Sous mes pieds, Youri remua, me corrigeant à son insu. Presque tous, soupirai-je en mon for intérieur...
- "Mesdames et messieurs, je suis le sergent Dimitri Baranov, de la garnison de Leblya. Vous êtes maintenant hors de danger. Mes hommes et moi même allons vous escorter jusqu'au village."
Du coin de l'oeil, d'où j'étais, je devinais la courbe acerbe de ces traits et la raideur de sa posture. Cet homme était semblable à l'armée de métier de Kislev ; une sorte de cimeterre de chair, violent et discret, forgé par le devoir. Je me fis cette réflexion empreinte de fierté et d'irritation, selon laquelle nous autres Kislévites étions les plus proches des terres souillées du Nord, les plus proches du murmure susurrant du Chaos, et pourtant, étions ceux qui résistaient le mieux à ses rets impies. Et puis, il fallait bien avouer que...
Je manquais de sursauter lorsqu'un bruit sourd se fit entendre contre le toit. Je levais les yeux vers l'origine de l'impact présumé, avant de remarquer qu'Ulfrik avait les mains vides, caracolant sur son hideux poney si peu semblable aux coursiers bien découplés de Kislev. D'une voix détachée, je formais ces mots dans mon esprit : strictement... aucune... manière.
Un sourire de dérision affleura sur mes lèvres.
- Youri, asseyez-vous, je vous prie.
J'accompagnais mon invitation distraite aux relents d'injonction d'une petite poussée de la pointe de ma botte. A rester ainsi, il allait finir par me faire honte.
- Tout va bien ici ?
C'était le mercenaire qui, passant la tête devant la fenêtre, venait constater l'état des lieux. Je jetais un oeil pensif au marchand d'Erengrad.
- Il semblerait, oui. Comment vont Yvan et Sasha ?
Tout en posant la question, je posais ma main sur le rebord de la lucarne en prenant garde à ne pas me couper, non sans une moue désapprobatrice devant les dégâts. Je me penchais par l'ouverture, cherchant à apercevoir les deux autres membres du coche pour vérifier leur état.
Les Dolgans avaient donc fui devant ces cavaliers... J'éprouvais une pointe de regret. Dommage que les pillards ne soient pas plus sombrement idiots, ça aiderait à leur éradication.
- Sergent ! appelai-je pour attirer l'attention du soldat. Y a-t-il un Chekist*, actuellement, à Leblya ? Ma voix s'était faite onctueuse, mais dans cette douceur, il y avait celle du fil tranchant d'une épée. Dans une région aussi dangereuse que celle-ci, que diriez-vous du crime qu'est-celui d'être désarmé ?
Je bloquais la vue à l'intérieur du coche, aussi le sergent ne pouvait-il pas voir Youri dans la cabine. Ce qui, bien évidemment, n'empêchait pas ce-dernier d'entendre mes paroles. La lance que j'avais arrachée au Dolgan reposait contre la banquette, et j'avais posé le genou dessus.
Je ne souhaitais pas du mal à Yorloff... pas vraiment. Néanmoins, j'étais assez formée à l'art compliqué de l'intimidation et de la manipulation pour savoir tirer parti d'une faiblesse telle que celle du commerçant, et j'allais la lui faire payer pour notre bien à tous deux.
A terme, il serait peut-être plus prudent ; quant à moi, je voyais déjà les avantages qui allaient avec le fait de faire pression de cette manière sur un membre de la guilde des marchands d'Erengrad.




