fin que lors du « Solstice Sanglant ». Un culte étrange de criminels nihilistes, athées, anarchistes, voulant faire régner partout le chaos et la terreur par des attaques au gaz et du terrorisme maléfique à base de psykers renégats, failli faire éclater Malfi, quand l’Inquisition parvint finalement à casser leur pouvoir.
Mais dans l’ombre, les Pèlerins continuaient leur recrutement. Et cherchaient toujours, pour des buts impossibles de comprendre, à semer le spectre de la guerre civile et de la terreur de la société partout où ils passaient.

« Leur influence est soupçonnée d’être très importante et omniprésente sur Malfi, tapie dans l’ombre. Nous soupçonnons que les Masqués pourraient avoir été infiltrés par certains de leurs membres. Le sniper est insaisissable. Une ombre que l’on ne pourra pas attraper si simplement sur un monde de vingt-trois milliards d’âmes et frappant au hasard sur tous les continents de la planète avec une précision redoutable… Pourtant, pour se déplacer ainsi d’un endroit à l’autre, il doit avoir accès à des moyens financiers et humains.
Vous comprenez ce que je vous demande ? »


Les Masqués, en revanche, pour Enkidu, étaient une rumeur. Une étrange congrégation de dégénérés et de décadents — des ultra-riches, des éminences de l’Ecclésiarchie, des représentants de l’aristocratie, qui se réunissaient pour faire quelques partouzes qui se donnaient des airs de « rassemblement contre-culturel » — ils cherchaient à critiquer la société de l’Imperium et son organisation rigide et secrète, mais concrètement, ils faisaient ça en allant à des bals masqués de riches comme il y en avait partout dans la noblesse impériale. Ils étaient, en tout cas, assez loin dans la liste des priorités de l’Inquisition, à côté de techno-prêtres qui utilisent des technologies parasitaires et avalant les consciences des gens datant du Moyen-Âge Technologique. Comparé à Neustralia, cette mission semblait… Peu importante.

Et là, Skane fit un truc bizarre.
Elle s’approcha du banc d’Enkidu, le collant un peu plus, et penchant sa tête pour baisser sa voix. On pouvait sentir qu’elle se parfumait — ça sentait les cendres, un parfum bizarrement masculin.

« Vous avez réussi à attirer mon œil lors de votre dernière mission. En bien. Vous ne réalisez peut-être pas, mais… Même si j’ai horreur de le dire… Je vous suis, en quelque sorte, redevable. Pour une raison dont vous ne parlerez jamais. »

La prise de sang.

« J’apprécie de vous avoir dans mon équipe, en tout cas, Enkidu. Vous êtes une... Personne... Intéressante. »

Et là, l’Inquisitrice lui offrit un sourire rempli de chaleur.

Jets de connaissances (Malfi) : 77 et 85, tu apprends le nécessaire basique sur les factions de Malfi

Re: [Warhammer 40k] L'effet de Coriolis

Posté : 02 juil. 2025, 20:56
par Reinhard Faul
Enkidu était fanatisée mais pas idiote. Si l’Agente de l’Empereur voulait qu’elle s’asseye en face d’elle et parle, elle obéirait.

La jeune sorcière se glissa sur le canapé. C’est à ce moment qu’à sa grande horreur, l’Inquisitrice lui servit du thé – fort mal, d’ailleurs. Ce détail stupide la perturbait. Du peu qu’on lui avait appris sur le monde durant son enfance, servir le thé convenablement était la marque caractéristique d’une femme bien née. Astrid Skane parlait, bougeait et vivait comme un soldat. Elle incarnait les valeurs de l’Empire, qui étaient très différentes de ce qu’elle avait connu sur sa planète natale sans qu’on lui explique réellement pourquoi. Sans faire de ronds de jambe, la Sainte Femme lui parla de Malfi. Enkidu savait déjà qu’il s’agissait de leur destination. Ce que voulait Skane étant que les acolytes s’y infiltrent sous l’identité de… quoi ? Noble ? Son interlocutrice prit le temps de réfléchir soigneusement à la question.

On disait des biens-nés de Malfi qu’ils étaient fous, que quelque chose dans leur sang leur faisait oublier tout sentiment humain. Enkidu ne savait pas si c’était vrai ou non, elle avait en réalité peu d’éléments de comparaison, mais elle savait que c’était une société violente dont la culture tournait autour des jeux de pouvoir, de l’amour du complot et des plaisirs des sens. Néanmoins sa position l’avait préservée du plus gros du choc. Ses talents étaient trop réduits à l’époque pour représenter une ressource précieuse. Des Psykers comme elle, la plupart des grosses familles nobles en achetaient vingt à la fois. Des devins plus divertissants qu’utiles, des médecins, des espions, des combattants. Tout cela était très bien, très respectable, mais un Psyker vraiment puissant ne jouait plus au même jeu. Des familles lui proposerait une alliance, de l’argent, un mariage, des terres ; il serait propulsé dans un monde aussi gratifiant que dangereux. Cette expérience, Enkidu ne l’avait pas.

Toutefois, la plupart des nobles n’étaient pas si exigeants que ça sur le plan intellectuel. Pas du tout, même. Leurs cerveaux déconnectés de la moindre dignité humaine se contentaient de drogue, de sexe et de beaux vêtements pour toute leur existence. Enkidu pouvait survivre à ça. Elle avait eu une petite copine noble sur place, quand elle était un homme. En y réfléchissant au calme plus tard, elle estimait que la dame s’était placée en si scandaleuse compagnie, car elle voulait l’aura de danger qui allait avec la compagnie d’un Psyker. La jeune sorcière avait peu de bons souvenirs avec elle. Elle était ennuyeuse. Elle passait toute sa journée à raconter des ragots inintéressants et dépenser l’argent de sa mère pour fréquenter d’autres gens tout aussi ennuyeux. Une vraie caricature de noble sans valeur ni intelligence. Enkidu s’était séparée d’elle (avec beaucoup de difficultés) après avoir appris d’elle tout ce qu’elle pouvait, ce qui avait pris quelques mois.

L’Inquisitrice parlait d’ailleurs d’holodisque de théâtre. Il y avait une vraie vie culturelle à Malfi. Les nobles se faisaient des guerres entre eux pour acquérir le dernier artiste le plus en vue, la collection d’art la plus complète ou avoir la loge la mieux placée à l’opéra. Des millions de gens étaient morts pour ce genre de bêtise. N’importe quel aristocrate digne de ce nom portait le « bon goût » au rang de religion… mais Enkidu avait fini par comprendre que la plupart s’en fichaient, dans le fond.

En arrivant sur cette planète, la jeune femme portait la honte de ses origines comme un fardeau. Venue du fin fond de la galaxie, exposée à la souillure du Warp puis durement entraînée à servir l’Empereur, elle n’était jamais allée au théâtre de sa vie. Le choc avait été violent. Comme Skane le disait sans aucune délicatesse, difficile de simuler la noblesse quand on s’était battu à coup de poings pour une ration militaire périmée... De l’amidon de cadavre. Enkidu en avait mangé sur Sainte-Terra. Le dégoût qu’elle ressentait face à cette pensée parasite était de l’ordre de la douleur. Les muscles de son vendre se tordirent. Elle but une gorgée du thé servi par l’Agente de l’Empereur pour chasser le souvenir de ce goût…. c’était divin. Ça faisait des mois qu’elle vivait de bouillie orange et de thé en sachet, celui-là sentait les fleurs et les épices. Il allait bien avec le décor de jardin paisible autour d’elle. L’Inquisitrice de l’autre côté de la table l’observait sans hostilité, comme si elle avait l’habitude de fréquenter des petites sorcières terrifiées. Enkidu reposa la tasse devant elle avec douceur afin que la vaisselle précieuse ne fasse pas de bruit, puis inclina légèrement le buste en remerciement. Elle puisa dans ce moment la force de répondre à l’impressionnante dame - en allant droit au but, car elle savait que Skane ne se satisferait pas de déclaration de foi et d’obéissance éternelle. Il allait de soi qu’une fois sur Malfi, Enkidu emploierait toute son intelligence et sa persévérance à servir l’Ordo Hereticus. Cela allait sans dire.

« Nous aurons besoin de vêtements correspondant au goût du jour, sinon personne ne nous prendra au sérieux, et je ne sais pas à quelle date nous sommes, mais il faudra tenir compte de la saison mondaine… enfin je ne désire pas vous ennuyer avec des détails aussi prosaïques, Dame, je réfléchissais à voix haute. J’apprendrais à mes collègues Acolyte ce que je sais, et je suis sûre qu’elles feront de même. »

Enkidu ne savait pas si John Doe serait de la partie, elle ne l’avait quasiment jamais vu à bord. Il y avait des représentants du culte de Mars partout, et c’était le problème du bonhomme de s’infiltrer chez les siens. Mora aurait fait un court circuit en découvrant les prêtres arrivistes et pervers de Malfi.

Mais c’est à ce moment-là que Skane arriva au cœur du sujet. Tueur en série, cultes athées et Chaos. La jeune sorcière devait absorber un million d’informations tout en pianotant sur une tablette de donnée. Les tirs étaient impressionnants, mais ce n’était pas ce qui choquait le plus Enkidu.

« Vous voulez que nous infiltrions les Masqués pour trouver les pèlerins. »

Cette phrase absolument hallucinante était encore plus terrible quand on en comprenait le sens. Découvrir la noblesse de Malfi était déjà une aventure en soi, quant à franchir allègrement le pas et pratiquer l’hérésie, même pour faire semblant… Enkidu ne savait pas comment il était possible d’accomplir un tel exploit. Malgré son cynisme, elle était une croyante dévouée. Si elle avait supporté les épreuves de Neustralia et sa terreur de l’inconnue, c’était grâce à son désir ardent que l’Inquisition la reconnaisse comme une des leurs : un soldat fanatique et sans émotion, entièrement dévoué à sa cause. Et elle ignorait tout des hérétiques, car tout bon citoyen savait que leurs crimes pouvaient rendre même les témoins complices. Mais elle n’eut pas le temps de s’approfondir sur sa propre terreur existentielle, car l’Inquisitrice venait de se glisser de côté afin de s’approcher de la jeune femme. Celle-ci se crispa de terreur. La Sainte Femme sentait les cendres et le musc. Ses cheveux effleurèrent sa joue. Les pointes étaient fourchues par manque d’entretien. Ce détail perturbait Enkidu. Skane lui chuchota alors à l’oreille des choses troublantes.

Bon d’accord il y avait des remerciements pour la mission précédente, ceci cela… mais Enkidu n’envisagea pas une seconde que sa supérieure soit reconnaissante de quoi que ce soit de militaire. Pareillement, comment aurait-elle pu être intéressante en disant moins de trois phrases en sa présence ? Il s’agissait d’autre chose, et l’Acolyte le savait. C’était le sexe. Ça ne pouvait être que ça, elle en était convaincue.

Il ne fallait pas être un génie pour comprendre en quoi un métamorphe ouvrait le champ des possibles pour ce genre de chose. On ne l’avait jamais embêté sur Malfi à ce sujet, ni elle ni ses collègues (du moins à sa connaissance) car il fallait être sacrément suicidaire pour agresser un Psyker... néanmoins il ne lui avait pas échappé que la bagatelle occupait beaucoup l’esprit de l’humanité. Elle avait elle-même ses petites expériences et opinions sur le sujet, et ceux-ci la poussèrent à détourner le regard et à rougir devant l’Inquisitrice toute proche. Quelque part, elle se sentait tout autant en danger qu’avec des hérétiques.

« Ma Dame ! Je… je suis à votre service… je… »

Enkidu commençait à bredouiller et à tripoter nerveusement un des pans de son surcot. Elle pouvait rester professionnelle en se prenant une balle dans le ventre, mais s’effondrait devant des avances maladroites. Evidemment qu’elle n’allait pas dire non à l’Inquisitrice, mais c’était d’autres choses qui l’embêtaient. Déjà, elle était dans un corps de femme et pas très sûre de savoir exactement ce qu’Astrid Skane attendait d’elle sur le plan technique. Elle en avait une vague idée, mais il restait encore beaucoup de mystère à élucider. Ensuite, c’était dégoûtant et bizarre de le faire sans être marié, comme des chiens errants, du moins c’est ce que pensait la jeune femme. Une Inquisitrice n’obéissait sans doute pas aux mêmes règles, mais l’acolyte se sentait lourde et sale. Elle avait grandi avec des coutumes strictes concernant ces choses-là, puis tout avait changé quand on l’avait kidnappé de sa planète natale et amené sur Sainte Terra… mais on ne lui avait jamais vraiment explicité ce que cela signifiait. Troisièmement, et le point le plus important à ce moment, l’habile Astrid Skane faisait ses sous-entendus bizarres juste après avoir ordonné d’infiltrer des nobles malfiens notoirement obsédés par les orgies. Enkidu en savait à la fois trop et pas assez. Elle avait efficacement bloqué toute pensées sur le sujet jusque-là, mais maintenant qu’on remettait ça sur la table… elle allait devoir enquêter sur des hérétiques, un tueur en série qui pourrait être un sorcier illégal, voire s’infiltrer parmi eux. Personne ne l’avait entraîné à cette tâche, elle ne savait pas comment s’y prendre et ne savait pas non plus comment poser les questions bien concrètes qui lui venaient en tête. Premièrement : comment faire semblant d’être un hérétique sans en devenir un sois même ? N’allait ce pas à l’encontre de tout ce qu’on lui avait bourré dans le crâne jusque-là ? Est-ce que la seule éventualité que cela soit possible ne remettait-elle pas en cause un sacré paquet de trucs ? À cet instant, Enkidu comprenait pourquoi l’Inquisitrice avait été choisie comme agente de l’Empereur. Penser à se faire lécher le berlingot tout en programmant la défense de l’Imperium contre des ennemis si vicieux demandait une stature de bonne femme que la sorcière était incapable de créer malgré ses pouvoirs.

Re: [Warhammer 40k] L'effet de Coriolis

Posté : 20 juil. 2025, 19:08
par [MJ] La Fée Enchanteresse
Skane ne remarqua nullement l’émoi d’Enkidu — ou alors, elle feignait ne pas l’avoir vu, ou bien même, la réaction de son séide n’avait pour elle aucune importance. Les Inquisiteurs, pour le peu que le commun des mortels pouvait savoir en les approchant, prenaient leurs agents pour de simples outils corvéables, et c’est ainsi que l’Empereur avait décidé qu’il en serait pour son Imperium, ce n’était même point un jugement de valeur.
Au lieu d’avoir ne serait-ce qu’un sourire, un hochement de tête, un battement de cils, dame Skane se contenta de lever la tête, de tendre son doigt, et, le passant devant la psyker, elle colla son index sur l’écran de la plaque de données pour défiler aux fichiers qui l’intéressaient : ça montrait des tableaux représentant un magnifique palais, « l’Hôtel Crillon », un des hauts-lieux de la Ruche-Raspail. C’était la troisième ruche en termes de population de tout Malfi, un continent plus au nord que ce qu’avait connu Enkidu de son temps sur cette planète — les températures moyennes promettaient un été pluvieux mais très chaud, ce qui n’allait pas faciliter la mission.

« Je vais avoir besoin de bien plus que votre simple service, acolyte.
Si, comme je vous ai dis, les victimes de ce tireur d’élite semblent être parfois choisies au hasard, toutes avaient de près ou de loin un rapport avec la Ruche-Raspail — ils y vivaient, ou y avaient leur famille, ou y allaient pour travail… Le colonel de la Légion de la Protection Civile dont je vous parlais y avait sa caserne…
Un rapport d’une cellule de l’Inquisition sur Malfi m’a indiqué que, il y a un mois et demi, ils ont… Interrogé un simple gangster dont le profil psychiatrique a allumé leur cogitator. Ils ont découvert que le criminel avait été approché par un étrange culte lui promettant de l’argent et d’autres ressources en échange de la vente d’explosifs et d’armements.
Il est clair que les Pèlerins de Hayne manigancent quelque chose là-bas. Je vous fais chercher une aiguille dans une botte de foin, mais vous serez loin d’être seules ; mes agents sont déjà sur place et courent dans tous les sens. Je suis capable de mobiliser un certain nombre de ressources, mais ce dont je manque cruellement, c’est des yeux et des oreilles. »


Skane attrapa alors la tablette des mains d’Enkidu, et la posa vivement en la jetant à moitié sur la table basse. Puis, l’Inquisitrice se retourna, se rapprocha de la psyker sur le canapé, et commença à être bien trop proche pour le confort personnel de son sbire.

« L’objectif est simple : Infiltrer les Masqués de l’Hôtel Crillon. Réussir à faire un plan de leurs membres. Observer lesquels ont été approchés par un groupuscule criminel cherchant à utiliser leurs ressources et leur argent pour financer des assassinats.
Vous connaissez Malfi, mais je veux l’entendre de vous. Comment comptez-vous infiltrer les Masqués ? »



Re: [Warhammer 40k] L'effet de Coriolis

Posté : 21 juil. 2025, 11:37
par Reinhard Faul
Enkidu reprit un peu contenance afin d’écouter sa supérieure avec toute l’attention qu’elle méritait. Elle arrêta de triturer stupidement les coutures de son uniforme et de bafouiller. Dignité. Obéissance. Contrôle. Répétant ces mots dans sa tête, elle s’efforça d’expirer lentement ; un exercice de méditation qu’elle n’avait pas utilisé depuis ses premières années à la Psykana. Mais qui aurait pu prédire qu’un être d’une telle importance lui parlerait en face à face ? Avec autant de… sous entendus bizarres ?

La jeune sorcière n’était jamais allée dans la Ruche-Raspail, et l’Hôtel Crillon ne lui disait rien. Elle n’avait pas de plan sorti de sa manche pour y pénétrer et infiltrer un groupe d’hérétiques. Encore moins deux.

C’est là que l’Inquistrice rejeta la tablette de donnée sur la table pour se rapprocher de son sbire, allant presque jusqu’à se lover contre elle. Enkidu pouvait de nouveau sentir son musc et des petits cheveux épars lui chatouiller le menton. La Dame portait un curieux kimono, qui au lieu de l’envelopper avec pudeur grâce à un obi et une combinaison, se contentait de dévoiler ses épaules et le creux de ses seins. Et elle demanda à la jeune sorcière comment elle comptait infiltrer les Masqués. C’était le moment de réfléchir vite.

Un détail revint à l’esprit de la Psyker, qu’elle avait oublié. Une rumeur qu’elle avait pu entendre malgré l’isolement qu’on lui imposait. Des sbires misérables de l’Inquisition avaient déjà tenté d’infiltrer les Masqués, et avaient disparus, probablement car ils avaient TRAHIS. L’esprit d’Enkidu renâcla à l’idée qu’on puisse l’imaginer commettre pareil monstruosité. Astrid Skane était trop proche d’elle pour qu’elle se jette à ses pieds afin de montrer sa piété, mais elle déclara d’un ton vif, les mains jointes et regardant en l’air comme si elle cherchait Sainte Terra du regard :

« Je ferais ce que le devoir exigera de moi ! Je pensais à vendre de la drogue. Un dealer est le bienvenue partout. Même si je… je comptais sur Livia pour… mais… mais leurs vices ne corrompra pas mon esprit ! Jamais ! Vous êtes bonne envers moi, trop bonne, et ces misérables créatures n’ont rien qui puissent rivaliser face à votre grandeur d’âme, votre beauté et votre puissance ! »

Re: [Warhammer 40k] L'effet de Coriolis

Posté : 21 juil. 2025, 21:34
par [MJ] La Fée Enchanteresse
L’Inquisitrice sembla réfléchir. Figée fixement dans la même position, le coude sur le dossier, un doigt contre sa tempe, elle pivotait légèrement de la tête pour observer Enkidu qui partait dans une énième preuve de dévotion et l’affrontait à la manière de quelque statue de granit dans une cathédrale — froide, dure, de ses yeux d’un bleu froid… Bleus, étonnant d’ailleurs, Enkidu pouvait jurer qu’ils étaient verts sur Neustralia ? Des prunelles glaciales, sûrement recouvertes de quelques lentilles camouflant des prodiges du Dieu-Machine. Elle semblait analyser — les grands cadres de l’Imperium pouvaient, parfois, prendre quelques secondes fugaces d’instant de silence, comme si leurs cervelles s’agitaient à la manière de cogitators pour trouver la bonne réponse, qui sonnait toujours naturelle, mais avait toujours bien trop de beaux mots bien doctes et bien sélectionnés pour que ce ne soit pas né par un esprit forcé, probablement par les cours de rhétorique enseignées à la Schola.

Parce qu’après deux secondes de pur silence, un sourire en coin naquit sur les lèvres gercées d’Astrid Skane, qui commence à parler d’un ton assez nonchalant :

« C’est une piste intéressante, en effet. Malfi est recouvert sur toute sa surface de cartels criminels divers et variés. Débuter votre insertion sur la planète en cherchant à vous creuser une place permettrait non seulement de blanchir de l’argent — utile pour des opérations qui dureraient longtemps — mais servirait aussi de moyen de grimper naturellement les étages supérieurs pour se hisser jusqu’en haut de la ruche… Avec des moyens de l’Inquisition dans l’ombre, ce serait une mission dangereuse, mais pas inefficace…
Soit, alors, c’est une piste à creuser. Montez un gang, possédez un narcotique aux propriétés intéressantes, infiltrez les Masqués par ce biais. »


Peut-être que, derrière ses lentilles, une sorte d’affichage-tête-haute prenait des notes, tandis qu’un micro caché dans une de ses dents servait à enregistrer ce qu’elle disait à voix haute pour aller le transmettre à quelque clé de données camouflé dans un piercing quelque part… Astrid Skane choquait parce que son corps paraissait encore normal. C’était bien la preuve qu’elle était une jeune Inquisitrice. Les corps des hommes de l’Imperium ne demeuraient jamais purs bien longtemps. Inévitablement, les blessures au combat, les affres du vieil âge, les amputations à cause du diabète, remplaçaient des morceaux de chair par du froid métal et des augmentiques de toutes sortes — si certains prosthétiques grossissaient dans des cuves, et permettaient donc de faire greffer un bras de chair identique afin de ne pas trop prendre un aspect inhumain, il était difficile de ne pas croiser de supérieurs qui n’avaient pas au moins un œil, un doigt, une oreille, un pied fait de plastacier et de câblages qui se mélangeaient harmonieusement avec les courants électriques des nerfs du corps.

En tout cas, c’est ce que Enkidu pouvait bien se dire alors que Skane continuait de l’observer en souriant, silencieusement, deux ou trois secondes de plus. Qu’elle analysait, notait, enregistrait, gravait tant dans son cerveau exercé et pressé par des exercices de logicienne afin de transformer son esprit en un palais mémoriel et une forteresse difficilement prenable, que dans un support de stockage peut-être collé à la résine chirurgicale contre son cortex. Mais voilà que l’Inquisitrice, l’Agent du Trône, l’Ange de l’Empereur approcha sa main, et posa des doigts sur les poignes fermées d’Enkidu. Elle avait des doigts rêches et griffés, et les ongles un peu sales : elle semblait se les arracher, et un peu de cordite, preuve de son passage récent au stand de tir, collait dessous.
Mais c’était un contact bizarrement chaud et étouffant.

« Il est aisé de proclamer partout loyauté et fidélité, mais vous devez savoir, comme le répètent les prêtres du Ministorum, qu’il est aussi nécessaire de le prouver…
Mais il est bon d’entendre tant de ferveur et de désir de servir. Voilà un sentiment qui, encouragé et agrandit, peut permettre de rester dans le bon chemin, n’est-ce pas ? »


Skane se rapprochait d’Enkidu, la tête toujours penchée de côté. Et voilà qu’elle posa son autre main sur le genou du psyker, l’air de rien, tout en la regardant droit — étant plus grande, elle devait baisser un peu les yeux pour faire sentir son regard sur son séide.

« Mais dites-moi tout, acolyte… Quels vices redoutez-vous donc, de la part de nos ennemis ? »

Re: [Warhammer 40k] L'effet de Coriolis

Posté : 23 juil. 2025, 17:45
par Reinhard Faul
« Oui ma Dame. »

L’Inquisitrice se pencha sur Enkidu – laquelle constata avec horreur qu’elle avait rapetissé sans faire exprès. Elle s’était faite grande afin d’avoir une silhouette plus élégante, mais l’usage du Warp comportait, hélas, une part d’expression personnelle (qu’il convenait bien sûr de dompter et d’effacer afin de devenir un outil efficace pour l’Imperium). Ici, elle avait ressenti le besoin d’exprimer son infériorité, et la chose s’était faite inconsciemment. La sorcière baissa donc le visage pour échapper au regard scrutateur de l’Agente de l’Empereur, qui pouvait sans nul doute lire son âme et déceler tous ses mensonges, mais elle ne pouvait rien faire contre les mains qui l’emprisonnaient. Ca faisait tout chaud là où la dame la touchait. Enkidu n’avait jamais envisagé l’éventualité qu’un Inquisiteur doté de la rosette impériale puisse lui parler personnellement, être si proche d'elle, et elle se sentait basculer au bord de la folie.

« Mais dites-moi tout, acolyte… Quels vices redoutez-vous donc, de la part de nos ennemis ? »

Demanda Astrid Skane. La sorcière gargouilla un peu puis ses yeux se remplirent de larmes, elle y voyait flou. La terreur. Quelle bonne réponse pouvait-elle trouver à cette question ?! Connaître l’hérésie supposait d’être déjà contaminée par elle. On lui avait toujours parlé des ennemis de l’Imperium – innombrables et vicieux -, des hérétiques et des traîtres, mais sans préciser exactement de quelle façon cela fonctionnait. Et on ne pouvait pas mentir à une Inquisitrice, c’était impossible. Elle était trop supérieure à un simple Psyker pour qu’une quelconque manœuvre de ce genre puisse fonctionner. La seule chose qui pouvait protéger du bras armé de l’Empereur, c’était une Foi ardente. D’une voix blanche, plus ou moins certaine qu’elle allait mourir, Enkidu répondit :

« Si ils refusent la protection de l’Empereur ? Ou qu’ils prient des… des… le mot en D, vous savez ? Je ne veux pas le dire, c’est trop sale ! » La sorcière glapit cette dernière phrase avec désespoir. Elle pensait au mot Dieu. Parler d’hérésie de manière spécifique était trop difficile et affrontait tout ce qu’on lui avait appris. La jeune sorcière se prit le crâne entre les mains et commençait à se balancer doucement d’avant en arrière. « Je ne connais rien de tout cela ! J’ai grandit sur un monde féodal, puis je suis allée sur Sainte-Terra… on ne m’y a jamais parlé d’orgies ni des p-p-pèlerins ! »

Enkidu s’essuya le visage avec sa manche de façon peu gracieuse. Elle allait mourir c’est sûr !

Re: [Warhammer 40k] L'effet de Coriolis

Posté : 03 août 2025, 12:15
par [MJ] La Fée Enchanteresse
Skane eut un léger sourire. Elle pencha la tête de côté, à nouveau, et sembla observer Enkidu des pieds à la tête. Qu’essayait-elle donc de découvrir ? Que percevait-elle ? Elle ne répondit pas aux vaines tentatives d’Enkidu de lancer des phrases qui auraient fait plaisir à un prêtre du Ministorum. À la place, voilà qu’elle attrapa une des mains de la psyker, pour la saisir et l’écraser entre ses doigts, la presser étrangement fort…

« Le Dieu-Empereur protège. Mais il a tant de formes… Je fais confiance à Livia van Strafe pour servir, sinon de guide spirituelle, au moins de socle sur lequel vous pouvez vous reposer…
J’ai confiance en votre indépendance, Enkidu, vous m’avez prouvé sur Neustralia que vous aviez l’ambition, l’indépendance, la force d’esprit pour accomplir ce qui doit être fait. Mais sur Malfi, je vais demander beaucoup plus. Je vais vous demander de tricher, de tromper, de corrompre, de violer la Lex Imperialis, la loi sacrée et divine de l’Imperium elle-même, dans le but d’identifier nos ennemis, d’obtenir des armes contre eux, et de les éliminer. C’est une mission à laquelle je tiens personnellement, et que je surveillerai de mon propre œil…
Mais il y aura récompense pour les méritants. »


Et là, Astrid Skane fit la chose la plus étrange que vécu jamais Enkidu de toute sa vie ;

L’Inquisitrice de l’Ordo Hereticus attrapa la main de l'acolyte par le poignet, l’écrasant avec ses doigts rugueux et abîmés par la cordite d’un pistolet-bolt, et la força à se poser sur sa poitrine, au-dessus du kimono. Un contact forcé entre elles, tandis que, les lèvres entrouvertes, Skane observa Enkidu au fond des yeux.

« Trouve les pèlerins de Hayne, et j’accomplirai… N’importe quel vœu que tu puisses avoir… »