[Warhammer 40k] L'effet de Coriolis
Posté : 25 févr. 2025, 19:04
Enkidu était très mal à l’aise.
Déjà, parce qu’il était toujours blessé au ventre et à la jambe, même si sa position l’empêchait d’évaluer les dégâts. Il savait que sa cheville était infectée en tout cas, car il avait de la fièvre.
Ensuite, parce qu’il puait la mort. Il portait toujours les restes de son uniforme imbibé de pisse, de jus de décharge, de sang, et même des remugles de l’hôtel miteux où il avait dormi. En plus il était humide et ça faisait tout froid.
Mais le dernier élément qui le mettait franchement le plus mal à l’aise, c’est qu’il était dans une putain de cellule à se prendre des beignes dans la figure.
Il avait pourtant répondu à toutes les questions sans mentir, sans hésiter, sans rien omettre, mais la fatigue, les heures (et surtout les beignes dans la figure) rendaient sa diction de plus en plus confuse et hésitante. Du coup il se contredisait. Il hésitait. Il mélangeait les noms. Ce qui, comme de juste, amenait plus de beignes.
L’adjudant-chef Rorich essuya le sang sur le dos de sa main grâce à une petite serviette qu’il avait amené spécifiquement pour cet usage puis tapota sa liasse de feuilles avant de poser une énième fois la même question :
« Donc t’as filé le pognon de l’Inquisition à la sœur de la victime, comme ça ? »
Enkidu perdait franchement pied, il bégaya :
« Ou-oui… elle me faisait pitié, puis j’ai-j’ai-j’ai pas l’habitude de l’argent et je sais pas je… j’ai pas assez réfléchi peut-être… »
Mais dans le fond, si c’était à refaire il l’aurait refait. Il avait bien aimé se promener et sauver des gens. En plus, apprendre que Saul Albrest, la victime, avait cherché dans ses derniers instants à rejoindre sa famille, c’était la goutte de trop. Puis le jeune Psyker savait que, dans le fond, Rorich n’en avait strictement rien à foutre qu’il distribue son salaire à des inconnus dans la rue. Il ne s’agissait que d’un simple rituel de passage de l’Inquisition – même si il était incroyablement difficile de garder ça en tête quand on était en train de se gargariser avec son propre sang.
Comme pour donner raison à Enkidu, l’adjudant-chef changea brutalement de sujet – mais ça ne voulait rien dire, il le faisait tout le temps :
« Bon OK, les acolytes ça réfléchit pas, ça je veux bien… mais mêler l’Hégémonie Skaelen-Har aux affaires de l’Inquisition…
- Je ne savais pas où était l’honorable Clarificateur Sand ! Puis Mora a deviné que…
- On ne parle pas des petits copains ! On parle de toi ! »
L’adjudant-chef ponctua ses deux phrases par une beigne chacune, à droite et à gauche. Enkidu se vomit dessus. Ça faisait trop de beignes, sans doute.
Le Lexiconographe Masteel ajusta sa position sur sa chaise, comme si il allait prendre la parole. Il était là en tant que secrétaire, et parlait moins que son collègue, même si il se permettait de demander une précision de temps à autre. L’homme avait une présence angoissante sans rien faire, sans doute à cause de ses implants oculaires qui lui permettaient d’examiner Enkidu avec quatre pupilles tout en écrivant grâce à deux autres tournées vers le bas. Il se sentit obligé d’intervenir, probablement afin de meubler la conversation tandis que le jeune Psyker luttait pour respirer à travers son sang et son vomi :
« Ah mais voilà c’est toujours la même chose : commotion cérébrale. Le temps qu’on perd avec vos méthodes ! »
Rorich se justifia avec humeur :
« Moi je préfère garder le contact humain, faire les choses à l’ancienne. Dans nos métiers où le relationnel prime, c’est important. On m’a formé comme ça à la Garde, cogner un trouduc c’est plus franc et plus économiques que vos trucs de vicieux là…
- Certes, mais les trucs de… vicieux, ça marche ; regarde… » Il se tourna vers Enkidu, et lui demanda d’un ton mielleux : « Acolyte ? L’Inquisitrice a-t-elle été prise à un quelconque moment à défaut ? Par exemple en se faisant empoisonner ? »
Il était difficile, à ce stade, de comprendre les intentions d’Enkidu, mais il trouva la force de se recroqueviller sur lui-même en gargouillant quelque chose qui signifiait de façon claire, précise, et sans nuance que non. Il n’avait jamais vu de poison nulle part, à n’importe quel moment de sa vie. Il ne connaissait même pas le sens du mot. Le Magos Ziegler n’avait pas cherché d’antidote au sein du repaire de la Chirurgienne, l’Inquisitrice n’avait jamais été prise en otage. Il avait d’autant plus à cœur son amnésie que la première fois qu’on lui avait posé ce genre de question, il avait eu la bêtise de répondre qu’il était soulagé qu’Astrid Skane soit sauvée. Il avait parlé en croyant être entre initiés, puisque tous ces gens étaient là quand les événements s’étaient déroulés. Pourtant, Masteel lui avait expliqué de façon on ne peut plus claire qu’on se passait de ses avis en la matière. Pour le récompenser de son inquiétude, il lui avait vidé la batterie d’une matraque électrique dans l’entrejambe. Depuis cet incident, Enkidu luttait afin de conserver le minimum de fonctions cognitives nécessaire à la conversation.
Il savait qu’il ne devait pas paniquer. Aussi dur que ce soit, il en avait vu d’autre, et si on avait voulu l’éliminer, ça aurait déjà été fait. L’Inquisitrice elle-même lui avait parlé. Elle lui avait expliqué des choses. Il avait survécu à sa première mission sur le terrain. Enkidu s’accrocha à ces pensées tandis qu’il perdait connaissance. Il avait beaucoup d’optimisme sur son avenir à ce moment-là.
Il se réveilla dans un secteur Medicae qu’il ne connaissait pas (et plutôt luxueux, d’après ses connaissances en la matière), dans un lit qu’il n’avait jamais vu, avec des tuyaux et des aiguilles enfoncé dans son corps. Il était seul, et tout nu. Il lui fallut attendre quelques heures qu’une aide-soignante terrifiée vienne vider son bassin afin de pouvoir constituer un début de narration : Il était de nouveau à bord de l’Indomptable Ravel ! Dans l’espace ! Vers où ? La femme ne le savait pas.
Enkidu se sentait endolori, faible, embrouillé par les médicaments, mais il avait encore le sens des priorités. Il fallait qu’il règle quelque chose, immédiatement. Il murmura, le visage tourné vers le plafond car trop faible pour lever la tête :
« J’ai besoin de la fiche annexe A-38-ZQ « Notes de frais d’équipement »… »
Le jeune homme n’avait plus d’argent, et personne ne viendrait lui apporter de vêtements propres. Il fallait s’occuper de ça maintenant. L’aide-soignante répondit :
« Ce n’est pas mon travail, acolyte-sorcier de l’Inquisition. »
Visiblement, l’employée paramédicale était déchirée entre l’envie de s’enfuir et celle de faire des petites révérences à un membre de l’autorité. Cela donnait un mélange étrange de gestes qui évoquaient plus une crise quelconque qu’une tentative de politesse. Enkidu eu le temps de lui attraper l’avant-bras avant qu’elle décampe. Il alluma sa Marque d’Assermentation sur sa main gauche et dit :
« Donne-moi la putain de fiche. »
La femme n’eut pas assez de sang froid pour s’empêcher de pousser un petit cri de terreur. Elle avait vu le Psyker faire des choses bizarres pendant son inconscience. Son corps changeait. Ses résultats d’examen étaient parfois illisibles. Ses constantes en dehors des normes possibles pour un être humain. Elle ne voulait pas que cette créature la touche. Elle lui répondit en parlant soudain à toute vitesse :
« Oui m’sieur ! J’en ai un stock par ma belle-sœur qui travaille dans l’Administratum, mais m’sieur… »
Ça en disait long sur la radinerie élevée au niveau de religion au sein de l’Imperium qu’un de ses citoyens essaie de négocier alors qu’une créature maléfique lui tenait le bras :
« ‘fin c’est mon stock perso quoi, ici ils nous donnent jamais assez de gant et moi je veux pas nettoyer le caca des gens à mains nues ‘fin faut me comprendre aussi… »
Enkidu, qui apprenait vite, rétorqua :
« Je suis un acolyte-sorcier de l’Inquisition et je veux une putain de fiche con de ta race ! »
La réplique en mit plein la vue à l’aide-soignante, qui obéit. Enkidu réussit ensuite à mettre la main sur un enfant coursier, et en négociant des lambeaux de son ancien uniforme en tant que reliques venues de Sainte-Terra (ce qui était techniquement vrai), il obtint du gamin qu’il fasse des aller-et-retour afin de lui rapporter des vêtements propres en échange de la précieuse fiche annexe A-38-ZQ « Notes de frais d’équipement ». Tous ces événements lui laissèrent le temps de se remettre assez pour enlever toutes ces aiguilles et ces tuyaux ridicules. Il garda les points de suture et l’attelle autour de sa jambe, mais se débarrassa du reste. Il n’avait pas besoin qu’un enculé de médecin le torture. Il se débrouillerait.
Enkidu titubait bravement et avait parcouru deux couloirs qu’il tomba nez à nez avec l’Interrogateur Luvarn, Psyker télépathe de son état.
Comment le gars avait su qu’il était réveillé ? Le jeune homme élimina la question de son esprit avant même d’envisager une réponse. Caméra, warp, espion, il ne le saurait jamais. Il se contenta de s’incliner du mieux qu’il pouvait. Luvarn l’examina d’un œil critique et salua son subordonné d’un convivial :
« Dépêche-toi, notre base d’opération est à plusieurs kilomètres d’ici. Tu aurais pu trouver un secteur Medicae plus proche ! »
Enkidu ne prit pas la peine d’expliquer qu’on l’avait drogué avant de l’embarquer, ça ne servait à rien. Il fit plutôt une petite révérence d’excuse. La nervosité de son supérieur était compréhensible : loin du décorum traditionnel de l’Inquisition, son apparence détonait par rapport aux civils qui circulaient dans les couloirs autour d’eux. L’Interrogateur portait un costume digne de sa fonction, sans doute une armure vieille de plusieurs siècles et chargée d’histoire et de symboles. L’acolyte, bien que vêtu d’une tunique à la coupe simple et au tissu miteux, portait clairement les couleurs de la Psykana. Les passants faisaient de larges détours, observaient les deux créatures à distance respectable voire s’arrêtaient carrément pour prier sur place. Enkidu lui aussi voulait retourner dans le confort douillet d’une organisation paramilitaire religieuse extrémiste. Il entreprit bravement de suivre son supérieur qui s’éloignait déjà d’un pas rapide.
Le problème, c’est qu’il n’y arrivait pas.
Le jeune Psyker n’avait évidemment pas perdu son armure, son fusil, et autres babioles indispensables. Toutes ses affaires avaient été empaquetées puis attaché sur son sac à dos réglementaire, dont le poids moyen faisait une quarantaine de kilos. C’était une chose dont Enkidu avait l’habitude et auquel il ne réfléchissait pas. Comme ils disaient dans la Garde, si on aimait pas porter des trucs lourds et courir des heures, autant se mettre une balle. Néanmoins traîner son sac derrière lui le rendait ridiculement lent.
L’Interrogateur Luvarn en était agacé. Enkidu baissa la tête en attente de l’inévitable. Qui n’arriva pas. Même avec toute la mauvaise foi d’un supérieur hiérarchique, il était évident que l’acolyte n’irait pas plus vite. Le frapper risquait même de le ralentir encore plus. Le jeune homme avait la tête de quelqu’un qui s’est pris un passage à tabac, une balle dans le ventre et des morceaux de voiture dans la jambe. Un de ses yeux était trop gonflé pour s’ouvrir et il avait le nez cassé. Le petit homme rondouillet en uniforme prestigieux jeta des regards agacés à la foule qui commençait à se former. Puis Enkidu cru entendre un minuscule « oh, et puis zut ». C’était un tout petit bruit, très discret, mais son supérieur semblait avoir pris une décision.
Le télépathe prit le sac malodorant pour le jeter sur son épaule, attrapa le biceps de son inférieur halluciné qui devait sauter à cloche-pied pour le suivre. L’étrange équipage prit une navette, puis un ascenseur, puis trois couloirs, puis une autre navette, et encore six couloirs dans un silence gênant avant d’arriver dans un coin du vaisseau qui était décoré aux couleurs de l’Inquisition.
Enkidu avait voyagé au fin fond de la soute lors de son premier voyage, sauf lors du Saut-Warp où ils avaient passé quelques heures extrêmement embarrassantes avec Luvarn qui se faisait passer pour une andouille. Il avait aussi vu le pont principal lors d’une cérémonie où la libre-marchande en titre avait déployé tout le faste et le luxe qu’elle avait pu (c’était chouette). Il n’avait jamais visité le secteur des invités au sein de l’Indomptable Ravel. Il se demandait ce qu’il foutait là.
L’Interrogateur ouvrit une porte semblable à des dizaines d’autres dans un très long couloir et poussa le jeune homme à travers. Il lui adressa un simple :
« Tu dors ici. Tu partages tes quartiers avec Livia. Arrête de faire tes petites révérences ridicules tu me donnes le mal de mer à monter et à descendre comme ça ! »
Enkidu, qui ne savait pas ce qu’était le mal de mer, leva le pied sur l’obséquiosité et traîna son sac à l’intérieur de la pièce avant que son supérieur lui ferme la porte sur le nez. Il se tourna et tomba sur sa nouvelle collègue vêtue d’un kimono très échancré (il comprendra plus tard que c’était son équivalent d’une robe de chambre) en train d’aiguiser des katanas.
Ça faisait beaucoup à assimiler d’un seul coup.
Ce qu’il apprenait, là, à l’instant, c’est qu’il faisait maintenant partie d’une autre équipe, celle qui les avait rejoints à Lutèce. Ses anciens collègues, il ne savait pas s’ils étaient vivants ou morts et il ne le saurait sans doute jamais. L’important c’était que lui avait suffisamment monté en grade pour avoir une vraie chambre relié à une partie commune. Avec un micro-onde. Une télé. Une table. Un évier. Enkidu enregistra ces informations prodigieuses d’un seul coup d’œil avant de passer à la cultiste de la Mort, sa nouvelle colocataire.
Dans l’univers violent et imprévisible qui était le sien, gérer un espace collectif entre collègues soldats pouvait s’avérer plus épineux que ce qu’on pourrait penser. Entre les maladies mentales, les conditions difficiles, le fait que tout le monde soit armé… l’instant de la rencontre était décisif. Enkidu prononça les paroles traditionnelles d’Apaisement et de Bonne Volonté :
« Salut. Il est où le plumard de libre ? »
Livia, qui observait fixement le jeune Psyker depuis son arrivée, lui indiqua une porte coulissante sur la gauche d’un mouvement de menton. Enkidu s’avança en gardant les mains visibles et en affichant une expression neutre soigneusement étudiée. Il n’avait pas la force de se bagarrer encore. De toute façon, se disait-il avec son optimisme naturel, il n’avait plus rien qu’on puisse lui voler, même pas des cigarettes. Sur ces pensées rassurantes, il s’écrasa sur le matelas posé au sol et s’endormit aussitôt.
Il se réveilla au bout d’un laps de temps indéterminé. Personne ne l’avait réveillé. Rien n’avait explosé ou pris feu. Aucun meurtre bruyant n’avait eu lieu dans la pièce d’à côté. En ce qui concernait le jeune homme, ça ressemblait à des vacances.
Il garda tout de même des habitudes de prudence en sortant de sa chambre. Il n’avait jeté qu’un vague coup d’œil à l’espèce de minuscule cafétéria en arrivant, mais maintenant les choses étaient différentes. Il avait faim. Il espérait que l’accès à la nourriture ne nécessitait pas un parcours piégé ou un combat à mort avec quelqu’un d’autre. Ce ne serait pas complètement improbable de la part de l’Inquisition.
« Cherches-tu le frigo ? »
C’était Livia. Dans son dos. Enkidu ne l’avait pas entendu. Il sursauta violemment et bondit pour se retourner, son couteau à la main, prêt à se battre pour manger. La cultiste de la Mort ne semblait pas effrayée. Elle leva les yeux au ciel et fit remarquer :
« Tu es salement esquinté. J’aime tuer, mais là ça tiendrait plus de l’abattage que de la chasse. Donc je ne vais rien faire, tu vois ? » Elle leva les mains, paume bien en évidence, désarmée. « Bon, maintenant que ça c’est réglé, je redemande : as-tu faim ? »
Enkidu fit le tour de la pièce du regard d’un air méfiant. Il veillait à ce que ce ne soit pas un piège. Ou un piège dissimulé derrière un autre piège ! Mais il n’y avait rien de suspect. Il finit, après quelques secondes de douloureuses délibérations intérieures, par ranger son couteau et acquiescer afin d’indiquer que oui, il avait faim.
Livia ouvrit un placard en métal dans un coin de la pièce tout en discutant :
« Ah, ne t’inquiète pas j’étais également perdue en arrivant ici. En dehors de mon devoir envers l’Empereur-mon-époux tout était nouveau… Bon, tu connais tes classiques en matière de réfectoire collectif j’imagine ? Tu as le choix entre de la bouillie marron, verte ou orange. Que préfères-tu ?
- Orange. »
Livia hocha la tête d’un air appréciateur.
« Moi aussi. Viens voir comment marche le micro-ondes. »
Elle lui fit signe d’approcher. La conversation la plus intelligible qu’il ait eu de la semaine se déroulait avec une femme habillée en tout et pour tout d’un string et de deux pompons, c’était déroutant. Enkidu avait vaguement compris que son culte voyait les choses différemment par rapport à ce qu’il connaissait. Ses membres pratiquaient de complexes rituels par rapport à la douleur, la danse, la drogue, et – un dernier élément qui plongeait le jeune homme dans la perplexité – le sexe. Quel était le rapport entre la chose et l’Empereur ? Il se promit de poser la question un jour. Ça le chiffonnait vraiment.
Mais là, il était appelé par des questions plus pressente. Le micro-ondes venait de faire bip. Il pouvait décoller l’opercule en aluminium et manger, le plus vite possible. Tout en gobant une énorme bouchée comme un serpent, il demanda à Livia :
« On est attendu quelque part ? J’ai le temps de prendre une douche à ton avis ?
- Non, nous ne sommes pas attendus. Nous sommes des armes qui n’ont pas besoin d’être dégainées pour l’instant, et tout comme des armes nous devons êtres entretenus et prêts quand le temps viendra.
- Ah euh… ouais ouais, clair. »
Livia soupira théâtralement devant le manque de mysticisme d’Enkidu, et expliqua :
« On suppose qu’un acolyte sait s’entraîner sans qu’un sergent vienne lui brailler dessus, et pour l’instant tu ne peux même pas courir un tour de piste. Repose-toi, nous sommes à bord d’un vaisseau et notre sort dépend des Humains du Ciel. »
Enkidu hocha la tête, il voyait ce qu’elle voulait dire. Lors d’un voyage spatial sans incident, c’était au personnel de bord de courir partout. Les soldats n’étaient à ce moment-là qu’une cargaison particulièrement pénible à transporter. Leur tour viendrait plus tard. Il s’installa donc pour déguster sa bouillie orange plus tranquillement, et demanda :
« Les autres acolytes vivent ici aussi ?
- Non. Dzinin est d’origine noble et finance ses propres quartiers, et John Doe… a des besoins spécifiquement propres à son ordre.
- Et les autres ?
- Quels autres ?
- Ah, OK. »
Enkidu récita mentalement la petite prière qu’on adressait aux collègues disparus. Ils n’avaient pas été très sympa avec lui, mais il espérait qu’ils allaient bien quand même. Livia poursuivit ses explications sans qu’il ait à l’encourager :
« Je te montrerai plus tard où sont le terrain d’entraînement et le Temple du secteur. Pour le… le reste… » la femme grimaça et fit un vague geste de la main vers l’œil de la Psykana floqué sur le torse d’Enkidu. « Tu demanderas à Dzinin. Moi, je ne sais pas. »
Puis la conversation s’installa dans un silence embarrassant. Le jeune homme se sentait perdu, tout allait très vite, et Livia n’avait pas une apparence qui inspirait confiance selon ses standards. Il dut réfléchir quelques minutes pour trouver un sujet de conversation inoffensif :
« Et la lessive, les choses comme ça ?
- La… ? Oh, ça. » Livia leva les yeux au ciel comme si elle trouvait la question saugrenue. « Des esclaves circulent dans les parages, je leur demande ce que je souhaite.
- Des esclaves ?! Ah génial ! »
Enkidu avait grandi entouré de serviteurs… puis ses pouvoirs s’étaient éveillés, le Vaisseau Noir l’avait pris, et il n’y en avait plus eu. Il associait donc leur présence à une certaine forme de bien-être. Décidément, les bonnes nouvelles ne faisaient que s’accumuler. Il s’agissait de rester vigilant, il s’agissait de l’Inquisition tout de même...
Il jeta un coup d’œil à « l’horloge » accrochée au mur. Il était « pas si loin que ça de la fin de la journée » très exactement – il le savait grâce à son précédent séjour à bord de l’Indomptable Ravel. L’Imperium avait une façon standardisée de mesurer le temps, calquée sur la révolution de Sainte-Terra, bien sûr, mais dans les faits... Ça changeait pour chaque planète, chaque vaisseau, qui avaient leurs propres traditions multimillénaires autour du sujet, phénomène amplifié par le temps que prenait l’information pour circuler. Pour certains bouseux du fin fond de la galaxie, Saint-Drusus avait accompli sa Croisade il y a quelques générations à peine…
Pour ce qu’en savait le jeune homme en tout cas, c’est que personne n’allait arriver dans un avenir proche pour lui tirer dessus ou lui demander quelque chose. Il pouvait même aller se recoucher. Se tenant à l’attitude de prendre les choses comme elles venaient, c’est ce qu’il fit.
Livia avait néanmoins raison : Enkidu n’avait pas besoin qu’un sergent lui hurle dessus pour maintenir un rythme de vie de soldat. Dès qu’il put retirer l’attelle de sa jambe sans grimacer de douleur, il se présenta sur le terrain d’entraînement avec les autres. Participa à toutes les messes, pénitences, célébrations, rituels que l’on attendait de lui. Poursuivit ses études du Warp avec ses collègues. Il ne savait pas combien de temps le voyage durerait, ni où le vaisseau allait, et il s’en foutait complètement. Il goûtait à une certaine forme de paix et voulait la faire durer.
Le Psyker eu le temps de s’acclimater à son nouveau milieu. Il put guérir et intégrer l’art de vivre très particulier de l’Inquisition, pétris de siècles d’extrémisme religieux et de paranoïa.
Au début, Enkidu traîna dans les pattes de l’Interrogateur Luvarn. Pas qu’il désire l’attention (forcément malvenue) d’un supérieur hiérarchique aussi important, mais pour de prosaïques questions organisationnelles. Ça embêtait tout le monde de se mêler des affaires de la Psykana, même si il s’agissait seulement d’imprimer une carte de cantine. Ceux dont le travail les avaient amenés à fréquenter des sorciers – et à y survivre – avaient conscience que leurs pouvoirs étaient tous différents, par essence imprévisibles, et dangereux par-dessus tout. À force d’être balancé d’un administratif à un autre, Enkidu finissait nécessairement chez celui à qui on ne pouvait pas dire non. Luvarn râlait, appuyait sur quelques boutons, et finissait par faire apparaître tickets d’intendance, fiches de paies, rendez-vous à l’infirmerie et autres petites joyeusetés de la vie. Ce que le jeune homme retenait surtout de ces interactions, c’est que le bonhomme râlait, mais jamais après lui. Ce n’était pas sa faute si l’équipage du Ravel était con, mais de là à ce qu’un supérieur aussi important en tienne compte… c’était une qualité rare. Tout comme Astrid Skane qui avait, pour une raison connue de elle seule, expliqué à Enkidu que des gens avaient été sauvé lors de la précédente mission. Rien n’obligeait la dame à faire cela. En termes d’échelle sociale c’est comme si elle s’était mise à tenir compte des opinions du mobilier de sa chambre… et pourtant c’était arrivé. Tous ces bons sentiments étaient bien sûr hautement suspects. L’acolyte se dit qu’il devait redoubler de paranoïa. Il ne voulait pas recroiser l’adjudant-chef – sans parler de toutes les choses horribles et biens plus désagréables qui pouvaient arriver en permanence pour absolument aucune raison. Il fallait rester solide sur ses fondamentaux : jamais trop de prudence, de confiance, de TOUT.
Mais en dépit de tous ses efforts pour que ça n’arrive pas… il finit par développer une certaine forme de camaraderie avec sa colocataire Livia, cultiste de la Mort. Malgré une apparence impressionnante, la fille était facile à vivre, simple à comprendre et ne ressentait pas la même méfiance que les autres à vivre auprès d’un sorcier. Enkidu ne comprenait pas ce dernier point. Il avait passé les deux premières semaines de leur vie commune à l’observer avec méfiance depuis le coin le plus éloigné de la pièce chaque fois qu’il l’avait croisé, et personne ne pouvait être aussi bon acteur que ça. Elle s’en foutait complètement. Pourquoi ? Il n’osait pas demander.
Livia, en dehors de son rigoureux entraînement au combat, avait trois passions dans la vie : la drogue, le sexe, et le meurtre. Le Psyker n’ayant aucun usage dans ces trois aspects, elle lui foutait une paix royale. Tout au plus le rejoignait-elle devant la télévision quand il ne regardait pas un truc trop mièvre, avec ce qu’elle appelait « un bon gros spliff » et une bière. Elle avait ses petits défauts bien sûr, comme vomir partout après avoir trop consommé ou faire beaucoup de bruit en se masturbant, mais lui hurler de se taire en lançant une cannette vide contre sa porte suffisait à contenir ses débordements dans des limites acceptables. En plus elle pensait toujours à ramener des cigarettes ou des sucreries à Enkidu qui n’aimait pas sortir, et cela était un pot-de-vin satisfaisant pour acheter la paix sociale.
Cette cohabitation fonctionnait si bien qu’un jour, le jeune homme tenta de poser la question qui le hantait depuis leur première rencontre. Livia rentrait de ses cours d’escrime de l’après-midi, et couru se vautrer dans le canapé de leur salle commune (son collègue, lui, préférant consommer la télévision assis à trente centimètres de l’écran). Elle sortit son petit matériel à fumette, écrasant une herbe aromatique à l’odeur épicée dans un tas de tabac pour en faire une espèce d’énorme clope à l’aide du collage de deux feuilles à rouler. Après l’avoir lissé du bout des doigts, elle poussa un grognement de satisfaction avant de se vautrer en arrière pour savourer avec Enkidu un documentaire sur « nos Joyeux Travailleurs de la Soute », une émission produite par le studio de l’Indomptable Ravel. Il servait à montrer aux enfants comment bien servir l’honneur d’une famille de Libre-Marchand. Les acolytes n’étaient pas le public initialement prévu par les créateurs du film, mais ils appréciaient tous les deux les scènes où les traîtres se faisaient abattre par les cosmomarines.
Livia revenant d’un entraînement au combat, elle était naturellement vêtue d’un soutien gorge push up, de quelques voiles et d’un tanga. Son collègue l’avait entendu râler en se levant car elle devait se lisser les cheveux alors qu’elle avait la gueule de bois. Son maquillage avait à peine coulé alors qu’un bleu commençait déjà à fleurir sur son front. Il devait poser la question :
« Livia ?
- Oui ?
- Je peux te demander un truc ? Si ça te saoule c’est pas grave, je veux pas t’embêter. Je suis juste curieux. »
Après une telle intro, la cultiste de la Mort leva gracieusement un sourcil et se redressa sur son siège en soufflant la fumée de son joint. Prit le temps de réfléchir. Puis répondit :
« Demande toujours. »
Livia aspira une nouvelle bouffée le temps que son collègue réfléchisse à comment formuler sa question. Celui-ci commença d’un ton hésitant :
« Alors je comprends le meurtre, la douleur, évidemment. La drogue aussi. Mais pourquoi le sexe ? »
La jeune femme commença à esquisser la petite grimace de celle qui connaît la blague aux dépens de celui qui l’écoute. Enkidu la voyait venir. Elle était du genre à glousser comme une truie si elle croisait un zizi dessiné sur le mur. Il n’est pas difficile de comprendre un tel esprit. Il l’interrompit avec humeur :
« Non, mais je sais que c’est rigolo ! Ça va j’ai compris ! Puis je vois bien l’intérêt de euh… »
Enkidu se mordilla l’ongle en regardant en l’air le temps de trouver comment formuler poliment son idée, puis reprit :
« … faire des êtres humains neufs pour l’Imperium. Mais le reste ? Les vêtements, les euh… » - il chercha poliment comment appeler les bruits d’animaux qu’elle faisait tous les soirs – « les rituels et tout ça ? Tu peux pas faire un enfant à tous les types qui te reluquent les seins.
- Ce n’est pas pour faire des enfants.
- Ah bon ? »
Livia cessa ses blagues pour considérer gravement le Psyker. Elle ne connaissait pas trop la vie privée du garçon. Il passait surtout son temps à regarder la télé en fumant des cigarettes. Elle lui demanda :
« Tu as déjà eu une copine ?
- Oui ! Une noble. Une humaine normale. »
Il y avait une pointe de fierté dans sa voix. Le détail lui tenait visiblement à cœur, mais il se sentit obligé de préciser d’un ton penaud :
« Évidemment elle était de Malfi alors c’était une tar…
- Ah c’est pour ça qu’ils t’ont embauché ! Tu es de Malfi et c’est là que nous allons. Logique !
- … Q-q-quoi ? »
Enkidu devint livide. Sa collègue ne le remarqua pas. Elle en était hélas à son troisième « bon gros spliff » de la journée, en plus de quelques autres bricoles stupéfiantes qui ne valaient pas la peine qu’on en parle, et n’était plus en état de relever ce genre de détail. Elle se contenta de répondre à elle-même puisque l’autre acolyte n’écoutait plus rien du tout :
« Enfin je disais quoi déjà ? Oui, ta copine, le sexe. Hé bien je donne tout à l’Empereur-mon-époux, même mon plaisir, et je développe mes compétences en la matière afin de lui plaire, c’est aussi simple que ça.
- Mais pourquoi on va à Malfi ? Et où exactement ?
- De quoi ?
- T’as dit qu’on était en train d’aller sur Malfi non ?
- J’ai juste vu les gros panneaux dans la salle de contrôle pendant la cérémonie de départ, comme tout le monde. Peut-être qu’on va monter dans un autre vaisseau en cours de route ? Je ne sais pas. »
Le cœur d’Enkidu se mit à battre moins fort, le choc initial était passé. Il avait quand même très mal dans la poitrine. De l’angoisse ? Il ne voulait pas y penser. Sa collègue arrêtait pas d’interrompre le fil de ses pensées de toute façon :
« Ah d’ailleurs en parlant de sexe… ne bouge pas je reviens, je t’ai apporté quelque chose des magasins civils. Reste là ! »
Elle galopa vers sa chambre et revient avec une caisse de munition qui avait visiblement beaucoup servi. Elle lâcha l’objet sur le sol devant le Psyker, et au bruit ça devait être plein et lourd. Elle avait l’air très contente d’elle, et annonça d’un ton triomphal :
« Du porno ! C’est rempli de porno ! Je ne connaissais pas tes goûts alors j’ai pris un peu de tout. Regarde ! »
Livia tendait un magasine en noir et blanc à son collègue. La couverture n’essayait pas de jouer la carte de l’érotisme, du charme, de la romance. Pas une seconde. On avait vu des coloscopies faire plus de préliminaires. Enkidu attrapa l’objet sans oser le regarder en face, et répondit :
« Ah euh… merci…
- Tu viens d’une planète où il n’y a pas de Servitors qui copient les parchemins n’est-ce pas ? J’ai entendu un infirmier dire que tu es porteur d’une hépatite disparue depuis des siècles à Neustralia. C’est les habitants des sociétés féodales, des étendues de Calyx qui ont ce genre de caractéristiques. »
Enkidu – qui ne savait pas ce qu’était l’hépatite – répondit :
« Oui, un truc comme ça.
- Donc tu n’avais pas de porno là-bas ? »
Le Psyker avait rarement l’occasion de penser à sa planète natale, mais il s’imagina tomber sur une telle revue à dix-sept ans et éclata de rire.
« Non ! Mais je sais ce que c’est, et ce que je suis censé en faire, merci. »
Il prit la caisse sous son bras et l’emmena dans sa chambre avec la tête de quelqu’un qui ne s’apprête pas du tout à faire de la bonne et honnête masturbation. Livia en fut surprise, mais le détail lui sortit de la tête quand un des soldats à l’écran commença à décapiter la femme d’un traître. Il faut dire, c’était à hurler de rire.
Le jeune homme eu du mal à en apprendre plus sur elle en dehors de son apparence, car il ne lui parla quasiment pas les premières semaines. La devineresse se cachait, s’enfuyant carrément quand il entrait dans la pièce. Il ne savait pas pourquoi, il mit du temps à le découvrir.
Enkidu dû la suivre et l’acculer dans ses appartements afin de comprendre. Impossible d’en discuter devant Luvarn qui aurait sans nul doute sa petite opinion sur bavardages personnels pendant le travail, car c’était lui qui supervisait leurs études des connaissances interdites. Il dut attendre, un soir – enfin plus exactement le moment où les lampes à UV s’éteignaient dans cette partie du Ravel – pour suivre sa collègue jusqu’à sa chambre.
Dzinin vivait en réalité très proche du dortoir des deux acolytes. Elle passait par des couloirs étroits qu’utilisaient normalement les équipes d’entretien et qu’Enkidu n’avait jamais remarqué. C’était une Hors-Monde, elle était née dans l’espace et savait circuler dans un vaisseau spatial grâce à des informations imperceptibles pour son collègue provenant d’une société pré-industrielle. Celui-ci était un peu inquiet de se faufiler derrière les tuyaux et les câbles, mais il la suivit quand même. Sa proie se promenait en permanence en robe de bal après tout, ça ne pouvait pas être si terrible.
Après s’être couvert de cambouis et avoir trébuché sur quelque chose de coupant à cause de la faible luminosité, il tomba sur un monde étrange, celui que les invités de marque et les troupes ne voyaient pas. Enkidu se trouvait dans un long couloir étroit. Les murs étaient couverts de câbles et de tuyaux, et le sol un simple grillage posé en travers d’un précipice sans fond. Tout ce qui n’était pas fonctionnel avait été colonisé par de sinistres sculptures d’animaux incroyablement anciennes. Le métal sombre qui les composaient s’était corrodé avec le temps, patiné et fondu jusqu’à ce que toutes les créatures qui la composent semblent ramper hors d’une étrange substance pétrolière. Ici, la technologie et l’histoire ne s’enrobaient pas d’artifices pour être plus compréhensible pour les étrangers comme Enkidu. Il fut tout surpris quand il s’appuya sur une sculpture en forme d’ours ou de chien et qu’une passerelle se déploya derrière lui. L’art ne faisait pas ça d’habitude. Il ne réussit pas à rembobiner le bidule, et s’éloigna d’un air penaud pour continuer sa traque. Peut-être venait-il de provoquer leur perte à tous à cause de ce stupide pont, il n’avait aucun moyen de le savoir.
Dzinin arrêta enfin son périple dans ce qui semblait être sa chambre. Enkidu… alla toquer. Son génial plan ne prévoyait rien de plus, et il n’était pas sûr de savoir retrouver le chemin tout seul de toute façon.
Sa collègue ouvrit, devint toute pâle et recula immédiatement au fond de la pièce. Le jeune homme savait qu’elle ne l’inviterait pas à entrer, alors il se donna la permission tout seul. Il en avait marre de partager ses journées de boulot avec quelqu’un qui s’enfuyait en criant dès qu’il arrivait quelque part. Même Livia le chambrait là-dessus alors qu’il n’avait rien fait.
Il découvrit un décor encore plus étrange que le précédent. Difficile à décrire, car tous les détails lui sautaient à la figure comme incohérents. Ça sentait fort la poussière et la vieille crasse. Il y avait d’innombrable meubles en bois, matériel absolument saugrenu dans un vaisseau spatial. Des miroirs partout, qui renvoyaient des images d’Enkidu de tous les côtés à la fois.
Il y avait tellement de bordel dans cette pièce qu’il était difficile d’y circuler. On voyait les petits chemins que Dzinin empruntaient au quotidien. Elle avait accès à une coiffeuse, un coin de table où quelques déchets alimentaires traînaient, et un gigantesque lit (l’acolyte ne connaissait pas le mot, mais c’était un lit à baldaquins). Sa collègue, pour des raisons connues de elle seule, vivait dans un entrepôt de meubles.
Néanmoins, un détail attirait plus l’œil que le reste, que les meubles aux fonctions inconnues posés comme des fringues sales les uns sur les autres, et la quinzaine de miroirs autour : une partie de la pièce, à peine quelques mètres carrés, était plus propre que les autres. Un joli tapis coloré, et… un berceau posé dessus.
C’était plus fort que lui. Enkidu en approcha, en redoutant très fort ce qu’il y trouverait. Il savait déjà qu’il n’y aurait rien de vivant là-dedans. Il l’aurait senti. Il parcourut le chemin cerné par des chaises jusqu’à hauteur de son épaule et se pencha sur le sinistre objet qui ne laissait pas échapper un bruit de respiration ou de pleurs.
Il s’agissait d’un poupon, d’un jouet, censé représenter un bambin. L’objet était très joli, très ouvragé, l’acolyte aurait tué pour l’avoir quand il était enfant. On pouvait voir les cils de la poupée peint un à un, les joues colorées de rose et les cheveux extrêmement réalistes. Dzinin – son collègue imaginait que c’était elle – avait habillé et coiffé le bidule afin qu’il apparaisse de sexe féminin. Il y avait du budget dans les broderies de la robe et les rubans dans les cheveux.
Tout à son incroyable découverte, Enkidu entendit derrière lui un grondement, des mots qui lui ordonnaient avec autorité :
« Éloigne-toi du Bébé immédiatement.
- Ah euh… oui oui bien sûr, pardon ma sœur. Je suis désolé. »
L’acolyte recula doucement vers l’entrée des appartements de Dzinin, en gardant les mains bien en évidence comme il l’aurait fait avec un animal dangereux ou un individu armé. Quelque chose dans le ton de la voix, dans le décor, lui imposait une vigilance maximale. La rencontre ne se déroulait pas du tout comme il l’avait imaginée.
Néanmoins la devineresse adopta à nouveau son comportement peureux dès qu’Enkidu cessa d’être à portée du Bébé, elle se recroquevilla près d’un tas d’ordures dans le coin « cuisine » (si on pouvait employer ce mot pour un évier rempli d’eau croupi et de quelques emballages de bonbons). Son collègue décida d’évacuer l’incident poupon de son esprit et d’enchaîner avec ce qu’il voulait :
« Alors euh, désolé de t’avoir suivie, je voulais pas fouiner mais j’arrive pas à te parl…
- Tu n’aurais pas dû faire ça mon frère, c’est dangereux. Une partie des couloirs pas très loin d’ici dégage un niveau de radiation létal à cause d’une fuite dans le système de chauffage.
- Mais ce n’est pas interdit de venir non ?
- Bien sûr que non. »
Dzinin avait une voix sèche, un peu grave. Enkidu l’estimait plus vieille que lui, à cause de ça et des rides aux coins de sa bouche. Néanmoins, impossible de dire si il s’agissait d’une grande anxieuse de trente ans ou d’une cinquantenaire bien conservée. Les déments semblaient parfois beaucoup plus jeunes que leur âge réel, se disait l’acolyte.
La devineresse demanda d’une voix chevrotante et craintive de vieille dame :
« Es-tu venu me frapper ? »
Enkidu, qui avait toujours les mains en l’air, répondit avec indignation :
« Hein ? Non ! Pourquoi je ferais ça ? »
Et par souci d’honnêteté, il ajouta :
« En plus je crois pas que j’ai le droit. »
Sa collègue lui répondit en joignant les mains devant elle et en s’inclinant légèrement afin d’exprimer la honte :
« J’ai mal utilisé le Warp devant toi, tu as vu des choses que tu n’aurais pas dû voir. Je t’ai fait du tort, mon frère. »
L’acolyte écarquilla les yeux de surprise. Il se souvenait bien sûr de ces moments horribles. Dzinin avait fait apparaître ces… monstres qui voulaient découper son corps en morceaux. Elle s’était aussi évanouie à un moment critique. Néanmoins c’était des choses qui arrivaient. La prochaine fois ce serait lui qui ferait tourner sa tête à 360° en vomissant de la purée de pois. Il rétorqua :
« J’ai fait exploser un champ de mine avant que tu arrives. J’ai soulevé une camionnette dans les airs. Si on se frappe mutuellement pour ça on en finira jamais.
- Mais ça t’as fait des trous dans la tête ! Des trous qui ne guérissent pas. Nous nous abîmons, et un jour nous nous brisons. Tu ne sens pas la porte qui s’ouvre un peu plus chaque fois que tu t’en sers ? Elle disparaîtra, si tu faiblis. »
Putain de devin de merde, pensa Enkidu. Au moins, elle semblait convaincue que son collègue n’allait pas l’agresser. Perdant ses airs de chien craintif, elle attrapa un meuble au hasard pour s’asseoir dessus gracieusement. Son collègue avait vaguement compris qu’elle était un personnage important dans sa secte d’origine, mais ça n’expliquait pas pourquoi elle se trouvait jusqu’aux chevilles dans des déchets de nourriture puant et entourée de toiles d’araignées. L’acolyte tenta un poli :
« Sinon c’est joli chez toi, les meubles en bois sont très…
- Tu mens. »
La sentence était tombée, froidement. Dzinin ajouta :
« Je sais toujours quand quelqu’un ment.
- Bon d’accord c’est un peu sale et peut-être que tous ces miroirs donnent une ambiance un poil anxio…
- Les miroirs c’est pour les voir venir, et les apaiser. Ils veulent tout voir !
- Oui oui d’accord » – coupa un Enkidu qui ne voulait absolument pas en savoir plus – « mais les emballages de bonbon, là ? Hmmmm ? Quel dessein mystique super important servent-ils ?
- Les esclaves ne viennent plus ! Je faisais comme avec tout le monde, je voulais leur montrer mon Secret. Ça a fait des histoires, l’adjudant-chef s’en est mêlé, alors je lui ai montré mon Secret aussi. Ainsi qu’à l’Interrogateur Luvarn et au lexiconographe Masteel, tout le monde. L’Inquisitrice a dit que je pouvais rester ici toute seule, et que je ne devais plus montrer le Secret. »
Le Psyker eu une intuition quasiment douloureuse tant elle semblait évidente : il ne voulait pas savoir le détail de cette histoire. Il ne demanderait pas ce qu’était le Secret, car il était prosaïquement horrible. Il fallait changer de sujet, vite, pour le bien de sa santé mentale. Heureusement, Dzinin en trouva un toute seule. Sans aucune forme de transition, elle fit remarquer d’un ton poli :
- Je ne t’ai pas mordu mon frère.
- Hein ?
- J’en apprends beaucoup sur les gens en goûtant leur sang, mais ça ne leur fait pas plaisir.
- Ben euh… merci ? »
Elle réceptionna les remerciements comme une grande dame, d’un mouvement de tête gracieux, et alla jusqu’à avancer ses doigts afin de recevoir un baisemain. Enkidu ne sachant pas ce que c’était, se demanda ce qu’elle foutait avec son bras tendu devant elle. Un moment passa, extrêmement gênant sans qu’il comprenne pourquoi, puis il détourna son attention pour revenir sur le décor. Il vit des crottes de rat près de la vaisselle sale. Prit une décision. Demanda :
« L’eau courante elle marche ici ? Il y a pas de l’acide qui sort des robinets ou je sais pas quoi ?
- Non.
- Non quoi ? L’eau elle marche ou pas ?
- Elle… elle marche ? Je crois ? »
Le jeune homme tourna le dos à Dzinin pour laver quelques assiettes. Sa collègue était visiblement folle, mais elle survivait depuis plus longtemps que lui en servant l’Inquisition. Elle avait aussi un rang supérieur au sien au sein de la Psykana. Qu’elle ne sache pas prendre soin d’elle-même et que sa conversation sorte en mode aléatoire n’étaient que des détails. Enkidu avait l’habitude des déments. Sur Malfi, là où il était affecté auparavant, le Psyker Senior de son service arrivait à peine à mettre ses vêtements tout seuls. Un faible prix à payer pour servir l’Imperium avec des pouvoirs défiants l’imagination. Si il ne s’agissait que de ça…
Faire le ménage pour quelqu’un était bien sûr un travail d’inférieur, rien de plus humiliant - et qu’il n’était pas obligé de faire. Néanmoins Enkidu avait des sentiments conflictuels à propos de son destin de Grand Manitou de la Magie. C’était comme devenir un champion de buvage de pisse. Il y avait certes une performance, mais peu de gens pour l’apprécier, à commencer par lui-même. Être encore capable de faire la vaisselle lui semblait plus rassurant. Il dit à sa collègue :
« Bon je reviendrais plus tard avec des esclaves et des brouettes pour évacuer les tas partout, là... si ça t’embête pas ma sœur ? »
Le jeune homme craignait la réaction de sa collègue face à son ingérence dans ce qui était visiblement de l’ordre de la santé mentale, mais Dzinin ne semblait pas fâchée. En fait, elle avait perdu ses manières craintives et approcha Enkidu pour le tirer par le bras afin qu’il se retourne vers elle. Difficile de connaître ses sentiments quand la moitié supérieure de son visage était cachée, mais elle leva bien la tête comme pour regarder Enkidu droit dans les yeux. Elle dit :
« Je me suis trompée sur toi mon frère, tu m’aides. Et comme tu m’aides, je vais t’aider en retour. Jouons aux cartes. »
« Mais tu ne te masturbes pas du tout ! C’est quoi ce… cette déco ?! Tu as abîmé tous les magasines ! »
Et Livia s’avança dans la chambre pendant qu’Enkidu protestait pour la forme. Il n’y avait pas beaucoup de place dans cette pièce, et encore moins de meubles. Un lit, une cantine, un bureau, une chaise. Mais ce qui faisait hurler la cultiste de la mort, c’était ce qui était accroché sur les murs. Des photos de morceaux de gens. Des mains, des pieds, des yeux, des ventres, tout. Visiblement triés par catégories. Le Psyker avait soigneusement découpés les œuvres pornographiques – la sections organes génitaux occupait en réalité une place assez réduite, loin derrière les caractéristiques du visage ou même des genoux. L’ensemble faisait plus papier-peint dérangé que fétichisme sexuel, ce qui contrariait visiblement Livia. Elle lui demanda d’un air indigné, les poings sur les hanches :
« Et que vas-tu faire avec ça ?!
- C’est pour… c’est pour mes études. »
La réplique calma aussitôt la cultiste de la mort. Elle semblait maintenant curieuse, et alla examiner sans vergogne le bureau de son collègue. Enkidu avait remarqué qu’elle n’avait pas peur des Psykers et de leurs pouvoirs. Parfois, elle posait même des questions. Comme maintenant :
« Tu vas enfin faire un truc impressionnant ? Je t’avoue que je suis un peu déçue. On m’avait dit que j’aurais un… » - elle utilisa un mot étrange qu’Enkidu ne connaissait pas – « comme colocataire, et tu ressembles à tout le monde. Sauf la fois où les cosmomarines sont venus, ça c’était très amusant ! »
Le jeune homme se souvenait aussi, et il n’avait pas trouvé ça amusant du tout. Sa chambre, la salle de bain, les couloirs, absolument tout le vaisseau, était bien sûr sous surveillance constante. Caméras, micros, et d’autres choses qu’il ignorait. Et un jour, toutes ces technologies avaient détecté qu’Enkidu avait doublé de volume et augmenté de température pendant son sommeil. Les surveillants en avaient conclus à une attaque, des soldats avaient été appelés. Ce que ça avait donné concrètement pour le Psyker c’est qu’il s’était réveillé avec des fusils radiants sous le nez sans savoir pourquoi. Il s’était juste… relâché, dans son sommeil. Un petit accident. L’adjudant-chef Rorich lui avait bien sûr mis des beignes après coup afin de lui apprendre à déclencher des alertes dans un vaisseau de libre-marchand.
Enkidu voulait envoyer chier Livia, il aurait dû l’envoyer chier, mais à ce moment-là il se souvint de ce que lui avait dit Dzinin. Explique-lui, réponds-lui, ça va t’aider. Il savait que c’était pour quelque chose qu’il désirait, un conseil important, l’élément déclencheur de quelque chose, alors il le fit :
« J’essaie de me métamorphoser en quelqu’un d’autre. »
Le jeune homme s’assit en tailleur sur son lit. Il expliqua d’un ton hésitant :
« Je l’ai déjà fait. Je me suis transformé en plein de choses, tout seul, mais c’était… avant l’Assermentation. Donc de la mauvaise façon. Là j’essaie de faire bien. »
Livia avait la tête d’un enfant qui découvre qu’on lui a organisé un anniversaire surprise avec plein de cadeaux, et qui ne sait pas lequel ouvrir en premier. Elle tenta une question :
« Et tu as besoin de… d’avoir un modèle pour ça ?
- Ça a l’air idiot hein ? Ça l’est sans doute. Je… il n’y a pas de méthode toute faite pour ces choses-là. »
En réalité, ce que Enkidu voulait dire, c’est que les écrits qu’il étudiait, les professeurs qu’il écoutait, et ce depuis sa capture sur sa planète natale, ne s’exprimaient jamais du point de vue d’un Psyker. Plutôt du prêtre à côté. La plupart des ouvrages sur le sujet s’occupaient de lister des avertissements, des dangers, et bien sûr l’essentiel était de la propagande. La Foi envers l’Empereur, le sens du Devoir et du Sacrifice étaient vus comme des muscles qu’il fallait entraîner tous les jours. Ces dernières semaines, Enkidu avait passé de longues heures penché sur un ouvrage poussiéreux faisant partie de la bibliothèque de la suite de l’Inquisitrice, à traduire du Haut Gothique, tout ça pour découvrir le récit d’un type défoncé aux champignons qui avait vu une fois, de loin, un sorcier pousser un cheval par la force de son esprit. Deux lignes sur le sujet. C’est tout. Si le jeune homme avait eu la liberté de développer le moindre soupçon de cynisme à propos de sa formation, il aurait pu penser que la plupart de ces longues heures d’étude dans l’inconfort et le froid ne lui apprenaient rien – mis à part à rester à genoux sur commande et obéir à n’importe quelle connerie. Il lui restait le problème de son devoir premier : mettre le plus de puissance possible entre les mains de l’Inquisitrice. Comme Livia l’avait fait remarquer avec sa diplomatie habituelle, il ne progressait pas beaucoup sur ce chapitre. C’était agaçant.
Enkidu changea donc de sujet :
« Pourquoi tu es rentrée sans frapper en fait ?
- Je n’ai plus de tabac. J’ai fini mon entraînement des Lames Sacrées troisième niveau plus tôt ce cycle parce que j’ai battu mon record : trois dixièmes ! Je veux célébrer cette victoire sur l’Ennemi avec un BON GROS SPLIFF. »
Son colocataire lança son paquet de tabac sans protester. En dépit des apparences, Livia n’était pas chien et rendait toujours ce qu’elle prenait. D’ailleurs, elle reprit immédiatement la parole en sortant une tablette de donnée de son sac.
« Je n’étais pas venue que pour abuser de ton hospitalité : j’ai quelque chose d’amusant à te montrer. Je l’ai pris à un des enfants des cosmomarines qui s’entraînent avec nous. Tu aimes la télévision n’est-ce pas ? »
Enkidu se redressa immédiatement et porta toute son attention à sa collègue Acolyte. Il adorait la télévision. Il passait tout son temps libre assis en tailleur trente centimètres devant l’écran, la bouche légèrement entrouverte et les yeux secs de rester autant de temps sans cligner. Son programme préféré était un dessin animé en noir et blanc diffusé à différents endroits du secteur Calixis depuis plusieurs centaines d’années et comportant une trentaine d’épisodes. L’oeuvre contait l’histoire d’un Garde Impérial qui servait Saint Drusus dans sa croisade. Le Psyker en connaissait chaque seconde par cœur et ne s’en lassait jamais. Il pleurait pour les moments tristes, se réjouissait pour les victoires et priait à chaque fois que le héros l’invitait à le faire (à peu près toutes les cinq minutes). Livia avait dû plusieurs fois calmer le jeune homme quand Saint Drusus mourrait – il ressuscitait quelques minutes plus tard, mais Enkidu semblait l’oublier chaque fois que ça arrivait. Dans la folie de son quotidien, il parvenait à rester pragmatique, mais la télévision le frappait dans un angle mort de sa psyché.
Sa collègue Acolyte s’assit sur le petit lit à côté de lui tout en tapotant l’écran. Elle expliqua :
« Les enfants ici ils ont accès à une petite encyclopédie sur le réseau interne du vaisseau. Des choses pas très intéressantes pour la plupart, les manœuvres tactiques les plus simples, quelques prises au corps à corps, la catégorie culte impérial bien sûr… mais il y a une section vidéo, regarde ! »
Et à l’horreur absolue d’Enkidu, devant ses yeux fut projeté un enregistrement d’enfants piétinant un nouveau né. Qui bien sûr n’y survivait pas.
« Cette section-là expliquer comment tuer les mutants, c’est génial ! Regarde BLAM ! En plein dans sa tête ! »
Si le regard arrivait à se détourner de l’horreur, on pouvait effectivement remarquer que le bébé avait de minuscules sabots à la place des pieds. Le jeune homme se leva brutalement. Par un enchaînement d’événements mentaux qu’il ne voulait absolument pas détailler, la vidéo l’avait poussé à se souvenir comment se transformer. Et ça allait arriver. Maintenant.
Le Psyker porta la main sur la Miséricorde, le couteau à pointe éjectable qui lui servirait à se suicider si les choses magiques tournaient mal. Livia savait ce que c’était, et se mit immédiatement en posture de combat. Enkidu cria :
« Non non non non !!! »
Mais la cultiste de la mort fit un coup de pied retourné en plein sur le bouton d’alarme au mur. Une sirène s’enclencha. C’était la panique. Le jeune homme, les yeux fous de terreur, en sueur, s’empressa d’expliquer à sa collègue :
« Je me contrôle encore ! Empêche les gardes de me tuer j’en ai pour quelques minutes ! »
Livia eu l’air horrifié.
« Oh par l’Empereur je suis désolée…Un réflexe...
- Tais-toi ! Laisse-moi ! Putain de salope de Dzinin ! »
Et sur ces énigmatiques paroles, Enkidu se figea. Complètement. Il cessa même de respirer, ses yeux se couvrirent d’un voile gris et sa peau devint cireuse et dénuée de vie. Cela dura quelques minutes, suffisamment pour que des cosmomarines arrivent, discutent ferment avec Livia, se disputent entre eux, appellent des supérieurs, qui en appelèrent d’autres. À la fin, comme souvent, l’Interrogateur Luvarn lui-même dû venir dans les quartiers de vulgaires acolytes. Tout ça pour regarder un type en sous vêtement qui ne bougeait plus.
C’était embarrassant, et au moment où même les soldats envisageaient de foutre une beigne au gars pour qu’il se remette à fonctionner, quelque chose se produisit. D’étranges petits boutons apparaissaient par intermittence sur le torse du jeune homme. Puis la peau creva et des doigts apparurent. Quelque chose essayait de se frayer un chemin depuis l’intérieur.
Ça aurait dû être le moment où Enkidu périssait sous le feu nourri de fusils radiants pointés droit sur lui, mais Luvarn ordonna aux soldats de ne pas tirer. Ils se contentèrent d’observer l’effrayant spectacle. Des doigts déchiraient l’enveloppe charnelle de l’acolyte. Néanmoins… Les démons avaient rarement la peau rose et des mains parfaitement manucurés. Ce qui se frayait un chemin à coup d’ongles à travers la peau du Psyker était humain.
Un bras entier finit par sortir par l’estomac d’Enkidu. Il s’agitait, semblant chercher quelque chose à tâtons. Tailla un trou pour un autre bras. Maintenant que les deux membres supérieurs étaient à l’air libre, ils se mirent à déchirer le visage, les épaules, le ventre de leur hôte. Il se révélait être une enveloppe vide, dont les lambeaux partaient en cendres puis disparaissaient dans le néant dès lors qu’on le déballait. Un des soldats se mit à vomir quand le sorcier enleva son slip et arracha d’un geste négligeant ses organes génitaux, qui noircirent et se flétrirent instantanément.
Qu’en était-il pour la personne qui apparaissait en dessous de ce masque ? Il s’agissait de toute évidence d’un individu de sexe féminin, aussi chauve et imberbe que son prédécesseur. Après s’être débarrassée de son ancienne peau, celle-ci semblait complètement perdue et s’écroula à plat ventre au sol.
Les réactions de l’assistance furent très diverses. Les cosmomarines allaient du surpris, au vomi, à la terreur. Livia semblait hésiter entre les trois. L’Interrogateur Luvarn quant à lui semblait ravi, comme si il assistait à l’éclosion d’une fleur rare. Le spectacle était étrange car, pour autant qu’Enkidu s’en souvienne, le bonhomme avait toujours la tête de quelqu’un qui sent une odeur désagréable à côté de lui. Là elle voyait son sourire enchanté d’approcher d’elle à toute vitesse, tandis qu’elle était vautrée sur le sol comme un paquet de lingue sale à essayer de se souvenir comment respirer correctement. Le télépathe la ramassa par les aisselles sans difficulté comme si il s’agissait d’un chaton et la regarda de haut en bas. Soit dit en passant, la Psyker avait décidé, quitte à être une fille, d’en être une jolie. Elle avait une silhouette fine et élégante, comme quelqu’un qui aurait eu des cours de danse classique et de maintien depuis sa petite enfance. Son visage avait une ossature délicate et des yeux bridés mais avec des paupières très fines qui lui faisaient de grands yeux de biches. Elle s’était dotée d’un genre de nez qui demande plusieurs chirurgiens et une petite fortune. Sa peau était parfaite. Mais ce n’était pas ce que son supérieur cherchait à savoir en l’examinant sous toutes les coutures :
« On dirait vraiment un être humain, tout y est, c’est incroyable.
- Où est sa marque ? Comment peut-on être sûrs que c’est la même personne ? »
Celui qui venait de parler, c’était l’adjudant-chef Rorich qui venait de rentrer. Il était armé, et visiblement pas content. Par réflexe de pure terreur, Enkidu se débattit faiblement pour s’enfuir. Luvarn lui mit une petite tape affectueuse sur son crâne chauve, comme à un petit animal agaçant, puis attrapa sa main gauche pour la secouer dans le vide. La marque d’Assermentation s’alluma. Il expliqua au vieil homme d’un ton cajoleur :
« L’acolyte Enkidu a le pouvoir de prendre l’apparence de n’importe qui. L’Inquisition trouvera quelque chose d’utile à faire avec ça.
- Oh ! Elle a deux chances sur trois de faire exploser toute la troupe. Vous parlez d’une combine, Psyker ! »
Puis il ajouta avec un reniflement méprisant :
« Et personne ne peut lui trouver des vêtements convenables ? Tout le monde est en train de reluquer un trou de balle de sorcière depuis cinq minutes. Je nous croyais dans le secteur Calixis ! »
L’adjudant-chef faisait référence aux standards de pudeur et de décence qui étaient plus élevés que dans le reste de l’Empire, grâce aux enseignements de Saint-Drusus. Et c’est vrai que maintenant qu’il le faisait remarquer, Enkidu était nue. Luvarn regarda brièvement son collègue, les soldats, puis opta pour poser l’acolyte secouée et épuisée dans les bras de Livia. Lui avait des papiers à faire pour consigner la montée en pouvoir d’un Psyker au service de l’Inquisition. Il avait déjà été décidé que la jeune femme deviendrait une Théoricienne Materium, même si elle n’était pas au courant. Il y aurait bien sûr une petite cérémonie – il y en avait toujours une. En plus le timing était absolument parfait, l’Indomptable Ravel arriverait bientôt dans l’orbite de Malfi.
Déjà, parce qu’il était toujours blessé au ventre et à la jambe, même si sa position l’empêchait d’évaluer les dégâts. Il savait que sa cheville était infectée en tout cas, car il avait de la fièvre.
Ensuite, parce qu’il puait la mort. Il portait toujours les restes de son uniforme imbibé de pisse, de jus de décharge, de sang, et même des remugles de l’hôtel miteux où il avait dormi. En plus il était humide et ça faisait tout froid.
Mais le dernier élément qui le mettait franchement le plus mal à l’aise, c’est qu’il était dans une putain de cellule à se prendre des beignes dans la figure.
Il avait pourtant répondu à toutes les questions sans mentir, sans hésiter, sans rien omettre, mais la fatigue, les heures (et surtout les beignes dans la figure) rendaient sa diction de plus en plus confuse et hésitante. Du coup il se contredisait. Il hésitait. Il mélangeait les noms. Ce qui, comme de juste, amenait plus de beignes.
L’adjudant-chef Rorich essuya le sang sur le dos de sa main grâce à une petite serviette qu’il avait amené spécifiquement pour cet usage puis tapota sa liasse de feuilles avant de poser une énième fois la même question :
« Donc t’as filé le pognon de l’Inquisition à la sœur de la victime, comme ça ? »
Enkidu perdait franchement pied, il bégaya :
« Ou-oui… elle me faisait pitié, puis j’ai-j’ai-j’ai pas l’habitude de l’argent et je sais pas je… j’ai pas assez réfléchi peut-être… »
Mais dans le fond, si c’était à refaire il l’aurait refait. Il avait bien aimé se promener et sauver des gens. En plus, apprendre que Saul Albrest, la victime, avait cherché dans ses derniers instants à rejoindre sa famille, c’était la goutte de trop. Puis le jeune Psyker savait que, dans le fond, Rorich n’en avait strictement rien à foutre qu’il distribue son salaire à des inconnus dans la rue. Il ne s’agissait que d’un simple rituel de passage de l’Inquisition – même si il était incroyablement difficile de garder ça en tête quand on était en train de se gargariser avec son propre sang.
Comme pour donner raison à Enkidu, l’adjudant-chef changea brutalement de sujet – mais ça ne voulait rien dire, il le faisait tout le temps :
« Bon OK, les acolytes ça réfléchit pas, ça je veux bien… mais mêler l’Hégémonie Skaelen-Har aux affaires de l’Inquisition…
- Je ne savais pas où était l’honorable Clarificateur Sand ! Puis Mora a deviné que…
- On ne parle pas des petits copains ! On parle de toi ! »
L’adjudant-chef ponctua ses deux phrases par une beigne chacune, à droite et à gauche. Enkidu se vomit dessus. Ça faisait trop de beignes, sans doute.
Le Lexiconographe Masteel ajusta sa position sur sa chaise, comme si il allait prendre la parole. Il était là en tant que secrétaire, et parlait moins que son collègue, même si il se permettait de demander une précision de temps à autre. L’homme avait une présence angoissante sans rien faire, sans doute à cause de ses implants oculaires qui lui permettaient d’examiner Enkidu avec quatre pupilles tout en écrivant grâce à deux autres tournées vers le bas. Il se sentit obligé d’intervenir, probablement afin de meubler la conversation tandis que le jeune Psyker luttait pour respirer à travers son sang et son vomi :
« Ah mais voilà c’est toujours la même chose : commotion cérébrale. Le temps qu’on perd avec vos méthodes ! »
Rorich se justifia avec humeur :
« Moi je préfère garder le contact humain, faire les choses à l’ancienne. Dans nos métiers où le relationnel prime, c’est important. On m’a formé comme ça à la Garde, cogner un trouduc c’est plus franc et plus économiques que vos trucs de vicieux là…
- Certes, mais les trucs de… vicieux, ça marche ; regarde… » Il se tourna vers Enkidu, et lui demanda d’un ton mielleux : « Acolyte ? L’Inquisitrice a-t-elle été prise à un quelconque moment à défaut ? Par exemple en se faisant empoisonner ? »
Il était difficile, à ce stade, de comprendre les intentions d’Enkidu, mais il trouva la force de se recroqueviller sur lui-même en gargouillant quelque chose qui signifiait de façon claire, précise, et sans nuance que non. Il n’avait jamais vu de poison nulle part, à n’importe quel moment de sa vie. Il ne connaissait même pas le sens du mot. Le Magos Ziegler n’avait pas cherché d’antidote au sein du repaire de la Chirurgienne, l’Inquisitrice n’avait jamais été prise en otage. Il avait d’autant plus à cœur son amnésie que la première fois qu’on lui avait posé ce genre de question, il avait eu la bêtise de répondre qu’il était soulagé qu’Astrid Skane soit sauvée. Il avait parlé en croyant être entre initiés, puisque tous ces gens étaient là quand les événements s’étaient déroulés. Pourtant, Masteel lui avait expliqué de façon on ne peut plus claire qu’on se passait de ses avis en la matière. Pour le récompenser de son inquiétude, il lui avait vidé la batterie d’une matraque électrique dans l’entrejambe. Depuis cet incident, Enkidu luttait afin de conserver le minimum de fonctions cognitives nécessaire à la conversation.
Il savait qu’il ne devait pas paniquer. Aussi dur que ce soit, il en avait vu d’autre, et si on avait voulu l’éliminer, ça aurait déjà été fait. L’Inquisitrice elle-même lui avait parlé. Elle lui avait expliqué des choses. Il avait survécu à sa première mission sur le terrain. Enkidu s’accrocha à ces pensées tandis qu’il perdait connaissance. Il avait beaucoup d’optimisme sur son avenir à ce moment-là.
Il se réveilla dans un secteur Medicae qu’il ne connaissait pas (et plutôt luxueux, d’après ses connaissances en la matière), dans un lit qu’il n’avait jamais vu, avec des tuyaux et des aiguilles enfoncé dans son corps. Il était seul, et tout nu. Il lui fallut attendre quelques heures qu’une aide-soignante terrifiée vienne vider son bassin afin de pouvoir constituer un début de narration : Il était de nouveau à bord de l’Indomptable Ravel ! Dans l’espace ! Vers où ? La femme ne le savait pas.
Enkidu se sentait endolori, faible, embrouillé par les médicaments, mais il avait encore le sens des priorités. Il fallait qu’il règle quelque chose, immédiatement. Il murmura, le visage tourné vers le plafond car trop faible pour lever la tête :
« J’ai besoin de la fiche annexe A-38-ZQ « Notes de frais d’équipement »… »
Le jeune homme n’avait plus d’argent, et personne ne viendrait lui apporter de vêtements propres. Il fallait s’occuper de ça maintenant. L’aide-soignante répondit :
« Ce n’est pas mon travail, acolyte-sorcier de l’Inquisition. »
Visiblement, l’employée paramédicale était déchirée entre l’envie de s’enfuir et celle de faire des petites révérences à un membre de l’autorité. Cela donnait un mélange étrange de gestes qui évoquaient plus une crise quelconque qu’une tentative de politesse. Enkidu eu le temps de lui attraper l’avant-bras avant qu’elle décampe. Il alluma sa Marque d’Assermentation sur sa main gauche et dit :
« Donne-moi la putain de fiche. »
La femme n’eut pas assez de sang froid pour s’empêcher de pousser un petit cri de terreur. Elle avait vu le Psyker faire des choses bizarres pendant son inconscience. Son corps changeait. Ses résultats d’examen étaient parfois illisibles. Ses constantes en dehors des normes possibles pour un être humain. Elle ne voulait pas que cette créature la touche. Elle lui répondit en parlant soudain à toute vitesse :
« Oui m’sieur ! J’en ai un stock par ma belle-sœur qui travaille dans l’Administratum, mais m’sieur… »
Ça en disait long sur la radinerie élevée au niveau de religion au sein de l’Imperium qu’un de ses citoyens essaie de négocier alors qu’une créature maléfique lui tenait le bras :
« ‘fin c’est mon stock perso quoi, ici ils nous donnent jamais assez de gant et moi je veux pas nettoyer le caca des gens à mains nues ‘fin faut me comprendre aussi… »
Enkidu, qui apprenait vite, rétorqua :
« Je suis un acolyte-sorcier de l’Inquisition et je veux une putain de fiche con de ta race ! »
La réplique en mit plein la vue à l’aide-soignante, qui obéit. Enkidu réussit ensuite à mettre la main sur un enfant coursier, et en négociant des lambeaux de son ancien uniforme en tant que reliques venues de Sainte-Terra (ce qui était techniquement vrai), il obtint du gamin qu’il fasse des aller-et-retour afin de lui rapporter des vêtements propres en échange de la précieuse fiche annexe A-38-ZQ « Notes de frais d’équipement ». Tous ces événements lui laissèrent le temps de se remettre assez pour enlever toutes ces aiguilles et ces tuyaux ridicules. Il garda les points de suture et l’attelle autour de sa jambe, mais se débarrassa du reste. Il n’avait pas besoin qu’un enculé de médecin le torture. Il se débrouillerait.
Enkidu titubait bravement et avait parcouru deux couloirs qu’il tomba nez à nez avec l’Interrogateur Luvarn, Psyker télépathe de son état.
Comment le gars avait su qu’il était réveillé ? Le jeune homme élimina la question de son esprit avant même d’envisager une réponse. Caméra, warp, espion, il ne le saurait jamais. Il se contenta de s’incliner du mieux qu’il pouvait. Luvarn l’examina d’un œil critique et salua son subordonné d’un convivial :
« Dépêche-toi, notre base d’opération est à plusieurs kilomètres d’ici. Tu aurais pu trouver un secteur Medicae plus proche ! »
Enkidu ne prit pas la peine d’expliquer qu’on l’avait drogué avant de l’embarquer, ça ne servait à rien. Il fit plutôt une petite révérence d’excuse. La nervosité de son supérieur était compréhensible : loin du décorum traditionnel de l’Inquisition, son apparence détonait par rapport aux civils qui circulaient dans les couloirs autour d’eux. L’Interrogateur portait un costume digne de sa fonction, sans doute une armure vieille de plusieurs siècles et chargée d’histoire et de symboles. L’acolyte, bien que vêtu d’une tunique à la coupe simple et au tissu miteux, portait clairement les couleurs de la Psykana. Les passants faisaient de larges détours, observaient les deux créatures à distance respectable voire s’arrêtaient carrément pour prier sur place. Enkidu lui aussi voulait retourner dans le confort douillet d’une organisation paramilitaire religieuse extrémiste. Il entreprit bravement de suivre son supérieur qui s’éloignait déjà d’un pas rapide.
Le problème, c’est qu’il n’y arrivait pas.
Le jeune Psyker n’avait évidemment pas perdu son armure, son fusil, et autres babioles indispensables. Toutes ses affaires avaient été empaquetées puis attaché sur son sac à dos réglementaire, dont le poids moyen faisait une quarantaine de kilos. C’était une chose dont Enkidu avait l’habitude et auquel il ne réfléchissait pas. Comme ils disaient dans la Garde, si on aimait pas porter des trucs lourds et courir des heures, autant se mettre une balle. Néanmoins traîner son sac derrière lui le rendait ridiculement lent.
L’Interrogateur Luvarn en était agacé. Enkidu baissa la tête en attente de l’inévitable. Qui n’arriva pas. Même avec toute la mauvaise foi d’un supérieur hiérarchique, il était évident que l’acolyte n’irait pas plus vite. Le frapper risquait même de le ralentir encore plus. Le jeune homme avait la tête de quelqu’un qui s’est pris un passage à tabac, une balle dans le ventre et des morceaux de voiture dans la jambe. Un de ses yeux était trop gonflé pour s’ouvrir et il avait le nez cassé. Le petit homme rondouillet en uniforme prestigieux jeta des regards agacés à la foule qui commençait à se former. Puis Enkidu cru entendre un minuscule « oh, et puis zut ». C’était un tout petit bruit, très discret, mais son supérieur semblait avoir pris une décision.
Le télépathe prit le sac malodorant pour le jeter sur son épaule, attrapa le biceps de son inférieur halluciné qui devait sauter à cloche-pied pour le suivre. L’étrange équipage prit une navette, puis un ascenseur, puis trois couloirs, puis une autre navette, et encore six couloirs dans un silence gênant avant d’arriver dans un coin du vaisseau qui était décoré aux couleurs de l’Inquisition.
Enkidu avait voyagé au fin fond de la soute lors de son premier voyage, sauf lors du Saut-Warp où ils avaient passé quelques heures extrêmement embarrassantes avec Luvarn qui se faisait passer pour une andouille. Il avait aussi vu le pont principal lors d’une cérémonie où la libre-marchande en titre avait déployé tout le faste et le luxe qu’elle avait pu (c’était chouette). Il n’avait jamais visité le secteur des invités au sein de l’Indomptable Ravel. Il se demandait ce qu’il foutait là.
L’Interrogateur ouvrit une porte semblable à des dizaines d’autres dans un très long couloir et poussa le jeune homme à travers. Il lui adressa un simple :
« Tu dors ici. Tu partages tes quartiers avec Livia. Arrête de faire tes petites révérences ridicules tu me donnes le mal de mer à monter et à descendre comme ça ! »
Enkidu, qui ne savait pas ce qu’était le mal de mer, leva le pied sur l’obséquiosité et traîna son sac à l’intérieur de la pièce avant que son supérieur lui ferme la porte sur le nez. Il se tourna et tomba sur sa nouvelle collègue vêtue d’un kimono très échancré (il comprendra plus tard que c’était son équivalent d’une robe de chambre) en train d’aiguiser des katanas.
Ça faisait beaucoup à assimiler d’un seul coup.
Ce qu’il apprenait, là, à l’instant, c’est qu’il faisait maintenant partie d’une autre équipe, celle qui les avait rejoints à Lutèce. Ses anciens collègues, il ne savait pas s’ils étaient vivants ou morts et il ne le saurait sans doute jamais. L’important c’était que lui avait suffisamment monté en grade pour avoir une vraie chambre relié à une partie commune. Avec un micro-onde. Une télé. Une table. Un évier. Enkidu enregistra ces informations prodigieuses d’un seul coup d’œil avant de passer à la cultiste de la Mort, sa nouvelle colocataire.
Dans l’univers violent et imprévisible qui était le sien, gérer un espace collectif entre collègues soldats pouvait s’avérer plus épineux que ce qu’on pourrait penser. Entre les maladies mentales, les conditions difficiles, le fait que tout le monde soit armé… l’instant de la rencontre était décisif. Enkidu prononça les paroles traditionnelles d’Apaisement et de Bonne Volonté :
« Salut. Il est où le plumard de libre ? »
Livia, qui observait fixement le jeune Psyker depuis son arrivée, lui indiqua une porte coulissante sur la gauche d’un mouvement de menton. Enkidu s’avança en gardant les mains visibles et en affichant une expression neutre soigneusement étudiée. Il n’avait pas la force de se bagarrer encore. De toute façon, se disait-il avec son optimisme naturel, il n’avait plus rien qu’on puisse lui voler, même pas des cigarettes. Sur ces pensées rassurantes, il s’écrasa sur le matelas posé au sol et s’endormit aussitôt.
Il se réveilla au bout d’un laps de temps indéterminé. Personne ne l’avait réveillé. Rien n’avait explosé ou pris feu. Aucun meurtre bruyant n’avait eu lieu dans la pièce d’à côté. En ce qui concernait le jeune homme, ça ressemblait à des vacances.
Il garda tout de même des habitudes de prudence en sortant de sa chambre. Il n’avait jeté qu’un vague coup d’œil à l’espèce de minuscule cafétéria en arrivant, mais maintenant les choses étaient différentes. Il avait faim. Il espérait que l’accès à la nourriture ne nécessitait pas un parcours piégé ou un combat à mort avec quelqu’un d’autre. Ce ne serait pas complètement improbable de la part de l’Inquisition.
« Cherches-tu le frigo ? »
C’était Livia. Dans son dos. Enkidu ne l’avait pas entendu. Il sursauta violemment et bondit pour se retourner, son couteau à la main, prêt à se battre pour manger. La cultiste de la Mort ne semblait pas effrayée. Elle leva les yeux au ciel et fit remarquer :
« Tu es salement esquinté. J’aime tuer, mais là ça tiendrait plus de l’abattage que de la chasse. Donc je ne vais rien faire, tu vois ? » Elle leva les mains, paume bien en évidence, désarmée. « Bon, maintenant que ça c’est réglé, je redemande : as-tu faim ? »
Enkidu fit le tour de la pièce du regard d’un air méfiant. Il veillait à ce que ce ne soit pas un piège. Ou un piège dissimulé derrière un autre piège ! Mais il n’y avait rien de suspect. Il finit, après quelques secondes de douloureuses délibérations intérieures, par ranger son couteau et acquiescer afin d’indiquer que oui, il avait faim.
Livia ouvrit un placard en métal dans un coin de la pièce tout en discutant :
« Ah, ne t’inquiète pas j’étais également perdue en arrivant ici. En dehors de mon devoir envers l’Empereur-mon-époux tout était nouveau… Bon, tu connais tes classiques en matière de réfectoire collectif j’imagine ? Tu as le choix entre de la bouillie marron, verte ou orange. Que préfères-tu ?
- Orange. »
Livia hocha la tête d’un air appréciateur.
« Moi aussi. Viens voir comment marche le micro-ondes. »
Elle lui fit signe d’approcher. La conversation la plus intelligible qu’il ait eu de la semaine se déroulait avec une femme habillée en tout et pour tout d’un string et de deux pompons, c’était déroutant. Enkidu avait vaguement compris que son culte voyait les choses différemment par rapport à ce qu’il connaissait. Ses membres pratiquaient de complexes rituels par rapport à la douleur, la danse, la drogue, et – un dernier élément qui plongeait le jeune homme dans la perplexité – le sexe. Quel était le rapport entre la chose et l’Empereur ? Il se promit de poser la question un jour. Ça le chiffonnait vraiment.
Mais là, il était appelé par des questions plus pressente. Le micro-ondes venait de faire bip. Il pouvait décoller l’opercule en aluminium et manger, le plus vite possible. Tout en gobant une énorme bouchée comme un serpent, il demanda à Livia :
« On est attendu quelque part ? J’ai le temps de prendre une douche à ton avis ?
- Non, nous ne sommes pas attendus. Nous sommes des armes qui n’ont pas besoin d’être dégainées pour l’instant, et tout comme des armes nous devons êtres entretenus et prêts quand le temps viendra.
- Ah euh… ouais ouais, clair. »
Livia soupira théâtralement devant le manque de mysticisme d’Enkidu, et expliqua :
« On suppose qu’un acolyte sait s’entraîner sans qu’un sergent vienne lui brailler dessus, et pour l’instant tu ne peux même pas courir un tour de piste. Repose-toi, nous sommes à bord d’un vaisseau et notre sort dépend des Humains du Ciel. »
Enkidu hocha la tête, il voyait ce qu’elle voulait dire. Lors d’un voyage spatial sans incident, c’était au personnel de bord de courir partout. Les soldats n’étaient à ce moment-là qu’une cargaison particulièrement pénible à transporter. Leur tour viendrait plus tard. Il s’installa donc pour déguster sa bouillie orange plus tranquillement, et demanda :
« Les autres acolytes vivent ici aussi ?
- Non. Dzinin est d’origine noble et finance ses propres quartiers, et John Doe… a des besoins spécifiquement propres à son ordre.
- Et les autres ?
- Quels autres ?
- Ah, OK. »
Enkidu récita mentalement la petite prière qu’on adressait aux collègues disparus. Ils n’avaient pas été très sympa avec lui, mais il espérait qu’ils allaient bien quand même. Livia poursuivit ses explications sans qu’il ait à l’encourager :
« Je te montrerai plus tard où sont le terrain d’entraînement et le Temple du secteur. Pour le… le reste… » la femme grimaça et fit un vague geste de la main vers l’œil de la Psykana floqué sur le torse d’Enkidu. « Tu demanderas à Dzinin. Moi, je ne sais pas. »
Puis la conversation s’installa dans un silence embarrassant. Le jeune homme se sentait perdu, tout allait très vite, et Livia n’avait pas une apparence qui inspirait confiance selon ses standards. Il dut réfléchir quelques minutes pour trouver un sujet de conversation inoffensif :
« Et la lessive, les choses comme ça ?
- La… ? Oh, ça. » Livia leva les yeux au ciel comme si elle trouvait la question saugrenue. « Des esclaves circulent dans les parages, je leur demande ce que je souhaite.
- Des esclaves ?! Ah génial ! »
Enkidu avait grandi entouré de serviteurs… puis ses pouvoirs s’étaient éveillés, le Vaisseau Noir l’avait pris, et il n’y en avait plus eu. Il associait donc leur présence à une certaine forme de bien-être. Décidément, les bonnes nouvelles ne faisaient que s’accumuler. Il s’agissait de rester vigilant, il s’agissait de l’Inquisition tout de même...
Il jeta un coup d’œil à « l’horloge » accrochée au mur. Il était « pas si loin que ça de la fin de la journée » très exactement – il le savait grâce à son précédent séjour à bord de l’Indomptable Ravel. L’Imperium avait une façon standardisée de mesurer le temps, calquée sur la révolution de Sainte-Terra, bien sûr, mais dans les faits... Ça changeait pour chaque planète, chaque vaisseau, qui avaient leurs propres traditions multimillénaires autour du sujet, phénomène amplifié par le temps que prenait l’information pour circuler. Pour certains bouseux du fin fond de la galaxie, Saint-Drusus avait accompli sa Croisade il y a quelques générations à peine…
Pour ce qu’en savait le jeune homme en tout cas, c’est que personne n’allait arriver dans un avenir proche pour lui tirer dessus ou lui demander quelque chose. Il pouvait même aller se recoucher. Se tenant à l’attitude de prendre les choses comme elles venaient, c’est ce qu’il fit.
*
**
**
Livia avait néanmoins raison : Enkidu n’avait pas besoin qu’un sergent lui hurle dessus pour maintenir un rythme de vie de soldat. Dès qu’il put retirer l’attelle de sa jambe sans grimacer de douleur, il se présenta sur le terrain d’entraînement avec les autres. Participa à toutes les messes, pénitences, célébrations, rituels que l’on attendait de lui. Poursuivit ses études du Warp avec ses collègues. Il ne savait pas combien de temps le voyage durerait, ni où le vaisseau allait, et il s’en foutait complètement. Il goûtait à une certaine forme de paix et voulait la faire durer.
Le Psyker eu le temps de s’acclimater à son nouveau milieu. Il put guérir et intégrer l’art de vivre très particulier de l’Inquisition, pétris de siècles d’extrémisme religieux et de paranoïa.
Au début, Enkidu traîna dans les pattes de l’Interrogateur Luvarn. Pas qu’il désire l’attention (forcément malvenue) d’un supérieur hiérarchique aussi important, mais pour de prosaïques questions organisationnelles. Ça embêtait tout le monde de se mêler des affaires de la Psykana, même si il s’agissait seulement d’imprimer une carte de cantine. Ceux dont le travail les avaient amenés à fréquenter des sorciers – et à y survivre – avaient conscience que leurs pouvoirs étaient tous différents, par essence imprévisibles, et dangereux par-dessus tout. À force d’être balancé d’un administratif à un autre, Enkidu finissait nécessairement chez celui à qui on ne pouvait pas dire non. Luvarn râlait, appuyait sur quelques boutons, et finissait par faire apparaître tickets d’intendance, fiches de paies, rendez-vous à l’infirmerie et autres petites joyeusetés de la vie. Ce que le jeune homme retenait surtout de ces interactions, c’est que le bonhomme râlait, mais jamais après lui. Ce n’était pas sa faute si l’équipage du Ravel était con, mais de là à ce qu’un supérieur aussi important en tienne compte… c’était une qualité rare. Tout comme Astrid Skane qui avait, pour une raison connue de elle seule, expliqué à Enkidu que des gens avaient été sauvé lors de la précédente mission. Rien n’obligeait la dame à faire cela. En termes d’échelle sociale c’est comme si elle s’était mise à tenir compte des opinions du mobilier de sa chambre… et pourtant c’était arrivé. Tous ces bons sentiments étaient bien sûr hautement suspects. L’acolyte se dit qu’il devait redoubler de paranoïa. Il ne voulait pas recroiser l’adjudant-chef – sans parler de toutes les choses horribles et biens plus désagréables qui pouvaient arriver en permanence pour absolument aucune raison. Il fallait rester solide sur ses fondamentaux : jamais trop de prudence, de confiance, de TOUT.
Mais en dépit de tous ses efforts pour que ça n’arrive pas… il finit par développer une certaine forme de camaraderie avec sa colocataire Livia, cultiste de la Mort. Malgré une apparence impressionnante, la fille était facile à vivre, simple à comprendre et ne ressentait pas la même méfiance que les autres à vivre auprès d’un sorcier. Enkidu ne comprenait pas ce dernier point. Il avait passé les deux premières semaines de leur vie commune à l’observer avec méfiance depuis le coin le plus éloigné de la pièce chaque fois qu’il l’avait croisé, et personne ne pouvait être aussi bon acteur que ça. Elle s’en foutait complètement. Pourquoi ? Il n’osait pas demander.
Livia, en dehors de son rigoureux entraînement au combat, avait trois passions dans la vie : la drogue, le sexe, et le meurtre. Le Psyker n’ayant aucun usage dans ces trois aspects, elle lui foutait une paix royale. Tout au plus le rejoignait-elle devant la télévision quand il ne regardait pas un truc trop mièvre, avec ce qu’elle appelait « un bon gros spliff » et une bière. Elle avait ses petits défauts bien sûr, comme vomir partout après avoir trop consommé ou faire beaucoup de bruit en se masturbant, mais lui hurler de se taire en lançant une cannette vide contre sa porte suffisait à contenir ses débordements dans des limites acceptables. En plus elle pensait toujours à ramener des cigarettes ou des sucreries à Enkidu qui n’aimait pas sortir, et cela était un pot-de-vin satisfaisant pour acheter la paix sociale.
Cette cohabitation fonctionnait si bien qu’un jour, le jeune homme tenta de poser la question qui le hantait depuis leur première rencontre. Livia rentrait de ses cours d’escrime de l’après-midi, et couru se vautrer dans le canapé de leur salle commune (son collègue, lui, préférant consommer la télévision assis à trente centimètres de l’écran). Elle sortit son petit matériel à fumette, écrasant une herbe aromatique à l’odeur épicée dans un tas de tabac pour en faire une espèce d’énorme clope à l’aide du collage de deux feuilles à rouler. Après l’avoir lissé du bout des doigts, elle poussa un grognement de satisfaction avant de se vautrer en arrière pour savourer avec Enkidu un documentaire sur « nos Joyeux Travailleurs de la Soute », une émission produite par le studio de l’Indomptable Ravel. Il servait à montrer aux enfants comment bien servir l’honneur d’une famille de Libre-Marchand. Les acolytes n’étaient pas le public initialement prévu par les créateurs du film, mais ils appréciaient tous les deux les scènes où les traîtres se faisaient abattre par les cosmomarines.
Livia revenant d’un entraînement au combat, elle était naturellement vêtue d’un soutien gorge push up, de quelques voiles et d’un tanga. Son collègue l’avait entendu râler en se levant car elle devait se lisser les cheveux alors qu’elle avait la gueule de bois. Son maquillage avait à peine coulé alors qu’un bleu commençait déjà à fleurir sur son front. Il devait poser la question :
« Livia ?
- Oui ?
- Je peux te demander un truc ? Si ça te saoule c’est pas grave, je veux pas t’embêter. Je suis juste curieux. »
Après une telle intro, la cultiste de la Mort leva gracieusement un sourcil et se redressa sur son siège en soufflant la fumée de son joint. Prit le temps de réfléchir. Puis répondit :
« Demande toujours. »
Livia aspira une nouvelle bouffée le temps que son collègue réfléchisse à comment formuler sa question. Celui-ci commença d’un ton hésitant :
« Alors je comprends le meurtre, la douleur, évidemment. La drogue aussi. Mais pourquoi le sexe ? »
La jeune femme commença à esquisser la petite grimace de celle qui connaît la blague aux dépens de celui qui l’écoute. Enkidu la voyait venir. Elle était du genre à glousser comme une truie si elle croisait un zizi dessiné sur le mur. Il n’est pas difficile de comprendre un tel esprit. Il l’interrompit avec humeur :
« Non, mais je sais que c’est rigolo ! Ça va j’ai compris ! Puis je vois bien l’intérêt de euh… »
Enkidu se mordilla l’ongle en regardant en l’air le temps de trouver comment formuler poliment son idée, puis reprit :
« … faire des êtres humains neufs pour l’Imperium. Mais le reste ? Les vêtements, les euh… » - il chercha poliment comment appeler les bruits d’animaux qu’elle faisait tous les soirs – « les rituels et tout ça ? Tu peux pas faire un enfant à tous les types qui te reluquent les seins.
- Ce n’est pas pour faire des enfants.
- Ah bon ? »
Livia cessa ses blagues pour considérer gravement le Psyker. Elle ne connaissait pas trop la vie privée du garçon. Il passait surtout son temps à regarder la télé en fumant des cigarettes. Elle lui demanda :
« Tu as déjà eu une copine ?
- Oui ! Une noble. Une humaine normale. »
Il y avait une pointe de fierté dans sa voix. Le détail lui tenait visiblement à cœur, mais il se sentit obligé de préciser d’un ton penaud :
« Évidemment elle était de Malfi alors c’était une tar…
- Ah c’est pour ça qu’ils t’ont embauché ! Tu es de Malfi et c’est là que nous allons. Logique !
- … Q-q-quoi ? »
Enkidu devint livide. Sa collègue ne le remarqua pas. Elle en était hélas à son troisième « bon gros spliff » de la journée, en plus de quelques autres bricoles stupéfiantes qui ne valaient pas la peine qu’on en parle, et n’était plus en état de relever ce genre de détail. Elle se contenta de répondre à elle-même puisque l’autre acolyte n’écoutait plus rien du tout :
« Enfin je disais quoi déjà ? Oui, ta copine, le sexe. Hé bien je donne tout à l’Empereur-mon-époux, même mon plaisir, et je développe mes compétences en la matière afin de lui plaire, c’est aussi simple que ça.
- Mais pourquoi on va à Malfi ? Et où exactement ?
- De quoi ?
- T’as dit qu’on était en train d’aller sur Malfi non ?
- J’ai juste vu les gros panneaux dans la salle de contrôle pendant la cérémonie de départ, comme tout le monde. Peut-être qu’on va monter dans un autre vaisseau en cours de route ? Je ne sais pas. »
Le cœur d’Enkidu se mit à battre moins fort, le choc initial était passé. Il avait quand même très mal dans la poitrine. De l’angoisse ? Il ne voulait pas y penser. Sa collègue arrêtait pas d’interrompre le fil de ses pensées de toute façon :
« Ah d’ailleurs en parlant de sexe… ne bouge pas je reviens, je t’ai apporté quelque chose des magasins civils. Reste là ! »
Elle galopa vers sa chambre et revient avec une caisse de munition qui avait visiblement beaucoup servi. Elle lâcha l’objet sur le sol devant le Psyker, et au bruit ça devait être plein et lourd. Elle avait l’air très contente d’elle, et annonça d’un ton triomphal :
« Du porno ! C’est rempli de porno ! Je ne connaissais pas tes goûts alors j’ai pris un peu de tout. Regarde ! »
Livia tendait un magasine en noir et blanc à son collègue. La couverture n’essayait pas de jouer la carte de l’érotisme, du charme, de la romance. Pas une seconde. On avait vu des coloscopies faire plus de préliminaires. Enkidu attrapa l’objet sans oser le regarder en face, et répondit :
« Ah euh… merci…
- Tu viens d’une planète où il n’y a pas de Servitors qui copient les parchemins n’est-ce pas ? J’ai entendu un infirmier dire que tu es porteur d’une hépatite disparue depuis des siècles à Neustralia. C’est les habitants des sociétés féodales, des étendues de Calyx qui ont ce genre de caractéristiques. »
Enkidu – qui ne savait pas ce qu’était l’hépatite – répondit :
« Oui, un truc comme ça.
- Donc tu n’avais pas de porno là-bas ? »
Le Psyker avait rarement l’occasion de penser à sa planète natale, mais il s’imagina tomber sur une telle revue à dix-sept ans et éclata de rire.
« Non ! Mais je sais ce que c’est, et ce que je suis censé en faire, merci. »
Il prit la caisse sous son bras et l’emmena dans sa chambre avec la tête de quelqu’un qui ne s’apprête pas du tout à faire de la bonne et honnête masturbation. Livia en fut surprise, mais le détail lui sortit de la tête quand un des soldats à l’écran commença à décapiter la femme d’un traître. Il faut dire, c’était à hurler de rire.
*
**
Enkidu avait bien sûr d’autres collègues, dont une plus importante que les autres puisque Psyker elle aussi. C’était Dzinin, devineresse de son état, dont l’esprit folâtre était contenu dans un casque en métal recouvrant ses yeux et l’entièreté de son crâne. Elle ne l’enlevait jamais, car elle ne le pouvait pas. Le couvre-chef était vissé directement à l’intérieur des os de sa tête. Il y avait des ailettes sur le côté qui semblaient bien encombrantes. Son confrère ne l’avait jamais entendu s’en plaindre. Sa cécité apparente ne semblait pas la déranger non plus, elle lisait sans difficulté. Son seul ennemi était les couloirs un peu étroits dans lesquels elle était obligée de circuler de profil. Parfois, Enkidu oubliait qu’elle avait ce machin sur la tête et était surpris que quelqu’un d’autre le remarque.**
Le jeune homme eu du mal à en apprendre plus sur elle en dehors de son apparence, car il ne lui parla quasiment pas les premières semaines. La devineresse se cachait, s’enfuyant carrément quand il entrait dans la pièce. Il ne savait pas pourquoi, il mit du temps à le découvrir.
Enkidu dû la suivre et l’acculer dans ses appartements afin de comprendre. Impossible d’en discuter devant Luvarn qui aurait sans nul doute sa petite opinion sur bavardages personnels pendant le travail, car c’était lui qui supervisait leurs études des connaissances interdites. Il dut attendre, un soir – enfin plus exactement le moment où les lampes à UV s’éteignaient dans cette partie du Ravel – pour suivre sa collègue jusqu’à sa chambre.
Dzinin vivait en réalité très proche du dortoir des deux acolytes. Elle passait par des couloirs étroits qu’utilisaient normalement les équipes d’entretien et qu’Enkidu n’avait jamais remarqué. C’était une Hors-Monde, elle était née dans l’espace et savait circuler dans un vaisseau spatial grâce à des informations imperceptibles pour son collègue provenant d’une société pré-industrielle. Celui-ci était un peu inquiet de se faufiler derrière les tuyaux et les câbles, mais il la suivit quand même. Sa proie se promenait en permanence en robe de bal après tout, ça ne pouvait pas être si terrible.
Après s’être couvert de cambouis et avoir trébuché sur quelque chose de coupant à cause de la faible luminosité, il tomba sur un monde étrange, celui que les invités de marque et les troupes ne voyaient pas. Enkidu se trouvait dans un long couloir étroit. Les murs étaient couverts de câbles et de tuyaux, et le sol un simple grillage posé en travers d’un précipice sans fond. Tout ce qui n’était pas fonctionnel avait été colonisé par de sinistres sculptures d’animaux incroyablement anciennes. Le métal sombre qui les composaient s’était corrodé avec le temps, patiné et fondu jusqu’à ce que toutes les créatures qui la composent semblent ramper hors d’une étrange substance pétrolière. Ici, la technologie et l’histoire ne s’enrobaient pas d’artifices pour être plus compréhensible pour les étrangers comme Enkidu. Il fut tout surpris quand il s’appuya sur une sculpture en forme d’ours ou de chien et qu’une passerelle se déploya derrière lui. L’art ne faisait pas ça d’habitude. Il ne réussit pas à rembobiner le bidule, et s’éloigna d’un air penaud pour continuer sa traque. Peut-être venait-il de provoquer leur perte à tous à cause de ce stupide pont, il n’avait aucun moyen de le savoir.
Dzinin arrêta enfin son périple dans ce qui semblait être sa chambre. Enkidu… alla toquer. Son génial plan ne prévoyait rien de plus, et il n’était pas sûr de savoir retrouver le chemin tout seul de toute façon.
Sa collègue ouvrit, devint toute pâle et recula immédiatement au fond de la pièce. Le jeune homme savait qu’elle ne l’inviterait pas à entrer, alors il se donna la permission tout seul. Il en avait marre de partager ses journées de boulot avec quelqu’un qui s’enfuyait en criant dès qu’il arrivait quelque part. Même Livia le chambrait là-dessus alors qu’il n’avait rien fait.
Il découvrit un décor encore plus étrange que le précédent. Difficile à décrire, car tous les détails lui sautaient à la figure comme incohérents. Ça sentait fort la poussière et la vieille crasse. Il y avait d’innombrable meubles en bois, matériel absolument saugrenu dans un vaisseau spatial. Des miroirs partout, qui renvoyaient des images d’Enkidu de tous les côtés à la fois.
Il y avait tellement de bordel dans cette pièce qu’il était difficile d’y circuler. On voyait les petits chemins que Dzinin empruntaient au quotidien. Elle avait accès à une coiffeuse, un coin de table où quelques déchets alimentaires traînaient, et un gigantesque lit (l’acolyte ne connaissait pas le mot, mais c’était un lit à baldaquins). Sa collègue, pour des raisons connues de elle seule, vivait dans un entrepôt de meubles.
Néanmoins, un détail attirait plus l’œil que le reste, que les meubles aux fonctions inconnues posés comme des fringues sales les uns sur les autres, et la quinzaine de miroirs autour : une partie de la pièce, à peine quelques mètres carrés, était plus propre que les autres. Un joli tapis coloré, et… un berceau posé dessus.
C’était plus fort que lui. Enkidu en approcha, en redoutant très fort ce qu’il y trouverait. Il savait déjà qu’il n’y aurait rien de vivant là-dedans. Il l’aurait senti. Il parcourut le chemin cerné par des chaises jusqu’à hauteur de son épaule et se pencha sur le sinistre objet qui ne laissait pas échapper un bruit de respiration ou de pleurs.
Il s’agissait d’un poupon, d’un jouet, censé représenter un bambin. L’objet était très joli, très ouvragé, l’acolyte aurait tué pour l’avoir quand il était enfant. On pouvait voir les cils de la poupée peint un à un, les joues colorées de rose et les cheveux extrêmement réalistes. Dzinin – son collègue imaginait que c’était elle – avait habillé et coiffé le bidule afin qu’il apparaisse de sexe féminin. Il y avait du budget dans les broderies de la robe et les rubans dans les cheveux.
Tout à son incroyable découverte, Enkidu entendit derrière lui un grondement, des mots qui lui ordonnaient avec autorité :
« Éloigne-toi du Bébé immédiatement.
- Ah euh… oui oui bien sûr, pardon ma sœur. Je suis désolé. »
L’acolyte recula doucement vers l’entrée des appartements de Dzinin, en gardant les mains bien en évidence comme il l’aurait fait avec un animal dangereux ou un individu armé. Quelque chose dans le ton de la voix, dans le décor, lui imposait une vigilance maximale. La rencontre ne se déroulait pas du tout comme il l’avait imaginée.
Néanmoins la devineresse adopta à nouveau son comportement peureux dès qu’Enkidu cessa d’être à portée du Bébé, elle se recroquevilla près d’un tas d’ordures dans le coin « cuisine » (si on pouvait employer ce mot pour un évier rempli d’eau croupi et de quelques emballages de bonbons). Son collègue décida d’évacuer l’incident poupon de son esprit et d’enchaîner avec ce qu’il voulait :
« Alors euh, désolé de t’avoir suivie, je voulais pas fouiner mais j’arrive pas à te parl…
- Tu n’aurais pas dû faire ça mon frère, c’est dangereux. Une partie des couloirs pas très loin d’ici dégage un niveau de radiation létal à cause d’une fuite dans le système de chauffage.
- Mais ce n’est pas interdit de venir non ?
- Bien sûr que non. »
Dzinin avait une voix sèche, un peu grave. Enkidu l’estimait plus vieille que lui, à cause de ça et des rides aux coins de sa bouche. Néanmoins, impossible de dire si il s’agissait d’une grande anxieuse de trente ans ou d’une cinquantenaire bien conservée. Les déments semblaient parfois beaucoup plus jeunes que leur âge réel, se disait l’acolyte.
La devineresse demanda d’une voix chevrotante et craintive de vieille dame :
« Es-tu venu me frapper ? »
Enkidu, qui avait toujours les mains en l’air, répondit avec indignation :
« Hein ? Non ! Pourquoi je ferais ça ? »
Et par souci d’honnêteté, il ajouta :
« En plus je crois pas que j’ai le droit. »
Sa collègue lui répondit en joignant les mains devant elle et en s’inclinant légèrement afin d’exprimer la honte :
« J’ai mal utilisé le Warp devant toi, tu as vu des choses que tu n’aurais pas dû voir. Je t’ai fait du tort, mon frère. »
L’acolyte écarquilla les yeux de surprise. Il se souvenait bien sûr de ces moments horribles. Dzinin avait fait apparaître ces… monstres qui voulaient découper son corps en morceaux. Elle s’était aussi évanouie à un moment critique. Néanmoins c’était des choses qui arrivaient. La prochaine fois ce serait lui qui ferait tourner sa tête à 360° en vomissant de la purée de pois. Il rétorqua :
« J’ai fait exploser un champ de mine avant que tu arrives. J’ai soulevé une camionnette dans les airs. Si on se frappe mutuellement pour ça on en finira jamais.
- Mais ça t’as fait des trous dans la tête ! Des trous qui ne guérissent pas. Nous nous abîmons, et un jour nous nous brisons. Tu ne sens pas la porte qui s’ouvre un peu plus chaque fois que tu t’en sers ? Elle disparaîtra, si tu faiblis. »
Putain de devin de merde, pensa Enkidu. Au moins, elle semblait convaincue que son collègue n’allait pas l’agresser. Perdant ses airs de chien craintif, elle attrapa un meuble au hasard pour s’asseoir dessus gracieusement. Son collègue avait vaguement compris qu’elle était un personnage important dans sa secte d’origine, mais ça n’expliquait pas pourquoi elle se trouvait jusqu’aux chevilles dans des déchets de nourriture puant et entourée de toiles d’araignées. L’acolyte tenta un poli :
« Sinon c’est joli chez toi, les meubles en bois sont très…
- Tu mens. »
La sentence était tombée, froidement. Dzinin ajouta :
« Je sais toujours quand quelqu’un ment.
- Bon d’accord c’est un peu sale et peut-être que tous ces miroirs donnent une ambiance un poil anxio…
- Les miroirs c’est pour les voir venir, et les apaiser. Ils veulent tout voir !
- Oui oui d’accord » – coupa un Enkidu qui ne voulait absolument pas en savoir plus – « mais les emballages de bonbon, là ? Hmmmm ? Quel dessein mystique super important servent-ils ?
- Les esclaves ne viennent plus ! Je faisais comme avec tout le monde, je voulais leur montrer mon Secret. Ça a fait des histoires, l’adjudant-chef s’en est mêlé, alors je lui ai montré mon Secret aussi. Ainsi qu’à l’Interrogateur Luvarn et au lexiconographe Masteel, tout le monde. L’Inquisitrice a dit que je pouvais rester ici toute seule, et que je ne devais plus montrer le Secret. »
Le Psyker eu une intuition quasiment douloureuse tant elle semblait évidente : il ne voulait pas savoir le détail de cette histoire. Il ne demanderait pas ce qu’était le Secret, car il était prosaïquement horrible. Il fallait changer de sujet, vite, pour le bien de sa santé mentale. Heureusement, Dzinin en trouva un toute seule. Sans aucune forme de transition, elle fit remarquer d’un ton poli :
- Je ne t’ai pas mordu mon frère.
- Hein ?
- J’en apprends beaucoup sur les gens en goûtant leur sang, mais ça ne leur fait pas plaisir.
- Ben euh… merci ? »
Elle réceptionna les remerciements comme une grande dame, d’un mouvement de tête gracieux, et alla jusqu’à avancer ses doigts afin de recevoir un baisemain. Enkidu ne sachant pas ce que c’était, se demanda ce qu’elle foutait avec son bras tendu devant elle. Un moment passa, extrêmement gênant sans qu’il comprenne pourquoi, puis il détourna son attention pour revenir sur le décor. Il vit des crottes de rat près de la vaisselle sale. Prit une décision. Demanda :
« L’eau courante elle marche ici ? Il y a pas de l’acide qui sort des robinets ou je sais pas quoi ?
- Non.
- Non quoi ? L’eau elle marche ou pas ?
- Elle… elle marche ? Je crois ? »
Le jeune homme tourna le dos à Dzinin pour laver quelques assiettes. Sa collègue était visiblement folle, mais elle survivait depuis plus longtemps que lui en servant l’Inquisition. Elle avait aussi un rang supérieur au sien au sein de la Psykana. Qu’elle ne sache pas prendre soin d’elle-même et que sa conversation sorte en mode aléatoire n’étaient que des détails. Enkidu avait l’habitude des déments. Sur Malfi, là où il était affecté auparavant, le Psyker Senior de son service arrivait à peine à mettre ses vêtements tout seuls. Un faible prix à payer pour servir l’Imperium avec des pouvoirs défiants l’imagination. Si il ne s’agissait que de ça…
Faire le ménage pour quelqu’un était bien sûr un travail d’inférieur, rien de plus humiliant - et qu’il n’était pas obligé de faire. Néanmoins Enkidu avait des sentiments conflictuels à propos de son destin de Grand Manitou de la Magie. C’était comme devenir un champion de buvage de pisse. Il y avait certes une performance, mais peu de gens pour l’apprécier, à commencer par lui-même. Être encore capable de faire la vaisselle lui semblait plus rassurant. Il dit à sa collègue :
« Bon je reviendrais plus tard avec des esclaves et des brouettes pour évacuer les tas partout, là... si ça t’embête pas ma sœur ? »
Le jeune homme craignait la réaction de sa collègue face à son ingérence dans ce qui était visiblement de l’ordre de la santé mentale, mais Dzinin ne semblait pas fâchée. En fait, elle avait perdu ses manières craintives et approcha Enkidu pour le tirer par le bras afin qu’il se retourne vers elle. Difficile de connaître ses sentiments quand la moitié supérieure de son visage était cachée, mais elle leva bien la tête comme pour regarder Enkidu droit dans les yeux. Elle dit :
« Je me suis trompée sur toi mon frère, tu m’aides. Et comme tu m’aides, je vais t’aider en retour. Jouons aux cartes. »
*
**
Enkidu se réveilla dans son lit, tout paniqué. Il ne se souvenait plus de ce qu’il s’était passé après que Dzinin ait sorti un paquet tout usé de on ne sait où. Elle lui avait dit quelque chose d’important, mais les détails lui échappaient déjà. Et maintenant il se sentait bizarre, quelque chose lui appuyait dans la tête. Une chose qu’il connaissait déjà, mais qu’il avait oublié. Une chose ancienne. Le Psyker se frotta le visage pour chasser ces sensations bizarres. Il entendit la porte s’ouvrir à la volée et une voix s’exclamer :**
« Mais tu ne te masturbes pas du tout ! C’est quoi ce… cette déco ?! Tu as abîmé tous les magasines ! »
Et Livia s’avança dans la chambre pendant qu’Enkidu protestait pour la forme. Il n’y avait pas beaucoup de place dans cette pièce, et encore moins de meubles. Un lit, une cantine, un bureau, une chaise. Mais ce qui faisait hurler la cultiste de la mort, c’était ce qui était accroché sur les murs. Des photos de morceaux de gens. Des mains, des pieds, des yeux, des ventres, tout. Visiblement triés par catégories. Le Psyker avait soigneusement découpés les œuvres pornographiques – la sections organes génitaux occupait en réalité une place assez réduite, loin derrière les caractéristiques du visage ou même des genoux. L’ensemble faisait plus papier-peint dérangé que fétichisme sexuel, ce qui contrariait visiblement Livia. Elle lui demanda d’un air indigné, les poings sur les hanches :
« Et que vas-tu faire avec ça ?!
- C’est pour… c’est pour mes études. »
La réplique calma aussitôt la cultiste de la mort. Elle semblait maintenant curieuse, et alla examiner sans vergogne le bureau de son collègue. Enkidu avait remarqué qu’elle n’avait pas peur des Psykers et de leurs pouvoirs. Parfois, elle posait même des questions. Comme maintenant :
« Tu vas enfin faire un truc impressionnant ? Je t’avoue que je suis un peu déçue. On m’avait dit que j’aurais un… » - elle utilisa un mot étrange qu’Enkidu ne connaissait pas – « comme colocataire, et tu ressembles à tout le monde. Sauf la fois où les cosmomarines sont venus, ça c’était très amusant ! »
Le jeune homme se souvenait aussi, et il n’avait pas trouvé ça amusant du tout. Sa chambre, la salle de bain, les couloirs, absolument tout le vaisseau, était bien sûr sous surveillance constante. Caméras, micros, et d’autres choses qu’il ignorait. Et un jour, toutes ces technologies avaient détecté qu’Enkidu avait doublé de volume et augmenté de température pendant son sommeil. Les surveillants en avaient conclus à une attaque, des soldats avaient été appelés. Ce que ça avait donné concrètement pour le Psyker c’est qu’il s’était réveillé avec des fusils radiants sous le nez sans savoir pourquoi. Il s’était juste… relâché, dans son sommeil. Un petit accident. L’adjudant-chef Rorich lui avait bien sûr mis des beignes après coup afin de lui apprendre à déclencher des alertes dans un vaisseau de libre-marchand.
Enkidu voulait envoyer chier Livia, il aurait dû l’envoyer chier, mais à ce moment-là il se souvint de ce que lui avait dit Dzinin. Explique-lui, réponds-lui, ça va t’aider. Il savait que c’était pour quelque chose qu’il désirait, un conseil important, l’élément déclencheur de quelque chose, alors il le fit :
« J’essaie de me métamorphoser en quelqu’un d’autre. »
Le jeune homme s’assit en tailleur sur son lit. Il expliqua d’un ton hésitant :
« Je l’ai déjà fait. Je me suis transformé en plein de choses, tout seul, mais c’était… avant l’Assermentation. Donc de la mauvaise façon. Là j’essaie de faire bien. »
Livia avait la tête d’un enfant qui découvre qu’on lui a organisé un anniversaire surprise avec plein de cadeaux, et qui ne sait pas lequel ouvrir en premier. Elle tenta une question :
« Et tu as besoin de… d’avoir un modèle pour ça ?
- Ça a l’air idiot hein ? Ça l’est sans doute. Je… il n’y a pas de méthode toute faite pour ces choses-là. »
En réalité, ce que Enkidu voulait dire, c’est que les écrits qu’il étudiait, les professeurs qu’il écoutait, et ce depuis sa capture sur sa planète natale, ne s’exprimaient jamais du point de vue d’un Psyker. Plutôt du prêtre à côté. La plupart des ouvrages sur le sujet s’occupaient de lister des avertissements, des dangers, et bien sûr l’essentiel était de la propagande. La Foi envers l’Empereur, le sens du Devoir et du Sacrifice étaient vus comme des muscles qu’il fallait entraîner tous les jours. Ces dernières semaines, Enkidu avait passé de longues heures penché sur un ouvrage poussiéreux faisant partie de la bibliothèque de la suite de l’Inquisitrice, à traduire du Haut Gothique, tout ça pour découvrir le récit d’un type défoncé aux champignons qui avait vu une fois, de loin, un sorcier pousser un cheval par la force de son esprit. Deux lignes sur le sujet. C’est tout. Si le jeune homme avait eu la liberté de développer le moindre soupçon de cynisme à propos de sa formation, il aurait pu penser que la plupart de ces longues heures d’étude dans l’inconfort et le froid ne lui apprenaient rien – mis à part à rester à genoux sur commande et obéir à n’importe quelle connerie. Il lui restait le problème de son devoir premier : mettre le plus de puissance possible entre les mains de l’Inquisitrice. Comme Livia l’avait fait remarquer avec sa diplomatie habituelle, il ne progressait pas beaucoup sur ce chapitre. C’était agaçant.
Enkidu changea donc de sujet :
« Pourquoi tu es rentrée sans frapper en fait ?
- Je n’ai plus de tabac. J’ai fini mon entraînement des Lames Sacrées troisième niveau plus tôt ce cycle parce que j’ai battu mon record : trois dixièmes ! Je veux célébrer cette victoire sur l’Ennemi avec un BON GROS SPLIFF. »
Son colocataire lança son paquet de tabac sans protester. En dépit des apparences, Livia n’était pas chien et rendait toujours ce qu’elle prenait. D’ailleurs, elle reprit immédiatement la parole en sortant une tablette de donnée de son sac.
« Je n’étais pas venue que pour abuser de ton hospitalité : j’ai quelque chose d’amusant à te montrer. Je l’ai pris à un des enfants des cosmomarines qui s’entraînent avec nous. Tu aimes la télévision n’est-ce pas ? »
Enkidu se redressa immédiatement et porta toute son attention à sa collègue Acolyte. Il adorait la télévision. Il passait tout son temps libre assis en tailleur trente centimètres devant l’écran, la bouche légèrement entrouverte et les yeux secs de rester autant de temps sans cligner. Son programme préféré était un dessin animé en noir et blanc diffusé à différents endroits du secteur Calixis depuis plusieurs centaines d’années et comportant une trentaine d’épisodes. L’oeuvre contait l’histoire d’un Garde Impérial qui servait Saint Drusus dans sa croisade. Le Psyker en connaissait chaque seconde par cœur et ne s’en lassait jamais. Il pleurait pour les moments tristes, se réjouissait pour les victoires et priait à chaque fois que le héros l’invitait à le faire (à peu près toutes les cinq minutes). Livia avait dû plusieurs fois calmer le jeune homme quand Saint Drusus mourrait – il ressuscitait quelques minutes plus tard, mais Enkidu semblait l’oublier chaque fois que ça arrivait. Dans la folie de son quotidien, il parvenait à rester pragmatique, mais la télévision le frappait dans un angle mort de sa psyché.
Sa collègue Acolyte s’assit sur le petit lit à côté de lui tout en tapotant l’écran. Elle expliqua :
« Les enfants ici ils ont accès à une petite encyclopédie sur le réseau interne du vaisseau. Des choses pas très intéressantes pour la plupart, les manœuvres tactiques les plus simples, quelques prises au corps à corps, la catégorie culte impérial bien sûr… mais il y a une section vidéo, regarde ! »
Et à l’horreur absolue d’Enkidu, devant ses yeux fut projeté un enregistrement d’enfants piétinant un nouveau né. Qui bien sûr n’y survivait pas.
« Cette section-là expliquer comment tuer les mutants, c’est génial ! Regarde BLAM ! En plein dans sa tête ! »
Si le regard arrivait à se détourner de l’horreur, on pouvait effectivement remarquer que le bébé avait de minuscules sabots à la place des pieds. Le jeune homme se leva brutalement. Par un enchaînement d’événements mentaux qu’il ne voulait absolument pas détailler, la vidéo l’avait poussé à se souvenir comment se transformer. Et ça allait arriver. Maintenant.
Le Psyker porta la main sur la Miséricorde, le couteau à pointe éjectable qui lui servirait à se suicider si les choses magiques tournaient mal. Livia savait ce que c’était, et se mit immédiatement en posture de combat. Enkidu cria :
« Non non non non !!! »
Mais la cultiste de la mort fit un coup de pied retourné en plein sur le bouton d’alarme au mur. Une sirène s’enclencha. C’était la panique. Le jeune homme, les yeux fous de terreur, en sueur, s’empressa d’expliquer à sa collègue :
« Je me contrôle encore ! Empêche les gardes de me tuer j’en ai pour quelques minutes ! »
Livia eu l’air horrifié.
« Oh par l’Empereur je suis désolée…Un réflexe...
- Tais-toi ! Laisse-moi ! Putain de salope de Dzinin ! »
Et sur ces énigmatiques paroles, Enkidu se figea. Complètement. Il cessa même de respirer, ses yeux se couvrirent d’un voile gris et sa peau devint cireuse et dénuée de vie. Cela dura quelques minutes, suffisamment pour que des cosmomarines arrivent, discutent ferment avec Livia, se disputent entre eux, appellent des supérieurs, qui en appelèrent d’autres. À la fin, comme souvent, l’Interrogateur Luvarn lui-même dû venir dans les quartiers de vulgaires acolytes. Tout ça pour regarder un type en sous vêtement qui ne bougeait plus.
C’était embarrassant, et au moment où même les soldats envisageaient de foutre une beigne au gars pour qu’il se remette à fonctionner, quelque chose se produisit. D’étranges petits boutons apparaissaient par intermittence sur le torse du jeune homme. Puis la peau creva et des doigts apparurent. Quelque chose essayait de se frayer un chemin depuis l’intérieur.
Ça aurait dû être le moment où Enkidu périssait sous le feu nourri de fusils radiants pointés droit sur lui, mais Luvarn ordonna aux soldats de ne pas tirer. Ils se contentèrent d’observer l’effrayant spectacle. Des doigts déchiraient l’enveloppe charnelle de l’acolyte. Néanmoins… Les démons avaient rarement la peau rose et des mains parfaitement manucurés. Ce qui se frayait un chemin à coup d’ongles à travers la peau du Psyker était humain.
Un bras entier finit par sortir par l’estomac d’Enkidu. Il s’agitait, semblant chercher quelque chose à tâtons. Tailla un trou pour un autre bras. Maintenant que les deux membres supérieurs étaient à l’air libre, ils se mirent à déchirer le visage, les épaules, le ventre de leur hôte. Il se révélait être une enveloppe vide, dont les lambeaux partaient en cendres puis disparaissaient dans le néant dès lors qu’on le déballait. Un des soldats se mit à vomir quand le sorcier enleva son slip et arracha d’un geste négligeant ses organes génitaux, qui noircirent et se flétrirent instantanément.
Qu’en était-il pour la personne qui apparaissait en dessous de ce masque ? Il s’agissait de toute évidence d’un individu de sexe féminin, aussi chauve et imberbe que son prédécesseur. Après s’être débarrassée de son ancienne peau, celle-ci semblait complètement perdue et s’écroula à plat ventre au sol.
Les réactions de l’assistance furent très diverses. Les cosmomarines allaient du surpris, au vomi, à la terreur. Livia semblait hésiter entre les trois. L’Interrogateur Luvarn quant à lui semblait ravi, comme si il assistait à l’éclosion d’une fleur rare. Le spectacle était étrange car, pour autant qu’Enkidu s’en souvienne, le bonhomme avait toujours la tête de quelqu’un qui sent une odeur désagréable à côté de lui. Là elle voyait son sourire enchanté d’approcher d’elle à toute vitesse, tandis qu’elle était vautrée sur le sol comme un paquet de lingue sale à essayer de se souvenir comment respirer correctement. Le télépathe la ramassa par les aisselles sans difficulté comme si il s’agissait d’un chaton et la regarda de haut en bas. Soit dit en passant, la Psyker avait décidé, quitte à être une fille, d’en être une jolie. Elle avait une silhouette fine et élégante, comme quelqu’un qui aurait eu des cours de danse classique et de maintien depuis sa petite enfance. Son visage avait une ossature délicate et des yeux bridés mais avec des paupières très fines qui lui faisaient de grands yeux de biches. Elle s’était dotée d’un genre de nez qui demande plusieurs chirurgiens et une petite fortune. Sa peau était parfaite. Mais ce n’était pas ce que son supérieur cherchait à savoir en l’examinant sous toutes les coutures :
« On dirait vraiment un être humain, tout y est, c’est incroyable.
- Où est sa marque ? Comment peut-on être sûrs que c’est la même personne ? »
Celui qui venait de parler, c’était l’adjudant-chef Rorich qui venait de rentrer. Il était armé, et visiblement pas content. Par réflexe de pure terreur, Enkidu se débattit faiblement pour s’enfuir. Luvarn lui mit une petite tape affectueuse sur son crâne chauve, comme à un petit animal agaçant, puis attrapa sa main gauche pour la secouer dans le vide. La marque d’Assermentation s’alluma. Il expliqua au vieil homme d’un ton cajoleur :
« L’acolyte Enkidu a le pouvoir de prendre l’apparence de n’importe qui. L’Inquisition trouvera quelque chose d’utile à faire avec ça.
- Oh ! Elle a deux chances sur trois de faire exploser toute la troupe. Vous parlez d’une combine, Psyker ! »
Puis il ajouta avec un reniflement méprisant :
« Et personne ne peut lui trouver des vêtements convenables ? Tout le monde est en train de reluquer un trou de balle de sorcière depuis cinq minutes. Je nous croyais dans le secteur Calixis ! »
L’adjudant-chef faisait référence aux standards de pudeur et de décence qui étaient plus élevés que dans le reste de l’Empire, grâce aux enseignements de Saint-Drusus. Et c’est vrai que maintenant qu’il le faisait remarquer, Enkidu était nue. Luvarn regarda brièvement son collègue, les soldats, puis opta pour poser l’acolyte secouée et épuisée dans les bras de Livia. Lui avait des papiers à faire pour consigner la montée en pouvoir d’un Psyker au service de l’Inquisition. Il avait déjà été décidé que la jeune femme deviendrait une Théoricienne Materium, même si elle n’était pas au courant. Il y aurait bien sûr une petite cérémonie – il y en avait toujours une. En plus le timing était absolument parfait, l’Indomptable Ravel arriverait bientôt dans l’orbite de Malfi.