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[Le Coësre] Le Nouvel Ordre

Posté : 10 nov. 2021, 23:21
par [MJ] La Fée Enchanteresse
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Il y a un endroit à Nuln, où les gens ont l’habitude de disparaître. Un îlot entre l’Aver et le Reik où l’on amène de grosses charrettes ferrées, qui sont toujours plus légères à l’entrée qu’à la sortie.
Nuln prétend être civilisée. Elle est dans le nouveau monde, celui de la rationalité, des tribunaux, et de la philosophie doucereuse. Nuln n’est pas la Bretonnie ou le Nordland où l’on trouve encore des seigneurs semi-barbares, des animaux qui insistent sur cette maxime : « L’homme qui prononce la sentence doit l’exécuter. » Non non, rien de ça dans la ville aux cent cheminées, éprise de Sigmar et Véréna ; Ici, on ne roue pas, et on ne décapite pas sur la place publique à l’épée.
Mais on condamne à mort, tout de même. En secret. À huis clos. Loin des regards sensibles des étudiants en droit et des bonnes prêtresses de la Chouette.

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2e étage, cellule 12, section ZH — Pour « Zauberer und Hexen », « Magiciens et sorcières ». L’allée toute entière est séparée du reste de la prison par d’immenses doubles-portes cerclées de fer plutôt que par des grillages et barrières. Tout le long des murs, on trouve de jolies sculptures, des gargouilles et des inscriptions pieuses en classique — et on voit, ça-et-là, de l’obsidienne, la pierre qui canalise et neutralise la magie, comme la couleur noire avale et absorbe l’énergie de la lumière. Les magiciens qui sont conduits ici sont enfermés par des menottes couvertes de cette pierre sombre, et tout est fait pour empêcher les plus puissants des ensorceleurs d’être capable de lancer la moindre malédiction.

Une jeune femme a subit tel traitement. Elle a des liens aux chevilles et aux poignets, et tout est relié par une chaîne de métal qui est forgée à l’intérieur du mur de sa cellule — elle n’est plus capable, depuis des semaines maintenant, de faire le moindre mouvement sans entendre le raclement des anneaux contre le sol en pierre. Elle a appris à peu bouger. Elle passe ses journées à genoux, jusqu’à se les avoir rendus calleux. Elle dort dans de la paille lancée au sol, et fait ses besoins dans un seau qui est vidé tous les matins. Le Donjon de Fer est un endroit cruel, glauque et immonde — mais ses gardiens ne supportent pas l’insalubrité.
Elle non plus.

La jeune femme regarde tranquillement par les barreaux de sa fenêtre ; elle peut observer le ciel noir de la nuit, et ignore si aujourd’hui est un jour où Mannslieb brille — il y a bien trop de nuages. En ce mois, il neige. Elle voit des flocons tomber à la lueur de flammes de fournaises le long de la Faulestadt, car sa pièce est dirigée plein sud. Les toits sont recouverts de ce fin manteau. Il n’est pas raisonnable de rester si près de l’extérieur — il fait froid, et en tant que prisonnière, elle est bien peu habillée. Pieds-nus, crâne totalement rasé, elle n’a pour garder sa pudeur et son corps qu’une grosse robe de laine grattée grise qui démange. On ne lui laisse même pas une corde en guise de ceinture pour que ça colle à sa taille ; ça serait offrir un trop beau moyen de se suicider.

La discrétion n’existe pas dans le Donjon de Fer. On entend les gens arriver avant de les voir. En l’occurrence, c’est le cliquetis des serrures de l’allée, puis le gros claquement de la porte qui se referme, puis les couinements de chaussure ; ils brisent l’habitude. Ils brisent le « ploc, ploc, ploc » d’une goutte d’eau qui s’échappe d’un robinet dans le couloir, celui avec lequel les sentinelles lavent à la va-vite les cellules entre les détenus — ou avec lequel ils remplissent des seaux d’eau glacée qu’ils jettent sur les prisonniers, en guise de toilette.
Le couinement des chaussures s’arrête devant la cellule 12. La prisonnière tourne un peu la tête, mais pas complètement pour observer le visage de qui vient d’arriver. Il toussote, et se fait entendre avec une petite voix.

« Ma sœur…
Ma… Ma fille va mieux. Votre remède l’a aidé… Je vous remercie. »


La prisonnière sourit, et pouffe un peu du nez.

« Remercie la Colombe. Quand tu auras fini ta ronde, va dans une chapelle déposer une obole pour les pauvres.
– Je le ferai, ma sœur… »

L’homme qui parle est un gardien. Il a la livrée d’un écuyer du Cœur Flamboyant — c’est le Temple de Sigmar et ses divers ordres qui gèrent la prison. C’est un militaire quelconque, grand mais maigre, le dos un peu voûté, avec une grosse matraque en bois à sa ceinture, et un trousseau de clés qui pendouille.
Quelque chose semble le gêner. Il hésite. Penche un peu la tête, et, finalement, se résout :

« M’accorderiez-vous votre bénédiction ? »

La prisonnière fait « oui » de la tête. Alors, le gardien attrape son trousseau, et commence à déverrouiller la cellule.
Le protocole voudrait qu’il le fasse uniquement en présence d’un camarade. Et que l’on ferme tout de suite la porte derrière lui. Mais quel mal craindre d’une femme qui parle de Shallya ?

Il s’avance au fond de la cellule. Et c’est alors que la prisonnière se retourne. C’est plus fort que lui, mais le gardien écarquille les yeux et ravale sa salive.
Elle est laide, et défigurée.
Il lui manque le nez et un œil. Elle a une énorme boule qui grossit dans la mâchoire. Le teint pâle, et des veines trop bien marquées dans le cou. Des joues immensément creuses, et des ulcères impressionnants sur ses lèvres.
Le gardien pose ses deux genoux à terre, et lie ses mains. La Shalléenne dépose la paume de sa main sur son crâne, et alors, l’écuyer commence à réciter une petite prière.

« Ô bonne Shallya, patronne des petits et des faibles, donne-moi la force et la santé ; guide-moi afin d’être un bon père, un bon frère et un bon mari ; Je te jure d’être un homme bon et généreux, d’offrir mon cœur, et de défendre tous ceux qui ont besoin d’aide, sans les juger ou les tromper… »

La prisonnière attend qu’il ferme les yeux.
Puis elle s’élance en avant pour passer derrière lui.
Elle enroule la chaîne en acier autour de son cou.
Elle lui donne un coup de genou dans le dos.
Elle ferme brusquement son nœud de métal, et elle commence à lui briser le cou et à l’étrangler.

Il se débat, elle bondit en arrière, et d’un coup, il crache de la salive mousseuse alors qu’il sent tout son corps être agité telle une poupée.
Il tire contre l’anneau enfermé dans le mur.
Le bruit de la bataille est entendu dans les autres cellules. Un autre prisonnier, incapable de voir la scène tant les détenus sont isolés les uns des autres, siffle d’approbation, tandis qu’un différent hurle de toutes ses forces :

« OH OUAIS ! DONNE-LUI TOUT C’QU’IL MÉRITE LE MATON ! »

La prisonnière anéantit la trachée du pauvre bougre qui tente de se libérer avec des coups de coude dans le vide, derrière lui. Elle le colle, et rugit dans son oreille :

« Défendre sans les tromper ?!
Comme tu l’as fait avec moi ?!
Je sais que la charrette qui est entrée dans la cour tout à l’heure est là pour moi !
Ta fille ne mérite mieux qu’un homme comme toi pour père, crevard ! »


Elle tire en arrière de toutes ses forces sans même crier ou gémir du soudain effort, quand bien même ça mobilise ses poignets et les meurtris ; en un geste, elle finit d’achever le gardien. Sa tête dodeline soudain de côté, tandis qu’il bave et que de la morve coule de son nez.
Elle défait le lien, et le laisse s’effondrer sur le ventre et se briser le menton sur le sol en dur.
Sa nuque est entièrement luxée.



Trois ou quatre minutes plus tard, les grandes portes de la section se rouvrent. Et à nouveau, on entend les arrivants avant de les voir arriver. Il y a des dizaines de bruits de bottes et de loquets métalliques. On comprend qu’il y a des armures, et des armes.

Devant la cellule, l’un d’eux s’arrête, en découvrant la prisonnière qui a recommencé à regarder la neige tomber par la fenêtre — et le cadavre gisant à ses pieds.

« Putain de… »

La prisonnière se retourne en liant ses mains devant elle. Elle découvre, bien peu surprise, trois chevaliers en armures complètes, des jambières jusqu’au heaume, un prêtre de Sigmar en panoplie ecclésiastique complète avec même le marteau contre l’épaule, et une demi-douzaine de gardes aux couleurs du grand-comté de Nuln, avec leurs gueules de rats et leurs morceaux de métal noir.
La prisonnière leur fait un grand sourire vicelard, et, avec une voix d’un calme olympien, leur lance :

« Bonsoir à vous, mes bien chers frères. »

L’un des chevaliers dégaine un bâton de fer retenu à sa gauche, et la pointe du doigt avant de vociférer :

« CONTRE LE MUR ! MAINTENANT ! »

Elle obéit sans opposer la moindre résistance. Mais la grosse dizaine d’hommes qui chargent à l’intérieur ne se privent pas pour employer les plus gros remèdes.
Elle est plaquée contre le mur, et on lui fait passer autour de sa bouche un bâillon pour l’empêcher de parler, et on lui pose autour des épaules et sur le torse une sorte de médaillon très lourd, portant une autre pierre d’obsidienne. On lui retire la chaîne avec laquelle elle a tué quelqu’un — mais c’est uniquement pour la remplacer par une sorte de camisole d’acier, une cuirasse de brigand où les bras sont retenus solidement contre le torse. Sans sa bouche, et sans ses mains, on espère qu’elle ne pourra pas faire usage de la moindre magie — l’obsidienne achevant de la déstabiliser et de l’empêcher de percevoir les vents autour d’elle.
Elle n’a pas le loisir de marcher hors de sa cellule. Deux costauds s’emparent de ses bras et la soulèvent presque au-dessus du sol, avant de la traîner dehors pour la faire traverser le bloc le plus vite possible, tandis qu’une main attrape son crâne rasé et force sa tête à demeurer courbée vers le sol.

Les yeux rivés sur ses pieds, la prêtresse meurtrière ne perçoit pas ses compagnons. Mais les magiciens et sorcières détenus dans l’allée se pressent aux barreaux de leurs cellules, tirent sur leurs chaînes, et une cacophonie résonnent, alors qu’on siffle, qu’on applaudit, qu’on hurle de rire, et qu’on lance des commentaires tous plus barges les uns que les autres :

« ♫ Au feu, gens du guet, v’là la prêtresse qui brûle ! Au feu, gens du guet, v’la la prêtresse brûlée ! ♪
– Fait d’la place auprès de Mórr, sœurette !
– Hé ! Hé ! Hééé !! Tu crois qu’ils vont te violer avant de te foutre au bûcher ?!!
– Nous l’honorable cour de justice vous déclarons coupable au nom de Son Illustrissime Altesse Emmanuelle von Liebwitz !
– Putain j’avais dis preuuuum’s !
– J’bois ma pisse à ta santé, ce soir ! »

On l’amène jusqu’à l’ascenseur. On la force à s’agenouiller une fois sur la plate-forme. Et elle ne peut s’empêcher de sourire comme une démente.
Le Donjon de Fer a besoin de dix bonhommes armés et aux aguets pour la surveiller — c’est presque flatteur.

L’un des chevaliers siffle et beugle un ordre. On entend le gros choc de deux pans de bois très lourds qui se retirent. L’ascenseur tremble, et, lentement, se met à descendre alors que deux chaînes de fer sont écoulées par un mécanisme.
La prêtresse ferme les yeux.
On dépasse le premier étage.
Elle tremble. De peur. Tout est si soudain et si rapide. Mais en même temps, elle s’efforce de retenir ses sphincters et ses larmes, quand bien même l’émotion monte.
On arrive au rez-de-chaussée.
BOHM.
La plate-forme s’arrête.

On relève la prêtresse. On la tourne. On la fait marcher, et emprunter une grande allée sombre, illuminée de quelques chandelles.
Et on la fait prendre un virage…
À droite.

Là, la prêtresse s’effondre. Elle cesse de se tenir droite, prostrée, les muscles bandés ; elle se met à rugir d’un cri étouffé tandis que les larmes s’écoulent en quantité de ses yeux.
À gauche, il y a le chemin vers la cour, et les poteaux de justice.
Mais à droite, c’est vers l’entrée du fort.
Elle pleure de joie. S’agite en tremblant. On l’empêche de bouger. Deux gardes poussent une lourde porte.
Et elle passe sous les flocons de neige, et au milieu du froid hivernal.

Elle n’en profite que dix secondes, avant qu’on ne la charge à l’arrière d’une charrette ferrée qu’on referme derrière elle.

Quasiment tout le temps, les véhicules qui rentrent dans le Donjon repartent plus légers.
Parfois, quand il y a un miracle, ils repartent plus lourds aussi.



La prison roulante quitte l’île du Donjon de Fer. Elle est tractée par deux roncins, tandis que devant est tirée une charrette où attendent assis six soldats avec arquebuses, et, tout devant, deux chevaliers-templiers de Sigmar scintillants de fer. En voilà une escorte digne d’une détenue forcenée ; qui s’attendrait à voir une honorable sœur de Shallya gardée à l’intérieur ? Emma en rit, intérieurement. Elle continue de pleurer de joie, à moitié accroupie sur un petit banc au côté de sa cellule mobile. Elle tente, au milieu du trajet, de se reprendre, de renifler la morve qui coule sur son nez, et, sans pouvoir sécher ses yeux la faute à la camisole, elle tente de voir à travers ses pupilles pour percevoir la nouvelle Nuln dans la nuit, à travers la seule ouverture de la boîte métallique où elle est recluse : un minuscule carré troué de deux barres de plomb.

En fait, ce qui l’informe surtout sur ce qu’il se passe dehors, c’est des bruits.

On entend au loin un sifflet, suivi de pétards, et aujourd’hui n’est pas un jour de fête — quoi qu’Emma a besoin de recalculer, pour être sûre. Elle a passé tellement de nuits en prisons, certaines enfermée dans le sous-sol, elle a tenté, pour ne pas devenir folle, d’obtenir par tous les moyens la date du calendrier ; elle croit, sans être certaine, qu’aujourd’hui est un début de Nachexen.
Elle entend des cris, un qui déchire la nuit, une insulte vociférée et assez incompréhensible. Il y a trop de sons parasites autour d’elle, les fers des chevaux qui tambourinent le sol, le roulis des essieux…
Finalement, elle entend un son assez particulier — une voix de femme qui résonne à travers la totalité de l’avenue. Un peu comme une prêtresse qui parle depuis une chaire pour bien se faire entendre grâce à l’acoustique d’une église ; ici, elle reconnaît le son d’un porte-voix.


« Loyaux sujets de Nuln, écoutez !
Loyaux sujets de Nuln, écoutez !
Sur ordre du Conseil de Son Illustre Altesse Emmanuelle, toute personne qui circule dans les rues de la ville passé le couché du soleil sans autorisation spéciale du-dit Conseil, est passible d’enfermement à la caserne et de poursuites pour rébellion !
Nous demandons votre coopération et vos prières afin de repousser l’épidémie ! Souvenez-vous que nous sommes tous solidaires face à cette maladie !
Loyaux sujets de Nuln, écoutez ! »



Plus la charrette continuait, plus les bruits du porte-voix s’amplifiaient ; avant de soudainement mourir au détour d’un virage. Alors, la nuit s’illumina de feux, et pas de lanternes — des feux en pleine rue, de poubelles, qui dévoilaient les façades des immeubles.
On avait taggé l’une d’elle à la peinture blanche.

Grand Coësre sauve nous !


Loin d’obéir aux ordres municipaux, quantité de Nulner semblaient dehors. Il y eut deux ombres de gens encapuchonnés qui courraient à toute vitesse, puis, une scène de quatre bourgeois de la ville qui agitaient des matraques en l’air tout en poursuivant des brigands. Plus loin, une quinzaine de gens, tous des hommes, vêtus d’habits de marins et débardeurs, qui zonaient sur un banc en regardant la charrette ferrée d’un mauvais œil.
Et encore plus loin, un prêche d’un flagellant fou, nu, debout sur une chaise, dégoulinant de sang, le crâne chauve tatoué, qui hurlait au ciel, avec des crachats reflétés par du feu :

« SIGMAR EMPORTE LES MÉCRÉANTS ! SIGMAR PUNIS LES SODOMITES ! MORT À KASLAIN LE FAUX-ARCHILECTEUR ! MORT À EMMANUELLE LA PUTAIN ! »

Un vieux mur calciné, et la vitrine d’une boutique cassée, l’enseigne montrant un magasin de jouet. On avait peint des dizaines d’insultes qu’Emma se mit à lire et déchiffrer à toute vitesse : Mal de Parravon, Louen reprend tes pestiférés, Parasites, Bouffeurs de grenouilles


La charrette se mit à remonter l’Emmanuellestrasse. Cette fois-ci, l’ambiance se mit à changer du tout-au-tout. Beaucoup de tambours, de cors, un petit escadron de reîtres, des cavaliers du Héron Bleu tout multicolores, avec plumes au chapeau et gros mousquetons portés à bout de bras. Des bannières claquant au vent, des pointes de hallebardes tenues en l’air, et, au milieu de l’arbre où autrefois on placardait des petites annonces d’emploi, des lettres d’amour et des petites prières, il n’y avait plus qu’un gibet. Un cadavre richement habillé, de noble, avec une pancarte estampillée Verräter. Une mode importée d’Altdorf, ou de Bretonnie, tant on était pas habitué à voir publiquement des condamnés à mort à Nuln…


Finalement, les bruits cessent. Plus de cris, plus de brouhaha, plus de musique ou de pétards. Tout devient lointain. La charrette blindée ralentis. Elle prend des virages moins secs. On ouvre des portes. On s’arrête.
Et plus rien.

La porte s’ouvre brusquement après trois minutes et une discussion étouffée. Emma papillonne des cils. Elle voit qu’elle est dans une sorte de grange, avec toujours les preux chevaliers et les gardes de la ville qui l’observent. Mais ils ne sont pas seuls —
Il y a aussi les militaires du Héron Bleu, la condotta personnelle de la comtesse ; ce gros régiment de soldats Tiléens servent de gardes d’élite à la maison von Liebwitz depuis un siècle maintenant. On les reconnaît à ces grands chapeaux extravagants, ces médaillons et épaulettes dorées et serties de bijoux.
L’un d’eux parle avec un joli accent, charmant, qui tranche avec sa sale gueule, car il lui manque un bon morceau de sa lèvre.

« Ma sœur, veuillez nous suivre je vous prie. »

Ce serait peut-être le bon moment pour une remarque sarcastique, mais Emma ne peut pas parler avec le bâillon au fond de sa bouche. Deux soldats Tiléens grimpent dans la charrette, et l’aident à se lever. Ils sont plus doux que les matons du Donjon de Fer ; costauds, certes, prompts à la faire se mettre debout, évidemment, mais ils ne la soulèvent pas comme un sac désobéissant. Sauf quand il faut la faire descendre le marche-pied.

Toujours solidement enchaînée, on la fait sortir de la grande. Elle tombe alors nez-à-nez avec ce qui l’attend — un château tout simplement immense et crénelé de dizaines et dizaines de fenêtres vitrées.
C’est le palais de la comtesse en personne. Elle n’est pas entrée par la grande porte, mais par une voie dérobée et discrète. Il n’empêche ; on la fait remonter une petite cour où le chemin est marqué par des dalles de marbre entourées de plants de bégonias et jonquilles, un peu mortes avec l’hiver il est vrai. On ouvre une porte de serviteur, et voilà qu’elle entre dans un palais où il fait très chaud, et où elle sent du parquet brillant sous ses pieds-nus.

On la fait passer une pièce, puis une autre, et finalement, on l’arrête dans un couloir qui ressemble à une antichambre. Alors, les deux militaires du Héron Bleu se tournent vers l’un des chevaliers-templiers qui a suivi à la trace. Le templier semble hésiter, grommeler, mais finalement, il tend une clé à l’un des Tiléens.
Et alors, on libère Emma.
On lui retire sa camisole, son collier d’obsidienne, son bâillon, les chaînes et menottes aux chevilles. L’un des militaires de la Condotta indique l’une des trois chaises de l’antichambre, et voilà que tous les hommes armés aux livrées présentant des loyautés différentes s’en vont tous un par un, et referment derrière eux.

Et elle est toute seule. Avec ces trois chaises, un petit meuble, et un miroir en face d’elle qui lui renvoie une image bien horrible d’elle-même.

Elle est laide, défigurée, et en plus, elle n’a plus de cheveux, le ventre creux et des haillons comme vêtements. Elle est couverte de cicatrices plus-ou-moins vieilles, et elle a laissé un peu de sang là où elle a marché.
Elle décide de s’approcher de la chaise. Elle s’agenouille devant, lie les poings et pose les coudes sur l’assise, et elle se met à prier en classique — à remercier Shallya de sa clémence, de l’avoir permise de survivre un jour de plus. Elle demande à la Colombe de veiller sur les enfants et l’épouse du gardien de prison qu’elle a tué en lui éclatant la nuque, sans pour autant exprimer le moindre regret sur ce meurtre si soudain.



Au bout de quelques instants, la porte en face de l’anti-chambre s’ouvre, et quelqu’un entre ; cette fois, pas de claquements de bottes en cuir, ou de trousseaux de clés qui tressautent. Ce sont des talons qui cognent contre le parquet — de jolies bottines sur-élevées vernies. Elles sont portées par une élégante femme vêtue d’une jolie robe verte-pomme, avec un chapeau lié à son front par un fil décoré par de nombreuses perles.
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La jolie femme contraste totalement avec la laide Emma. Elle s’arrête, se tient toute droite avec ses mains dans le dos, et, d’une voix qui sort fort rauque, assez étrange pour une femme, elle se met à parler avec une forte nonchalance.

« Peut-être plaira-t-il à ma sœur de prendre un bain et de changer de vêtements ? Désirez-vous dormir, ou vous reposer quelques instants ? »

Emma regarde la jolie femme avec de grands yeux écarquillés. Elle reste la bouche entrouverte, un peu demeurée, comme si elle n’avait pas entendu — ou pas compris.
L’aristocrate, sans sourire, et sans avoir montré le moindre signe d’émotion à découvrir une gueule borgne et sans nez, continue après avoir marqué une petite pause, avec cette voix de fumeuse de tabac invétérée.

« Vous êtes conviée à un repas, mais peut-être ne voulez-vous pas manger ainsi — vos pieds, ils saignent. »

Emma tourne sa tête pour observer la plante de ses pieds, dégoulinante de rouge. Finalement, la prêtresse se hasarde à répondre quelque chose.

« C’est… Vous qui m’avez sorti de mon cachot ? »

La jolie femme approuve d’un hochement de tête.
Alors, Emma retrouve un peu plus de force dans sa voix.

« Alors dépêchez-vous de me dire ce que vous voulez.
– En mangeant, je vous prie. Rien ne presse.
– Alors passons à table dès maintenant, je n’ai pas de temps à perdre. »

La dame verte hausse un sourcil. Et se hasarde à un humour pince-sans-rire.

« Je ne suis pas certaine que vous soyez attendue quelque part, ma sœur… »

La blague ne prend pas, et Emma ne répond rien. À la grande frustration de la nobliaude.

« Vous devez être éreintée… Un bain vous fera le plus grand bien.
– Je suis en pleine forme.
– Alors voyez les choses autrement ; je trouve qu’il serait très honteux de ma part de discuter avec vous alors que vous êtes à peine habillée, je préférerais que nous traitions en égales.
– Shallya me bénit et guide chacune de mes actions — Elle aime les lépreux et les miséreux. Il n’y a pas de meilleur vêtement sacerdotal que la bure que je porte. De toute façon, même si je me maquillais et me faisais toute jolie, je ne suis pas totalement sotte, et je sais qu’il faudrait que je me camoufle tout le visage pour avoir la maigre sensation d’être adéquate à vos yeux.
Cessez de me faire perdre mon temps. J’ai un cancer, je suis condamnée à mort avec ou sans votre intervention. Quoi que vous ayez à me dire, je reste persuadée qu’il est dans notre intérêt à toutes les deux d’en finir au plus vite. »

L’aristocrate est décontenancée. Ses deux sourcils sont levés. Elle ne s’attendait pas à telle réaction, pas après avoir sorti une prêtresse du couloir de la mort. Mais elle prend une grande inspiration, bombe sa poitrine, et fait un geste quelconque de la main.

« Soit. Suivez-moi en ce cas, ma sœur. »

Emma se relève et suit la jolie dame dans la pièce suivante.

C’est une sorte de petite salle-à-manger. Il y a, contre un mur, un grand tableau, une huile sur toile qui représente un pays de cocagne, avec des arbres et des cerfs élancés en pleine course. Sur le côté droit, il y a une grande baie vitrée qui donne sur un grand jardin, et à gauche, l’âtre décoré d’une cheminée avec des petites statuettes, et de grosses bûches de bois qui brûlent. On a disposé trois assiettes et trois verres, l’un est déjà rempli de vin pour servir une dame qui ne ressemble en rien à l’aristocrate de tout à l’heure ; ici, c’est une femme à chapeau et à bottes boueuses posées sur la table, en train de faire se mouvoir un fond de vin rouge.
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La noble va en bout de table. Discrètement, mais pas timidement, Emma va à la troisième assiette, et s’assied à la chaise. La femme au chapeau à bords larges lui lève son verre comme pour la saluer.

« Ma sœur, j’ai débuté sans vous. »

Emma s’installe, et garde les mains sur ses genoux. Elle observe la nobliaude, qui fait un signe de tête.

« Nous allons commencer par l’entrée, une soupe d’oseille et réduction de fond de volaille, et- »

Sans attendre le menu du repas, la prêtresse attrape la corbeille et de fruits, et plonge quatre crocs vifs dans une pomme, qu’elle dévore littéralement presque jusqu’au trognon. La femme à bottes sourit, se repose normalement sur ses fesses, et attrape le pichet de vin pour servir Emma.
Il fait bon ici. Chaud. Et tout est beau.

« Sœur Emma Silverstein, prêtresse excommuniée du culte de Shallya.
– Non, c’était ma voisine de cellule, répond Emma la bouche pleine.
– Mon nom est Michaela Dousa, reprend la dame à bottes sans relever la blague. Répurgatrice assermentée du culte de Sigmar.
Je souhaitais — nous souhaitions vous rencontrer, car je dois admettre que j’aime votre façon de travailler. »


Dousa se pencha un peu sur son siège, et tira une petite pochette cartonnée en bout de table. Elle l’ouvrit, pour dévoiler des feuillets jaunâtres, des brouillons pliés dans tous les sens, des vieilles lettres au papier craquelé. La Sigmarite toussota, et opina plusieurs fois du chef.

« Pas commun, pour une prêtresse de Shallya, d’être poursuivie par les autorités pour séquestration, sévices et homicide. Je croyais que la Colombe imposait à ses fidèles d’être pacifiques. »

Emma finit d’avaler sa pomme, jeta le trognon au fond de l’assiette vide, et tendit déjà sa main dans la corbeille pour en prendre une autre.

« Aux yeux du peuple, les chirurgiens se salissent les mains et pratiquent une profession immorale. Pourtant tout le monde a besoin d’eux pour arracher une dent.
Abrégez donc, je connais ma propre histoire.

– Vous êtes dans cette pièce, et non dans le Donjon de Fer, car nous pensons que votre mort serait une grave injustice, reprit la dame vert-pomme. Vous avez tué des criminels, et violé des lois uniquement pour sauvegarder l’Empire. C’est quelque chose que moi et dame Dousa pouvons comprendre.
– Merci bien. Donc je suis graciée ? Je peux sortir du palais maintenant sans avoir à boire la… Soupe d’oseille ?
– Non, répondit vert-pomme en souriant.
– Non, non, bien sûr que non.
C’est la troisième fois que je me répète, ça commence à me courir : Vous voulez quoi ? »

Dousa et la noble se regardèrent les unes les yeux dans les yeux. Une sorte de discussion muette eut lieu entre elles. Et finalement, la répurgatrice se jeta à l’eau.

« Depuis des mois maintenant, une épidémie gangrène Nuln-
– Et le reste de l’Empire.
Et une partie de l’Empire, oui. Une maladie anormalement infectieuse, qui a surgi de nulle part avant de se répandre à travers la nation entière. Elle dépasse les médecins et les savants.
Nous savons tous les deux quelle est la réalité des faits. Cette épidémie n’est pas une quelconque affliction spontanée, elle a été conçue et déployée par un individu.
Nous… Pensons, que vous avez été très proche de cet individu. »


Emma cesse de grignoter sa pomme.
Elle remet ses deux mains sur sa table, et affronte la répurgatrice du regard.

« Le Coësre.
– C’est un nom qu’on entend un peu partout à Nuln, il est vrai…
– C’est pas une légende urbaine. C’est lui qui m’a fait ce que vous voyez.
– Vous avez une longue histoire de mise à mort de corrompus, n’est-ce pas ? Coupa vert-pomme. Nous avons demandé votre dossier à Notre-Dame-de-Couronne, tout s’arrêtait à Bordeleaux…
Qui est sœur Nathanaèle Renaud ? »


Emma foudroya l’aristocrate du regard. Elle fronça des sourcils, et étudia la toilette de la femme à la voix rauque.

« C’est comme ça que vous vous êtes réparties les rôles ? Gentille sergent méchante sergent ?
Allez, vous avez décidé de ne pas me respecter. Vous connaissez tout de ma vie, y a rien qui m’impressionne. J’ai été condamnée à mort pour une raison.

– Vous êtes condamnée à mort parce que vous avez fait exploser un bailli…
– Un serviteur de Nurgle.
– On n’a jamais retrouvé aucune preuve, aucun signe, aucun témoignage, aucune lettre.
– C’est… La nature de la poudre à canon, madame, répondit Emma avec un grand sourire narquois. Ça a tendance à détruire un peu tout.
– Et le jardinier ?
– C’est la nature de la poudre à canon de parfois faire des dégâts collatéraux, reprit-elle en estompant tout de suite sa grimace. Mórr l’accueillera dans son havre, j’ai prié de nombreuses fois pour l’âme de cet innocent. »

Dousa pouffa de rire. La noble reprit :

« Vous êtes dangereuse, sœur Silverstein. Vous méritez votre peine de mort, tout comme vous avez mérité votre excommunication.
Mais nous vivons dans une période dangereuse et incompréhensible. Aussi, vous pouvez mériter le pardon — de la justice de Nuln, mais aussi de votre clergé. Vous reconnaissez l’autorité de la Sainte-Matriarche, n’est-ce pas ? Nous avons les moyens d’obtenir la levée de votre punition spirituelle. Si vous deviez… Succomber, à votre cancer, ce serait en pleine communion avec le Rite. »

En plein milieu du laïus, Emma se mit à soupirer d’un air gonflé.

Elle se retourna dans sa chaise, posa un coude sur la table, et posa son menton dans la paume de sa main.
Elle observa la noble, droit dans les yeux. Pendant une, ou deux longues minutes, elles ne firent qu’ainsi s’affronter, regard contre regard, avec un silence pesant simplement troublé par le crépitement du feu dans la cheminée.
Et, à voix basse, Emma se mit à psalmodier.

« Tu crois que tu peux lire en moi parce que tu as un dossier et que j’ai des cicatrices. Mais moi aussi je lis en toi. Je peux observer ton âme tout au bout de tes yeux.
Je n’aime pas ce que je vois. Tout ça n’est qu’une façade. Tu maîtrises le moindre petit morceau de ton corps, il n’y a rien qui en ressort — comme si tu étais une statue de plâtre qu’on sort aux bals masqués. Rien, rien n’est normal chez toi.
Ton âme elle est corrosive. Elle ronge. Comme de l’acide. Je le vois dans tes yeux, ouais — tu es plus atroce que ta jolie mise veut faire croire. Tu sais ce que c’est, de faire du mal de sang-froid. Je suis sûre que petite, tu étais ce genre de personne, tu tuais des petits chatons par curiosité, pour voir ce que ça te faisait.
Nous parlons, et tu ne m’as même pas donné ton nom, ou dit pour qui tu travaillais. »

Pendant un tout petit instant, la noble parut terrifiée, comme si elle avait été mise à nu. Mais elle se reprit, et se mit alors à sourire.

« Eva Seyss. Secret Impérial.
– Secret Impérial, comme le nom est entreprenant. C’est le secret du Reikland, plutôt.
Donc, si je comprends bien, la comtesse Emmanuelle recrute, pour pourchasser le Coësre, une répurgatrice de Sigmar, alors que les Nulner détestent donner du pouvoir judiciaire aux cultes, une espionne à la solde de Karl-Franz, et maintenant… Moi.
Vous devez être toutes absolument terrifiées. »


Petit silence gênant. Eva a arrêté de sourire.
Dousa grogne, et grommelle.

« Oui. La situation est catastrophique.
Mais peu importe. On vous offre de vous faire sortir de votre cellule, de vous restaurer votre honneur, et en plus, une chance de pourchasser et tuer le Coësre. Ranald a décidé de cliqueter ses dés en votre faveur aujourd’hui.

– Je vois ça. Malheureusement, je vais devoir décliner votre offre. Et si nous en avons terminé, vous pouvez me ramener au Donjon de Fer — je dois aller bénir les âmes de mes co-détenus. »

Dousa et Seyss écarquillent les yeux énormes. La noble-espionne pouffe de rire nerveux, et pianote sur la table — un soudain signe de stress qu’elle n’avait pas du tout montré auparavant.

« Je crois que vous n’avez pas très bien compris votre situation. Je-
– J’ai parfaitement compris la situation. Je vous l’ai dit, je suis condamnée à mort, par le tribunal de Nuln et par mon propre corps.
– Vous souhaitez plus ? Nos ressources sont virtuellement illimitées. Si vous voulez de l’argent, des titres de noblesse, pour vous ou pour d’autres, on peut vous donner absolument n’importe quoi.
– Je n’en doute pas une seconde, je sens à quel point vous vous faites dessus. Mais malgré tout, je refuse de travailler pour vous.
– Je n’arrive pas à en croire mes oreilles…
Pourquoi ? On vous offre les moyens de pourchasser le Coësre. Que ce soit par devoir, par putain de fanatisme, ou même une simple vengeance personnelle, vous avez toutes les raisons d’accepter.
Vous avez éclaté la putain de nuque d’un type dans votre cellule pas plus tard que ce soir, alors me faites même pas croire que le Nurglite vous terrifie. »


Emma tourne les yeux, et foudroie à nouveau l’espionne du regard.

« Je te vois, Seyss. Je te vois très bien.
Tu es vraiment prête à faire n’importe quoi, pour mettre à mort le Coësre pour le bien de l’Empire ? Tu vas faire du chantage, espionner, intimider — torturer et tuer, évidemment ?

– Comme vous, ma sœur.
– Eh bien non justement, pas comme moi. « Le bien de l’Empire », c’est amusant comme notion, on peut justifier tout et n’importe quoi avec de tels mots.
Je connais trop les gens comme toi, Eva. J’en ai tellement côtoyés. T’es juste une bombe à mèche, en train de flamber, et un jour ou l’autre tu vas exploser et il faudra une autre Seyss pour venir t’arrêter.
Je sais ce que je suis, et je sais pourquoi on veut me cramer. Mais tout le monde peut pas être acheté. Un jour ou l’autre, il faut que les gens comme toi se cognent dans un mur.
Vous croyez vraiment que je peux arrêter le Coësre ? Libérez-moi sans aucune condition. Autrement, tout ce que vous voulez, c’est un pion à manipuler. Et moi, je refuse juste de jouer. »


Dousa et Seyss se regardèrent silencieusement à nouveau. La répurgatrice reprit, clairement agacée.

« Vous avez passé des semaines en prison — vous allez prendre quelques soirs pour y réfléchir.
– Mon corps est malade, mais mon esprit va toujours aussi bien. En fait, j’ai l’impression d’être plus saine d’esprit que jamais.
– Nous avons besoin de votre aide… Vous connaissez son visage, vous l’avez combattu. Il menace de tuer tellement de gens…
– J’ai bien compris. Mais je ne vous la donnerai pas. Vous ne la méritez pas. Ni vous deux, ni Kaslain, ni Emmanuelle, ni Karl-Franz.
Ce sont les gens comme vos employeurs qui ont causé tous ces torts. En fait, je pense même que le Coësre devrait faire un peu le ménage chez vous avant qu’il ne soit détruit.

– C’est votre dernier mot ? Final ?
– Sûre et certaine.
– Alors je vais faire venir les chevaliers et vous faire ramener au Donjon de Fer, avec la camisole et l’obsidienne. Que Mórr vous pardonne, ma sœur.
– Que Shallya ait pitié de vous. Madame Dousa. Eva. »



La charrette ferrée est repartie en sens inverse. Il faut retraverser l’Emmanuellestrasse, dépasser les bannières et l’arbre au gibet, et repartir s’enfoncer dans les rues de Nuln. Emma est triste. Elle reste prostrée dans son coin de véhicule, en boule, à pleurer. Elle a donné toutes ses forces dans sa confrontation face à Dousa et Seyss ; Mais elle ne regrette pas son choix. Jamais.

Et alors qu’elle pense sa fin déjà tracée, Ranald décide de cliqueter les dés en sa faveur. Pour de vrai, cette fois.

Elle entend des bruits depuis l’attelage. Elle sent la voiture ralentir. Le conducteur tire sur ses rênes. Et crie, d’une voix étouffée par le métal.

« Dégage ! Oh ! Pousse ça, putain !
MAIS C’EST PAS VRAI ! »

Son collègue reprend :

« Calme-toi, calme-toi, calme-toi !
La gauche, prend le virage à gauche, on va reprendre le convoi !
– D’accord, d’accord, je me calme… Allez, hue, hue dada ! »

Le véhicule s’empêtre dans une rue trop étroite pour la grosse boîte métallique tractée. Les chevaux avancent d’un pas très lent. Les bords de la charrette raclent certaines maisons. C’est une ambiance claustrophobie.
Par réflexe, Emma se couche sur le côté, et rentre son menton contre son torse.

« Putain… Putaiiin, j’aime pas ça du tout…
Sort le tromblon. »

On entend des cliquetis de métal.

« Les fenêtres. Surveille bien les fenêtres, je me concentre sur la route.
– Sors-nous de là, Hermaan.
– Putain, mais… Ils sont où les autres, bordel ?! Ils sont pas censés retomber sur nous après le croisement ?!
– Y a des gens sur le toit, sors-nous de là Hermaan ! »

Explosion.
Souffle.
La charrette se soulève, et s’écrase lourdement sur son flanc droit.

Aboiements de chiens.
Cris.
Détonations de mousquets.

On déverrouille la portière, qui s’écrase lourdement sur le sol.

Des hommes entrent à l’intérieur. Et des femmes. Mal vêtus, avec des chaussures trouées, des gueules couvertes de tatouages, et des amulettes et symboles de Sigmar partout.
On illumine le visage d’Emma à la lueur d’une torche.

« Ma sœur ! La Rédemption qui nous envoie !
Il est temps de purger Nuln ! »





Le Grand Coësre ne se réveille pas de son sommeil. Autrefois, quand il pratiquait l’oniromancie, c’était un art hasardeux, et assez peu contrôlée. Il s’endormait comme une bûche, et se mettait à voyager au hasard au milieu des flots de l’aethyr.
Ce n’était plus le cas.

Le magicien était à la recherche de renseignements concrets — il voulait savoir ce qui se passait à Nuln. Il s’est souvenu d’Emma Silverstein, cette petite servante fort étrange de Shallya à qui il avait tout pris ; il avait tué, sous ses yeux, son amoureux, puis l’avait laissée à moitié morte au milieu de la galère Tiléenne de Vitale Candiano. Depuis, il savait qu’elle avait survécu, et qu’elle écumait les bas-fonds de sa cité à la recherche de celui qui lui avait causé ces torts.
Visiblement, elle était encore en vie. Ce n’était pas une bonne nouvelle.

Mais soit.

Il se releva, éteignit les bougies autour de son octogramme fort bien construit, et sortit à l’extérieur. Au milieu de la cabine du Pellagra, il avait laissé des livres ouverts, des ouvrages de Mémé Gâteuse remplis de recettes de potions, de sortilèges, d’invocations et de Vrais Noms de Démons ; une putain de mine d’or du parfait chaotique. Tout ce qui lui avait manqué, pendant tout ce temps, c’était une apprentie. Quelqu’un de sa trempe, capable de le comprendre et de partager avec lui. Et Sigrid remplissait ce rôle à merveille.



Il fait grand soleil dehors. Froid, assez pour que la neige d’hier continue de bien coller à l’herbe sans se transformer en boue, mais c’est une journée au ciel dégagé, quand bien même c’est légèrement venteux. Nuln s’offre aux yeux de l’équipage ; surtout la suie qui est vomie de la Faulestadt.

Reinhard n’a pas le temps de faire trois pas que quelqu’un vient l’alpaguer. Irmfried arrive devant lui, claque des bottes et pose ses mains contre sa tempe.

« Les papiers de Steiner vont nous être forts utiles ; l’Interlope va rester avec Oswin et Waldo et planquer le Pellagra un peu plus loin que Nuln, ça nous évitera une fouille bien gênante.
Maître. »

Et sans rien dire de plus, il s’éloigna.

Irmfried avait fait le deuil de sa sœur. Il n’était ni plein de colère, ni plein de rancœur. Mais quelque chose avait changé chez lui. Il s’était enfermé dans son air militariste et domestiqué. Il ne faisait plus aucun commentaire, plus une plaisanterie. Il était devenu un simple outil humain.

Arrivant vers le pont pour rejoindre Heidemarie, la noble, fort bien vêtue, fut bien plus sympathique.

« Cela fait du bien de rentrer chez soi, non ?
Pourtant, ça fait comme… Comme s’il y avait quelque chose dans l’air, tu trouves pas ? »


Elle disait ça d’un air inquiet.
Pourtant, tout ce que ressentait Reinhard dans l’air, c’était délicieux.

Des dizaines de milliers de gens étaient infectés dans Nuln et les faubourgs. Les cimetières avaient été remplis de cadavres tout frais, portant ses germes qu’il avait concoctés lui-même avec sa propre magie. De loin, on pouvait voir, sur les bords de l’Aver et du Reik, des dizaines de bateaux de patrouilleurs fluviaux qui arpentaient les quais, on sentait la haine, la méfiance, et la guerre qui se met à bouillir.
Nuln se préparait à s’effondrer. Et il ne restait plus qu’au Grand Coësre de faire le petit croche-patte qui suffirait à l’envoyer valser.



Le Pellagra s’enfonça le long d’un canal. Étrangement, personne ne vint contrôler le navire ; aucun péageur, aucun douanier emmerdeur. On n’aurait pas imaginé ça, dans une cité qui était censée avoir un couvre-feu et fortement renforcé ses défenses. À voir tous les navires qui montaient la garde, on aurait pu croire qu’un drakkar Norse aurait été détruit à des lieues d’ici ; mais la petite barge commerciale parvenait à se faufiler sans trop de peine au milieu du dispositif de défense. Irmfried avait raison ; Steiner avait bien fait son travail.
D’ailleurs, il allait pouvoir crâner à loisir.

Car lorsque le Pellagra atteint le bout du canal, il dévia rapidement pour être guidé par de solides bateliers mal habillés qui l’entraînèrent dans un coin plus discret. On gara vite le rafiot sur un embarcadère camouflé, comme un coin de contrebandier — mais quelle idée de faire de la contrebande en plein jour ? Reinhard ne reconnaissait pas ces sbires ; mais à chaque fois qu’ils croisaient le regard de cet épouvantail sur le pont, ils s’inclinèrent et reprirent vite le travail sans oser le regarder.

Une certaine méfiance régnait, jusqu’à ce que le Grand Coësre et ses camarades quittèrent le navire pour rejoindre la terre ferme. Une petite troupe arriva vers leur gauche, avec, à leur tête, Steiner, Frida, et Max’.

Steiner portait toujours ses lunettes, mais il avait poudré son visage comme une fille pour camoufler ses boutons. Il portait une collerette, un petit chapeau, et des collants — il n’était plus vêtu comme un petit notaire pointilleux, mais comme un torche-cul du Conseil.
Frida avait une jolie tenue de bourgeoise, tout cuir et à bottes montantes, comme si elle était devenue une hommesse garde-chasse.
Max’, lui, était habillé en batelier, pied-nu, mais avec des bras musclés ; il semblait avoir repris du poil de la bête, vaincu sa maladie qui avait laissé quelques stigmates, et fait de lui un costaud.

La totalité du vieux gang était réuni, et devant les fidèles plus récents, commencèrent des débuts d’embrassades auxquelles Reinhard dût très vite mettre fin, étant donné son nouveau cadeau reçu de l’Au-Delà. La raison pour laquelle il portait toujours des gants à présent…

« Soyez tranquilles, les amis ! Tout cet embarcadère nous appartient ! Les bateliers ici prient Nurgle, et le prient très bien ; beaucoup de gens se sont tournés vers le Seigneur des Mouches, sans trop forcément le comprendre ! »

Steiner était tout ravi de lui-même, il ponctuait son propos par beaucoup d’emphase avec ses bras.
Maximilian lui reprit la parole.

« Après ton départ, la maladie a continué à se répandre partout. La ville entière est devenue totalement folle. Des gens se sont mis à faire des rêves de toi, et du Démon. À virer barge. Des gens te traquent, pas pour te tuer, mais pour te servir.
On a donné ton nom — ton nouveau nom — et maintenant y a des graffitis qui t’implorent partout sur les murs.

– La maison de Mémé a cramé, et l’autel qu’on a mis en place a été détruit par les Sigmarites, reprit Frida. On a perdu beaucoup de gens en même temps qu’on a recruté. Des mutants, de simples travailleurs, même des nobles…
C’est une organisation très chaotique. Ça a été très dur d’assurer nos arrières, mais pour l’heure, la Loi a été incapable de remonter jusqu’à nous.
Je crains malheureusement que c’est pas seulement parce que nous avons été discrets et compétents. Je crois que ton amie bourgeoise y est pour quelque chose.
Kassel nous a un peu menacés. Elle a exigé qu’on retrouve ta trace pour t’envoyer une lettre… On… Avait pas trop le choix. Je suis certaine qu’elle empêche les policiers de se ramener ici. »


Visiblement, Frida avait été chargée de la mauvaise nouvelle. Et c’était à Steiner que revenait la joie d’incarner les bonnes.

« On a pas mal de planques un peu partout en ville, toute la secte est pas au courant ; les nouveaux-venus que tu vois ici, c’est uniquement ceux que je sais être de totalement confiance. Des orphelins, des gens qui ont plus personne, mais qui sont pas mutants non plus.
Je vais pouvoir te présenter tout ça, ça risque de demander un peu de temps…
En tout cas, maintenant, on dort dans les égouts. On s’est aménagé un magnifique endroit bien gardé et bien protégé — il nous manquait seulement notre prêtre et seigneur pour venir officier et bénir l’endroit !
Mais assez parlé de nous : Le Stirland ! Comment tout s’est déroulé là-bas ? »

Re: [Le Coësre] Le Nouvel Ordre

Posté : 12 nov. 2021, 20:45
par Reinhard Faul
HJ/ Comme la Fée et moi, ce qui nous unit avant tout ce sont nos goûts musicaux, je mets une petite musique
Le long retour en bateau a été... bah un long retour en bateau quoi : Chiant. De désespoir, Sigrid et moi en sommes venu à lire les carnets de Mémé plusieurs heures par jour. Et, crois-moi, c'est une tâche pénible. J'ai jamais eu une opinion sur un style littéraire, mais maintenant je peux dire que la vieille était vraiment pompeuse et m'as-tu-vu de son vivant. C'est facile de reconnaître des passages cons et ampoulés, je vais te donner ma technique : si tu demandes à Sigrid « mais ça veut dire quoi cet énorme paragraphe là ? » et qu'elle peut le résumer en une phrase, c'est que c'était de la merde. Le phénomène se ressent surtout au niveau des passages « émotion ». Des fois, sur une durée aléatoire entre cinq pages et cent millions, Mémé passe en mode journal intime et nous confie sa vie. Souvent des choses assez aléatoires et dénuées de contexte, du genre « ils verront bien, quand mon temps viendra ». De longs passages décousus sur la solitude, le désir de vengeance, la soif de pouvoir. Et toujours ce style de... franchement, je t'en recopie pas des bouts parce que je veux pas salir mon monologue mental avec ses délires d'écrire compliqué pour écrire compliqué. Tu vas me dire « tu comprends pas la poésie ». Oui bah excuse moi, j'en comprends plus que toi si je me mets pas à pleurer d'extase pour des trucs du genre « mon âme est tel un oiseau nocturne et solitaire ». Enfin je veux dire, en quoi ça transmet mieux la tristesse de se branler sur trois cents pages ? Si tu veux chialer un coup tu vas voir quelqu'un mourir ou je sais pas, tu vas pas lire la prose pourrie d'une conne qui se prend pour le centre du monde.

Tu vas peut être objecter que Mémé n'avait pas tenu ces notes dans l'idée d'être lue - et tu as raison - mais au bout de temps d'heures à s'abîmer les yeux sur son écriture tremblotante et son idée très personnelle de la mise en page (plus d'annotations que de texte principal), je manque d'objectivité. Sigrid et moi, quand on lit pas, on discute de comment on la déteste. Il y a des petits dessins, des schémas, de temps en temps, mais ça sauve rien, ça m'oblige juste à garder les yeux sur le bazar en permanence.

Donc on était en train de se faire torturer par sa prose. J'étais avachi sur l'épaule de la petite sorcière, à moitié mort d'ennui en l'écoutant lire à voix haute. C'est pas facile pour elle non plus, donc j'essaye d'être obligeant et de soutenir. Je lui fais remarquer à un moment :

« Attention, t'as dit « brocoli » à la place de « mélancolie ». T'as besoin d'une pause non ? Enfin, tu vas me dire, pour ce que ça change au sens de la phrase... »

Elle me demande, surprise :

« Bah... comment tu sais que c'est mélancolie ?

- C'est pas ce mot là ? »

Je lui désigne d'un doigt crasseux l'endroit sur la page. Sigrid fronce les sourcils de perplexité, puis demande :

« Mais... tu l'as lu ?

- Euh... bah oui possible. La lettre qui fait deux petits ponts ça fait le son mmm non ? Elle revient souvent celle là. Enfin, y en a plein qui servent à rien aussi, ça c'est coton. Je dis pas que je m'en sortirais à l'aise tout seul, mais...

- Mais c'est impressionnant ! Juste par dessus mon épaule, comme ça ?

- Oui bah ça fait trois mois qu'on est sur l'affaire, faut bien que je m'occupe. Puis là ça va c'est pas en truc magique. Franchement la lecture on s'en sort quand c'est pas des langues bizarres qu'on comprend pas. »

Je reste un instant songeur, repensant à tous mes contacts avec des bouquins. À la longue, ça fait un sacré paquet de trucs qu'on m'a lu et expliqué. J'explique à Sigrid :

« C'est pas la première fois qu'on me fait ce coup là. Celui avec l'épée par exemple ! Putain, j'ai à peine connu ce gland mais il m'aura fait suer avec ses histoires d'amour de merde là. On voit vite fait un type de l'autre coté de la rivière, il crève, et on doit se taper ses histoires de bonnes femmes ! Si je meurs, promets moi d'aller faire chier des gus au hasard en leur racontant ma vie, que je sois un peu vengé quoi. »

J'ai mal à la tête, marre d'être enfermé dans le Pellagra, je trouverais n'importe quel prétexte pour faire autre chose. Je lance d'un ton rageur :

« Tu sais quoi ? Moi aussi je vais écrire des mémoires de merde, ça me changera un peu tiens, au lieu de me taper ça. »

Je pointe un doigt accusateur vers le carnet de Mémé, puis je pars chercher une plume et du papier. J'aimerais bien me lancer immédiatement tant que je suis motivé, mais Sigrid doit m'expliquer le maniement de ces objets. Et tu sais quoi ? C'est pas facile l'écriture. J'ai une vague idée de à quoi ressemblent les mots les plus courants, mais c'est loin d'être une science exacte. Mon œuvre a atteint quatre lignes avant que ça me lasse. J'ai tenté de faire un dessin pour illustrer, ça me paraissait plus simple, et je me suis beaucoup appliqué. J'ai dessiné les villageois de Biberdorf, Nuln, et moi y allant, et j'en ai quasiment eu les larmes aux yeux de fierté. Mais cette lubie n'a duré qu'une page et je suis passé à autre chose.
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Les filles, elles, n'allaient pas abandonner comme ça une excellente occupation d'intérieure, surtout Heidemarie. Elle s'est mise dans la tête de m'apprendre à tracer mes lettres et tout ça. Je dis pas que je suis devenu scribe pendant le trajet en bateau, mais disons que j'ai des bases. C'est mieux que picoler du soir au matin. Tout le monde est très impressionné (sauf Irmfried qui s'en fout de tout). J'aime bien me poster sur le pont, ouvrir un livre et recevoir des compliments. C'est très valorisant d'être apprécié pour autre chose que sa capacité à vomir.

Enfin bref, on a fini par rentrer à Nuln sans devenir fou à lier.

Une fois à l'intérieur du port, je retrouve tous ses effluves, tous ses vents de magie qui s'entrechoquent, ses fumées nocives, et je me rends compte combien ça m'avait manqué. J'appelle Sigrid pour lui montrer comme la ville est corrompue sur le plan mystique. Bien sûr il y a les effets délétères des temples, qui pèsent comme des fers sur toute cette sympathique ambiance, mais ça reste mieux que la forêt. Nous rentrons à la maison.

Je m'attendais d'ailleurs à me cacher comme un criminel, mais visiblement c'est devenu normal d'accueillir un sorcier du Chaos dans la rue. Je commence par saluer chaleureusement Frida, Steiner, Max, tous ceux qui m'ont manqué, et puis les autres. Il y a beaucoup de monde que je ne connais pas. Tous les nouveaux-venus ont l'air très... exalté. Un homme me tend un espèce de collier avec des pattes de poulet. Comme il fait une petite révérence en même temps je me sens obligé de m'intéresser :

« C'est quoi ?

- Un collier magique monseigneur. Avec des pattes de coq noir.

- Ah oui ? Euh... c'est bien. C'est bien c'est bien. Merci. »

Je l'enfile autour de mon cou et le gars a l'air tout content. Je décèle pas un poil de magie là dedans, mais si ça peut faire plaisir... Sigrid lève un sourcil interrogateur mais je lui fais signe de se taire. Pas la peine de vexer les gens.
Frida m'explique les nouvelles à propos de notre petite bande et je comprends mieux : On est putain de nombreux en fait. Juste les mecs autour de nous ça fait déjà plus de monde que tout mon cercle social de l'époque où j'étais encore humain. Ça me fait comme un coup au ventre, mais de stress. C'est con mais il me reste encore deux trois sentiments qui traînent, et la pression professionnel en fait parti.
J'aurais l'occasion de me prendre la tête plus tard parce qu'il y a trop de choses à faire pour l'instant. Je sais même pas où on va, déjà, parce que j'apprends que la maison de Mémé, l'autel, ont été détruit. J'apprends aussi que Valitch s'est mêlée de nos affaires, mais c'est pas à ça que je réagis :

« Va falloir que je trouve un autre bébé ?! Oh, bon sang.

- Vous pouvez prendre le mien si vous voulez ! »

Je tourne la tête. C'est une femme enceinte qui vient de parler. Je l'ai jamais vue avant, mais ça l'empêche pas de me promettre sa progéniture avec un grand sourire. Steiner fait un signe de la main pour dire que de toute façon la question va pas se régler au milieu du débarcadère et il enchaîne avec d'autres nouvelles. J'apprends que je vais habiter dans les égouts, ce qui me déplaît pas. En plus, la perspective de consacrer un autre autel me fait frissonner de plaisir par anticipation, c'est une activité plutôt plaisante dans ma branche. Et Sigrid sera là.
Je réponds à la question de Steiner :

« Le voyage s'est déroulé plutôt... bien. On peut dire ça hein ? »

Je m'adresse à mes compagnons avec un sourire entendu. Tout le monde affiche des mines réjouies (sauf Irmfried). Heidemarie intervient avec enthousiasme :

« Nous avons tout d'abord fait un arrêt à Biber...

- Non mais on s'en fout des patelins, hein, j'ai tué une vampire !

- Oui !

- Elle avait des griffes comme ça, et puis elle était toute... enfin avec d'énormes... » je mets mes mains devant mon torse pour montrer la taille de ses gros poumons. « Chez les vampires ça veut dire qu'ils sont puissants des trucs comme ça. Elle voulait réveiller un type et des morts-vivants, enfin on s'en fout, tout ça pour dire que je lui ai mis des coups de pétard en plein dans sa mouille. Maintenant c'est un joli tas de cendre coincé sous une falaise. »

Heidemarie et Oswin interviennent :

« Il y a eu les hommes-bêtes aussi !

- Et les mercenaires ! »

Je conclus modestement :

« On a bien charbonné, quoi. »

Nous nous dirigeons tout joyeusement vers les égouts. Notre groupe est bruyant, nombreux, mais ça a l'air d'inquiéter personne. En entendant les bavardages joyeux, les rires et les éclats de voix, on se dirait pas que c'est une congrégation de dangereux chaotiques en train de circuler. Sigrid explique à Max qu'elle a hâte de goûter ses tartines de pus et Heidemarie fait sa meilleure imitation de chaman homme-bête.

L'ambiance a failli se refroidir quand Steiner a innocemment demandé où était Lise, mais je lui ai fait des grands signes pour la boucler et on est passé à autre chose. Bien sûr, tout le monde a remarqué que Irmfried marchait sans rien dire en regardant droit devant lui, les mâchoires serrées.

On arrive très vite dans les égouts, puisqu'on y trouve un accès en moins de deux rues. J'ai quand même eu le temps de voir quelques graffitis me désignant. Incroyable.

Les égouts en eux même... hé bien, ils n'ont pas tellement changé depuis la dernière fois que je suis venu. C'est dangereux de s'y promener (normalement), mais on fini tous par avoir des choses à faire dans ces galeries bien commodément oubliées par la garde. Je connais certains coins, pour diverses raisons. C'est triste à dire mais pas mal de mes aventures amoureuses ont eu lieu là dedans. On peut aussi y conclure de menus achats et rencontrer certaines personnes. Des fois, on a aussi juste besoin de se cacher. J'ai pas envie d'en parler.

L'avantage qu'on a sur le tout-venant, c'est qu'on peut crapahuter sans frémir dans les pires canaux, ceux près des tanneries ou en dessous des beaux quartiers – ça paraît paradoxal, mais c'est eux qui installent de la plomberie. Comme on traverse des zones entièrement vides, je peux pas m'empêcher de penser aux rats géants, cette vieille légende. Je crois que j'en ai vu - je dois t'avouer que les périodes où j'allais me promener tout seul dans les égouts n'étaient pas celles où j'étais en forme. Il me semble que j'ai fini une fois en asile d'aliéné parce que j'ai hurlé dans en pleine rue que les rats allaient venir nous mettre du poison vert dans les fesses. C'est confus. J'ai beaucoup de trou de mémoire sur ces parties là de ma vie.
Néanmoins, on est parvenu à destination sans croiser un seul monstre.

Frida, Steiner et Max me montrent avec fierté un immense réservoir, plein de recoins et de gens. Ça me rappelle un peu l'endroit où je me suis battu avec Mémé, mais en plus douillet. Beaucoup de graffitis au mur, de linges pendus qui pourraient faire penser de loin à des oriflammes. Des signes évidents d'habitation. En plus des cabanes et des tas d'ordures, on voit qu'il y a eu beaucoup d'efforts pour aménager des plate-formes et des passerelles afin de marcher au sec.

Je pousse un long sifflement pour exprimer mon admiration. Les gens ont l'air content.

Après ça devient un absolu chaos. Trop de choses à faire, à voir. Steiner veut me montrer ma chambre, d'autres veulent me faire manger, l'un désire me montrer un chouette étron qu'il a trouvé tout à l'heure et un autre me tire la manche pour me réclamer une messe noire. Jamais de ma vie je n'ai attiré l'attention d'autant de gens, même en hurlant dans la rue à propos des fesses.

Pendant un battement de cœur j'ai peur de me faire piétiner par la foule qui désire se rapprocher de Grand Père par mon biais. C'est pas leur faute, ils en ont besoin.

La situation se résout grâce à une idée brillante de Kurt : il se met à chanter. Les gens adhèrent bien et ça laisse l'occasion à Steiner de lancer des ordres à la ronde. Il faut faire des équipes pour décharger le bateau discrètement. La pression autour de moi redescend. Je vois apparaître des bouteilles, beaucoup de bouteilles. En fait c'est incroyable comme un espace dénué de bouteille se transforme en bacchanale en quelques secondes. De fait, même si je ne l'avais pas prévu, une messe noire commence. C'est comme si les gens n'avaient attendu que ça. On se fait tous emporter par la musique et le Dhar.

Bien plus tard, au petit matin en fait, Frida m'accompagne vers ma chambre. C'est de toute évidence une galerie qui a été bouchée au milieu pour former une pièce tout en longueur. Pour le mobilier, on dirait des trucs de nobles. Des gros meubles en bois précieux, du linge teinté
La décoration, c'est plus éclectique. On a le classique bordel à dorures, et puis ce qu'un cultiste de Nurgle pourrait considérer comme précieux. Un chandelier en argent est posé à côté d'un cadavre de rat avec une tumeur énorme à l'abdomen. Toutes les étagères, les tiroirs, les commodes, débordent de fatras de ce genre.

Mais mes pensées sont ailleurs que sur la déco. Je fais remarquer à Frida d'un air penaud :

« Y a du monde maintenant hein ? »

Mais ce n'est pas ça qui la préoccupe. Elle demande :

« Il a quoi Irmfried ?

- Ah... »

Trop fatigué pour enrober, je dis la vérité toute nue :

« J'ai tué sa sœur. »

Je pars m'écrouler sur le gigantesque plumard, mais la soirée n'est pas terminé. J'ai trop de trucs qui me tournent en tête. Valitch, Emma, Furuga'th... je réfléchis à voix haute :

« Y a tellement à faire... tous ces gens... et j'en ai besoin d'encore plus. La lettre de ma copine bourgeoise, c'était pour me proposer un plan. Mais je vais pas faire ça en premier. J'imagine qu'il faudrait commencer par l'autel. Il faut un sacrifice... bien. Un bébé c'est toujours apprécié, mais... t'as pas des idées des fois ? »

Re: [Le Coësre] Le Nouvel Ordre

Posté : 13 nov. 2021, 21:41
par [MJ] La Fée Enchanteresse
Je… Pense avoir un plan, Reinhard. ‘fin. « Grand Coësre ». Oui. Mais je… Sais pas si tu vas l’apprécier. C’est vraiment risqué. ‘fin. Pas tant risqué, que…
Disons qu’il y aura forcément des conséquences. Une réaction.

On est une nuit noire, alors l’obscurité jouera pour nous. Ça sera pas tant décisif que ça, mais c’est toujours un avantage bon à prendre, quoi qu’il arrive, pas vrai ?

Tu connais la Halle aux Draps ?

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T’aurais dû être là pour le désastre des Foires Froides. Ça faisait flipper comme pas permis. De l’autre côté du reik, sur les marchés de la Neustadt, t’avais un tas de gens venus de tout l’Empire et d’au-delà — j’ai vu des putains d’Arabéens enturbannés, des Kislévites d’Erengrad avec des peaux d’ours sur la tête. Tout ce beau monde est entré avec tout son argent et ses caravanes et ses navires remplis à craquer, et tout le monde les rassurait, comme quoi, ouais ouais, la maladie, c’est juste trois ouvriers qui toussent sur la Faulestadt, le furoncle de la cité, faut pas s’en soucier…

Quand les marchands étrangers se sont mis à tomber comme des mouches, ils ont tous plié bagages et se sont enfuis en courant à toute vitesse pour rentrer chez eux, dans tous les sens.

La Halle aux Draps, d’ordinaire, c’est toujours plein à craquer toute l’année. Les entrepôts engagent des teinturiers, plein de femmes et de fillettes surtout, pour qu’elles ruinent leurs mains dans les bains brûlants. Depuis le mois dernier… Plus rien. Plus rien ne tourne. Nuln vend plus un drap — tout le monde est trop terrifié d’être malade, et l’épidémie est devenue incontrôlable. Les Shalléennes ont plus de place pour foutre les malades. Tous les hospices sont remplis. Elles sont obligées de les confiner chez eux, dans leurs immeubles. Putain d’horrible.

Y a un entrepôt, celui de la famille marchande Oldenhaller ; il a été réquisitionné de force par le Conseil de la Comtesse. Ça a amené, j’en doute pas, des putains de problèmes pour les gens de la haute, mais peu importe — ce qui compte et ce que tu dois savoir, c’est que depuis trois semaines maintenant, les Shalléennes amènent par brouettes entières des malades ici. Surtout des indigents en fait. Elles les parquent sur de la paille parce qu’elles ont pas de lits, et elles prient et elles prient et elles filent un peu d’infusions pour les faire dormir autant qu’ils peuvent, parce que quand t’as cette putain de grippe, tu peux genre, jamais, mais jamais dormir.

Y a plus un flic dans la rue. Qu’est-ce que tu veux que les condés protègent ? Les condés ils sont parqués dans leurs casernes à être terrifiés. Y a le culte de Sigmar qui a pris la relève, et les mercenaires Tiléens de la comtesse — mais ils protègent la fonderie Richthofen et les ponts, pas un entrepôt caché. Ils ont pas assez de nombre. Et ils doivent tous les soirs traquer des tas de gens différents, y comprit des cultistes à nous.
C’est les gangsters qui foutent le plus les jetons. Les Sansovino et les Valentina sont en pleine guerre ouverte. Y a au moins deux meurtres par semaine en ce moment. Ils errent sur le port. Mais ils errent surtout pour garder des entrepôts qui stockent encore des choses, pas des maladreries de fortune.

Qui voudrait s’attaquer à des Shalléennes. À part nous ?


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On va utiliser les égouts pour remonter les canaux le long de l’Aubenstrasse. C’est dangereux les égouts, y a des monstres et des agents de la loi qui patrouillent, mais on a nos moyens pour naviguer, nous aussi. L’autel de Mémé, avant qu’il soit détruit, il nous a permis de prendre contact avec des Mutants du Marché de la Nuit — on a des mini-sectes parmi celles-ci, Steiner appelle ça des « cellules », utilise le mot pour lui faire plaisir il semble y tenir.

On peut les contacter. Ça fait un moment qu’ils espionnent l’entrepôt Oldenhaller. Ils ont plusieurs fois demandé à Steiner s’ils pouvaient l’attaquer, il leur a toujours interdit ; ce genre de grosse opération, il pouvait pas en décider en ton absence. Il aime faire son petit chef, mais c’est pas un crevard non plus.

On va rencontrer un de ces cultes qui est censé t’obéir. Ils rêvent de te rencontrer. Leur nom, c’est la « Larve Sanctifié ». Leur chef c’est un gros bourgeois du nom de Marteen Ruchen.

Ils ont un contact du nom de Ruben. Un garçon adorable.

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On ira le rencontrer, tous les deux, et on peut prendre deux autres des débardeurs avec nous — on est jamais trop prudent, puis, maintenant, tu peux te permettre d’avoir du monde, pas vrai ?

Ruben sera impressionné par ta présence. Il devrait avoir aucun mal à se rappeler de qui est le chef ici. Il pourra pas amener la totalité de la secte avec lui ; mais il aura un certain nombre de sbires et de mutants à nous prêter, ça, c’est certain.

Il y a une bouche d’égout qui s’ouvre juste au-dessus de l’entrepôt. On aura aucun mal à sortir. On sera dix ou douze, je pense. Plutôt douze, ouais. Il devrait y avoir rien de spécial à voir autour — les Loups Impériaux là, les gros bateaux qui patrouillent, ils sont assez loin, et ils illuminent pas tous les docks, à la limite par intermittence.

Deux d’entre nous garderont la sortie, la bouche, afin qu’on puisse ramener une ou deux prêtresses par là pour les enlever. Du reste, faut quand même s’attendre à voir du monde là-dedans — y doit y avoir je-sais-pas-combien de malades, bon sang. Heureusement, les Shalléennes, ça n’est pas armé. Et je pense pas que les alités soient en état de combattre.

Si ça se met à crier en revanche, on peut avoir un souci. Plus beaucoup de gens vivent ou dorment autour, mais enfin, les cris ça peut porter jusqu’à la cité ouvrière non loin. Si jamais ça fait buger quelqu’un…

Disons qu’on devra se manier pour exécuter notre plan.

Jet de connaissances générales (Faulestadt) : 16, tu ne te souviens pas de détails intéressants sur les quartiers du dock sud.

Jet d’autorité : 1, réussite critique. Les mutants de la Larve Sanctifiée sont totalement impressionnés par ta présence, et te vouent un culte quasi-instantanément.

Jet d’observation : 19, rien de spécial à préciser.

Jet de déplacement silencieux : 19, échec total. Les Shalléennes sont immédiatement alertées de ta présence et commencent à appeler à l’aide.

Re: [Le Coësre] Le Nouvel Ordre

Posté : 21 nov. 2021, 11:55
par Reinhard Faul
Nous entrons dans l'entrepôt. Pas grand chose à en dire, ce n'est pas un temple, l'objectif principal du bâtiment c'est de créer un grand espace à l'abri de la pluie pour y foutre des trucs. L'aspect religieux n'a pas eu le temps de s'installer dans le décor, j'entends à peine les murs me ,chuchoter à l'oreille. Néanmoins je trouve le moyen de me foutre dans la merde.

À peine entré, je pose ma main sur un mur pour me repérer dans la pénombre. Pas de bol, ici un malade a gravé un dessin maladroit de colombe. Ce n'est pas une statue en or en hommage à la déesse, mais pourtant celui qui a fait ce petit graffiti y a mis toute sa ferveur religieuse. Et j'ai placé ma paume en plein dessus. Je retire ma main en hurlant comme si on me l'avait brûlée. Ma voix est clairement celle d'une créature corrompue blessée dans son essence. Elle résonne dans tout l'entrepôt. Le bâtiment semble s'agiter d'un seul coup.

Mes compagnons aussi sont pris d'un sentiment d'urgence, maintenant qu'on s'est bêtement trahi tout seul. Moi je suis un peu sonné. Je n'aurais pas touché directement un symbole de Sh... de la Grosse Vilaine si j'avais eu le choix. Je titube un peu plus loin, pris d'hallucinations incohérentes. Une douleur résiduelle pulse dans tout mon bras. La confusion est totale. J'avance au hasard, voulant seulement m'éloigner du Mur Démoniaque et en frottant mon visage avec des gestes maladroits, comme un chat qui aurait reniflé du poivre.

Et sur quoi je tombe au milieu de ce bordel ? Une femme. Je fronce les sourcils. Je la connais celle là ! Un peu plus jeune que moi, blonde, un nez de caractère... attends ça va me revenir.

« … sœur Liselotte ? »

Oui, c'est un nez qu'on oublie pas ça. Pour l'instant il est accroché à un visage terrifié. De la trouille de bonne facture, celle de quelqu'un qui voit son pire cauchemar droit devant lui. Le reste de la femme est recroquevillé dans un recoin, plaqué contre le mur comme si elle essayait de traverser la maçonnerie par la force de la volonté. Une odeur d'urine fraîche m'effleure les narines tandis que je me penche sur elle pour mieux la voir : elle s'est pissée dessus. Pourquoi a t-elle peur à ce point là ? J'arrive pas à m'en souvenir. Si seulement la présence invisible pouvait arrêter de pleurer, j'arriverais à réfléchir...

Bon, je connais cette femme, je l'ai vue. C'est des choses qui arrivent de rencontrer des gens qu'on connaît. Ça fait plus de vingt cinq ans que je vis à Nuln, ce qui est étonnant c'est que ce ne soit pas arrivé avant dans mes aventures. Je passe en revue ma pauvre mémoire. Voyons voyons...

« Tu étais dans un asile d'aliéné du coté de... râh, bouge pas ça va me revenir. »

La femme entrouvre la bouche et pousse un gémissement de terreur animale. Visiblement elle est trop secouée pour essayer de s'enfuir. Pendant ce temps je marmonne dans le vide et je compte des trucs sur mes doigts. Puis je déclare d'un ton satisfait :

« Tu changeais les bassins dans le dortoir ! Moi j'étais attaché au lit tout de suite à droite en rentrant, à coté de la fenêtre... tu te souviens ? »

Je dis ça avec le sourire, sincèrement heureux de croiser une brave dame qui m'a nettoyé mon pipi pendant un moment difficile. Je suis pas rancunier sur le chapitre « attaché au lit », parce que honnêtement j'étais pas en état de m'émouvoir. Ce sont des choses qu'on ne raconte pas aux enfants et aux cultistes, mais je voyais le putain de Chaos en étant un pauvre humain tout normal. Forcément que ça allait pas fort. Il fallait user de moyens coercitifs pour m'empêcher de manger le contenu du pot de chambre et de me mutiler avec ce qui me passait sous la main. J'ai un vague souvenir de m'être pris des seaux d'eau glacés ou d'autres conneries de ce style, mais ce n'était pas ma préoccupation. À coté du labyrinthe de Tzeentch c'était de la petite bière. Les prêtresses, elles se baladaient aux alentours, des fois elles me parlaient, des fois elle faisaient des trucs, aucune importance.

Je n'avais qu'une seule priorité à cette époque : ne pas raconter ce que je voyais, me cacher quand je faisais de la lumière ou que je foutais le feu à des trucs, ne pas répéter les prophéties que je connaissais. C'était la seule chose que j'étais en mesure d'accomplir pour m'aider moi même dans le monde des hommes.

À ce moment là Ruben m'appelle timidement, je me retourne. Il a l'air bien embêté. Qu'est ce qu'il y a ? Je ne m'en rappelle plus... mon collègue me propose :

« On peut prendre celle là et s'enfuir Grand Coësre ? »

La concernée pousse un hululement de terreur. Je réponds :

« Bah attends deux secondes ! Je la connais, on discute. »

Je me retourne vers sœur Liselotte :

« Je me souviens que... que tu étais gentille. Tu m'as parlé très longtemps une fois, pour me rassurer. Ça n'a pas marché, mais c'était vraiment gentil. Tu t'en souviens aussi ? »

Re: [Le Coësre] Le Nouvel Ordre

Posté : 21 nov. 2021, 13:58
par [MJ] La Fée Enchanteresse
L’alarme sitôt sonnée, le chaos frappa l’entrepôt.

Il était assez obscur — on ne garde pas de candélabres et de chandeliers dans une grange à vocation industrielle. Les centaines de bougies au suif collé contre des caisses ou sur le sol ne permettaient que d’illuminer les pupilles de dizaines de malades alités, qui se levèrent tous avec de grands mélanges de réactions imprimées sur leurs visages. La peur régnante.

Et il y eut des cris, des hurlements stridents de peur. Et alors, les hommes de Ruben se jetèrent à l’intérieur en hurlant des insultes et en caquetant des rires éclatés. Et ils se ruèrent sur tout le monde avec des hachoirs et des crochets d’amarrage.

Le Grand Coësre ne se mêla pas aux réjouissances. Quelqu’un l’avait attiré. Il commença à parler tout calmement, d’un air presque gentil, au-dessus du corps prostré et tremblant d’une prêtresse. Ruben, un peu plus loin, fronça des sourcils devant un tel spectacle.
Mais il n’osa pas formuler la moindre interrogation, et s’éloigna bien vite.

Liselotte avait du mal à regarder l’épouvantail au-dessus d’elle. Rien que le regarder était terrible. Les mouches n’arrêtaient pas de virevolter, et elles se posaient en quantité sur elle, et sur son corps, et même son visage qu’elle tentait de camoufler en tirant le voile de son manteau au-dessus de ses cheveux.
Un coup de feu détona, ce qui la fit sursauter. Alors, elle ne put s’empêcher de lever sa tête pour observer qui lui parlait.

Ses lèvres tremblotaient, au moins autant que ses mains.

« J… J-Je v-vous en supplie, me faites pas de mal, j-je- »

Elle répétait simplement le genre de phrase bateau, de supplication qu’on entend dans les bouches de tous les êtres humains quand ils sentent s’ouvrir la porte qui mène à Mórr.
Pourtant, quelque chose l’arrêta. Elle leva sa main, et ses grands yeux larmoyants s’écarquillèrent :

« Attendez !
Attendez… »


Elle se mit à trembler de partout maintenant. À claquer des dents. Et, elle chuchota quelque chose, qui faillit mourir au fond de sa gorge.

« R…
Reinhard… Faul… »


Elle s’était souvenue de lui. Son prénom et son nom. Elle parvenait à le découvrir, au-delà des haillons, des rides, de la nuée de mouches et des atroces mutations.
Le nom avait de quoi frapper le Grand Coësre. Il était douloureux. Il l’avait abandonné, et offert à Nurgle, pour devenir quelque chose de bien plus. Les patronymes ont de la force, ils renvoient à quelque chose, à une histoire et des racines. Le « Grand Coësre » était connu dans tout Nuln, et dans l’Au-Delà. Il avait vaincu ses ennemis, et poignardé le cœur de l’Empire de Sigmar et Magnus.
Reinhard Faul était un être bien plus faible et bien plus médiocre. Vil. Peureux. Et surtout, malade. Personne ne vient à Nurgle en souhaitant volontairement devenir un atroce amas de chair corrompue et pestiférée. On cherche auprès du Grand-Père la force et le réconfort, la possibilité de survivre, de rejeter les maux et la douleur. Quand bien même ils sont une part de nous-mêmes.

La Shalléenne se mit alors à pleurer pour de vrai. Une véritable explosion de larmes, et un trait de morve qui coulait de ses narines.
Shallya est la Déesse des larmes et des pleurs.
Les mouches s’éloignèrent d’elle, et fuirent son visage.

Liselotte n’était pas très belle — commune, grassouillette, avec un grand nez remarqué et des cicatrices de petite vérole bien visibles sur ses deux joues. On n’aurait pas sculpté une statue ou forgé un vitrail pour la représenter en Déesse. Mais elle semblait tellement vulnérable, et elle prit une voix tellement douce, que ça avait de quoi pincer le cœur de n’importe qui.

« Reinhard, mon pauvre enfant… Oh Reinhard… Non… Non non !
Pourquoi ?! Reinhard, tu… Tu ne peux pas !
Pourquoi es-tu dans cet état ? As-tu mal ? Ou peur ? Nous avons fauté, si nous t’avons laissé dans cet état…
Pardonne-moi, Reinhard ! »


C’était, surprenant.
Mais maintenant elle répétait le prénom à voix haute, assez pour qu’il puisse être entendu. Pour l’heure, aucun des mutants n’avait remarqué — ils étaient occupés à crier, à tuer des gens et à pourchasser des fuyards dans l’entrepôt.

Liselotte se mit sur ses deux genoux, et ouvrit grand les bras. Comme pour l’intimer de venir l’enlacer.

« Pardonne-moi, Reinhard !
On va trouver une solution — Shallya va te guérir, je te le promet ! »

Re: [Le Coësre] Le Nouvel Ordre

Posté : 22 nov. 2021, 15:17
par Reinhard Faul
Entendre mon vrai nom m'a remué. J'ai fait un geste de la main pour chasser les mouches qui affluent sur mon visage, et je me suis rappelé qu'elles vivaient en moi. La shalléenne s'est mise à pleurer très fort. Je ne sais plus ce que je dois faire. Elle parle à Reinhard Faul, pas à moi. Elle me demande as-tu mal ? Ou peur ?, et ces questions n'ont pas vraiment de sens du coté du Chaos. Je prends le temps de soigneusement réfléchir à ma réponse, puis je chuchote :

« J'ai eu très mal quand j'ai eu la fièvre typhoïde. C'était affreux ! »

Ces deux phrases ont épuisé toutes mes ressources en conversation personnelle. Et puis pourquoi on parle de ça d'ailleurs ? Y avait pas un... un truc urgent à faire ? J'ai l'impression que quelque chose d'horrible va se produire. Quand je me souviendrai, ça sera horrible. Je lui livre juste la conclusion de ce qui s'est passé :

« J'ai essayé de ne pas écouter les démons... mais c'était trop dur. J'ai échoué. »

Puis je me rappelle ce que je suis venu faire ici. Je me rappelle de tout. La pensée fatale pénètre mon cerveau : elle connaît mon nom. Pour protéger les intérêts de Nurgle, je dois la... neutraliser. Maintenant que j'ai cette connaissance, ça change tout.
Ça me prend par surprise, et... je n'ai pas envie de tuer cette femme. Les souvenirs que j'ai d'elle et l'image de Lise se superposent dans mon esprit : ça ne va pas ensemble. C'est comme avoir le mal de mer, ça me donne la nausée. J'ai jamais eu la nausée depuis que je suis chez Grand Père.

Je tousse, puis je crache un gros glaire de pourriture noire et d'asticots en train de se tortiller sur le sol. Ensuite, je relève la tête vers sœur Liselotte :

« Tu devrais fuir. »

Puis je me mets à vomir à grands spasmes douloureux. Il faut que je m'éloigne. Je recule maladroitement vers mes collègues. Je dois trouver une autre prêtresse, une que je ne connais pas. Un amas d'asticots particulièrement volumineux m'oblige à m'appuyer contre un mur pour vomir plus à mon aise. J'entends toujours les pleurs, et ils me font mal. Pendant une pause dans mon malaise, au lieu de reprendre mon souffle je lui répète l'ordre :

« Sors d'ici ! Quitte Nuln ! Maintenant ! »

Il faut que j'aille buter une autre shalléenne. Oui, ça sera très bien. Très très bien. Une sale connasse pendue à un pieu. Ça enlèvera la nausée. Je reviens à portée de conversation avec Ruben et les autres. D'ici, je vois mieux le reste de l'entrepôt, l'étendue de lit, et les prêtresses ainsi que les malades les plus valides en train de courir partout comme des poulets sans tête. Je ne les avais pas remarqué jusque là. Je dis à mon collègue :

« On en prend juste une, et on se tire.

- Celle là ?

- Non, pas celle là... celle là ne convient pas. Elle... elle est pas assez religieuse, voilà. Juste n'importe quelle autre. Faut qu'on se grouille ! »

Je m'essuie la bouche avec ma manche. J'ai moins mal au ventre, ça va mieux.

Re: [Le Coësre] Le Nouvel Ordre

Posté : 26 nov. 2021, 11:58
par [MJ] La Fée Enchanteresse
Ruben n’osa rien dire — par peur, ou par une bête loyauté envers son soudain messie revenu par les eaux depuis le Stirland ? Peut-être par manque de temps, une denrée terriblement précieuse. Dans tous les cas, la lenteur du choix de cible sacrificielle de Reinhard, le faisant passer aux yeux des démons de Nurgle soit pour une fine bouche, soit pour un petit difficile, commença vite à se retrouver contre les mutants, et entraîna un retour de feu…

Dix minutes plus tard, deux mutants sortirent sur la rade en portant avec eux un grand sac de toile qui bougeait dans tous les sens — une prêtresse de Shallya enlevée se trouvait dedans. Elle était la plus malchanceuse de ses collègues, qui étaient soit parvenues à s’enfuir à toute vitesse par le toit du bâtiment, s’écrasant les chevilles sur la rue en contrebas, soit blessées ou laissées pour mortes dans l’entrepôt. Les Nurglites avaient donné tout ce qu’ils avaient, épargnant les malades qui se jetaient à genoux en pleurant et en tapant des mains sur le parquet, évitant ainsi le croc de boucher qui leur ouvrait la panse juste en échange d’une simple invocation syllabique à répéter, et au contraire, en mettant à mort tous ceux qui présentaient la moindre velléité de résistance.

Dehors, la nuit noire couvrait leur fuite, juste quelques torches sur la rade illuminant leur avancée.

Mais, tout au bout des pontons, on voyait un grand feu qui s’approchait. Une vingtaine de personnes, avec des lames de rasoir au bout de piques, s’avançant en force de milice vers le grabuge.

Frida, encore transie d’adrénaline et d’ivresse de violence, ne put s’empêcher de jurer en se plaçant juste à la droite de son chef.

« C’est pas vrai ! On peut jamais être tranquilles une soirée ?! »

Les quelques ombres de Nurglites avaient été devinées par la foule de personnes, aussi, il y eut des cris de leur part qui fusèrent.

« Ici c’est les Schatzenheimer !
– Nuln est à nous !
– Nuln aux Nulner !
– Pas de quartier pour les mutants ! Pas de mutants dans nos quartiers ! »


La milice xénophobe des Taudis de la ville gagnait en puissance. Étaient-ils au courant de quelle faction s’en prenait à un hospice de Shallya ?
Un mutant ne put s’empêcher de trembler de peur, et de se faire entendre :

« P-…Peut-être ils pensent qu’on est des Tiléens ? »

Ruben foudroya du regard son subalterne qui mettait ainsi à la honte à sa faction devant le messie. Un asticot sorti de l’œil du chef des mutants, qui d’un coup lui cria quelque chose en retour :

« Tu crois que les mafieux ça attaque des Colombes ?!
– Il faut évacuer le Coësre !
– Oui, mais on peut pas tous partir maintenant —
Peeter va escorter votre chef et l’offrande par où nous sommes venus ; nous on va passer à travers eux et atteindre une autre sortie !
On se revoit tous de l’autre côté ! »


Frida approuva le plan. Le-dit Peeter, une sorte d’immonde homme-bête avec un museau de rat et des yeux qui brillaient dans le noir, fit signe à Reinhard et aux porteurs de la prêtresse de s’enfuir, tandis que les hommes de Frida, parfaitement humains, se saisirent des torches de la rade et les jetèrent dans le Reik afin de se recouvrir d’obscurité.
Il y eut une réaction — la foule en train de marcher avec des torches fit tirer des arquebusades. À cette distance, et en plein dans le noir, pas une seule balle ne toucha quoi que ce soit. Mais il restait que des tonneaux se mirent à être transpercés, des caisses bougèrent toutes seules alors que des plumes ou de la toile volait avec des éclats de bois dans le ciel. Le petit mutant terrifié se jeta par terre en se couvrant les oreilles, ce qui lui valut un coup de la botte de la part d’un Ruben qui avait lui-même sorti une arbalète de poing de sa ceinture.

Reinhard se prépara à partir, mais pas avant de donner tout de même un petit coup de pouce à ses alliés.

Il invoqua un court sortilège auquel il était fort habitué, et élança sa nuée de mouches tout droit vers une cible prise au hasard. Il n’avait pas besoin d’être très adroit ou exiger beaucoup de concentration.
L’un des mafieux ouvrit grand la bouche, et des mouches lui entrèrent dans les narines, la bouche, et dans son pantalon par les trous de ses jambes. Il jeta ses armes, s’agita dans tous les sens, et d’un coup, sa glotte bougea pour dire une phrase à la place de ses cordes vocales, avec une voix sortie d’outre-tombe :


« Salut salut !
J’ai toujours besoin d’une âme ou de vingt de plus pour un rituel ! »



Il y eut immédiatement la panique dans les rangs des truands. Frida, Ruben et leur troupe se planquèrent derrière des couvertures de fortune, et espacés et sombre face à un ennemi collé, illuminé, nombreux et s’entrechoquant dans tous les sens, ils retournèrent vite l’avantage numérique de l’adversaire pour le transformer en gigantesque désavantage.
Frida sorti une paire de pistolets et commença à tirer, Ruben fit de même avec son arbalète de poing, et les mutants soudain transis de courage les imitèrent avec des petites frondes.

Alors que le mutant à la tête de rat fit sauter la bouche d’égout, la dernière chose que le Grand Coësre entendit avant de partir sous terre fut un immense cri de guerre à sa gloire :

« Le Grand Coësre est avec nous ! »



L’atmosphère redevenait fort calme, une fois le groupe perdu sous la terre. Pas immédiatement après que Peeter ait fermé la bouche d’égout ; il fallut malmener la prêtresse qui n’arrêtait pas de se débattre, et que finalement, un coup de poing la sèche et la calme. Ensuite, il n’y avait plus que le silence, le vrombissement des centaines de mouche de Reinhard, et les halètements de tout le groupe.

« Heu…
Quelqu’un a de la lumière ? »


Il y eut un cliquetis de briquet. Et enfin, on vit une petite lueur. Un mutant faisait brûler de l’amadou, et passa la petite lueur à l’homme-rat qui put enflammer sa torche couverte d’accélérant.

Enfin, un peu de lumière reflétait les parois humides de l’eau boueuse. Peeter se leva, s’approcha du Coësre, et se signa dans une parodie de révérence.

« M’sieur Coësre… Si vous voulez ben m’suivre… »

Et il fallut à nouveau marcher à travers un dédale de pierre, et de pontons en planches de bois jetées au-dessus de l’océan de merde.
Le gentil Peeter tendit sa main pour aider Reinhard à traverser. Les paumes de leurs mains se lièrent rien qu’un instant, et dans sept mois, Peeter mourrait dans une délicieuse souffrance, alors qu’il aurait la chance d’approcher du plus haut Jardin de Grand-Père.

Subtilement, Peeter suivit des griffures sur le mur, tapa avec un bout de fer contre une canalisation, et ouvrit une grille. Il empruntait des passages secrets dans un monde secret, pour suivre des lieux cachés et truffés de pièges afin de décourager les égoutiers comme les choses terribles qu’on pouvait trouver sous-terre, hommes-rats ou monstres dangereux…

…Et subtilement, le décor se mit à changer. Parce que Peeter s’arrêta devant une grosse porte cerclée de fer, qu’on aurait bien imaginé devant une maison bourgeoisie.
Peeter donna à toute vitesse sept coups très brefs sur la porte. Sept. Qui sait ce qui se serait passé s’il n’en avait toqué que trois fois ? Il y eut un cliquetis de métal, on ouvrit la porte, et Reinhard put voir que juste derrière l’ouverture, on avait posé une sorte de grosse bouche, comme un instrument de musique, avec un tube lié à un tonneau sur lequel il y avait écrit « Danger : Goudron ». Sûrement de quoi enflammer tout le couloir et brûler vivant tout une petite escouade de personnes qui se tenaient derrière.

Un homme en robe, portant un tromblon, attrapa Peeter par le collet et l’écarta. Il vit le Coësre, et soudain, il lâcha le jeune homme, s’éloigna et fit une longue révérence.

« Messire Coësre ! C’est un honneur de vous rencontrer… »

Il aperçut le sac dans lequel se trouvait la prêtresse.

« Nous allons vous occuper de votre offrande — si vous voulez bien me faire l’honneur de me suivre, il y a des gens qui n’arrêtent pas de parler de vous et rêvent de vous rencontrer ! »

On n’avait pas ramené Reinhard chez lui. Et pourtant, on n’était pas en train de lui tendre un piège.
On le faisait entrer dans un long couloir humide. Il passa devant une sorte de balcon dans la roche, et il aperçut, à sa droite, en contrebas, des catacombes aux murs remplis de crânes. Un cimetière antique, de l’ère où Sigmar marchait sur Terre. Des humains et des mutants, en robes ou en guenilles, certains même parfaitement habillés, discutaient et papillonnaient entre eux. Alors que Reinhard passait devant eux, tous, un par un, se taisaient, faisaient une lente révérence, puis chuchotaient entre eux dans des bribes de conversations qui atteignaient les tympans du Coësre grâce à l’écho de la pierre et des cadavres séchés.

« C’est lui ?
– Faites attention, il est habité par l’âme d’un Grand Immonde.
– Il a la Pourriture… Vous croyez qu’il accepterait de me toucher ?
– Les Slaaneshi ne règnent plus depuis qu’il est là.
– C’est vrai qu’il a tué Mémé Gâteuse en duel singulier ?
– On raconte qu’il a éliminé une Vampire.
– Pfeuh, j’ai du mal à y croire. Tout ça c’est pas mal d’inventions.
– On entend moins les Sansovino depuis qu’il est passé par les abattoirs.
– Je l’imaginais… Plus grand.
– Regardez son bâton ! C’est une offrande du Jardin ! Ça se voit ! »


L’escorteur s’arrêta devant une porte. Il toqua, et celui qui ouvrit fut un laquais, avec le costume complet du parfait serviteur : collerette, vêtements en soie cintrés, souliers vernis. Mais il avait tout de même un visage au teint vert, et des yeux jaunâtres, preuve de son allégeance. Il s’écarta, et demanda poliment avec une voix maniérée qu’on entre.
À l’intérieur des Catacombes, on avait aménagé un petit salon. Il y avait là des rideaux de velours, des tapis, et de grands canapés. Une table-basse sur laquelle on avait placé des chandelles, et des verres de vin. Trois grands divans sur lesquels on pouvait s’allonger, deux étant actuellement occupés, le dernier désigné par le valet pour que Reinhard aille s’asseoir.

Le premier des hommes avachis cessa la conversation qu’il était en train de tenir, et s’approcha du Coësre pour lui faire une révérence.
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C’était un bon bourgeois, grassouillet, bien vêtu, avec un sceau indiquant son rang sur le poitrail, et des bagues aux doigts. On aurait dit un bon bourgeois bien richou, si ce n'était pour ses gros furoncles sur le visage, et surtout, une queue blanchâtre et volumineuse, comme celle d'un asticot, qui se baladait derrière lui. Quelqu’un d’important. Quelqu’un qui, il y a cinq ans, aurait probablement ordonné depuis sa diligence qu’on fasse rouer de coups Reinhard Faul pour s’être mis sur son chemin, et qui aujourd’hui, était à deux doigts de s’agenouiller comme s’il était son suzerain.
Ce gros bourgeois puait la magie. Il semblait être un mage exercé et très doué. Et il communiqua avec Reinhard en utilisant magnifiquement la Langue Noire, comme si c’était là une langue d’érudits, comme les étudiants et les prêtres adorent converser en Classique pour montrer leur intelligence dans un dialecte hermétique.

« Bonsoir à vous, Roi des Mendiants — je suis Marteen Ruchen, Magus de la Secte de la Larve Sanctifiée. J’étais un ancien allié de Mémé Gâteuse, mais un allié précautionneux, et méfiant.
Si j’avais su à quel point son successeur était aussi puissant et talentueux que vous, je me serais révélé bien plus tôt, au lieu de cacher mes sbires. »


On commençait déjà à lui reluire le cul.

L’autre personne, en revanche, ne s’était pas levée. Si tant est qu’il en fût capable.
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Cette personne ressemblait plutôt à une chose immonde. Obèse, avec un goitre immense, des bras gigantesques, un ventre dilaté, et un nez manquant. On aurait dit un Démon, mais il semblait bel et bien humain. Et comme Marteen, lui aussi semblait être capable d’incanter de la magie.
Pour une fois dans sa vie, Reinhard était entouré de pairs.
La chose énorme rit gras, un rire qui fit trembler la cage thoracique de Reinhard. Il hocha de la tête, et lui aussi communiqua dans le parler démoniste.

« Je suis le Docteur Festus, de la Confrérie Tinéenne. J’ai suivi à l’aide de Morrslieb l’heure de votre retour à Nuln, et évidemment, je ne pouvais pas m’empêcher de venir à votre rencontre ! Il faut dire que je suis un véritable admirateur — vous avez fait des études de médecine, ou bien vous y êtes juste allé à l’instinct ? »

L’archiatre de Nurgle se tenait juste devant Reinhard. L’un des plus grands agents de Grand-Père à travers le Vieux Monde se trouvait là, tout admiratif de lui — alors que l’inverse aurait été plus vrai.
Festus n’était pas son vrai nom. Mais il se trouvait placardé sur des avis de recherche jaunis et déchirés un peu partout à Nuln. Au cours du Déluge, il avait fait se répandre de grandes épidémies pour dépeupler l’Ostermark et le Hochland. Qu’il se dise fan de Reinhard était un compliment titanesque.
Gain de 1 PdC de Shallya pour avoir montré, pendant rien qu’une seconde, une seule et minuscule seconde, un sentiment de pitié.
Nurgle viens de grogner.
Serais-tu, en fait, digne d’être sauvé ?


Incantation du message : 14, ça passe

Jet de psychologie de la foule (Malus : -4) : 10, échec de 6.
La foule des Schatzenheimer est victime de Terreur. Elle se scinde et se disperse. Il ne reste qu’une huitaine de mafieux prêts à se battre, et ils restent pour l’heure cloués sur place.

Jets de tir de Frida (+4) : 13, 5
Jet de tir de Ruben (+4) : 1, réussite critique

Jets de tir à la fronde de quatre mutants (+4) : 6, 16, 6, 20

→ Carnage pour les Schatzenheimer, deux tués sur place, seul un frondeur envoie une bille n’importe où et provoque un incendie qui illumine un peu les Nurglites.

Jet d’initiative de trois Schatzenheimer : 6, 10, 19. C’est bouché. Seul l’un d’entre eux est éjecté hors de la foule et commence à se diriger autant qu’il le peut en direction des adversaires.

Deux mutants chargent : 3, 16, l’un d’eux va pouvoir le percuter en avance.

Attaque du Schatzenheimer : 10
Attaque du mutant : 1, réussite critique. Confirmation : 8, confirmé. Parade du mafieux : 5, réussie, mais il s’en prend une gratos → blessé grave.

Un tour se passe. Jet de moral de la foule (Malus : -2) : 11, toujours en échec, la terreur fait encore effet.

Frida recharge (C’est long à recharger les pistolets).
Tir de Ruben : 18

Tirs à la fronde : 3, 15, 10, 11

Moins un carnage cette fois, mais y a quand même un mafieux blessé assez sévèrement.

Initiatives : 11, 14, 1, 14
→ Un mafieux charge à travers le port pour aider son poto.
Initiatives des mutants : 12 ; 14

Attaque du mutant : 7, parade : 6, attaque du mafieux : 16
Attaque de secours du mafieux : 6, parade du mutant : 10.
Attaque de secours d’un autre mutant : 5, parade du mafieux, 8

Prochain tour : nouveaux combats sur la rade

Nouveau tour :

Psychologie de la foule (Plus aucun malus) : 20, échec critique.

Les Schatzenheimer n’auront plus aucun renfort. Tous ceux qui restent debout s’enfuient en courant et en hurlant comme des fous. Certains se jettent à l’eau. C’est la panique générale.

Les mutants à la fronde reçoivent un ordre de Ruben : Ils arrêtent la fronde et se ruent dans la mêlée.

Jets de reconnaissance de Frida et Ruben : 3 et 20. Ruben est incapable de viser qui que ce soit dans la mêlée, il reste inutile pendant un tour entier.
Frida : 17, 9

Elle blesse gravement un des mafieux les plus courageux.

Seau de dés pour les combats sur le pont.
→ Un mutant est tué, deux sont blessés gravement
→ Trois mafieux sont tués, les autres s’enfuient en courant. On ne donne pas de poursuite, ils sont pas prioritaires.

Le groupe parvient à s’enfuir sans plus d’encombre. Ça a été une affaire violente, mais les Nurglites ont triomphé.


Jet d’intelligence de Reinhard (Lore de Nurgle) : 9, réussite

Re: [Le Coësre] Le Nouvel Ordre

Posté : 26 nov. 2021, 20:43
par Reinhard Faul
Je bredouille en Langue Noire :

« Euh bah euh... par instinct, en quelque sorte. On m'appelle le Roi des Mendiants parce que euh bin je... j'en étais un quoi. Mais chuis devin aussi, alors ça aide. »

Je baisse le nez pour tripoter nerveusement un morceau de mes haillons. Je sais qui est Festus, et c'est pas un clown de chez Tzeentch donc j'ai un peu de respect. Surtout que je me sens bien merdeux par rapport à ma mésaventure avec la prêtresse de l'autre connasse. Je sais pas ce qui m'a pris, et je n'arrive pas à y réfléchir parce que mon esprit glisse sur mes souvenirs de l'événement comme l'eau sur les plumes d'un canard. C'est comme sentir une cassure dans mon esprit, quelque chose qui ne m'est jamais arrivé avant. Mais quelle horreur de rencontrer ce type là à ce moment précis !

Ça m'a fait un drôle de choc de le voir en rentrant dans la pièce. Quel physique de rêve, déjà. De quoi j'ai l'air avec ma figure humaine ? J'ai encore mes cheveux bon sang ! Et mes maladies de peau, c'est rien à coté des siennes. Niveau obésité je joue pas dans la même cours non plus. J'ai l'air chétif à coté de mes hôtes.

Le valet qui m'a ouvert me sert du vin dans un verre sale juste comme il faut. Ça aussi c'est impressionnant. J'imagine qu'il fait parti de la secte de l'autre homme, Marteen Ruchen, celui qui est habillé comme un bourgeois. J'aimerais qu'Heidemarie soit là pour me conseiller. Déjà, elle m'aurait soufflé des salutations meilleures que le « coucou » hésitant que j'ai dit en passant la porte. Je prends une gorgée de vin en me creusant la tête pour trouver quelque chose à dire. Je lâche en Reikspiel :

« Il est bon le pinard... le vin, je veux dire. »

En réalité je n'en ai aucune idée, mis à part ce que j'ai eu chez Valitch je n'ai aucun point de comparaison. J'ai plutôt l'habitude des alcools qui se boivent dans des cruchons en terre. Qu'est ce que je fous ici ? Mes femmes de chambre c'est Kurt et Ebba, pas des types avec des collerettes. Il me fait peur d'ailleurs, je n'arrête pas de lui jeter des coups d’œil nerveux. J'ai déjà été battu par un type habillé exactement comme ça, parce que j'avais mendié auprès d'un mec du genre de Marteen Ruchen. C'était idiot de le tenter, mais je n'en avais aucune idée à l'époque. Enfin psychologiquement ça me place pas dans une situation dominante quoi, avec mon langage corporel de petit rongeur effrayé. J'aurais presque préféré rentrer dans une pièce où se trouvait un vampire. Au moins on sait où en est avec un putain de vampire équipé de griffes.

Tu vas me dire mais Reinhard, ces gens sont du même coté de toi, et je ne signalerais que la seule autre fois où j'ai fréquenté un de mes pairs, c'était Mémé. Elle m'a menti puis elle a essayé de me tuer. C'est le genre d'antécédent qui marque. Et si l'autre con de serviteur de merde arrêtait de se tenir derrière mon épaule aussi ! J'ai sursauté quand il a tendu le bras pour me resservir sitôt que mon verre était vide. Parce que oui, j'ai tout bu d'une traite pour tenter de me calmer.

Je finis par craquer et poser la question qui me préoccupe vraiment, là, maintenant (en Langue Noire). Je sais pas comment formuler ça poliment alors j'improvise au fur et à mesure :

« Enfin c'est un honneur de rencontrer l'Apothicaire Noir et euh... un collègue, mais elle est partie où mon offrande ? J'aime bien euh... officier des sacrifices quoi. Enfin j'dis pas que vous me l'avez piqué ni rien ! J'dirais jamais ça m'sieur Festus, mais c'est juste pour savoir. »

Re: [Le Coësre] Le Nouvel Ordre

Posté : 27 nov. 2021, 11:08
par [MJ] La Fée Enchanteresse
Marteen se rassit en même temps que Reinhard, offrant à nouveau de la distance entre eux. Il posa sa grosse queue d’asticot sur ses genoux, et la trifouilla en même temps qu’il observait le Coësre.
Tout de suite après sa question, Festus se mit à nouveau à éclater d’un rire, assez pour que des glaires glissent sur sa glotte et le forcent à soudain tousser, expectorant au passage un petit voile de postillons bien marronnâtes.

Ce fut donc le bourgeois qui enchaîna.

« Ne paniquez pas, Coësre — nous n’allons pas se jeter comme des rats sur une offrande qu’un autre a prise, nous ne sommes pas Valitch.
Cela ne vous ennuie pas trop, qu’elle profite de tous vos risques et de tout votre labeur ? Les parasites sont des petits êtres touchants, elle, pas tellement. »

Festus calma ses quintes de toux en descendant un verre de rouge, rota, se tourna un peu de côté, et lâcha une grosse flatulence.

« Aaah, ça fait du bien !
Nan, en effet, paniquez pas Coësre. Votre offrande est sous bonne garde, on va vous la rendre avec menottes, bâillon et yeux bandés — ça sera plus simple pour la trimballer.
Vous comptez l’utiliser pour mettre en place un autel, pas vrai ? Il m’apparaît que vous êtes très doué en ésotérisme — moi-même me débrouille, même si Ruchen est bien meilleur que moi… Mais je me demande où vous allez le mettre en place.

– Le cacher au fin fond des égouts, ça serait en effet le choix bien sécurisé. Mais à mon avis, vous pourriez faire bien plus encore. La Faulestadt est le furoncle bien planqué de Nuln.
Pourquoi ne pas placer le sacrifice juste sous le nez de la comtesse et de l’archilecteur ? En plein dans le quartier des riches ? Si un tel projet vous emballait, moi-même et Festus ferions tout pour essayer de l’accomplir.
Vous fumez du tabac ? »


Le temps que Ruchen cherche sa pipe, Festus tapa sur son genou.

« Je viens d’Altdorf, à la base. Je garde des correspondances avec beaucoup d’agents de ma confrérie — Marienburg, Brionne, Miragliano, Salzenmund… J’avais, évidemment, des agents à Nuln. Mais Mémé Gâteuse les a liquidés et pillés de toutes ses ressources. Comme quoi, il semblerait qu’effectivement, il y ait des rats dans notre secte…
Je ne vais pas te mentir — tu permets que je te tutoie ? — je ne vais pas te mentir, Coësre. Quand j’ai prévu mon retour à Nuln, à travers certains agents, c’était très précisément dans le but de la tuer, ainsi que tous ses sectateurs et camarades. Mais tu as réglé ce souci à ma place, tout comme tu as mis au point une maladie qui est parvenue à dépasser mes espérances…
Tu te demandes ce que je veux de ta part. En réalité, j’ai plutôt l’impression que c’est l’inverse — tu as attiré mon attention, maintenant, je me demande qu’est-ce que je peux faire pour toi. »


Ruchen trouva enfin son pochon de tabac, bourra le tout durant le discours de son camarade, et le tendit au bout de son divan au Coësre.

« Sa Confrérie Tinéenne concocte les plus virulentes maladies qu’il y ait sur cette planète.
– Huh-uh. Si tu es allé à l’instinct, Coësre, je dois avouer que c’était du bon travail. Mais quand j’ai vu ton petit virus tout maigrelet arriver à Altdorf, je me suis dis — « ah, celui-là, il a du potentiel, mais il va pas faire long feu ! ». C’est faible, un petit virus, ça a besoin de faire plein de câlins à plein de gens, alors ça peut s’affaiblir petit à petit.
Je sais que ça se fait pas de reprendre le travail des autres, mais… Je me suis permis de prendre ta Maladie, et de la renforcer un petit peu. Des petits trucs de rien du tout, juste de quoi s’assurer qu’elle se renforce et se transforme mieux — une grippe qui rend insomniaque, y fallait y penser ! Je lui ai juste rendu quelques symptômes plus amusants, une variante plus agressive.
C’est un peu… Comme un Cadavre Exquis ! Une maladie à plusieurs ! Tu ne m’en veux pas, j’espère ? »


À Reinhard de choisir s’il devait être insulté, ou au contraire véritablement flatté que le docteur Festus ait trouvé assez d’intérêt dans son infection pour jouer avec.

« Moi-même j’ai toujours travaillé plutôt dans l’ombre. Conquis pas mal de richesses et convaincu des prud'hommes, et cherché des artefacts secrets dans les vieilles bibliothèques. Si tu savais comment Nurgle est partout et puissant… Mémé Gâteuse a ramené une galère pleine de cadeaux de Furug’ath — elle a agit avec folie et sans précautions, pur que tu t’empares du plus important en laissant le reste être détruit ou mis sous scellé divin. C’est tout simplement dégoûtant.
Grand Coësre, rassure-nous… Tu es quelqu’un qui aime jouer en équipe ? Ton arrangement avec la Valitch, c’est… Uniquement dans ton propre intérêt ? »


Re: [Le Coësre] Le Nouvel Ordre

Posté : 27 nov. 2021, 19:19
par Reinhard Faul
On me pose des questions, mais je n'ai pas le temps de répondre parce que l'un ou l'autre de mes interlocuteurs enchaîne directement sur un autre sujet. Je parviens juste à hocher la tête et à accepter avec reconnaissance une pipe d'un tabac très parfumé venu d'on-ne-sait où.

Je me demande comment ils sont au courant, pour Valitch. Ça a l'air de leur déplaire, mais ils ne se mettent pas à hurler et à essayer de me tuer non plus. Je suis quand même un peu piqué au vif. Que des mecs qui étaient pas là arrivent après la bataille en mode dis donc coco t'aurais pu mieux faire ça me fait un peu mal au cul. Je leur rappelle les faits :

« Quand j'ai rencontré Valitch... j'étais ignorant, et surtout très seul, donc j'ai joué avec les cartes que j'avais. Je sais qu'elle va me baiser. Elle est Tzeentchi alors c'est plus fort qu'elle. C'est comme un clébard qui aboie après une charrette, elle complote pour du pouvoir et de la politique alors qu'elle sait même pas pourquoi. Ils sont déconnectés du réel ces gens là. Faut que je sois assez malin pour larguer les amarres avant que son petit cerveau commence à bouillir, c'est tout. »

C'est peut être autre chose que nos relations professionnelles qui les préoccupe. Une faiblesse d'un ordre plus... humain. Sur une impulsion sans doute dictée par l'alcool, je redresse ma trogne crasseuse et j'annonce fièrement à l'Apothicaire Noir et à un autre estimé notable :

« J'aime pas les filles, si c'est ça qui vous inquiète. »

Festus éclate de rire. Ça doit pas lui arriver souvent qu'on lui parle de ces choses là. À mon avis il doit plus être très fonctionnel niveau... niveau physique quoi. Il doit vivre dans des plans d'existence plus élevés. On a pas tous cette chance. Moi j'ai un pincement au cœur en pensant à Irmfried. Pas pour le zizi-zézette, mais les autres trucs. Le voir seulement me répondre « oui seigneur » sans me regarder dans les yeux ça me rend malade. Je voudrais de la tendresse ! Oui monsieur ! J'ai pas peur d'utiliser des mots de gonzesse ! J'ai pas fait ne serait ce qu'un câlin à qui que ce soit depuis des semaines. Quand le gars Peeter m'a touché la main tout à l'heure, ça m'a fait chaud au ventre. Gurbanguly m'a déçu, j'ai détruit Irmfried, et plus personne n'a le droit de me toucher. Grand Père m'a promis des rires, de la bienveillance et des amis, mais pas de remplir ce vide là spécifiquement. De toute façon, est ce que ça change des quarante années précédentes de ma vie ? Pas vraiment. À cause de mes diverses déficiences, je n'ai jamais eu l'impression d'une injustice ou d'un manque de bol. Seulement, dans l'univers où je vis, pour mériter d'être la personne préférée de quelqu'un, on doit ne pas être dément, ne pas être souillé par la magie et ne pas tuer sa belle-famille. Des règles simples et à la portée de tout le monde, mais que j'ai magnifiquement merdé. Ça fait pas très nurglite, mais j'ai toute latitude à rêver la nuit dans mon grand lit glacé qu'on me prenne dans les bras, qu'on me caresse les cheveux, qu'on me dise qu'on m'aime. Ça n'arrivera jamais mais ça m'empêche pas d'être pathétique à ce point là. Vivement que je sois un démon et que toutes ces conneries soient derrière moi. J'en peux plus.

Et puis pourquoi je pense à Irmfried maintenant ? On est entre gens sérieux, je dois être à ce que je fais ! Festus me fait l'honneur d'avoir remarqué ma Maladie, ce qui n'est pas rien venant de l'Apothicaire Noir. Pourquoi je tire la gueule en songeant à un petit cultiste de rien du tout ? On avait une prêtresse sur le bateau, je pouvais pas laisser passer ça, je... merde à la fin !

Je tire sur ma bouffarde afin que le tabac m'aide à me concentrer. La journée a été longue, l'alcool me rend seulement somnolent au lieu de me détendre et je commence à avoir envie de faire pipi. Je réponds au Docteur :

« Mais pour en revenir à la Maladie, évidemment que j'vous en veux pas m'sieur Apothicaire. J'l'ai trimballé à travers un océan et une salle d'attente, alors je suis très heureux de la voir partout. Ça m'réchauffe le cœur. Pour l'insomnie je me suis inspiré du typhus, j'suis content que ça vous plaise... Enfin tout ça pour dire que jouer en équipe, je demande que ça, c'est les autres qui me laissent pas faire. Je sais même pas ce qu'y avait sur ce foutu bateau, Mémé m'a vraiment pris pour le roi des cons. Vous connaissiez Candiano ? Il était tiléen aussi. »

Pour ce que j'en sais, tout le monde se connaît en Tilée. Festus n'a pas d'accent rigolo néanmoins, il parle un Reikspiel parfait. Il dit qu'il vient d'Altdorf, mais bon... Moi ça me gâche un peu mon expérience de l'étranger si y a pas d'accent rigolo. Ouuui je voudrais oune alcool et dou basilic... hé hé hé, qu'est ce qu'ils sont cons ces étrangers. Mais bref.

« Et bah Mémé voulait que je bute Furuga'th, qui était dans le Candiano, et... héééé... mais vous connaissez aussi le démon ? Vous avez dit son nom. C'est fou comme vous savez des trucs. »