Il soutenait cette œillade, directe, absolue, sans battre des cils. Juste ses espèces de prunelles scintillantes à la teinte blanche, qui scrutent droit devant le regard du jeune cultiste.
À croire qu’il cherchait quelque chose dans ses yeux.
Mais quand Rovk eut terminé de répondre laconiquement aux deux questions, c’est alors seulement qu’il cligna des paupières. Il prit une grande inspiration et hocha de la tête.
« Bien. Je pense qu’Ella sait ce que font deux et deux. Elle sait qui je suis. »
Il tourna sa tête vers le chien, et siffla. Alors, la créature d’Ulgu se désintégra. Elle vola dans un nuage de poussière, qui s’éleva dans l’atmosphère en fines particules, comme si on avait fumé une pipe remplie de goudron.
Le vieil homme pivota sur la chaise. Posa un pied au-dessus de la table, puis l’autre qu’il croisa, une jambe par-dessus la seconde.
« Mon nom c’est Geirr. Je t’autorise à m’appeler comme ça, parce que normalement, on s’adresse à moi que par mon titre. Je suis un vitki, un devin dépositaire des volontés changeantes des démons, qui les interprètes et les traduits afin qu’elles bénéficient aux jarls de notre continent — en échange d’un prix, évidemment.
Je connais ta tante très personnellement, puisque nous avons tous les deux grandi dans le Monastère des Sarls ; une magnifique citadelle de pierre, où des scaldes sont éduqués pour servir l’insigne serpent et voyager à travers la Norsca selon Ses caprices. Le souci, vois-tu, c’est que ta tante et moi, on a eu un conflit, pour… Pour des raisons et d’autres, ça n’a pas d’importance.
Et le truc, tu vois, c’est que j’ai remporté cette confrontation. Alors, j’ai gravé une rune dans sa chair, et elle a été interdite de jamais remettre les pieds près d’ici sous peine de… Bon. Tu devines quel genre de sentence on impose à des exilés. Je pense que t’as de l’imagination. »
Il marqua une petite pause, le temps que Rovk réfléchisse à tout ça. Puis, distraitement, il chassa l’air de la main.
« C’était y a une dizaine d’années. Autant dire — il y a une éternité. Elle m’était sortie de la tête, pour tout dire.
Jusqu’à ce que toi fasse surface. Tu as son sang, tu as sa peau, et surtout, tu as son don.
Ce que je veux savoir, c’est ce qu’Ella a fait pendant ces dix dernières années. Et j’ai l’impression que tout le temps qu’elle a passé loin du Monastère, elle l’a passé avec toi. Mais il y a des barrières autour de ton âme. Pour ça que tu m’as immédiatement découvert. J’ai sous-estimé Ella, et je t’ai sous-estimé toi. C’est une erreur que je ne reproduirai pas. »
Il tapota la table.
« Je pourrais te tuer. Ça rendrait ma vie tellement plus simple. Ici, maintenant, je fais en sorte que tu succombes pendant ton sommeil…
…Mais Ella est complètement tarée. Si je te tue, je suis sûr qu’elle serait capable de revenir jusqu’à moi pour exterminer tout le Monastère toute seule en vengeance. Les solutions les plus simples ne sont pas toujours les plus évidentes.
J’ai donc une autre idée. »
Il retira ses pieds de la table. Colla son abdomen contre, et approcha sa tête au-dessus, pour réduire sa distance avec Rovk.
« Je pense que… Toi et moi, on peut se rendre service.
Ne réponds pas tout de suite, et écoute plutôt : Je crois que t’es la pièce maîtresse qui me permettrait de me débarrasser d’Ella une bonne fois pour toutes. Je pense que seul toi est capable de la piéger ; elle est erratique, mais dans ses colères y a toujours un but. Toi… Toi tu peux m’aider à la foutre dans la merde.
Et en échange… Eh bien, en échange, tu peux négocier tout ce que tu veux… Tellement de choses. Sérieusement, je te demande pas de me dire « oui » tout de suite, je te demande juste de faire un truc pour moi.
Raconte-moi ce qu’a fait Ella durant le Déluge d’Archaon. »
Rien.
Rovk n’avait trop rien à en dire. Toute cette période demeurait assez floue. Il avait eu des cauchemars, des délires. Il avait vu les Vents se disperser vers le sud. Il avait senti des combats, une grande force qui tentait de l’envahir.
Ella l’avait caché, dans une grotte. L’avait soigné, et surveillé. Il avait passé toute la campagne d’Archaon au lit, malade et délirant.
« Je suis sûr que tu trouveras rien. Que c’est le vide dans ton esprit.
Alors, pose des questions à Ella. Demande-lui : qui étaient tes parents pour elle ? Pourquoi t’a-t-elle choisi ? Qu’est-ce qu’elle pense de l’Élu du Chaos ?
Je suis sûr que ces questions vont la mettre très mal à l’aise. Et quand tu la verras bégayer, incapable de t’expliquer certaines choses… Là, là tu vas voir que ma proposition a du sens. »
Il se rassit normalement, en réalité la première fois depuis le début de leur entrevue. Il dégagea sa gorge, et aborda un tout autre sujet.
« Les Kislévites dont tu parles — ils sont dangereux ?
Si j’ai envie de jouer j’ai pas envie de perdre mes paris à cause d’une bande de Kislévites qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Tu penses qu’Ella aura du mal à les gérer ? »



