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Horkild, Irina

Posté : 11 juin 2026, 16:16
par Valnar Nightrunner
Bonjour à Toutes et à Tous.

Il y a de cela 35 ans (voui je suis vieux.... |8) ) j'avais voulu créer mon propre JDR.... Ce projet n'est plus qu'un souvenir aujourd'hui, mais le monde et les personnages qu'il avait engendré ont mûris, se sont développés et pour finir ont commencé à prendre vie à travers une série de nouvelles, toutes liées les unes aux autres mais se déroulant chronologiquement en parallèle les unes par rapport aux autres, chaque histoire se concentrant sur le point de vue d'un des 9 personnages qui vivront l'intrigue principale. Toutes ces nouvelles sont en cours d'écriture et je dois les écrire simultanément pour ainsi dire, car, encore une fois, elles se déroulent toutes plus ou moins au même moment.

Voici le début de la plus aboutie. A mesure qu'elle progressera, je posterais les chapitres subséquents à la suite de ceux-ci.

Je manque d'avis variés et de critiques constructives, j'ai assez peu de contacts que le fait de lire des nouvelles d'héroic fantasy ne tente pas spécialement.... Donc heu... Bah... Lâchez-vous si vous le souhaitez !

Bonne lecture, en espérant que vous ne la trouverez pas barbante...
IRINA

Chapitre I
Une nuit de larcin.


La nuit tombait sur la grande cité de Shaggilia, étendant ses ombres sur la petite place de ce marcher des bas-quartiers. Les derniers marchands finissaient de remballer leurs marchandises et les gens se pressaient de regagner leur logis. On pouvait entendre, non loin de là, le tumulte joyeux s'élevant d'une petite taverne, une gigue au pipeau et des rires d'ivrognes, qui contrastaient quelque peu avec les rues qui se désertaient progressivement, laissant la place à de gros rats qui sortaient timidement leurs museaux pour aller farfouiller dans les tas d'ordures qui s’amoncelaient dans les caniveaux centraux. Seules des ombres furtives s’égayaient dans les ruelles obscures tandis que quelques mendiants, qui passaient habituellement la nuit sous un des auvents du marcher, déambulaient encore parmi les étales vidés de leur contenu à la recherche de quelque nourriture oubliée. Pour certains, une nouvelle nuit de larcins commençait, et pour d’autres, un repos angoissé et peu réparateur.
Longeant les murs et plongeant vivement dans l’ombre au moindre bruit, une petite forme gracile encapuchonnée rasait les murs en tentant de passer le plus inaperçu possible, se hâtant vers un but mystérieux. Son pas léger n’était qu’à peine audible pour une oreille exercée, ses menus pieds étant chaussés de feutre, mais il était pourtant sûr et rapide. Nul doute qu'un garde aurait trouvé ce manège suspect s'il avait eu l’œil dessus, et la jeune fille, car c'était bien d'une jeune fille qu'il s'agissait, le savait pertinemment. Elle remonta en silence une rue sombre et malodorante, orientée vers le Nord, en direction de la herse du mur d'enceinte intérieur qui menait aux quartiers plus aisés de la plus grande ville commerciale du royaume d'Orbial. Shaggilia, comme nombre d'autres grandes villes du royaume, préférait que les différentes classes sociales de sa population ne se mélangent pas. On y trouvait donc différents quartiers séparés les uns des autres par de hautes murailles dont les passages étaient barrés par des herses solides et gardées avec vigilance, de jour comme de nuit. En pleine journée, les gens pouvaient passer aisément d'un quartier à l'autre, bien que toujours sous le regard suspicieux des gardes, mais la nuit, les herses étaient abaissées et nul ne pouvait plus circuler sans montrer patte-blanche.
S’orientant aisément dans le dédale du quartier pauvre, elle émergea bientôt des ruelles sordides pour se retrouver sur une autre place de marché. Elle continua de longer les murs, restant à distance respectueuse du halo des lanternes de la place. Ce n’était pas qu’elle craignit quoi que ce fût des hommes et femmes qui se trouvaient encore là, mais elle pouvait très bien tomber sur un individu tout aussi louche qu'elle ou un mendiant de sa connaissance et elle ne désirait certes pas être reconnue. Sa « mission » était secrète, connue d’elle seule. Elle se hâta donc de contourner les étalages pour quitter la petite place par une ruelle orientée vers le nord-est. Au bout de cette ruelle se trouvait le mur d’enceinte intérieur de la ville. Ce ne serait pas chose aisée que de le passer car il était surveillé et la herse serait abaissée en cette heure tardive.
La jeune fille arrêta sa progression dès que la herse, vivement éclairée de plusieurs lanternes, fut en vue et se tapie dans l'ombre, à l'angle d'une ruelle latérale parallèle au mur d’enceinte mais séparée de ce dernier par une grande bâtisse. Deux gardes effectuait leur ronde sur les remparts, juste au-dessus du large passage barré. Il devait y en avoir bien plus tout le long du mur d'enceinte et elle en entendaient quelques-uns s'interpeller à intervalles de temps réguliers, se criant qu'il n'y avait rien à signaler. Escalader ce mur pour tenter de passer de l'autre côté aurait tout simplement été suicidaire, bien qu'elle se soit munie pour sa virée nocturne d'un solide grappin et d'une robuste corde dont elle s'était ceinte la taille, mais tel n'était pas le but de la jeune fille. Elle s'engagea dans la ruelle à pas de loup et s'arrêta à quelques distances, au niveau d'une grille de fer à demi-rouillée et qui semblait encastrée dans le pavé du sol. S’accroupissant, elle tendit attentivement l'oreille et attendit quelques instant, sondant les alentours. Elle ne percevait que les rumeurs nocturnes habituelles : les chants avinés, un chien qui aboyait dans le lointain, des chats qui se défiaient sur un toit tout proche, et un couple qui se disputait non loin de là. Et sous ses pieds, elle entendait indistinctement l'écoulement des eaux qui se répercutait en échos le long des conduits obscures des égouts de la ville.
Rapidement, lançant des regards vigilants de tous côtés, elle écarta les pans de sa chape, révélant la garde d'une épée courte qui pendait à sa ceinture, et attrapa le havresac qu'elle portait en bandoulière. Elle l'ouvrit et en sorti une paire de bonnes bottes de cuir qu'elle entreprit d'enfiler après s'être débarrassée de ses chausses qu'elle fourra à la hâte dans son sac. Elle farfouilla ensuite sous un tas de paille situé tout près de la grille, contre le mur d'une maison, et en sorti une solide barre de fer qu'elle avait cachée là durant sa reconnaissance de la journée. S'en servant pour faire levier, elle parvint après de gros efforts à faire bouger la lourde grille. Elle la déplaça doucement sur le côté en faisant de son mieux pour la soulever, mais elle était bien plus lourde que ce qu’elle avait supposée et ses bras tremblaient sous son poids tandis qu’elle la déplaçait sur le côté en évitant de lui faire racler le pavé de la rue, ce qui aurait risqué d'attirer l'attention. Elle déposa la grille sur le sol et tendit une nouvelle fois l'oreille sans bouger, s'assurant que personne n'accourait, puis elle jeta un coup d’œil anxieux sur les ténèbres des égouts. Évidemment, elle ne pouvait rien distinguer sans moyen d’éclairage, mais elle écouta avec attention sans que ne lui parvienne aucun bruit suspect. Pinçant les lèvres, elle entreprit de descendre les échelons rouillés et glissants. Lorsque sa tête fut au niveau du sol, elle agrippa la grille et la tira très lentement vers elle, afin de faire le moins de bruit possible, et la replaça dans son logement au-dessus d’elle. Parvenue au bas de l'échelle, elle posa le pied sur le rebord de pierre glissant et humide, mangé par le temps et l'eau, et se retrouva dans l'obscurité la plus complète.
- Irina, ma grande, cette fois-ci c'est pour de vrai. » chuchota-t-elle pour elle-même.
Elle fouilla son sac à tâtons et mit rapidement la main sur ce qu'elle cherchait : un briquet à silex, une mèche d'amadou et une minuscule lanterne, du genre que peu de gens honnêtes se vantent de posséder. De telles lanternes sont étudiées pour ne pas attirer l'attention, pouvant être aisément dissimulées sous les pans d'un manteau, et sont équipées de volets qui peuvent être rabattus pour couvrir la lumière que leur flamme émet. L'objet fait la taille d'un poing fermé et ne dispose que d'une maigre réserve d'huile, raison pour laquelle Irina avait eut la prévoyance d'emmener une fiole de combustible, juste pour le cas où. Ce type de lanterne est très courant au sein des guildes de voleurs des différentes villes du royaume. Irina avait obtenu la sienne des mains d'un vieux tire-laine qui l'avait prise sous son aile lorsqu'elle avait commencée à traîner avec des gens peu recommandables, voilà plus de cinq ans. Aujourd'hui, à dix-sept ans, Irina s'enorgueillissait d'être la plus jeune membre active de sa guilde, mais aussi la plus téméraire et la plus imprudente. Surnommée « La-Fouine », elle était souvent considérée comme une enfant indisciplinée par ses compères, ce qui avait le don de la mettre hors d'elle, et elle rivalisait d'ingéniosité et de détermination pour mettre au point les plans les plus improbables dans le seul but de gagner leur respect. Irina vivait dans le quartier pauvre de Shaggilia, chez ses parents, et elle avait trouvé un emploi de serveuse dans une taverne des quais du fleuve que fréquentait son potier de père. Ce que le brave homme ignorait, c'est que l'arrière-salle de l'établissement était un lieu de rendez-vous pour les voleurs de la ville. Ce fut en laissant traîner ses oreilles indiscrètes que Irina avait recueilli les bribes d'informations qui l'avaient menées dans le lieu malodorant où elle se trouvait actuellement.
Irina s’accroupit une fois de plus et se mit à battre le silex dans l'espoir d'enflammer la mèche d'amadou. Elle y parvint finalement après plusieurs efforts infructueux et un chapelet de jurons exotiques à faire dresser les cheveux du haut-prêtre du temple de Sétalinia, déesse de la guérison et de la compassion. Elle s'empressa d'allumer sa petite lanterne et remit de l'ordre dans son équipement avant de se relever et de tourner la lanterne dans toutes les directions, laissant le soin à ses yeux de s'accoutumer à la très faible lumière. Elle s'avisait qu'elle avait produit plus de bruit que de raison en l'allumant et elle craignait d'avoir attirer l'attention de quelqu'un, ou de quelque chose. Elle savait que les égouts de Shaggilia n'étaient pas inhabités. La taille des rats qui y prospéraient pouvait, disait-on, atteindre celle de jeunes chiens et certaines créatures charognardes bien plus dangereuses erraient parfois le long des étroits boyaux humides. Elles faisaient leur ordinaire des déchets des habitants, des rats et occasionnellement de la chair des imbéciles imprudents dont la jeune fille avait en cet instant le sentiment de faire partie.
Irina se trouvait dans un tunnel bas de plafond et se tenait sur un rebord glissant qui jouxtait un ruisseau charriant des eaux grasses et puantes. S'orientant rapidement, elle choisit de remonter le cours de l'eau en direction du Nord-est, de manière à passer sous la herse ainsi qu'elle l'avait prévu. Elle marchait à pas mesurés, de manière à ne pas risquer de glisser dans le ruisseau dont les remugles lui donnaient des haut-le-cœur et faire le moins de bruit possible, les talons de ses bottes claquant parfois sur la pierre. Elle parcouru ainsi une bonne cinquantaine de mètres et senti ses épaules s'affaisser. Devant elle se dressait une grille d'épais barreaux rouillés, solidement scellés dans le sol et le plafond du collecteur. Elle n'avait certes pas prévu ce tour du destin et elle commençait à trouver l'idée qu'elle avait eu de passer par les égouts de plus en plus stupide. Ces maudits barreaux expliquaient certainement à eux seuls pourquoi personne n'avait songé à passer par là avant elle.
- Pélardis ! Tu pourrais tout de même t'intéresser à moi de temps en temps. » ragea-t-elle à voix basse, houspillant la déesse des voleurs et de la chance.
Observant attentivement l'écartement des barreaux, elle estima, n'étant pas bien épaisse, qu'elle pouvait avoir ses chances de se glisser entre eux. N'hésitant que quelques instants, le temps pour elle de se convaincre qu'elle n'aimait pas du tout l'idée de rentrer chez elle les mains vides et de laisser son plan génial tomber à l'eau, elle se délesta de son havresac qu'elle fit passer de l'autre côté de la grille. Elle fit de même avec son ceinturon qui supportait son épée courte et sa dague et prit une profonde inspiration.
- Ils me considèrent tous comme une gamine intrépide. Voyons si être une gamine peut s'avérer payant au bout du compte ! » se dit-elle entre des dents serrées et d'un ton revanchard.
Elle posa donc sa lanterne sur le sol, près de son sac, et engagea sa tête entre deux des barreaux. Elle due légèrement forcer le passage mais réussi à ne pas se faire mal. Selon elle, si sa tête pouvait passer, le reste le pourrait également, à condition de bien vider l'air de ses poumons. Elle se contorsionna ensuite pour faire passer son épaule et sa jambe droite et commença à engager sa hanche. Sans trop d'acrobaties, cette partie de la manœuvre fonctionna bien, mais elle senti soudain ses cheveux se dresser sur sa tête lorsqu'elle réalisa que sa poitrine, qu'elle n'avait pas si avantageuse que cela, refusait de passer.
Elle poussa un nouveau juron extrêmement grossier dans la bouche d'une jeune fille, du moins d'après la plupart des hommes qu'elle connaissait, et se tortilla comme un ver au bout d'un hameçon pour se frayer un passage, mais elle ne réussit qu'à se coincer un peu plus, un barreau raclant son épine dorsale tandis qu'un autre bloquait son sternum. Cette fois, elle sentie poindre la panique.
- Non ! » hoqueta-t-elle douloureusement avec le peu d'air qui restait dans sa poitrine.
Elle se voyait déjà rester coincée pour de bon avec pour seule compagnie ses pleurs et ses cris étouffés, incapable d'appeler à l'aide et promise à une mort certaine.
C'est alors que ses yeux tombèrent sur son sac et qu'une idée lui traversa l'esprit. Seulement l'affaire était loin d'être conclue ! Il lui fallait trouver le moyen de tirer le sac jusqu'à elle avec son pied et de le remonter jusqu'à portée de sa main. Elle s'y employa en grimaçant de douleur, se contorsionnant et se tortillant, étendant sa jambe droite le plus loin qu'elle le pouvait. Au bout de quelques dizaines de secondes qui lui parurent des heures, son pied parvint à se glisser sous la sangle du havresac et elle entreprit de l'accrocher pour le tirer vers elle, ce qu'elle réussi à faire au moment où elle avait l'impression qu'elle allait se déboîter la hanche. Elle voulu prendre une longue inspiration mais elle eut alors la sensation qu'on écrasait sa poitrine avec une enclume. Elle sanglota sans pouvoir se retenir mais se reprit très vite et commença à replier sa jambe pour faire monter le plus possible la sangle de cuir, espérant pouvoir ensuite, en étendant le bras, s'en saisir avec sa main droite. Retenant sa respiration jusqu'à en avoir la vision brouillée, elle fini par avoir gain de cause et remercia silencieusement sa déesse d'une fervente prière. S'aidant de son autre main, elle ouvrit rapidement son sac et, à tâtons, s'empara de la petite fiole d'huile qu'elle déboucha après avoir laissé retomber son sac de l'autre côté de la grille. Elle badigeonna le barreau qui lui oppressait la poitrine avec le liquide visqueux et vida de ses poumons le plus d'air possible pour ensuite forcer lentement mais sûrement le passage. L'opération lui arracha des gémissements de douleur mais, au prix du plus bel effort de sa vie, elle s'arracha à sa prison et tomba à genoux sur le rebord de pierre poisseuse.
Irina due se reposer plusieurs minutes pour reprendre son souffle, massant sa poitrine endolorie et faisant onduler quelque peu son dos pour soulager l'espace entre ses omoplates. Elle épongea la sueur de son front d'un revers de manche, reprenant ses esprits. Finalement, elle remit de l'ordre dans son équipement et sa tenue souillée par l'huile, la crasse et la rouille des barreaux, assena un coup de pied rageur à la grille et ramassa sa petite lanterne pour reprendre sa progression. Étant d'une nature optimiste et enthousiaste, elle se congratula intérieurement, se répétant qu'aucun de ses compagnons n'aurait pu passer au travers de cette grille et que le jeu valait tout de même les plaies et bosses qu'elle récolterait sans doute plus tard. Et de fait, elle savait dès à présent qu'elle aurait de vilaines marques dans le dos et entre les seins, si elle en jugeait par les élancement qu'elle ressentait. Cependant, une pensée sombre lui traversa l'esprit, une évidence à laquelle elle aurait due songer plus tôt : il lui faudrait évidemment repasser par cette grille lorsqu'elle rentrerait chez elle. Sentant sa détermination s'émousser quelque peu, elle chassa cette pensée et accéléra le pas. Elle se disait que, si celle-ci était couronnée de succès, ses prochaines expéditions seraient sans aucun doute plus faciles et plus lucratives.
Irina avait en effet pour but de s'introduire dans la demeure d'un mage de bonne réputation et qui vivait dans le quartier qu'elle tentait d'atteindre. D'après ses informations, le mage s'était absenté pour quelques temps et ne reviendrait pas en ville avant l'été. L'homme possédait, disait-on, de nombreux objets magiques dont il faisait occasionnellement le commerce et qu'il entreposait dans son étude, située au faîte d'une vieille tour haute de trois étages, vestige des anciennes fortifications de la cité. Irina savait qu'il ne fallait pas s'aventurer à manipuler inconsidérément les objets magiques, mais elle n'en ciblait qu'un seul dont elle avait entendu parler par un étranger de passage dans la taverne où elle travaillait. Il avait prétendu avoir vu dans la boutique de ce mage une cape supposée rendre celui qui s'en enveloppait complètement invisible. Malheureusement pour lui, ce vêtement merveilleux s'était avéré bien trop cher pour sa bourse. Bien entendu, une cape dotée d'un tel pouvoir ne pouvait que tenter une petite voleuse comme Irina, et comme de bien entendu, elle ne résista pas à cet attrait. Elle avait passé la semaine suivante à laisser traîner ses oreilles, à passer régulièrement devant la tour du mage pour reconnaître les lieux et à rassembler le matériel qui lui semblait devoir lui servir lors de sa futur expédition. Ce qui lui causa le plus de souci fut la perspective de passer la herse au nez et à la barbe de la garde. L'idée de passer par les égouts lui était venue tout récemment et presque par hasard. Elle n'avait pas eu entre les mains le moindre plan du système d'évacuation des eaux usées, mais elle avait relevé mentalement toutes les grilles d'égout qui jalonnait le chemin le plus directe pour se rendre à la tour. Elle avait alors sélectionné l’accès par lequel elle était entrée et une autre grille qui donnait sur une minuscule place du quartier aisé dans lequel se trouvait la tour, située bien après la herse du mur d'enceinte intérieur. Bien entendu, elle n'avait pu que supposer que les collecteurs se rejoignaient en droite ligne, elle n'en n'avait jamais eu la certitude. Mais la chance semblait lui sourire car c'était en fait le cas. Ce qu'elle n'avait évidemment pas prévu, ce fut la présence des solides barreaux qui lui avait causés tant de problèmes. Ainsi fonctionnait la jeune fille : avoir un plan auquel personne n'avait pensé, et improviser les détails au fur et à mesure que les failles se présentaient. Il n'était donc, après tout, pas si étonnant que ses compères la considèrent comme une novice inconsciente... puisque c'était bel et bien ce qu'elle était...
Irina arrêta ses pas au niveau d'une volée d’échelons de fer rouillé solidement ancrés dans la pierre du mur, juste sur sa droite. Levant la lanterne, elle discerna à quelques mètres au-dessus d'elle une grille en fer forgé analogue à celle qui lui avait permise d'entrer dans les égouts. Un sourire carnassier se dessina sur son joli visage et elle souffla rapidement la petite flamme de sa lanterne pour la ranger dans son havresac. Elle tâta ensuite le sol pour y trouver un coin de pierre à peu près sec et s'y installa pour troquer ses bottes de cuir contre ses chausses de feutre, plus discrètes et plus légères. Une fois l'échange fais, elle gravit résolument les échelons jusqu'à la grille qu'elle souleva le plus doucement possible, juste assez pour glisser un œil craintif sur la place. Elle reconnaissait les lieux et senti son cœur bondir dans sa poitrine.
- Oui ! Je suis la maîtresse des égouts de cette ville ! » murmura-t-elle avant de s'aviser du ridicule de la déclaration. Elle fut heureuse qu'aucun de ses compères ne fut présent pour l'entendre, car ce serait devenu son surnom au sein de la guilde en moins de temps qu'il n'en aurait fallu à Jek Doigts-d'Argent pour délester de sa bourse un marchand ventru Taliannien.
Elle repoussa la lourde grille et se hissa sur le pavé de la place. Fort heureusement, elle n'était pas en vue du mur d'enceinte. Les gardes n'auraient que trop peu de temps été fascinés par la vue d'un si étrange rat sortant des égouts et elle aurait fini sur la paille humide des cahots.
Elle replaça aussi vite qu'elle le put la grille au-dessus de la bouche d'égout et se hâta vers un coin d'ombre pour scruter les alentours. Il n'y avait pas âme qui vive, bien que plusieurs fenêtres soient éclairées, et aucune lune ne s'accrochait encore dans le ciel nocturne. Il devait être encore assez tôt et elle risquait de croiser des passants, ou pire, une patrouille de gardes. Heureusement pour elle, ces derniers étaient suffisamment bruyants pour se repérer à bonne distance et ne faisaient généralement pas d'excès de zèle.
S'orientant rapidement, elle glissa de coin d'ombre en coin d'ombre vers une ruelle qui partait vers le Nord-est, ne faisant pas plus de bruit qu'une souri. Elle parvint ainsi à une autre place au centre de laquelle s'élevait une haute statue à la gloire de Kalïares. Elle passa devant elle le plus vite possible en évitant de croiser le regard sévère de la déesse de la justice, déesse que craint tout voleur qui se respecte, évidemment. Elle choisit ensuite de ne pas emprunter le chemin le plus direct pour se rendre à la tour du mage. Elle obliqua brusquement vers un dédale de ruelles ténébreuses et malodorantes, envahies de tas d'ordures et de rats qui détallaient à son approche. Elle dut à un moment faire une trop longue pause à son goût, le temps de laisser passer deux ivrognes turbulents passer à leur rythme de gastéropode. Elle s'était dissimulée derrière une grosse barrique vide au bois pourrissant, abandonnée là depuis longtemps.
A l'angle d'une ruelle, elle déboucha enfin sur la petite place où se trouvait sa cible. La vieille tour crénelée se dressait au beau milieu de la place, les trois fenêtres orientées vers elle plongées dans les ténèbres. De sa position, elle discernait surtout les contours des bâtiments, car seules deux lanternes, pendues devant les portes de deux maisons, éclairaient l'endroit. Néanmoins, elle prit le temps de s'assurer que personne ne se trouvait dans les environs avant de s'élancer vers la porte de la tour. Elle plongea vivement dans l'ombre du porche, s'emmitouflant étroitement dans sa longue chape sombre, et scruta de nouveaux les environs. Ne repérant là encore personne, elle s'intéressa à la porte de la tour. Étant donné que personne n'était sensé se trouver à l'intérieur, elle ne pouvait pas être barrée d'une traverse, donc seule son énorme serrure en interdisait l'ouverture. S'accroupissant pour la détailler de plus près, elle constata ce à quoi elle s'attendait : crocheter cette serrure devait être presque impossible et elle risquait d'y casser ses crochets. Elle s'était de plus laissée dire par ses compères que les mages avaient souvent l'habitude de piéger magiquement leurs verrous. Elle ne tenait pas à en faire l'expérience. Elle se recula de trois pas et leva les yeux vers les créneaux du sommet de la tour, ignorant les trois fenêtres qu'elle savait munies de barreaux. La longueur de corde qu'elle avait emportée lui paraissait plus que suffisante et elle commença à la dérouler de sa taille, s'avisant au passage qu'elle prenait sans doute le plus gros risque de sa carrière. Outre le danger de tomber, n'importe qui passant par là, citadin ou garde, ne manquerait pas de la voir à l’œuvre. Elle devrait évidemment faire très vite pour escalader la façade de la tour.
Irina venait de poser à terre son rouleau de corde et s'apprêtait à sortir le grappin de son sac lorsqu'elle sursauta en entendant une porte massive s'ouvrir à la volée. Elle ramassa la corde promptement, se plaqua contre la porte de la tour, le cœur battant, et s'immobilisa. Elle savait que la tour n'avait qu'une seule porte et celle qui venait de s'ouvrir n'étaient pas l'une de celles qui lui faisaient face, de l'autre côté de la place. La porte devait donc se trouver hors de sa vue, derrière la tour vraisemblablement, bien qu'elle la situa plutôt sur sa gauche d'après le bruit.
- Fouillez la place ! » ordonna sèchement une voix masculine. « Débusquez ce chien et amenez-le moi vivant ! »
La jeune voleuse ne savait si on l'avait aperçut ou s'il s'agissait d'autre chose, mais elle sentait qu'elle aurait de graves problèmes si on la trouvait là. Elle écarta immédiatement la possibilité qu'il s'agisse d'une patrouille de gardes, car elle n'entendait pas le cliquetis d'armes et d'armures caractéristique qui les accompagnait habituellement. En revanche, de nombreuses bottes battirent le pavé et elle entendit qu'on dégainait des épées. Elle devait décamper au plus vite car il paraissait évident que ces hommes, qui qu'ils soient, en viendraient à jeter un coup-d’œil du côté de la tour, mais elle se rendait compte également que traverser la place pour la quitter ne se ferait pas en toute discrétion. Les hommes semblaient contourner la tour par les deux côtés, se séparant en deux groupes, et si elle prenait la fuite, ils la repéreraient immédiatement.
Elle se préparait à dégainer son épée courte et sa dague, se résignant à vendre chèrement sa peau lorsque, levant les yeux, une idée lui vint soudain. Elle s'éloigna de deux pas de la porte de la tour et lança un rapide coup-d’œil au-dessus du porche. Il était surplombé d'un petit promontoire plat sur lequel, elle le pensait, il était possible de se hisser. Une fois là-haut, elle n'aurait qu'à rabattre sa chape sur elle et elle passerait inaperçue dans les ombres, si au moins ne leurs venait pas l'idée de lever les yeux.
Un bruit feutré sur sa droite lui fit prendre conscience qu'elle n'avait plus le temps d'hésiter. Passant son rouleau de corde en bandoulière, elle se baissa presque jusqu'au sol pour prendre un bon élan et sauta vers le promontoire en tendant les bras à l'extrême. Ses doigts parvinrent à agripper le rebord et elle s'y cramponna, serrant les dent pour ne pas gémir sous l'effort. Elle se hissa le plus silencieusement possible et rabattit sa chape sur son visage juste au moment où deux hommes, l'un d'eux portant une lanterne mais tous deux armés d'épées longues, surgissaient devant la porte.
Le porteur de lanterne coinça son épée sous son bras et approcha la main de la porte mais l'autre l'attrapa vivement par le poignet.
- Inutile, il n'est pas là. » chuchota-t-il.
- Qu'en sais-tu ? » répliqua l'autre. « On doit s'en assurer. »
- C'est toi l'Arkyannéen ? Tu es le nouveau qui vient de Kist, c'est bien ça ? » lui demanda aussitôt son compère.
- Oui, et alors ? »
- Alors tu ne sais pas que c'est la tour d'un mage très connu par ici. » lui révéla l'autre. « Connu et puissant, pour ce qu'on en dit. Tu as vraiment envie de subir sa sorcellerie s'il venait à s'apercevoir que tu es entré chez lui sans invitation ? »
Le porteur de lanterne retira précipitamment sa main comme s'il avait été sur le point de toucher une charogne.
- Allez, viens, on va le chercher par-là. Il n'a pas pu se cacher dans cette tour. » reprit l'autre en lui désignant une ruelle.
Tous deux se dirigèrent au pas de course vers la ruelle et s'y engouffrèrent.
Irina releva légèrement la tête et observa les allées et venues des hommes sans céder à la panique, bien que l'envie ne lui en manqua pas. Elle compta une dizaine d'hommes dont trois seulement portaient des lanternes. Ils se déplaçaient par groupe de deux et fouillaient tous les recoins de la place avec méthode et célérité. Ils n'avaient apparemment pas le soucis de le faire discrètement mais ils ne produisaient pas énormément de bruit, tendant l'oreille et communiquant par gestes. Tous étaient vêtus de tuniques pourpres et chaussés de bottes de cavaliers. Ils devaient vraisemblablement faire partie d'un groupe quelconque, peut-être une milice, bien que Irina en douta fortement. Deux autres hommes apparurent bientôt au milieu de la place. L'un d'eux, sans doute leur chef, portait une cape rouge et arborait un bouc arrogant et noir comme le jais. Son port était noble et il portait à la main gauche une grosse chevalière d'or ornée d'un rubis, qui étincelait parfois à la lumière de la lanterne de son compagnon. Ce dernier avait tiré l'épée et lançait des regards vigilants dans toutes les directions. Il ne fallu pas longtemps pour que cinq des hommes accourent vers eux en leur rapportant qu'ils n'avaient rien trouvé. Le chef de leur groupe eut alors un geste de fureur mais n'éleva pas la voix.
- Dispersez-vous et fouillez chaque ruelle ! » ordonna-t-il. « Ce traître ne doit pas réussir à s'enfuir avec l'Héritage ! Nul ne se vantera d'avoir pu doubler la Confrérie Pourpre sans en payer le prix du sang ! »
Irina retint un hoquet de terreur. Elle avait déjà entendu ses comparses murmurer à voix basse le nom de la Confrérie Pourpre. Ils avaient la réputation d'être des tueurs sans pitié et dotés de ressources impressionnantes. Nul ne savait s'il s'agissait d'une organisation criminelle faisant concurrence à la Guilde des Voleurs ou à celle, plus effrayante, des Assassins, mais on disait que ceux qui avaient réussis à voir le visage de leurs chefs ne respiraient plus aujourd'hui. Ils avaient la réputation d'être toujours masqués et on disait qu'aucun de ses membres n'avait jamais été arrêté par les autorités. Ils préféraient se donner la mort que d'être capturés. En cela, ils ressemblaient énormément aux membres de la Guilde des Assassins. On prétendait aussi volontiers que la Confrérie Pourpre avait des yeux et des oreilles partout. Depuis quelques temps, les mendiants, qui d'ordinaire se faisaient de bonne grâce informateurs ou guetteur pour le compte de la Guilde des Voleurs en échange de sommes raisonnables, se dérobaient aux offres de la Guilde. D'aucun prétendait qu'ils préféraient à présent louer leurs services à la Confrérie Pourpre.
Irina ne savait pas si seulement la moitié de ce qu'on disait sur ce groupe énigmatique était vrai, mais elle ne tenait pas vraiment à le savoir. Ce qu'elle savait, c'est qu'elle avait vu de près le visage d'un des chefs de cette confrérie et qu'elle avait tout intérêt à ce que ça ne se sache pas. Nul doute d'ailleurs que c'était une question de vie ou de mort !
- Ce chacal devait être un espion. » décréta l'homme qui restait aux côté de son chef. « Le vrai Hajek était un homme de confiance, un des Amphisbènes, d'après le chef de la cellule de Glem. Jamais il n'aurait trahit la Confrérie, c'est évident. »
- Peut-être, et peut-être pas. » répliqua le chef en tournant son visage vers lui. Sous cet angle, Irina pouvait voir son regard bleu acier et féroce. « L'un de vous, crétins, connaissait-il le visage de Hajek ? »
- Pas en ce qui me concerne. Mais si l'un de nous le connaissait, il n'a pas relevé l'imposture. Peut-être savait-il qui éviter, ce qui suppose sans doute qu'il en savait plus qu'on n'aurait put le craindre. Quelqu'un a parlé, c'est certain, et certainement pas le véritable Hajek. Même passé à la question il n'aurait pas desserré les lèvres. »
Le chef eut un soupir exaspéré.
- Il faut nous en assurer. Envoi sur l'heure un messager et quelques hommes à Glem, qu'ils leurs rapportent ce qui s'est produit ici et qu'ils exigent des explications. La cellule de Glem devra se tenir sur ses gardes si nous ne parvenons pas à empêcher ce chien de quitter la ville. Et dorénavant, personne n'agit plus seul. Je veux que chacun agisse constamment avec partenaire. » il marqua une pause, semblant réfléchir. « Où se trouve Sélénia en ce moment ? »
- Vers le Nord. » répondit le subalterne. « A un ou deux jours de cheval je crois. »
- Bien. Nous n'avons pas beaucoup de temps pour trouver ce traître. Dis au plus rapide de nos cavaliers de se tenir prêt à partir pour la rejoindre. Si nous ne parvenons pas à récupérer l'Héritage, il faudra l'en informer. Elle sera peut-être la seule à pouvoir le localiser précisément. » ordonna le chef en se lissant la barbe.
L'autre s'inclina brièvement et s'éclipsa en toute hâte. Le chef jeta un regard panoramique sur la place, jura entre ses dents et se décida à le suivre à grandes enjambées.
Irina jugea prudent d'attendre quelques minutes avant de se décider à descendre de son perchoir. Lorsque, enfin, elle posa le pied sur le pavé de la place, elle prit sur elle de partir à l'opposé de là d'où elle venait, car quelques-uns des hommes qui fouillaient les environs avaient pris cette direction. Elle contourna donc la tour le plus prudemment possible et, lorsqu'elle fut certaine que la voie était dégagée, elle se précipita vers la plus sombre des ruelles qui s'ouvrait à elle. Elle ne pouvait s'empêcher de repenser à la conversation qu'elle avait surprise. Ce n'était pas après elle que ces hommes en avaient, mais elle était certaine qu'ils la tueraient s'ils croisaient sa route. Quelque chose de grave se tramait, elle en était consciente, mais elle ne voulait à aucun prix y être mêlée. La Confrérie Pourpre était implantée dans au moins deux des villes les plus importantes du royaume d'Orbial. En premier lieu, Shaggilia, sa ville natale, la plus riche des cités du royaume et la plaque tournante du commerce, et puis en second lieu, Glem, grand port commercial et militaire situé sur les rives du Grand Océan de l'Ouest. Quels étaient les buts poursuivis par la Confrérie Pourpre, cela elle l'ignorait, mais ils devaient être impliqués dans des complots et des affaires louches, bien plus graves que ce qu'on pouvait reprocher à la plus infâme des Guildes de Voleurs du pays.
Elle se figea soudain en entendant des bruits de lutte droit devant elle. A deux reprises des lames s'entrechoquèrent violemment, un cri étranglé fut poussé et il y eut le bruit de deux corps qui s'affalaient. Le tumulte cessa aussi brusquement qu'il s'était fais entendre, mais il ne présageait rien de bon. Tout en dégainant son épée courte, Irina s'avança à pas hésitants vers l'origine des bruits. Elle n'y tenait pas plus que cela, mais elle craignait, si elle rebroussait chemin, de tomber sur les hommes de la Confrérie Pourpre. Il faisait terriblement sombre et ses yeux s'habituaient avec difficulté. Elle distinguait tout de même les contours de ce qui l'environnait et elle ne tarda pas à arriver à une jonction avec une autre ruelle. Le bref combat devait s'être déroulé à cet endroit, elle en était pratiquement certaine. Elle jeta un coup-d’œil craintif dans la ruelle sur sa gauche et elle distingua deux corps recroquevillés sur le pavé aux côtés de deux épées longues. Elle ne discernait pas bien les couleurs dans la pénombre, mais elle reconnaissait la coupe des tuniques des deux cadavres. Il s'agissait de deux membres de la Confrérie Pourpre. S'étaient-ils entre-tués ?
Une main large et rude s’abattit sur son épaule et glissa rapidement vers son visage pour lui obstruer la bouche, retenant le cri de surprise qu'elle poussa. Elle sentit aussi plus qu'elle ne vit une lame froide se poser sur sa gorge et la terreur s'empara d'elle.
- Lâches ça. » murmura à son oreille une voix d'homme au ton ferme. « Lâches-la tout de suite ! »
Irina comprit qu'on faisait allusion à son épée courte et elle la tendit devant elle. Rapide comme un serpent à l'attaque, la main qui lui compressait la bouche se détendit et attrapa l'arme qu'elle fit disparaître de sa vue, mais elle revint immédiatement se presser sur sa bouche. Son dos se retrouvait plaqué contre le torse puissant de son agresseur et sa poigne de fer lui tordait douloureusement la mâchoire. L'homme la traîna en arrière vers la ruelle opposée et un espace plus large qui laissait la lumière de Arkania, la lune verte, se déverser jusqu'au bas du mur de gauche. Là, ils s'arrêtèrent.
- Si tu cris, si tu te débats, je te tranche la gorge. Compris ? » chuchota encore l'homme à son oreille.
La pauvre Irina acquiesça convulsivement et se senti tétanisée. La main qui se plaquait sur sa bouche se desserra et vint enlever vivement son capuchon, laissant ses longues boucles brunes retomber librement sur ses épaules.
- Tu n'es pas des leurs toi. » remarqua l'homme.
- Non... » gémit la jeune fille.
- Silence ! » lui intima-t-il en affermissant la pression de sa lame sur sa gorge. « Tu m'as l'air d'un beau petit gibier de potence mais tu vas m'aider, que tu le veuilles ou non. »
Irina hésita un moment, mais elle hocha finalement la tête pour lui signifier qu'elle comprenait.
- Bien. Tends ta main droite, je vais y déposer un paquet. » reprit-il.
Irina s'exécuta et l'homme y déposa effectivement un objet de la dimension d'un petit coffret enveloppé dans un morceau d'étoffe.
- A présent, écoutes-moi attentivement sans m'interrompre. Il en va de ta vie. » Irina hocha de nouveau la tête. « Tu vas conserver ce paquet sans jamais l'ouvrir. Jamais tu ne dois le déballer, jamais tu ne devras céder à ta curiosité. C'est compris ? » elle acquiesça encore. « Tu ne vivrais pas assez longtemps pour le regretter, crois-moi sur parole. Tu vas devoir quitter rapidement la ville et prendre la Grande Route de l'Ouest. Ta destination est le grand port de Glem. »
Irina fut horrifiée par ces directives.
- Mais je ne peux pas... » commença-t-elle.
- Silence j'ai dis ! » cracha l'homme entre ses dents en lui empoignant les cheveux. La peur noua une fois de plus la gorge de la jeune voleuse. « Une fois là-bas, tu te débrouilleras comme tu voudras pour entrer en contact avec le comte de Glem, et lui seulement. Tu lui remettras le paquet en lui disant qu'il te vient du successeur de Hajek qui lui transmet son Héritage. Il comprendra immédiatement. C'est compris ? »
- Oui. » chuchota Irina, se sentant prête à pleurer.
Des bruits de pas rapides se firent entendre non loin de là et l'homme sursauta contre son dos.
- Bien, écoutes-moi. Ces hommes me recherchent. Pour moi, la route se termine ici, ils ne cesseront leurs recherches qu'une fois qu'ils m'auront capturés ou que je serais mort. Alors tu vas te cacher pendant que j'irais à leur rencontre. Une fois qu'ils m'auront réglés mon compte et qu'ils seront partis, tu quitteras le quartier et tu prendras la route dès que possible. »
Les cheveux d'Irina se dressèrent sur sa tête.
- Ils vont vous tuer ? » suffoqua-t-elle.
- Silence ! Oui, ils vont me tuer. Mais c'est sans importance, je suis déjà mort de toutes manières. » répondit-il en lui montrant sa main droite rouge de sang. « A présent répètes-moi ce que je veux que tu fasses. »
Elle dégluti avec peine.
- Je me cache et vous allez vers eux. Là, ils vous tuent. » elle laissa échapper un sanglot alors que des larmes commençaient à rouler sur ses joues. « Dès qu'ils partent, je m'enfuis et je prends la Grande Route de l'Ouest dès que possible. » elle renifla sans pouvoir se retenir. « Je me rends à Glem et je me débrouille pour rencontrer le comte, et lui seul. Ensuite je lui remets le paquet en disant que le successeur de Hajek lui envoie son Héritage. »
Elle tremblait à présent de tous ses membres.
- Bien. » fit l'homme dans un souffle en posant son front sur la nuque d'Irina, relâchant quelque peu son étreinte. « Tu es une jeune fille courageuse. » un trémolo se faisait entendre dans sa voix.
Il abaissa sa lame et retourna lentement la jeune fille qui tenait toujours le paquet qu'il lui avait remit. Hésitante, Irina releva les yeux vers lui et constata qu'il portait la même tenue pourpre que les autres hommes. Une tâche sombre allait en s'élargissant à son flanc droit, Une blessure mortelle, Irina n'en douta pas. Il tenait à la main gauche une dague recourbée et une épée longue passée dans sa ceinture du côté gauche. Il retira du même côté l'épée courte de la jeune fille et la lui tendit en lui présentant la garde.
- A présent, files te cacher et par les dieux, ne fais confiance à personne. Crois-moi, le destin du royaume dépend de ta réussite. »
Il la poussa alors sans ménagement vers un tas d’ordures derrière lequel il la fit s'accroupir, juste au moment où trois hommes débouchaient dans le passage, épées à la main. Immédiatement, l'homme dégaina la sienne et les chargea avec un hurlement rageur. Tournant sur lui-même, il faucha la gorge du premier d'un redoutable revers d'épée et planta sa dague dans le ventre d'un deuxième qui s'effondra dans un affreux râle. Lâchant son épée, l'homme s'acharna sur son deuxième adversaire, le lardant de coups de dagues tandis que le troisième homme lui passait son épée au travers du corps à plusieurs reprises.
Deux autres gredins accoururent alors et repoussèrent l'homme sans ménagement, lui assénant des coups de pied rageurs. Ils l'insultèrent copieusement et le fouillèrent rapidement, mais ils ne trouvèrent pas ce qu'ils cherchaient. L'envoyant à tous les diables, ils firent mine de fouiller les environs lorsqu'un quatrième larron les appela en vociférant. Il venait de trouver les deux autres cadavres et ses compagnons le rejoignirent en courant.
Irina jugea le moment opportun pour s'éclipser discrètement. Elle se releva et tourna les talons, s'enfonçant dans les ombres de la nuit.
Chapitre II
Un départ précipité…
Irina était assise sur son lit, sa chape négligemment jetée sur sa petite commode tandis que son ceinturon, supportant sa dague et son épée courte, gisait sur le sol à côté de son havresac. Seule une grosse chandelle éclairait les lieux et l'ambiance, autant que le moral, étaient sinistres. Sur ses genoux, elle tenait fermement le paquet que cet homme, le successeur de Hajek, lui avait remit avant d'aller à la mort pour qu'elle puisse s'enfuir. Qui était-il ? Elle ignorait jusqu'à son nom. Elle revoyait son visage noble déformé par un rictus figé de douleur. Quel était donc cet objet qui réclamait qu'un homme courageux donne sa vie pour qu'il ne tombe pas entre les mains de la Confrérie Pourpre ? En quoi un si petit paquet pouvait représenter le destin du plus vaste des Huit Royaumes ? Sur le chemin du retour, elle avait été tentée de l'abandonner dans les égouts. Elle n'aurait alors su dire pourquoi elle ne l'avait pas fait en définitive. En quoi cette affaire la concernait-elle ? Qu'est-ce qui la forçait à quitter son foyer, ses parents, ses compères de la Guilde des Voleurs ? Personne ne l'avait remarqué cette nuit, elle en était certaine. Pourtant, l'angoisse lui nouait la gorge. La Confrérie Pourpre jouissait de ressources énormes et elle ne ménagerait pas ses efforts pour retrouver ce mystérieux paquet. "Ne fais confiance à personne", l'avait averti l'homme. Jusqu'à quel point la Confrérie Pourpre pouvait-elle retrouver sa trace ?
Elle se souvint alors d'une chose qu'avait dite le chef de l'organisation, à propos d'une certaine Sélénia qui pouvait apparemment localiser précisément ce qu'il avait appelé "l'Héritage". S'agissait-il du contenu de ce paquet ? Mais de quoi était-il question au juste ? Et si on pouvait le localiser d'une manière ou d'une autre, pouvait-on la trouver elle aussi ? Et alors qu'arriverait-il ? On la tuerait, c'était évident, ne serait-ce que pour avoir aidé cet homme ou simplement pour avoir été en possession de l'objet. Et sa famille ? On la tuerait aussi peut-être.
La curiosité et la terreur la dévoraient autant l'une que l'autre. Elle se leva doucement, se retourna et déposa le paquet sur son lit. Elle tâta l'objet au travers de l'étoffe, estimant sa forme et ses dimensions. Un petit coffret, sans aucun doute. Au poids qu'il faisait, elle pensait qu'il devait être en bois. Quand à son contenu...
Un instant, ses doigts tapotèrent l'objet et ils faillirent écarter l'étoffe qui le recouvrait. Elle se retint in-extremis et se détourna brusquement du paquet, prise d'une soudaine et inexplicable peur superstitieuse. Dans le même temps, elle se rendit compte que sa décision était prise alors qu'elle tirait déjà de sous son lit le gros coffre qui contenait ses possessions. Elle l'ouvrit précipitamment et commença à farfouiller à l'intérieur, en retirant divers articles qu'elle déposait ensuite sur son lit. Elle sélectionna ainsi son arc court, qui ne lui avait jusqu'ici que peu servi, et seulement pour des séances de tir à la cible avec ses compères, histoire de gagner des paris... qu'elle avait perdu le plus clair du temps, un carquois plein d'une dizaine de flèches, un baudrier qui appartenait à son père et dont ce dernier avait voulu se débarrasser, faute d'usage, une bonne couverture et une outre en peau qui pouvait contenir deux litres d'eau, objet qui jusque-là ne lui avait servi strictement à rien mais qu'elle avait tout de même conservé, pour une raison qu'elle avait oublié aujourd'hui. Sur son lit, elle aperçu également sa petite poupée de chiffon, un jouet confectionné par sa mère alors qu'elle était toute petite et avec laquelle elle dormait toujours. L'emporterait-elle ? Elle décida que non. Il était temps pour elle de grandir.
Elle sorti ensuite une bourse dont elle déversa le contenu sur la commode. Elle compta dix-sept pièces d'argent, vingt pièces de bronze, et une poignée de pièces de cuivre qu'elle renonça à dénombrer. Elle mit aussi trois pièces d'or Shaggiliennes de côté, qu'elle avait l'intention de dissimuler dans une poche dérobée d'une de ses chemises. Cette raisonnable somme, dont peu de gens du bas-peuple disposaient, provenait de divers larcins et de sa maigre paye de serveuse de taverne. Elle en disposait généralement pour aider aux finances de sa famille et en économisait la plus grosse partie, rêvant pour sa vie future de luxe et d'aisance. A présent, elle estimait que cette "fortune" se révélait bien maigre pour son entreprise. Aurait-elle assez pour se rendre à Glem ? Et si oui, quels moyens emploierait-elle ?
Elle alla ouvrir sa vieille armoire et y pêcha un assortiment de vêtements qu'elle s'employa à choisir en fonction des besoins d'un voyage tout à fait inattendu. Elle estimait que voyager sous son identité serait un risque qu'il serait inutile de prendre. Elle résolu donc de se faire passer pour un jeune homme. Elle choisi deux pantalons, trois chemises de laine à lacet et une pèlerine épaisse à large capuchon dont elle se servirait pour dissimuler son visage autant que pour se protéger des intempéries. Le printemps avait beau être bien avancé, le fond de l'air était encore bien frais. Elle chausserait ses bottes et emporterait aussi sa chape sombre. Ce dernier vêtement était bien pratique pour se dissimuler dans les coins d'ombre, comme le prouvait assez sa dernière virée nocturne, mais il était généralement porté par de jeunes initiés et des clercs. De fait, elle attirerait bien trop l'attention en le portant ouvertement, fait paradoxal si l'on considérait qu'elle revêtait cette chape lorsqu'elle voulait passer inaperçue !
Une fois satisfaite de ses choix, elle se mit immédiatement à préparer son havresac, y fourrant ses vêtements, son rouleau de corde et son grappin (bien qu'elle se demanda à quoi ils pourraient bien lui servir), ses crochets de serrurier, ses discrètes chausses de feutre et sa couverture. Elle porterait en bandoulière l'outre d'eau. Son carquois, dans lequel elle conserverait son arc court démonté, serait sanglé sur son baudrier. Elle plaça bien au fond de son sac, parmi ses vêtements, le mystérieux paquet, sa minuscule lanterne et sa dernière fiole d'huile à lampe cachetée de plomb.
Prise d'une soudaine angoisse, elle éprouva le besoin de se rafraîchir et alla verser l'eau de son broc dans une bassine posée sur la commode. Elle fit un brin de toilette bien mérité après son aventure dans les égouts, mais, tandis qu'elle se séchait, inspectant les écorchures et bleus apparaissant sur sa poitrine, conséquence de son combat contre les barreaux rouillés des égouts, des tranches de son quotidien, de ses expériences et des images de ceux qu'elle aimait s'imposèrent à son esprit. La vie de la jeune fille n’était qu’une longue suite de mensonges : pour ses parents, elle travaillait dans une des tavernes sur les quais du fleuve, ce qui était en partie vrai. Pour quelques-uns de ses amis les plus respectables, elle travaillait de temps en temps aux cuisines d’une maison de riches marchands, non loin du quartier des temples. Que penseraient-ils tous s’ils réalisaient soudain qu’Irina n’était qu’une petite voleuse intrépide à la lame vive ?
- Ce serait grande misère en vérité… » chuchota-t-elle dans la pénombre de sa chambrette tandis qu’elle songeait à tout cela.
Elle réalisa alors qu’il lui faudrait leur dire très bientôt adieu, à tous... Non, se ravisa-t-elle. Elle ne leur ferait pas ses adieux, puisque nul ne devait savoir qu'elle s'éclipsait. Il lui faudrait au contraire partir en grand secret. Elle repoussa un peu tout le fatras qui encombrait à présent son lit, se faisant une petite place pour s'y étendre. Un peu de repos, juste un peu. Pas longtemps... Une crise de sanglots la prit par surprise et elle enfouit son visage dans son oreiller pour en étouffer les bruits. Cela lui prit un moment, mais elle parvint à se calmer, se détendant un peu, plus à cause de la fatigue qu'autre chose.
Somnolente, se sentant partir, elle se redressa brusquement et s'ébroua. Elle s'étira douloureusement, faisant craquer quelques articulation, se leva et s'habilla rapidement. Ceci fais, elle attacha ses abondants cheveux bruns à l'aide d'un petit ruban noir et les enfouit dans la capuche de sa pèlerine qu'elle ferma à l'aide d'une petite broche de cuivre. Elle fit aussi un peu bouffer sa chemise de laine blanche pour qu'on ne remarque pas sa poitrine, boucla le ceinturon qui soutenait sa dague et son épée courte et s'apprêta à sortir par la fenêtre de sa chambre, ainsi qu'elle l'avait fais pour son expédition de la nuit, et tant d'autres fois auparavant. Étant au rez-de-chaussé, l'affaire était aisée, mais elle hésita toutefois. Se retournant vers son lit, ses yeux se posèrent sur sa poupée de chiffon. Qui pouvait dire quand elle reverrait son foyer, ses parents ?
Elle essuya une larme qui perlait à son œil droit et se précipita vers son lit pour attraper sa poupée qu'elle fourra rapidement dans son sac. Avant d'enjamber le rebord de la fenêtre, elle lança un regard malheureux vers la porte de sa chambre. De l'autre côté, ses parents devaient être profondément endormis dans leur lit, près de la cheminée dont les braises devaient achever de se consumer. Ils seraient sans nul doute épouvantés lorsqu'ils constateraient sa disparition d'ici quelques heures.
- Pardonnez-moi pour le malheur que je vais vous causer en vous quittant. » murmura-t-elle. « Mais je n'ai pas le choix. » elle eut un sanglot amère et renifla en s'essuyant le visage dans sa manche. « Adieu. » eut-elle la force d'ajouter dans un trémolo à peine audible.
Elle s'éclipsa discrètement par la fenêtre dont elle repoussa le volet extérieur après son passage. Elle ne pouvait plus reculer à présent. Elle devait fuir la ville. La nuit venue, la herse (encore une) du mur d’enceinte extérieur était abaissée et était sévèrement gardée. On ne pouvait entrer ou sortir sans montrer patte blanche et avoir un bon motif. Elle ne pouvait risquer qu’on la fouille et qu’on découvre son paquet, quoi qu’il puisse contenir. Et puis il lui fallait des provisions et elle ne pourrait en acheter avant le matin. Ho bien-sûr, elle aurait pu aller se servir dans le cellier de ses parents… Elle n’avait pas eu le cœur de les voler. Le fait de disparaître subitement leur causerait suffisamment d’inquiétude et de chagrin sans en rajouter.
*
* *
L'aube pointait tout juste, accueilli par les chants de quelques coqs des environs, lorsque Irina acheva de remplir son outre à la fontaine qui trônait au milieu de la place du marché de la Porte Ouest de Shaggilia. Les camelots et vendeurs finissaient d'installer leurs étals et les premiers clients venaient déjà faire leurs achats. Irina dépensa quelques pièces de bronze et de cuivre pour acheter des provisions pour sa longue route. Elle prit une grosse miche de pain noir, du fromage, de la saucisse sèche et même quelques fruits secs. A présent, son havresac était plein à craquer mais son poids ne s’allégerait que trop vite, elle en prenait doucement conscience. Ces vivres seraient sans doute suffisantes pour quatre ou cinq jours, un peu plus si elle se rationnait, mais à combien de jours de voyage se trouvait Glem ? Elle l'ignorait. Irina n'avait jamais quitté Shaggilia et n'avait jamais étudié la moindre carte. Elle s'était vu passer toute sa vie dans la grande cité sans jamais songer à devoir se rendre ailleurs, comme quoi, le destin se montrait bien farceur parfois.
Elle s'approcha de la Porte de l'Ouest dont la herse ne tarderait plus à se lever. Au travers, elle voyait une foule dense et compacte de voyageurs, de marchands, de paysans, il y avait aussi de nombreux chariots tirés par des bœufs ou des chevaux. Tous arrivaient de la Grande Route de l'Ouest et semblaient impatients d'entrer dans la cité. De son côté de la herse, une foule non moins importante attendait l'ouverture pour prendre la route. S'y mêler ne devrait pas poser beaucoup de problème à la jeune roublarde. Les gardes de la porte effectuaient généralement des contrôles des gens qui entraient ou sortaient, mais aujourd'hui, leur tâche serait bien trop compliquée. Ils se contenteraient de ne contrôler que les voyageurs solitaires ou les petits convois. Contrôler les caravanes et les groupes importants risquerait de créer des embouteillages et de déclencher des mouvements de foule difficiles à juguler.
Tandis que la herse se levait enfin en même temps que paraissaient au-dessus des toits des maisons, à l'Est, les rayons du plus grand des trois soleils, Irina repéra une troupe de bateleurs et saltimbanques qui encadraient trois roulottes colorées. Ils discutaient tous avec animation et bonne humeur et semblaient impatients de prendre la route. Ils devaient être une bonne quinzaine, pour ceux qui ne se trouvaient pas dans les roulottes, et certains répétaient des tours d'adresses et diverses jongleries pour tuer le temps. Ces joyeux drills plurent immédiatement à Irina qui décida tout de suite de se joindre à eux, du moins le temps de passer la porte.
Alors que le trafique se mettait doucement en branle, elle se rapprocha insensiblement de la troupe, jouant parfois des coudes pour passer entre les gens et les chariots. Elle croisaient des voyageurs de diverses origines portant d'étranges vêtements, elle chemina même un instant aux côtés d'un nain bourru et croisa même un elfe enveloppé dans un ample manteau vert sombre à capuchon. Irina avait parfois eut l'occasion de faire les poches de voyageurs près de la Porte de l'Ouest, mais elle avait rarement vu autant d'étrangers qu'aujourd'hui. Peut-être y faisait-elle simplement plus attention parce qu'elle aussi prenait la route, ou alors peut-être que le printemps attirait plus de monde.
Elle remonta ainsi la longue file qui avançait à la vitesse d'une tortue et elle fut bientôt assez près de la herse pour voir les gardes qui surveillaient les nouveaux arrivants et ceux qui quittaient la ville. C'est alors qu'elle eut l'un des plus beaux chocs de sa vie. Un homme grand et athlétique, portant un haubert et la cotte blanche arborant l'écusson de la Cavalerie Shaggilienne, un cheval d'or sautant par-dessus un cours d'eau devant une tour d'argent, s'entretenait avec le capitaine de la garnison de la Porte Ouest. L'homme avait les cheveux d'un noir de jais et une courte barbe pointant vers l'avant. Elle reconnaissait cet homme pour l'avoir vu cette même nuit, lançant ses ordres à ses soudards pour retrouver l'homme qui avait donné sa vie afin de protéger le paquet qu'elle tentait, bien malgré elle, d'emmener hors des murs de la ville. Comme s'il lui fallait une confirmation, elle vit la chevalière d'or ornée d'un rubis que l'homme portait à la main gauche lorsqu'il donna une tape amicale sur l'épaule du capitaine.
Le chef de la Confrérie Pourpre faisait partie de la Cavalerie Shaggilienne ? Irina n'en croyait pas ses yeux. Contrôlait-il lui-même les gens qui quittaient la ville, dans l'espoir de mettre la main sur l'Héritage ? Elle n'osait imaginer le sort qu'il lui réserverait s'il découvrait qu'elle l'avait en sa possession. Pourtant, en y regardant de plus près, elle se rendit compte que l'homme ne semblait pas prêter la moindre attention aux allées et venues des badauds. Il donnait peut-être des directives concernant les contrôles mais, à moins que le capitaine des gardes fasse lui aussi partie de la Confrérie Pourpre, il devait lui servir de beaux mensonges pour le manipuler.
Elle sursauta soudain lorsque le traître, portant deux doigts à sa bouche, émit un coup de sifflet strident, faisant un large geste de son autre main. Alors, deux autres cavaliers apparurent, pied à terre et menant leurs montures par la bride, l'un d'eux guidant deux chevaux. Ils se mirent alors en selle et le chef de la Confrérie Pourpre fit de même. Irina nota que leurs fontes étaient bien rebondies, mais s'ils prenaient la route, ça n'avait rien d'étonnant. Elle réalisa alors avec une vive inquiétude que ces trois cavaliers la précéderaient sur la Grande Route de l'Ouest et qu'ils l'attendraient certainement à Glem. Cela pouvait aussi signifier, chose qu'elle espérait évidente, qu'ils n'avaient pas son signalement. L'homme donna un ordre sec et tous trois se frayèrent un chemin dans la foule pour lancer leurs montures au galop une fois la herse franchie. Irina se rappelait avoir entendu le chef de la Confrérie Pourpre dire à son subalterne, la nuit dernière, qu’il dépêcherait quelques hommes à Glem pour enquêter sur ce qui était arrivé à ce Hagek, mais il n’avait fait aucune mention de ce qu’il s’y rendrait en personne… Cependant, elle ne savait pas tout. Peut-être que les incidents de cette nuit l’avaient contraint à prendre lui-même les choses en main, et puis le paquet mystérieux n’avait pas été retrouvé puisque c’était elle qui l’avait en sa possession.
Irina poussa un soupir de soulagement et fini par atteindre la troupe d'artistes itinérants. Ces derniers étaient en grande conversation et ils ne lui prêtèrent aucune attention. Elle espérait ainsi passer plus facilement les gardes qui ne faisaient montre d’aucun zèle. Ils ne semblaient en effet pas vouloir perdre leur temps avec les groupes, ainsi que l'avait espéré la jeune fille. Elle ne participa pas à la conversation de ses « compagnons », mais elle afficha un large sourire tout en cheminant à leurs côtés, leurs lançant des regards enjoués à intervalle régulier pour entretenir l’illusion qu’elle les connaissait bien et qu’elle les écoutait avec grand intérêt.
- Il nous faudrait tout de même renouveler notre répertoire. » dit un gros homme. « Le publique commence à bailler devant la geste du Gobelin Obèse… »
- Oui. » répondit un de ses compagnons. « On ne peut pas dire que nous ayons remporté un franc succès à Shaggilia ! Peut-être qu’à Glem… »
- Mon rêve serait de jouer à Altibar, devant le roi. » fit une femme en levant les yeux au ciel.
Il y eut un éclat de rire général.
- Alors ce ne sera que cela, un rêve ! » s’écria le gros homme. « Le voyage par mer jusqu’à la capitale coûte cher, celui par la terre est horriblement long… Et ils n’ont que faire de bateleurs itinérants comme nous… Quand on sait que les ménestrels les plus réputés y séjournent… Quelle chance espères-tu que nous ayons ? »
Le visage de la femme s’empourpra et ses yeux lancèrent des éclaires, mais elle se tint coi…
Le groupe passa sous l’énorme herse entre deux rangées de gardes lourdement armés et protégés de solides armures. Irina ne leurs accorda pas un regard et ne modifia pas son allure nonchalante. Elle paraissait tout à fait détendue et insouciante, mais à la vérité, son cœur battait à tout rompre. Il fallait qu’elle parvienne à conserver son sang-froid. Les gardes ne connaissaient pas son visage après tout, et il ne paraissait pas chercher quelqu’un en particulier.
Plus les événements s’enchaînaient, plus Irina sentait qu’elle avait fait le bon choix en quittant la ville. La Confrérie Pourpre allait sans doute retourner chaque quartier de Shaggilia et s’infiltrer dans tous les repères des guildes de voleurs. Les guildes de mendiants ne seraient pas non plus laissées de côté, car ces dernières entendent de nombreuses choses et voient ce que la plupart des gens négligent. Elle songea que, tôt ou tard, ses compères remarqueraient sa disparition, de même que certains mendiants qu'elle connaissait. Quelqu'un apprendrait forcément que sa fuite coïncidait avec les événements de la nuit dernière. Quelqu'un ferait forcément le rapprochement...
Irina se retourna un instant. Elle avait passée les portes de la ville et s’en était éloignée d’une bonne cinquantaine de mètres tandis qu’elle réfléchissait. Shaggilia n’était peut-être pas la meilleure des cités qui se puisse rêver. Elle hébergeait quantité de fripouilles et d’organisations louches. Des complots y étaient fréquemment ourdis. Le juste y côtoyait le dernier des infâmes… Mais c’était en ces murs que Irina avait grandie. Elle eut un pincement au cœur, se prenant à espérer pouvoir de nouveau, un jour, se promener dans les rues de son quartier sans avoir à craindre pour sa vie.
Irina soupira, se sentant prise de mélancolie, et se résigna à se détourner des murs de la cité pour entamer son long voyage…
Chapitre III
Une nuit au relais des Quatre Fers.


Le plus gros des trois soleils, portant le nom de la déesse de la justice, Kalïares, était à son zénith quand Irina s’accorda une pause pour se restaurer. Le temps était clair, le ciel dégagé et il faisait plutôt chaud car le printemps était bien avancé et les pluies étaient passées. Elle avait parcourue une quinzaine de kilomètres, ce qui était fort peu, mais, compte tenu de la nuit qu’elle avait passé, elle manquait d’endurance et préférait voyager à son rythme, pour aujourd’hui tout au moins. Elle s’était installée à l’ombre d’un bosquet d’arbres et avait fait un repas copieux, sinon goûteux, car elle n’avait rien mangé de la matinée et s’était fort mal sustentée la veille. A présent, elle somnolait à l’ombre avec quelque insouciance car son inquiétude lui accordait un répit pour le moment. Elle avait croisée un groupe de voyageurs un peu plus tôt qui lui avait annoncé qu’il se trouvait un relais de diligence à une dizaine de kilomètres sur la route et elle ne s’inquiétait donc pas de savoir où elle dormirait la nuit prochaine.
Elle se trouvait encore assez près de Shaggilia et la route était très fréquentée, surtout par des paysans, des marchands et quelques Patrouilleurs Royaux qui chevauchaient par groupe de quatre ou cinq. Elle n’aimait guère ces derniers. Ils venaient de temps à autres écumer les tavernes de Shaggilia. Ils étaient rustres, vantards et, une fois ivres, prompts à déclencher des rixes. Cependant, ils s’avéraient un mal nécessaire car ils étaient les garants de la sécurité sur les routes du royaume, harcelant sans relâche les brigands et les quelques bandes de gobelins qui se risquaient parfois hors des forêts et des collines de la région.
Irina s’étira longuement et jeta un œil de côté et d’autre de la route. Personne en vue. Elle décida de se remettre en route mais elle ôta sa chaude pèlerine qu’elle coinça dans la lanière de son havresac. Elle fit ensuite bouffer sa chemise pour qu’on ne remarque pas trop sa poitrine. De loin, elle avait tout l’air d’un très jeune voyageur et elle n’étouffait pas de chaleur sous sa pèlerine.
Elle marchait à présent d’un pas régulier dans un paysage de champs cultivés, de pâtures et de petits bois. La région était surnommée « le Plat-Pays » car, effectivement, il s agissait pour l'essentiel d'une suite de plaines parsemée ici et là de zones boisées. Les seuls reliefs qui brisaient cette monotonies se trouvaient vers le nord et prenaient la forme de collines, les Collines de Helbayne, recouvertes de forêts sauvages. Irina s'aperçut alors que de gros nuages d'orage s'étaient amoncelés au-dessus de ces collines, formant une masse d'un noir de nuit, illuminée brièvement d'éclairs ponctuels, à peine discernables dans la lumière de ce début d'après-midi. Elle fut ravie que ce gros temps ne soit pas sur elle, cela aurait rendu le premier voyage de sa vie particulièrement difficile. Des paysans s’affairaient dans les champs alentours, reprenant le travail après leur repas de midi. C’était la fin des semailles mais le rythme du labeur des serfs ne s’en trouvait pas réduit, car les champs se trouvaient sur les terres du seigneur Feldorn, maître de Shaggilia et vassal de Tarik, roi d’Orbial. Feldorn était un seigneur juste mais impitoyable pour tout ce qui concernait l’application des lois et envers la trahison. Les impôts qu’il prélevait étaient lourds et ceux qui ne pouvaient les payer devaient s’acquitter de corvées, telles que travailler aux champs, s’occuper de l’entretient des routes (primordiales pour les caravanes de marchands) ou des différents bâtiments publiques. Certains pestaient contre toutes ces mesures qui, disaient-ils, n’étaient de règle que dans les campagnes et les citadins n’avaient pas à s’abaisser à de tels travaux. Le père d’Irina, potier de son état, affirmait quand à lui que c’était grâce à de telles mesures que Shaggilia pouvait s’enorgueillir d’être aussi belle et d’être la plus grande ville du royaume. Beaucoup prétendaient même que la richesse de la cité dépassait de très loin celle d’Altibar, capitale royale. C’était bien possible. Irina ne s’en souciait généralement que lorsqu’elle portait discrètement la main à la bourse rebondie d’un marchand ou d’un riche bourgeois ; et c’était justement parce que Shaggilia était la ville la plus riche du royaume qu’elle comptait la population de voleurs la plus importante ! Irina leva les yeux au ciel en réalisant qu’il serait peut-être moins aisé de se faire de l’argent à Glem. Une malheureuse association d’idées lui rappela le but de son voyage et ses épaules s’affaissèrent tandis qu’elle désespérait.
*
* *
Irina se senti fourbue tandis qu’elle pénétrait dans la cour du relais de diligence à l’enseigne des Quatre Fers. Ses pieds lui faisaient mal et son estomac grognait d’impatience. Devant la porte de l’auberge se pressait une foule bigarrée tandis que les employés déchargeaient les paquets, les marchandises et le courrier que transportaient les deux diligences fraîchement arrivées. Les deux cochers aboyaient des ordres secs et on pouvait entendre des rires et une musique entraînante provenant des portes grandes ouvertes de l’établissement. Le dernier des trois soleils achevait de se coucher et la fraîcheur de la nuit tombait. La jeune voleuse, frissonnante, avait remis sa pèlerine et se dirigeait à présent vers l’entrée de l’auberge. Elle joua des coudes pour se frayer un passage jusque dans la grande salle bondée où l’accueillit une odeur de viande rôtie qui lui fit immédiatement monter la salive. Des rires avinés et un brouhaha assourdi régnaient et l’atmosphère était enfumée à cause des nombreuses pipes qui brûlaient. Prise d’un bref vertige, Irina se rattrapa à une table proche et fit de son mieux pour se rapprocher du comptoir. Là, un gros homme barbu et chauve, au visage rougeaud et baigné de sueur, s’efforçait de satisfaire à la demande de la clientèle tout en donnant ses instructions au personnel débordé.
- Aubergiste ! » le hélât-elle.
Elle se rendit alors compte qu’au moins une dizaine de personnes l’avaient imitée à peu près en même temps. Elle se sentit défaillir, mais se redressa pourtant et réussit à capter l’attention de l’aubergiste en plaçant sur le comptoir trois pièces d’argent. Le gros homme lui adressa un signe de tête interrogateur en s’approchant d’elle.
- Que peut-on faire pour votre service jeune seigneur ? » demanda-t-il, un rien ironique.
Irina fut tout d’abord surprise en réalisant que, contre toute attente, son déguisement qui lui semblait pourtant grossier faisait tout à fait l’affaire. Elle se reprit pourtant bien vite.
- Un lit pour la nuit et une portion de cette viande qui rôtie. » répondit-elle avec autant d’assurance que possible en faisant de son mieux pour donner à sa voix un ton masculin.
L’homme acquiesçât en faisant signe à l’une des serveuses de venir. Cette dernière devait approcher de la trentaine de printemps et avait un beau visage pourtant marqué par le labeur. Elle portait deux nattes blondes qui tombaient de part et d’autre de son corset brun qui recouvrait une chemise blanche. Sa longue robe simple d’un gris fatigué lui tombait jusqu’aux pieds, mais sa démarche était vive et assurée tandis qu’elle approchait.
- Elinia ! Trouves une place pour ce jeune baroudeur fatigué ! » cria-t-il, peut-être un peu fort. « Une portion de viande, des haricots… » il s’interrompit en lançant un regard interrogateur à Irina. « Du vin ? On a un très bon vin Taliannien en perce qui va à merveille avec cette viande. Deux pièces de bronze le cruchon. Ca vous tente ? »
Irina avait la tête qui tournait. Pour faire avancer les choses plus vite, elle donna son assentiment. L’homme détailla les trois pièces sur le comptoir et se pencha jusqu’à elle.
- Pour une pièce d’argent de plus, il me reste bien une chambrette individuelle si vous préférez cela à la salle commune… Pour le reste, le compte y est et la maison vous offre une cervoise pour patienter. En attendant le repas… Qu’en dites-vous ? » proposa-t-il en adressant un clin d’œil à la jeune fille.
- D’accord… » répondit-elle en déposant une pièce supplémentaires sur le comptoir.
Ce vieux renard d’aubergiste savait s’y prendre ! Il avait bien remarqué que Irina était épuisée et savait en tirer le meilleur profit en lui proposant ce que le corps de la jeune fille réclamait… Il fit un nouveau signe de tête à Elinia qui s’approcha, tout sourire, pour prendre Irina par le bras. La serveuse la guida à travers la foule jusqu’à une petite table située dans un coin, non loin d’une des deux cheminées. Irina adressa un signe de tête plein de gratitude à Elinia et posa son havresac, son outre et son carquois entre sa chaise et le mur, de façon que nul ne soit tenté d’y mettre la main. Elle n’ôta pourtant pas son ceinturon, qui supportait sa dague et son épée courte, ni sa pèlerine, à peine écarta-t-elle légèrement son capuchon, juste assez pour que sa vue ne soit pas gênée et qu’elle puisse avoir une vue d’ensemble sur la salle.
- Je vous apporte votre cervoise jeune seigneur. » dit Elinia avant de s’éloigner.
Irina ferma brièvement les yeux en soufflant et fit de son mieux pour se détendre un peu. Elle parcouru la salle des yeux, observant les allées et venues du personnel, passant en revu les tables avoisinantes. Elle ne remarqua aucun uniforme de la cavalerie de Shaggilia, ce qui la soulagea quelque peu, mais l’homme à la chevalière de rubis et ses soudards avaient dû faire du chemin depuis ce matin. Ils avaient sans doute fait halte au relais suivant ou dans quelque village situé à des kilomètres de là. Elle se dit que de toute évidence personne ne la cherchait ou, en tous cas, personne ne la cherchait elle en particulier. Sans aucun doute la route devait être un minimum surveillée par la Confrérie Pourpre. Peut-être même l’organisation avait-elle quelques hommes de main dans les rangs des Patrouilleurs Royaux, mais il était tout simplement impossible, même pour un groupe aussi puissant, de contrôler chaque usager de la Grande Route de l’Ouest, ceci en considérant que la Confrérie soit persuadée que celui ou celle qui détenait à présent le paquet mystérieux se trouva bien sur cette route, ce qui n’était en rien établi. Il se pouvait fort bien que l’homme à la chevalière ne se soit décidé à prendre la route de Glem que pour mener son enquête. Rien n’indiquait avec certitude qu’il pensait y trouver ce qu’on lui avait volé.
Irina se massa la tempe droite en soupirant… Elle avait beau essayer de se rassurer, elle n’y parvenait que très superficiellement. De plus, elle n’était en rien dans son élément. Tout dans cette auberge la rendait mal à l’aise. Elle avait constamment l’impression qu’on l’observait, qu’on chuchotait sur son compte, qu’une dague pouvait se planter entre ses omoplates à tout instant… La paranoïa s’emparait d’elle progressivement et rien ne semblait pouvoir la rassurer. On peut alors aisément comprendre qu’elle sursauta lorsque Elinia déposa une choppe de cervoise sur la table devant elle. La serveuse eut un léger mouvement de recul mais se détendit aussitôt.
- Vous êtes bien nerveux… monseigneur. » dit-elle en fronçant les sourcils, détaillant Irina du haut en bas.
Cette dernière ferma les yeux un instant en soupirant puis hocha sèchement la tête.
- La fatigue du voyage voilà tout. Je me sens très las. » répondit Irina en essayant de paraître le plus amical possible.
- Je vois. » fit Elinia en lui adressant un sourire rassurant. « Un bon repas, une bonne nuit de sommeil et il n’y paraîtra plus. Gheltan vous fait dire que votre chambre est prête. Lorsque vous souhaiterez vous y rendre, il vous suffira de lui demander la clef. Elle se trouve au premier, face à l’escalier. »
- Gheltan ? »
- Le patron. »
- Ho ! Très bien. » fit Irina en attrapant l’anse de sa choppe. « Dites-moi Elinia. Y a-t-il des manœuvres militaires ces derniers temps dans la région ? » se risqua-t-elle à demander.
Elinia ouvrit des yeux ronds.
- Des manœuvres ? Ha non je ne pense pas… Pourquoi ? »
- Pour rien sans doute… J’ai croisé des cavaliers de Shaggilia sur la route et qui menaient grand train en direction de l’ouest. J’ai donc tout naturellement pensé qu’il pouvait se passer quelque chose de grave. »
Elinia eut un petit rire.
- Ne vous en faites pas seigneur. La Route de l’Ouest est sacrément bien surveillée. S’il se passait quelque chose, le problème serait vite réglé. Après tout, les convois les plus importants de cette partie du royaume transitent par cette route. Il y a plusieurs compagnies de diligences qui établissent une ligne régulière entre Shaggilia et Glem. Vous pensez donc bien que rien n’est laissé au hasard ! »
- Il n’y a donc jamais aucun problème sur cette route ? »
- Ho… De temps en temps il y a quelques rapines, des embuscades, mais elles tendent à se raréfier depuis qu’une nouvelle fournée de patrouilleurs a été engagée il y a un mois de cela. » Elinia ne put réprimer un nouveau petit rire. « Des têtes brûlées si vous voulez mon avis. Mais leurs cavalcades incessantes sur la route ont un effet très dissuasif. »
- Elinia !! »
C’était Gheltan qui la rappelait à l’ordre.
- Oui voilà ! » lui répondit-elle sur le ton de l’agacement. « Profitez donc de cette soirée seigneur… Et… » ses yeux plongèrent brièvement vers la poitrine de Irina. « … Réarrangez le col de votre chemise. » elle lui tourna alors le dos après un petit clin d’œil entendu.
Irina porta vivement ses mains à son col et s’aperçut que les lacets en étaient lâches. Un frisson lui parcouru l’échine et elle refit rapidement le nœud en lançant de furtifs regards autour d’elle. La serveuse avait percée son déguisement à jour, plutôt facilement d'ailleurs, ce qui ne la surprenait pourtant pas autant que cela. Le rouge lui monta aux joues de même qu’un nouvel accès de paranoïa, bref mais intense. Elinia paraissait sympathique et sagace, mais était-elle réellement digne de confiance ? Irina devait bien admettre qu’elle n’y pouvait rien changer si tel n’était pas le cas, si ce n’était peut-être reprendre la route immédiatement. Elle s’asséna une claque sèche sur la joue gauche pour se remettre les idées en place.
- Quelle cruche ! » murmura-t-elle pour elle-même.
Reprendre la route maintenant était exclu. D’une part parce que cela paraîtrait par trop suspect, d’autre part parce qu’elle était réellement épuisée. Chuchotant un juron des plus grossiers, elle avala une gorgée de cervoise qui lui fit monter les larmes aux yeux… Un peu forte cette boisson. Elle n’était pas du tout accoutumée à l’alcool, mais cela la réchauffa quelque peu malgré tout.
Se détendant progressivement, elle prêta l’oreille à la musique de trois troubadours de passage qui semblaient avoir à cœur d’enthousiasmer leur auditoire au moyen d’une geste héroïque qui contait les exploits de Belnéorn, le vainqueur de la bataille de la Vallée des Griffons. La chanson décrivait comment Belnéorn, à la tête d’un régiment de mercenaires, avait réussit à mettre en déroute la cavalerie Arkyanéenne, pourtant réputée invincible. Ces événements remontaient déjà à plusieurs décennies, près d’un siècle en fait, peu avant la libération du royaume d’Arkyan du joug des Rois Sorciers, et donc bien avant le règne sanglant de la Reine des Dragons. Irina n’avait jamais eu la moindre réelle passion pour l’histoire de son pays. Et puis les récits et les sagas se contredisaient si souvent qu’elle n’y accordait que fort peu de crédit… La musique, toutefois, était agréable.
Elinia revint bientôt, portant une assiette bien garnie de viande et de haricots et un cruchon de vin. Elle déposa le tout devant Irina et lui souhaita bon appétit avec un sourire engageant. Elle s’en retourna ensuite vers le comptoir où Gheltan venait peu à peu à bout du siège des voyageurs impatients. Irina entama son repas avec avidité mais ses yeux n’en cessaient pas moins d’aller et venir furtivement d’une table à l’autre. On pouvait voir toutes sortes de gens, de basse et de haute extraction. Beaucoup n’étaient que gens du commun, mais il y avait aussi, ici et là, des voyageurs sortant quelque peu de l’ordinaire, comme cet homme en robe bleue-nuit et bottes de voyage qui sirotait le contenu d’une coupe d’étain en caressant pensivement son bâton de chêne, ou encore ces trois prêtres, deux novices et leur supérieur, tous trois adorateurs de Kalïares s’il fallait en croire le symbole en forme de croix qu’ils portaient sur la poitrine. Dans un coin reculé, il y avait cet elfe emmitouflé dans son manteau élimé et poussiéreux, la joue gauche traversée d’une vilaine balafre qui contrastait avec la beauté de son fin visage. Non loin des troubadours, Irina aperçu un vieux gnome solitaire au cheveux blancs et au visage taillé au burin qui tirait sur sa pipe, le regard perdu dans le fond de sa choppe… Personne, au bout du compte, ne semblait se soucier d’elle. Chacun goûtait quelques instants de repos et de détente au terme d’une journée de voyage… tout comme elle au fond… Cela la rassura grandement. Elle n’était qu’une voyageuse de plus noyée dans la masse.
Irina achevait son dîner lorsqu’Elinia vint la rejoindre en soupirant, une timbale d’étain dans la main droite. Sans façons, elle s’assit à la table et but une gorgée avant de lancer un sourire engageant à la jeune femme. Interloquée et quelque peu soupçonneuse, Irina ouvrit de grands yeux.
- Alors. Dites-moi donc pourquoi une jeune femme de la ville voyage seule en se faisant passer pour un garçon ? » demanda à voix basse la serveuse sans détour aucun.
Irina fut estomaquée. Ses sourcils se froncèrent et une peur insidieuse s’empara d’elle l’espace d’un instant.
- Ho ne vous inquiétez pas. Je suis simplement curieuse et je pars généralement du principe que cela ne coûte rien de demander. » annonça Elinia.
Irina hocha la tête mais resta pourtant obstinément muette.
- Et puis vous savez, en travaillant dans un endroit pareil, on en voit des drôles d’oiseaux. Rien ne me surprend plus depuis longtemps. » elle s’interrompit pour boire une nouvelle gorgée de breuvage. « Vous quittez la ville en catimini ? Je paris que vos parents ont tentés en vain de vous dissuader de parcourir le vaste monde. Vous ne seriez pas la première. » elle se pencha au dessus de la table. « c’est ce que j’ai fais moi aussi. » chuchota-t-elle.
Irina acquiesça sans la quitter des yeux.
- Mes parents étaient paysans dans l’est. Moi, je ne tenais pas en place. De temps à autres, des voyageurs passaient par notre village et racontaient des choses… Des choses folles. Des histoires de dragons, de héros, de fabuleux trésors. » elle leva les yeux au ciel. « Il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. » elle porta de nouveau la timbale à ses lèvres, mais, se ravisant, elle la reposa sur la table. « Et puis un jour, j’ai rencontré un de ces voyageurs, un chercheur d’aventure. J’en suis tombée amoureuse et je me suis enfuis avec lui. » elle se décida à boire une nouvelle gorgée. « Et vous ? Quelle est votre excuse ? »
Irina déglutit et haussa les épaules.
- Mon histoire n’est pas aussi… Mon histoire est très différente. » Réussit-elle à articuler après un instant.
Elinia ne la lâchait pas du regard, de toute évidence avide d’entendre une nouvelle histoire captivante, mais cela ne réussissait qu’à rendre Irina plus mal à l’aise encore.
- Je dois me rendre à Glem pour y enterrer mon oncle. Mais lui et mes parents étaient brouillés alors… J’y vais bien malgré eux. » dit finalement Irina en se calant dans sa chaise.
Elinia parut déçue. Elle jeta un œil sur le petit arc qui reposait contre le mur et sur la poignée de l’épée courte qui dépassait de la pèlerine d’Irina.
- Pour les dangers de la route. » Irina haussa les épaules. « On ne sait jamais. Je n’ai encore jamais quittée la cité alors… Je ne suis pas très rassurée. Je me disais que j’attirerais moins l’attention si je pouvais passer pour un garçon. » elle laissa échapper un profond soupir. Elle commençait à entrer dans le rôle de son personnage et se rassérénait peu à peu. « Apparemment je me trompais. » Elle s’autorisa un sourire.
Elinia haussa les épaules à son tour.
- Pourquoi n’avoir pas pris la diligence ? Pour le voyage jusqu’à Glem c’est encore le plus sûr moyen, et sans doute le plus rapide... Enfin... Si on ne parle pas de voyager en péniche sur le fleuve. Hors de prix ça. »
Irina voulu invoquer le manque d’argent, mais elle se souvint qu’elle s’était elle-même trahie en entrant dans l’auberge, exposant aux yeux de tous les pièces qui lui permettraient de passer une nuit, disons... luxueuse pour le moins. L'essentiel des voyageurs logerait dans la salle commune. Il était assez onéreux de s'offrir une chambre individuelle dans un tel endroit.
- Je vous l’ai dis, c’est la première fois que je quitte Shaggilia. Et puis la missive que j’ai reçue et qui annonçait la mort de mon oncle m’avait fort ébranlée. Je n’ai pas pris le temps de réfléchir en fait. Les dieux seuls savent combien de temps elle a pu mettre pour me parvenir. Si ça se trouve, mon oncle a déjà été mis en terre. » elle se servit un peu de vin dont elle bu quelques gouttes. « Pour tout vous avouer, je regrette quelque peu le fait d’être partie aussi précipitamment. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui m’attend sur cette route. Pensez-vous qu’il soit possible de prendre la diligence depuis les Quatre Fers ? » elle se rendait compte, en effet, que rejoindre sa destination à pied serait plus qu'épuisant. Cette simple journée de voyage lui avait révélée qu'elle n'était décidément pas une grande marcheuse, et la perspective d'une nouvelle randonnée dès le lendemain matin la décourageait.
Elinia haussa une fois de plus les épaules.
- Sans doute oui, s’il reste assez de place pour vous prendre, mais les diligences en partance pour Glem sont fréquemment bondées par ici. Il y en a pour pas loin de trois semaines de voyage… Au bas mot. Le prix du voyage est honnête mais les repas et l’hébergement dans les relais ne sont pas pris en compte. Cependant, les brigands ne se risquent plus à s’attaquer aux diligences ces derniers temps. Les voyageurs isolés et les convois de marchandises, c’est autre chose… Si vous comptez vous rendre à Glem à pied, vous en aurez facilement pour six semaines de voyage au moins ! » Elinia avait annoncé cela en ouvrant de grands yeux, comme pour insister sur l’énormité que cela représentait.
Irina haussa les sourcils. Six semaines de voyage ? Un morceau de vie en somme ! Elle but une gorgée de vin, se sentant ramollir sous l’effet d’un léger désespoir. Reportant son attention sur la serveuse, elle entreprit de changer de sujet. Elle sentait en effet un besoin croissant de se confier et elle luttait ardemment contre ce penchant, malgré la sympathie qu’elle commençait à ressentir vis-à-vis de la serveuse.
- Vous disiez avoir quitter votre village en compagnie d’un voyageur ? Qu’en est-il aujourd’hui ? » demanda-t-elle.
Elinia se cala dans sa chaise en pinçant les lèvres.
- Il m’a… Laissé tomber. » elle baissa les yeux en levant brièvement les sourcils. « Nous avions fais halte dans un petit village non loin d’ici, un peu plus au nord. Il y a là-bas une auberge miteuse dans laquelle nous avions loués une chambre. Au matin, il avait disparu avec tout l’équipement et nos deux chevaux. Je n'ai jamais compris ce qui l'avait poussé à fuir de la sorte. Peut-être la peur de partager sa vie, la peur d'avoir des enfants aussi, je suppose... même si j'étais loin d'en être à ce genre de projet... Quand au fait de me dépouiller, il avait sans doute peur que je puisse le rattraper. Il ne me restait que ma bourse pleine d’une misère. L’aubergiste a été assez bon pour m’employer comme serveuse pendant un temps. Ensuite j’ai repris la route et j’ai rencontré Gheltan. Cela fait trois ans à peu près que je travaille aux Quatre Fers. » elle eut un sourire. « je m’y sens bien. Ma curiosité est régulièrement satisfaite et Gheltan n’est pas avare lorsqu’il me paye. »
Peu à peu, la salle se vidait, les voyageurs allant un à un se coucher. Ne restèrent bientôt que les cochers et les employés du service des postes qui éclusaient la cervoise comme s’il s’agissait de respecter un rendement.
- Elinia ! Douce Kalïares ! Faut-il te rappeler constamment à l’ordre ce soir ? La salle ne va pas se nettoyer toute seule ! Vas-donc aider Daïline. » s’écria Gheltan en désignant une jeune hobbite qui peinait sous le poids d’un plateau de bois chargé de choppes et de cruchons vides.
Elinia se frappa le front du plat de la main en jurant grossièrement.
- C’est tout moi ça ! Je n’ai pas vu le temps passer. » dit-elle à Irina. « J’arrive patron ! Daïline ! Poses-donc ce plateau, je vais m’en occuper. Vas plutôt chercher un balais et commence à œuvrer dans ce coin là-bas. » Elle se retourna vers la jeune voleuse en se levant. « Quel est votre nom ? »
- Irina. » répondit-elle avant de s’en rendre compte. Elle se plaqua une main sur la bouche.
- Je n’ai jamais entendu ce nom. » répondit aussitôt Elinia, lui adressant un nouveau clin d’œil, avant d’aller secourir sa petite camarade.
Irina se lança des insultes à voix basse avec force mouvements de tête. Elle décida qu’elle avait assez bu pour ce soir. L’alcool délie trop les langues. Elle se leva et fut prise d’un vertige. Se rattrapant au plateau de la table, elle respira à fond trois ou quatre fois pour dissiper les points de couleur qui s’accumulaient devant ses yeux. Décidément, le vin n’était pas une si bonne chose pour elle. Lorsqu’elle retrouva son équilibre, elle ramassa son sac, son outre, son carquois et son arc et se dirigea vers le comptoir.
- Aubergiste, donnez-moi ma clef j’ai grand besoin de sommeil. » dit-elle à Gheltan en reprenant son allure masculine.
Gheltan hocha la tête, se retourna vers un petit placard mural qu’il ouvrit. Il attrapa une clef de fer qu’il tendit ensuite à Irina.
- Passez une bonne nuit seigneur. »
- Merci. Ayez la bonté de m’éveiller à l’aube. Je dois prendre la route très tôt demain matin. »
- Elinia s’en chargera n’est-ce pas ? » lança-t-il à la serveuse qui passait par là, les bras chargés de pots et bouteilles vides.
Elle déposa le tout sur le comptoir et leva la main pour signifier qu’elle en ferait ainsi.
- Ben voyons ! » elle eut un petit rire et attrapa un balais derrière le comptoir. « Dès le chant du coq, maudite soit cette bestiole ! »
Gheltan éclata d’un rire gras
- Ce vieux coq est là depuis bien avant ton arrivée, et lui il fait correctement son travail ! » ricana-t-il. Il se tourna vers Irina. « Elinia ne manque pas à ses devoirs, n’ayez crainte. Faudra-t-il vous préparer un petit déjeuné ? Ce serait plus sage ! On ne voyage jamais mieux que l’estomac plein. Et puis avec tous ces voyageurs, une assiette de plus ou de moins ne fera pas beaucoup de différence. »
- La diligence en partance pour Glem prend-elle encore des voyageurs demain ? » demanda Elinia d'une voix claire, sans s’arrêter de balayer, ne semblant s'adresser à personne en particulier. Quelle mêle-tout se dit Irina, ne pouvant retenir un franc sourire.
Gheltan lui lança un œil interloqué.
- Pour sûr oui ! » répondit d’une voix éraillée un cocher d’un certain âge. « Mais pas plus de deux personnes. »
- Cela ira je suis seule. » intervint Irina. « Combien cela me coûtera-t-il pour me rendre à Glem ? »
- Une pièce d’or au moins… Et d’avance. » répondit le cocher en se grattant le menton pensivement. « Sans parler des péages bien entendu. »
- Ha oui. » fit un des employés des postes. « Chacun coûte au moins une pièce d’argent par jambe... Ca fait donc huit pièces par péage puisqu'il y a deux chevaux, et il y a quatre péages jusqu’à Glem. Plus celui du pont de Tralnéo. Cette somme est répartie entre tous les occupants de la diligence alors ce que ça vous coûtera, hé bien... Ca dépendra du nombre de voyageurs. »
- Donc une pièce et quelques... disons une pièce d'or, plus une pièce de bronze, et quelques sous de cuivre... La diligence ne sera pas pleine, il y aura une place libre. » précisa le cocher.
- Oui. Mais le péager du pont en fait toujours payer plus parce que, à ce qu'il dit, les roues des chariots abîment son pont. » il cracha par terre avec dédain, s’attirant les foudres de la jeune hobbite.
- Je vais t’apprendre moi espèce de goret ! » s’écria-t-elle en brandissant son balais. L’employé contourna vivement la table pour se mettre hors de portée de la petite furie.
- Mais pour les péages, vous vous adresserez directement aux péagers ! » lança-t-il avant de déguerpir vers la sortie.
- Bon. Et à qui dois-je payer le voyage ? » demanda Irina.
Tous les doigts désignèrent le vieux cocher qui bourrait tranquillement une petite pipe d’argile. Irina attrapa une pièce d’or dans la doublure de sa chemise et la tendit à l’homme.
- Elle me vient de mon oncle. Je n’aurais jamais cru devoir m’en séparer un jour. » dit-elle pour sauvegarder les apparences.
Le cocher alluma sa pipe à l’aide d’une chandelle malodorante qui trônait au centre de la table et prit la pièce qu’il observa un moment. Il la mordit, considéra la frappe et l’empocha.
- Une « brillante » shaggilienne hein ? Ca me va. On partira à l’aube sitôt que les autres voyageurs auront fini leur petit déjeuné. » il leva ses sourcils broussailleux en fixant Irina. « Soyez pas en retard surtout. On vous attendra, mais juste ce qu’il faut. Pas question d’être en retard au relais suivant. Les voyageurs, et surtout le courrier, ne souffrent aucuns délais. »
Irina acquiesça et s’inclina pour saluer tout le monde à la mode orbialéenne.
- Je vous souhaite à tous une bonne nuit. »
Des grognements d’approbation fusèrent en réponse accompagnés de quelques hochements de tête. Elinia suspendit son labeur quelques instants et agita la main vers Irina.
- Bonne nuit... jeune seigneur. » fit-elle, tout sourire.
Irina hocha la tête en souriant et se dirigea vers l’escalier dont elle gravit les marches d’un pas quelque peu chancelant. Il était plus que temps pour elle de goûter un repos salutaire.
Elinia l’observa jusqu’à ce qu’elle eut disparue en haut des marches puis, lançant un regard autour d’elle, s’aperçut qu’on la dévisageait d’un air entendu.
- Quoi ? » fit-elle, une main sur la hanche.
Quelques ricanements lui répondirent.
- Quoi ? » Répéta-t-elle en lançant un regard réellement interloqué à Gheltan.
- Tu les prends au berceau à présent ? » la railla-t-il. « Ce damoiseau n’a même pas un duvet au menton ! J’étais tout prêt à lui faire faire son rot lorsqu’il a eut fini sa chopine. »
Elinia ouvrit de grands yeux et balbutia un juron.
- Ca par exemple ! » s’exclama-t-elle, indignée. « Vas donc curer ton auge au lieu de te mêler de ce qui ne te regarde pas ! » et se baissant, elle ramassa dans la poussière un bouchon qui traînait là et le lui lança au visage.
Gheltan prit le bouchon sur le sommet du crâne et éclata de rire en même temps que les spectateurs de la scène.
- Ce garçon me rappel mon jeune frère voilà tout ! Non mais ! » grommela Elinia en reprenant sa besogne. Sans doute inventa-t-elle cette excuse pour préserver le secret de Irina, mais sa voix ne manquait pas de sincérité. Une petite part au moins de cette affirmation devait donc sans doute être vraie.
- Tu as un frère Elinia ? Toi ? » demanda le cocher à la pipe d’un air suspicieux.
La jeune hobbite déposa un cruchon de cervoise sur la table en bousculant l’homme sans ménagement.
- Oui, Elinia avait un jeune frère dans son village. Une histoire tragique et ce n’est pas utile de s’étendre sur la question ! Faites donc preuve d’un peu de respect, si toutefois vous en êtes capables bande de rustres ! » grommela Daïline avant de s’en retourner vers les cuisines.
Un silence embarrassé suivit cette déclaration. Quelques chuchotements se firent entendre mais on entendit bientôt plus que la cervoise qui remplissait les choppes.
- Bon oublions cela voulez-vous ? » dit Elinia en balayant la saleté dehors avec des gestes nerveux. « C’était il y a longtemps et cette histoire appartient au passé. »
Quelques grognements d’assentiments retentirent, des hochements de tête et gestes de sympathie furent adressés à la serveuse et d’autres sujets furent abordés. Dans l'ensemble, une ambiance familiale avait la réputation de régner à l'enseigne des Quatre Fers, ce qui, de l'avis de la plupart des voyageurs, assurait un service impeccable. Tous les cochers et usagers réguliers de la Grande Route de l'Ouest se connaissaient bien et tous appréciaient de se retrouver dans ce relais.
Peu à peu, le calme s'installa dans l'auberge, les chandelles furent soufflées et chacun alla se coucher. On entendait plus que quelques ronflements venant de la salle commune, la charpente qui craquait de temps en temps, quelques souris qui grattaient dans les coins. Les chevaux s'agitaient parfois dans les écuries toutes proches et le chant des grillons envahit bientôt l'air nocturne, ponctué de hululements de chouettes dans le lointain. Une nuit tranquille venait de commencer, bien que les gros nuages, loin au nord, au-dessus des collines sauvages de Helbayne, annonçaient certainement du mauvais temps pour le lendemain.
*
* *
Irina s’éveilla en pleine nuit, couverte de sueur et haletante. Il lui semblait avoir fait un cauchemar, mais nul souvenir n’en subsistait plus dans son esprit. La panique la gagna également lorsqu’il fut question pour elle de reconnaître les lieux. C’était la première fois qu’elle dormait dans un lit qui n’était pas le sien et elle mit quelques secondes angoissantes pour rassembler ses souvenirs. Lorsque ce fut chose faite, elle se redressa pour s’asseoir sur le lit et se pris la tête à deux mains. Elle tenta de se calmer, mais, étonnement, l’impression de terreur ne voulait pas disparaître. Elle avait la désagréable sensation d’une présence dans la pièce, une présence hostile, inhumaine… quelque chose qui lui voulait du mal ! Bien que la fenêtre faisant face à son lit soit proche et que les volets n'en fussent pas fermés, il régnait dans la chambre une obscurité caverneuse. Elle chercha son havresac à tâtons et, le trouvant, farfouilla à l’intérieur pour en sortir le briquet à silex et la mèche d’amadou. Avec des gestes mal assurés, elle battit le silex pour enflammer la mèche, ce qui lui prit une bonne minute. Une éternité quand la peur vous étreint ! Finalement, elle parvint à allumer la lampe à huile qui siégeait sur un tabouret à côté du lit. Elle en fut grandement soulagée, mais pour peu de temps.
Les ombres de la chambre fuyaient la lumière, mais si lentement ! On eu dit qu’elles étaient poisseuses, laissant de longues traînées ténébreuses et filandreuses qui s’estompaient à la lumière tremblotante de la lampe. Irina se figea et sentit le sang refluer de son visage. Son cœur manqua un ou deux battements avant de se mettre à battre la chamade. Ces ombres n’étaient pas naturelles ! Elle abaissa les yeux vers son sac et vit nettement des filaments de ténèbres pénétrer à l’intérieur. Elle s’empara vivement de la lampe et l’approcha du sac. Les filaments disparurent, lentement, comme à contrecœur…
- Pélardis ! Quelle est donc cette diablerie ! » balbutia-t-elle. « C’est un tour que me joue la lumière ! C’est ma frayeur qui est cause de tout cela ! »
Elle ne parvint pas à se convaincre car, tendant l’oreille, elle surprit comme une plainte semblant venir de très loin, à peine audible, chaque fois que la lampe éclairait un nouveau coin d’ombre. Poussant un juron dont le timbre rauque lui fit dresser les cheveux sur la tête, elle s’empara de sa dague qu’elle avait cachée sous son oreiller, consciente toutefois que cet objet était bien dérisoire, et sauta à bas du lit. Elle balaya la pièce de sa lampe et découvrit partout le même phénomène, du sol au plafond. Les ombres s’écartaient, fuyaient devant elle, mais se reformaient lentement derrière. Il ne s'agissait pas à proprement parler de ténèbres, car ces ombres étaient parfaitement opaques là où la lumière ne les atteignait que peu. Par expérience, Irina connaissait bien les ombres et la nuit, et même dans cette chambre enténébrée, elle aurait pu tout de même discerner son environnement, au moins superficiellement. Ce quelle avait devant les yeux lui donnait l'impression de quelque chose de dense, d'un obstacle entre ce qui se trouvait au-delà et ses yeux. Elle ne voyait même pas la fenêtre qui se trouvait face à son lit. La lumière diffuse de la nuit aurait pourtant dû filtrer à travers car, elle en était certaine, Arkania au moins, la lune verte, aurait due être levée comme la nuit dernière, pour ne se coucher qu'à l'aube. Il était même possible que la seconde lune soit également visible cette nuit. L'extérieur n'aurait donc pas pu être d'un noir d'encre. Fouillant la pièce du regard, elle trouva une autre lampe à huile et quelques chandelles. Prestement, elle fit jaillir la lumière et disposa chaque source dans toute la pièce. La plainte se fit plus lointaine, mais Irina crut entendre des mots prononcés dans une langue qui lui était inconnue. Un violent frisson la parcouru. Bientôt toutefois, les ténèbres surnaturelles disparurent tout à fait et la sensation d’angoissante oppression avec elles.
Irina, la lampe toujours dans la main gauche et la dague dans la droite, se retrouva au centre de la chambre, ne sachant trop que faire, guettant le moindre son suspect. Rien. Pendant un long moment, elle n’osa pas du tout bouger, se demandant si elle venait de rêver cet événement ou s’il appartenait bel et bien à la réalité. Qu’étaient donc ces ombres étranges si c’était le cas ? Son regard fut attiré par la lumière argentée légèrement teintée de vert qui venait de la fenêtre. Les lunes étaient donc bien à leur place et leur lumière se déversait au travers des carreaux. Elle approcha de la fenêtre avec hésitation et l'ouvrit en grand, savourant le léger vent qui entra dans la pièce. La fraîcheur de la nuit la fit frissonner à nouveau, mais non de peur cette fois-ci, lui rappelant qu’elle n’avait pour tout vêtement que sa chemise de laine qui lui paraissait soudain bien trop courte à son goût. Tout semblait être rentré dans l’ordre et elle se décida à retourner se coucher, mais pas question pour elle d’éteindre les lumières, malgré la désagréable odeur qui émanait des chandelles de suif. Qu’avait-il bien pu se passer ? Elle se rappela brusquement le paquet mystérieux qu’elle transportait. Cet événement serait-il lié à l’objet ? Son sac était fouillé, ou au moins inspecté, quelques instants auparavant par ces fins tentacules de ténèbres. Elle doutait que ce fut pour lui voler ses provisions !
Elle attrapa son sac et le posa sur ses genoux avant de l’ouvrir. Lentement, précautionneusement, elle en retira l’objet enveloppé dans le linge. A travers le tissu, il semblait glacial au touché, mais il se réchauffait lentement.
- Diablerie ! » cracha-t-elle. « Maudit soit ce successeur de Hagek qui m’a mise dans cette situation ! Qui suis-je donc pour qu’on me confit pareil fardeau ? »
La simple question « qu’est-ce que c’est ? » ne cessait de la tourmenter, de marteler contre ses tempes au rythme des battements de son cœur. Ses mains tâtèrent le tissu, palpèrent l’objet au travers, estimèrent une fois de plus ses dimensions, sa forme générale… sa consistance… Une petite boite peut-être, faite d’une matière semblable à du bois… Et creuse. Quelque chose se trouvait à l'intérieur, comme elle s'en rendit compte en inclinant l'objet d'un côté, puis de l'autre. Le contenu semblait glisser selon l'inclinaison. Lentement, s'en rendant à peine compte, ses doigts écartaient insensiblement les bords du tissu.
Elle sursauta.
- Non ! » cracha-t-elle sèchement en rangeant l’objet au plus profond de son sac, sous ses vêtements de voleuse. « Je ne me laisserais pas avoir ! »
Elle reposa son sac sur le sol à côté de son lit, non sans en avoir retiré sa poupée de chiffon qu’elle étreignit, et resta songeuse. Il lui paraissait de plus en plus urgent de savoir ce que la Confrérie Pourpre trafiquait dans les grandes villes du royaume. Jamais elle n’avait entendue ses compères de la guilde se plaindre à propos d’une part du gâteau que leur subtiliserait la Confrérie. Bien sûr, on ne parlait de ce groupe qu’à voix basse, mais jamais personne n’avait prétendu qu’il s’impliquait dans un quelconque rackette, le vol, la contrebande ou même le trafique de Lotus Noir et autres stupéfiants. On savait qu’ils tuaient, et pas à la manière des tueurs à gages, ne louant leurs services à personne, on savait aussi que jamais personne n’avait été engagé par leurs soins, ou bien alors, lesdites personnes ne respiraient plus pour le rapporter… Qu’en était-il vraiment ? L’homme qui lui avait confié le paquet avait réussi à infiltré la Confrérie, et il s’agissait sans aucun doute d’un professionnel. Il était mort à présent. Il appartenait certainement à un groupe organisé que dirigeait selon toute vraisemblance le seigneur Almethan, comte de Glem…
Irina secoua énergiquement la tête en se blottissant sous son édredon, la poupée tout contre son visage. Quelle réponse pouvait-elle bien espérer trouver cette nuit ? Il lui fallait se reposer. Demain, elle prendrait la diligence pour Glem, et au terme d’un long voyage, le mystère se dévoilerait peut-être de lui-même. Il ne servait à rien de réfléchir à tout cela maintenant. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle était réellement en danger à présent, et qu’elle le serait tant qu’elle posséderait le paquet. Ce danger, elle en était sûre, n’était pas tant représenté par la Confrérie que par le paquet lui-même et ce qu’il renfermait, quoi que ce puisse être. D’ailleurs, ces ombres venaient-elles du paquet ou bien de l’extérieur ?
La peur et la curiosité la rongeaient, en égales proportions. Elle avait entendue maintes légendes à propos de quantités de choses effrayantes, des démons, des morts sans repos, des mages aux pouvoirs maléfiques, des elfes noirs qui, disait-on, avaient les yeux rouge sang, une peau grise et un cœur démoniaque empli d’une cruauté sans nom… Mais rien ne se rapprochait de près ou de loin de ce dont elle avait été témoin cette nuit. Son esprit rationnel tentait de prendre le pas sur sa peur, lui soufflant qu’elle avait simplement trop bu et qu’elle avait certainement fait un cauchemar, dont elle ne se souvenait plus mais qui l’avait terrorisé. Ceci allié à l’obscurité lui avait fait voir des choses qui n’existaient pas…
Impossible pourtant de se convaincre de tout ceci. Après tout, elle n’avait pas fait que voir des choses. Elle en avait aussi entendu ! Cela avait semblé lointain, presque inaudible, mais ce n’en avait pas moins été réel ! La fatigue l’envahissait graduellement tandis qu’elle analysait tout ceci. Ses yeux fixaient vaguement la flamme tremblotante de la lampe à huile, à son chevet, qui lui semblait se dédoubler et devenir floue. Ce fut son dernier souvenir de cette nuit. Il lui sembla que l’instant suivant, après un intervalle qui aurait pu être de quelques secondes comme d’une année entière, elle n’aurait su le dire, le chant du coq retentissait, d’abord lointain, sans réelle substance sonore, puis de façon plus concrète…
Chapitre IV
Une diligence pas si bondée…


Irina achevait de se préparer quand Elinia frappa à sa porte. Elle vint aussitôt lui ouvrir en ajustant sa pèlerine et l’accueillit avec un sourire franc.
- Bonjours Irina… » Commença Elinia, s’interrompant en voyant son visage. « Vous avez une mine affreuse. Vous avez mal dormi ? »
Irina frissonna en repensant à sa nuit et due se concentrer pour trouver une excuse.
- C’est ma première nuit hors de la ville alors j’ai eu du mal à m’endormir. » Dit-elle d’un ton morose. « Et puis… Je ne suis pas très habituée au vin à la vérité. »
Elinia sourit.
- Je comprends bien. Il y a du pain, des œufs et du lait si vous voulez vous restaurer. Gheltan et Daïline sont en train de servir les passagers de la diligence. Vous devriez les rejoindre, manger vous ravigotera sûrement. »
Irina acquiesçât mais sans grande conviction. Elle avait la langue pâteuse et la perspective d’avaler quelque chose ne l’enchantait guère. Cependant, elle gardait à l’esprit que le voyage à venir serait certainement fatiguant aussi devait-elle reprendre des forces.
Détaillant sa mise d’un œil critique, Elinia fit quelques ajustements sans s’encombrer de cérémonie. Tout à la fois gênée et amusée, Irina la laissa faire sans rien dire, même si elle garda les sourcils froncés durant toute la séance de mise en pli.
- Voilà ! » Lança Elinia en contemplant son œuvre d’un air satisfait. « Vous êtes à nouveau le jeune damoiseau qui fit son entrée aux Quatre Fers hier soir. Dépêchez-vous de gagner la salle avant qu’il ne reste plus rien à manger ! »
Irina hocha la tête en souriant, ramassa son havresac, son arc et son carquois, et se dirigea vers l’escalier. Avant d’en descendre les marches, elle se retourna vers la serveuse.
- Merci Elinia. Je vous dois beaucoup. Plus que vous l’imaginez. » Dit-elle.
Elinia en resta un instant interdite, mais hocha finalement la tête d’un air gêné, son visage s’empourprant légèrement.
*
* *
Après son petit déjeuné, Irina remercia Daïline et Gheltan avant de sortir dans la cours du relais. Le ciel était couvert ce matin et uniformément gris. Elle voyait au-delà des murs d'enceinte des bandes de brumes qui parsemaient la plaine ici et là, sans doute à cause de cours d'eau et d'étangs. L'air, frais et un peu humide, la faisait frissonner tandis qu'elle approchait de la diligence. Deux cochers et les six autres voyageurs, prêts à embarquer, se tenaient là, patientant que le garçon d'écurie et un employer du service des postes finissent de harnacher les deux puissants chevaux qui devaient tirer le véhicule. L'un des deux cochers grimpa sur le siège du conducteur et vérifia son arbalète et les munitions disposées à portée de main. L'autre, le plus vieux, tirant de grosses bouffées de sa pipe en argile et qui conduirait sans doute l'attelage, s'occupa de faire le tour de la diligence pour s'assurer que tout était en ordre. Une fois satisfait, il attrapa deux épais manteaux et en tendit un à son collègue, qui finissait d'assurer la bâche qui protégerait des intempéries les paquets rangés sur le toit. Ils enfilèrent tous deux leur vêtement et le plus vieux ouvrit l'arrière du véhicule, attrapa un marche pied en bois à l'intérieur pour le poser juste devant le haillon.
- Mes seigneurs, si vous voulez bien vous donner la peine... » grogna-t-il de sa voix éraillée.
Irina remarqua alors qu'elle était la seule femme du groupe, bien que tout le monde fut persuadé qu'elle était de sexe masculin. Un à un, les voyageurs montèrent dans le véhicule. Le premier fut le gnome, la pipe aux dents lui aussi, bien qu'elle ne fut pas allumée. Il maugréa lorsqu'on l'aida à monter et refusa de se séparer de son sac qu'on destinait à un compartiment situé sous la diligence. Vinrent ensuite les trois prêtres de Kaliares, chacun portant une épée longue dont ils refusèrent également de se séparer, bien qu'ils confièrent chacun leur sac de toile aux bons soins du jeune homme qui se hâta d'aller les ranger dans le compartiment. Il était dans les commandements de leur ordre de toujours porter les armes, en toutes circonstances expliquèrent-ils. Le suivant fut l'elfe balafré, qu'Irina avait vu la veille au soir dans la salle de l'auberge. Il confia lui aussi son sac de cuir au garçon d'écurie. L'énigmatique individu conserva son arc, affirmant qu'il se chargerait d'aider à la défense du groupe si des crapules venaient à attaquer. La chose était peu probable mais le cocher acquiesça sans mot-dire. Ce fut ensuite le tour de l'individu en robuste mise bleue-nuit, porteur d'une épaisse cape de laine grise et d'un bâton de chêne, à l'allure inquiétante et... franchement bizarre aux yeux de la jeune voleuse. Il avait un visage en lame de couteau et des cheveux bruns assez longs, des yeux verts profondément enfoncés dans leurs orbites et des pommettes saillantes. Sa maigreur sautait aux yeux malgré ses amples atours. Son âge n'était pas facile à déterminer mais il ne devait pas avoir beaucoup plus d'une trentaine d'années. Irina supposa qu'il s'agissait d'un mage, ce qui la mit passablement mal-à-l'aise. Il confia lui aussi son sac au garçon d'écurie, l'avertissant de faire attention et de prendre grand soin de protéger le bagage du moindre heurt. Cela eut l'air d'amuser beaucoup le jeune homme : les cahots étaient inévitables lors d'un tel voyage. Il le précisa au personnage étrange qui eut un geste d'impatience avant de prendre sa place dans la diligence. Irina vint ensuite et elle confia son arc, son carquois et son outre, mais elle refusa poliment à son tour de se séparer de son sac. On ne lui en tint pas rigueur, d'autant qu'elle ne fut pas la seule et qu'il y avait un peu de place dans la diligence.
L'intérieur du véhicule était assez simple : deux parois latérales de planches percées d'une fenêtre de chaque côté, un toit robuste. L'avant et l'arrière étaient ouverts mais une bâche pouvait être déroulée à l'arrière pour protéger les voyageurs du mauvais temps. Le long de chacune des parois se trouvait un banc recouvert de tissu et rembourré de paille. Irina prit place du côté droit, face à l'elfe, qui lui accorda un bref regard avant de reporter son attention sur l'extérieur. A la droite de la jeune fille se trouvait assis l'homme maigre aux allures de mage, ce dont elle se plaignit intérieurement. Deux des prêtres prenaient place à côté de l'elfe, le troisième se trouvant à la droite du mage, le gnome, quand à lui, se trouvait tout au fond de la diligence, du même côté que l'elfe, son sac reposant sur la place vacante face à lui. Irina plaça son propre sac sous le banc, entre ses pieds, et tenta de trouver une position confortable. Le vieux cocher rangea le marche-pied en bois sous le banc de l'elfe avant de refermer le haillon de bois, qu'il assura au moyen d'un verrou coulissant de chaque côté. Il se retourna ensuite vers l'auberge et salua Gheltan à grands cris, ponctués de plaisanteries grivoises qui arrachèrent à l'aubergiste un rire tonitruant. Irina l'entendit se diriger vers l'avant du véhicule tout en discutant avec l'employer des postes et la diligence fut imperceptiblement ballottée quand il grimpa à son tour sur le siège du conducteur, à côté de son compagnon. Jetant un œil dans le fond de la carriole, Irina vit les jambes des deux homme et les rênes de cuir s'agiter entre-eux. La diligence s'ébranlant, puis effectua un quart de tour vers la droite pour rejoindre la route. Reportant son attention sur sa gauche, Irina vit Gheltan, les poings sur les hanches, tout sourire, et derrière lui, dans l'encadrement de la porte de l'auberge, apparaissait Elinia qui agitait la main droite. Irina lui rendit son salut, l'elfe hocha la tête et Gheltan agita sa main à son tour. La petite voleuse eut un gloussement amusé. Qui saluait qui ? Elle eut pourtant le cafard en réalisant que la serveuse lui manquerait. Leurs échanges avaient été brefs, mais ils avaient eu un effet extrêmement apaisant pour Irina. Un peu de baume bien agréable dans sa situation. Elle se promit alors de repasser par ici à son retour de Glem. Cela paraissait de toutes manières inévitable puisque les Quatre Fers se trouvait sur la route, mais l'idée fut ici de passer à nouveau un peu de temps avec Elinia.
La diligence s'orienta vers la gauche, direction ouest, et l'auberge disparu de la vue de la jeune fille. Elle voyait à présent la route qu'elle avait parcouru la veille, bien que le temps ne lui permit pas de distinguer Shaggilia. Le ciel était toujours couvert, mais la lumière devenait plus franche et une petite brise se leva. Deux des prêtres discutaient tranquillement à sa droite, bien que le bruit de la diligence ne lui permit pas de saisir un traître mot de la conversation, ce à quoi elle n'accorda guère d'importance. Les cahots et le mouvement de la carriole se révélèrent rapidement plus inconfortables qu'elle l'imaginait, mais les chevaux allaient bon train, au petit trot, et Irina apprécia cette allure. Il lui semblait soudain que le voyage ne pourrait pas être aussi long qu'on le lui avait dit. Trois semaines ? A cette vitesse ? Bien que rien ne lui permettait de douter de ces affirmations puisqu'elles provenaient d'habitués de ce trajet, elle avait du mal à réaliser la distance que cela représentait.
Du coin de l’œil, elle eut l'impression étrange que l'elfe la dévisageait. Tournant son regard dans sa direction, elle constata que c'était effectivement le cas. Il la fixait de ses yeux perçants, aux pupilles ovales et verticales et à l'iris bleue-pâle. Un regard inquiétant et, pour ainsi dire, difficile à interpréter pour un humain. Sur la défensive, elle sentit ses mains se crisper un peu plus sur le rebord du banc et elle leva les sourcils.
- Qu'y a-t-il ? » s'entendit-elle demander au personnage étrange sur un ton narquois, regrettant immédiatement, craignant qu'il prenne ça pour une provocation. Et c'en était effectivement une, d'une certaine manière, un réflexe défensif que la voleuse avait acquis au contact de la pègre, tant il s'agissait pour elle de ne pas se laisser impressionner, ou du moins de ne pas le laisser paraître. Cela dis, elle n'était plus dans les bas-quartiers de Shaggilia aujourd'hui et elle ne savait pratiquement rien des réactions des elfes.
Pour toute réponse, l'elfe hocha la tête et s'absorba dans l'observation des alentours de la route. Il semblait effectivement vigilant, ses yeux fouillant le paysage sans jamais ciller plus qu'il ne s'autorisait à le faire, c'est-à-dire fort rarement. Craignait-il une attaque ? Peut-être était-ce seulement une habitude de voyageur, ou bien prenait-il très au sérieux le fait de participer à la défense de la diligence.
Irina n'avait pour ainsi dire jamais croisé d'elfe, si ce n'était à l'occasion dans la foule des jours de marché à Shaggilia, surtout près des portes de la cité. Elle ne savait rien de leurs mœurs réels, de leurs réactions et de leur culture en général. Toutes les histoires et anecdotes qu'elle avait entendu à leur propos se contredisaient bien souvent, émanant la plupart du temps d'individus qui n'en n'avaient eux non plus jamais rencontré. Le fait de devoir voyager aussi près d'un être à ce point énigmatique lui faisait presque froid dans le dos.
Un cahot la tira de ses réflexions et elle s'aperçut qu'une bruine fine s'était mise à tomber. L'air se réchauffait cependant et elle entrevit même quelques trouées éphémères dans la couche nuageuse. Le vent semblait avoir quelque peu forci, dispersant les brumes, bien qu'on approcha tout de même pas de la tempête. S'agrippant au haillon, elle pencha sa tête à l'extérieur du véhicule et regarda vers le nord, constatant que le mauvais temps qui accablait la veille les collines se rapprochait d'eux.
- L'orage sera sur nous avant midi. » confirma l'elfe sans accorder un regard ni à la voleuse, ni aux nuages. « Nous ne serons plus loin de Vertes-Berges, un village de pêcheurs établi sur la rive sud du fleuve. » il lança un bref regard à Irina. « Les cochers ont l'habitude d'y faire leur première halte quand ils prennent la route de Glem, pour laisser tout le monde se restaurer et se dégourdir les jambes, mais si le temps se dégrade, nous pourrions bien ne pas repartir avant le lendemain. »
Irina hocha la tête, détaillant l'elfe des yeux.
- Veuillez pardonner mon attitude de tout-à-l'heure. » lui dit-elle. « Ce fut grossier de ma part. »
L'elfe acquiesçât.
- Oui. » confirma-t-il d'un ton égal, ce qui surprit la jeune fille. « Pas plus, cependant, que ma manière de vous dévisager. Les regards insistants mettent les humains mal-à-l'aise, ce n'est pas comme si j'avais l'excuse de l'ignorer. » il leva un fin sourcil. « Mais votre déguisement m'intriguait. »
Irina blêmit en apprenant que son subterfuge était une fois de plus percé à jour. Elle jeta un œil inquiet aux autres occupants du véhicule, espérant que personne n'avait entendu. Après tout, l'elfe ne parlait pas bien fort et la diligence était bruyante. Un des prêtres, le plus proche de l'elfe, dormait, tandis que les deux autres, penchés l'un vers l'autre, discutaient avec enthousiasme. Le gnome tirait paresseusement sur sa pipe, soufflant poliment la fumée au dehors. Quand au mage, ses yeux étaient fermés mais il affichait un sourire amusé, semblant retenir quelque gloussement. Elle comprit alors qu'il n'avait non seulement pas perdu une miette de la conversation, mais encore que lui non plus n'avait sans doute pas été dupe. Il s'éclaircit la voix, eut une œillade espiègle pour l'elfe et la jeune voleuse, ouvrit la bouche, mais retint brusquement un éclat de rire qui lui cloua le bec. Il toussa une ou deux fois, considérant ses compagnons de voyage autour de lui d'un œil sévère, réarrangea sa mise et prit une attitude plus digne, reprenant son sérieux. Les deux prêtres s'interrompirent un instant, lançant des regards interloqués, mais l'un d'eux haussa les épaules et ils reprirent leur conversation.
L'elfe détourna son regard impassible du mage pour le poser sur Irina, puis il s'absorba de nouveau dans l'observation du paysage.
- Ca, c'était grossier... » murmura-t-il.
*
* *
La pluie tombait déjà à verse depuis presque une heure quand la diligence s'immobilisa. Irina et l'elfe repoussèrent la bâche pour voir s'il y avait quelque complication, mais l'un des deux cochers, le plus jeune, vint vers eux, courbé sous les trombes d'eau, et leurs dit qu'ils n'iraient pas plus loin aujourd'hui. Il les invita à descendre et à venir se mettre à l'abri dans la grange qu'on distinguait à peine derrière le rideau de pluie, située de l'autre côté de la route, au sud. De plus ou moins bonne grâce, les voyageurs descendirent de voiture et coururent dans une ambiance crépusculaire jusqu'au grand bâtiment de bois. Il faisait en effet très sombre, bien qu'il ne devait être que midi passé. D'impressionnants coups de tonnerre retentissaient mais ils paraissaient encore assez loin. Les éclairs, en revanche, illuminaient déjà par intermittence les cieux d'un noir de charbon.
Irina distingua d'autres bâtiments non loin de là, sans doute avaient-ils donc atteint Vertes-Berges comme prévu. Voyant les deux cochers peiner à détacher les chevaux, l'elfe et deux prêtres, les deux plus jeunes, vinrent leurs prêter main-forte. Irina fut tentée de déposer son sac pour les rejoindre et se rendre utile, mais le mage ne la quittait pas des yeux. Elle ne savait trop ce qu'elle devait en penser, mais elle préféra ne pas laisser son sac sans surveillance si près de cet individu désagréable. Loin pourtant de renoncer à son projet, elle ajusta la bandoulière du havresac et couru sous la pluie pour donner un coup de main. Les chevaux n'étaient pas à proprement parler paniqués, ce n'était pas la première tempête qui les surprenait, mais ils étaient visiblement de fort mauvaise humeur et ne se laissaient pas facilement mener. Irina courait autour des deux chevaux, tentant de les orienter dans la bonne direction, mais elle devait bien admettre qu'elle ne connaissait pas grand-chose à ces bêtes qui lui avaient toujours parues impressionnantes. Sentant bien, avant qu'on le lui dise, qu'elle gênait la manœuvre bien plus qu'elle n'aidait, elle s'empressa d'aller décharger l'un des cochers du fardeau des sangles de cuir et boucles métalliques qui composaient en partie le harnachement, puis elle couru se mettre à l'abri. Là, le plus vieux des prêtres lui proposa une ample couverture avant d'en préparer quelques autres pour leurs compagnons. Les chevaux furent amenés dans la grange et conduits à des box. Là, le plus vieux des cochers et l'elfe les apaisèrent doucement. Irina, enveloppée dans sa couverture, alla rendre le matériel d'attelage à l'autre cocher en grelottant de froid avant d'aller se pelotonner dans un des tas de foin. Les deux prêtres et les deux cocher se retirèrent ensuite dans un autre coin et ôtèrent leurs vêtements mouillés pour les étendre sur des râteliers vides.
- On en a pour le reste de la journée avec ce grain, et certainement une partie de la nuit. Ça aura bien le temps de sécher. » dit le plus jeune cocher, torse nu, en s'approchant d'Irina. « Tu devrais faire pareil mon gars. Tu vas attraper la mort sinon. Tu n'auras qu'à t’emmitoufler dans ta couverture une fois à poil. »
La jeune fille détourna les yeux et se sentie prête à paniquer. Néanmoins il n'avait pas tort, elle ne pouvait pas garder ces vêtements trempés.
- Je vais me changer, j'ai tout ce qu'il faut dans mon sac. » balbutia-t-elle en montrant la sangle qu'elle tenait toujours à la main. « Où... où puis-je m'isoler pour ça ? » demanda-t-elle en fouillant la grange du regard. Ce faisant, elle remarqua le sourire moqueur du mage et s'empourpra instantanément. Elle se sentait honteuse, humiliée, mais elle avait aussi très sérieusement envie de lui enfoncer son poing dans le buffet, juste sous la poitrine, là où il aurait eu toutes les peines du monde à retrouver son souffle. Ça lui aurait été si facile. Passer tranquillement à proximité de lui et, sans crier gare, lui envoyer le plus beau direct dans le ventre.
- Par ici, suivez-moi. » intervint l'elfe. « Il y a une autre série de box de l'autre côté de cette meule de foin. »
Tandis qu'elle se relevait pour suivre l'elfe, le cocher lui adressa une solide tape amicale dans le dos.
- T'en fais donc pas mon gars. Moi aussi j'étais un gringalet comme toi avant. Ça se guéri avec le boulot et la bonne bière ! » rit-il. Pourtant, Irina n'y remarqua aucune note de moquerie. Le bougre se montrait réellement sincère et amical. Les autres rirent également mais lui adressèrent aussi des encouragements et des mots rudes, mais rassurants... Les autres... exceptés le mage et le gnome qui, pour sa part, ne semblait s'intéresser à personne.
- Je retourne près des autres. » dit l'elfe après lui avoir montré l'endroit le plus à l'écart. Il allait partir quand il se ravisa un instant. « Ignorez-le. Ça pourrait mal finir. » Puis, il la laissa seule, mais elle ne douta pas une seule seconde qu'il avait fait allusion au mage.
Une fois changée, Irina revint vers le groupe en portant ses vêtements mouillés sous le bras. Pour faire bonne mesure, elle alla les étendre près de ceux des autres. Les deux plus jeunes prêtres et les deux cochers étaient emmitouflés dans leurs couvertures, assis dans le foin sec, et partageaient une bouteille qu'ils se passaient tour à tour. Le vieux cocher, fumant sa pipe, tapota une place dans le foin à côté de lui et fit un signe de tête à la jeune fille.
- Dommage qu'on fasse pas la même taille, j'aurais bien aussi enfilé des vêtements secs. Allez viens te réchauffer mon garçon. Cet hydromel te fera pousser du poil sur la poitrine et le menton ! » dit-il d'un ton enjoué.
Ses compères rirent de bon cœur et l'encouragèrent à approcher. Quelque peu mal-à-l'aise une fois de plus, Irina vint s'installer à côté du vieil homme, mais en conservant un peu ses distances. Le vieux prêtre vint les rejoindre avec une seconde bouteille.
- Je savais bien que j'en avais une autre quelque part » dit-il avec un fort accent Taliannien. C'est alors que la jeune fille nota qu'il venait de prendre la pluie. « J'ai dû courir jusqu'à la diligence pour la récupérer, mais la voici. »
Les autres grognèrent de satisfaction et saluèrent sa performance en riant. Le vieux cocher lui cria un « Allez ! A poil maintenant ! », la pipe entre les dents et le sourire d'une oreille à l'autre, ce qui déclencha à nouveau l'hilarité, y compris celle du vieux prêtre. Ce dernier n'obtempéra pas pour autant mais accepta une couverture tendue par l'un de ses deux jeunes initiés.
- A vous l'honneur mon jeune ami ! » Déclara le vieux prêtre en tendant la bouteille à Irina.
Cette dernière accepta de bonne grâce, car elle aimait beaucoup l'hydromel, bien qu'elle n'en n'ait que très rarement bu. Elle fit sauter le cachet de plomb et chercha des yeux un hypothétique gobelet. Les autre lui firent le signe équivoque du pouce devant la bouche et elle sourit bêtement avant de boire une gorgée. Fichtre ! Celui-là était un bon ! Mais plus fort que ceux qu'elle avait pu goûter auparavant ! Les larmes lui montèrent aux yeux et elle contint très difficilement une quinte de toux.
- Nos petites abeilles font leur travail avec amour, comme vous le constaterez ! » s'exclama l'un des jeunes prêtres en riant.
- Oui-da ! Pour sûr ! » s'étouffa Irina avant de tousser bruyamment dans sa manche.
Éclat de rire général.
L'un des deux jeunes prêtres invita le mage et le gnome à les rejoindre, mais si le premier déclina l'invitation d'un geste de la main, le second ne daigna même pas répondre, paraissant perdu dans ses pensées. Irina s'aperçut alors que l'elfe n'était nulle part en vue. Elle ne fut pas la seule, d'ailleurs.
- Où est donc parti Talantir ? » demanda le jeune cocher.
- Là-haut. » lui répondit la voix calme de l'elfe.
Tous les regards se levèrent et Irina le vit, perché sur une poutre, observant la fureur des éléments à l'extérieur par une ouverture en hauteur donnant sur le nord, c'est-à-dire vers la route et l'origine de la tempête.
- Tu ne viens pas boire avec nous l'ami ? Tu ne t'es même pas débarrassé de tes vêtements trempés. » demanda le cocher.
- Ma cape est en train de sécher, le reste n'en n'a pas besoin. » fit l'elfe. Finalement, il sembla se laisser tomber en avant, ce qui épouvanta Irina au point qu'elle laissa échapper un hoquet de terreur, mais il se rattrapa d'une main à la poutre sur laquelle il se tenait. Il resta ainsi suspendu le temps d'un battement de paupière, puis il lâcha simplement sa prise et se reçut souplement trois mères plus bas sur le sol, sans pratiquement faire de bruit. Il se redressa aussitôt et accepta la bouteille que lui tendait le cocher. Il but une gorgée, ferma les yeux, sembla apprécier le nectar, puis il proposa la bouteille au vieux prêtre qui la lui prit des mains avec un regard interrogateur et un large sourire.
- Il y a un net mieux, il faut l'avouer. » lui dit l'elfe en affichant un sourire léger. « Celui de la dernière fois n'était pas mauvais, mais vous progressez vraiment. »
- Haaa.... Mais ce n'est pas encore ça, n'est-ce pas ? » demanda le vieil homme avec un ton de déception dans la voix.
Talantir sourit à nouveau et se détourna pour regarder au dehors, surveillant apparemment l'évolution de la tempête.
- J'ai mis longtemps à trouver le juste équilibre. Bien des années. » répondit-il finalement. « Vous progressez bien plus vite que moi, Ernesto. »
- Si vous le dites... Mais je n'ai pas votre longévité. » répliqua le vieux prêtre avec humilité.
- Ca ce n'est pas une excuse. » dit Talantir en lui adressant un regard plein de sympathie. « Vous avez déjà tout ce qu'il faut pour réussir. Il faut juste trouver le bon ajustement, et vous n'en n'êtes pas loin. »
- Moi, il me va bien tel qu'il est. » intervint Irina. « Même si je n'y connais pas grand-chose. »
L'elfe et le prêtre s'inclinèrent à l'unisson.
- A moi aussi il me va. » ajouta le vieux cocher. « Il faudrait être le dernier des guindés pour trouver à y redire. Et comme de telles énergumènes ne boivent que rarement de l'hydromel... »
- En ce qui me concerne, je n'en n'ai jamais bu de meilleur. Et pourtant Gheltan en a du très bon ! » dit l'autre cocher.
- Assurément. » renchéri l'un des deux initiés.
Un puissant flash de lumière, immédiatement suivi d'un épouvantable coup de tonnerre, fit sursauter tout le monde, certains roulant au sol et tentant de se protéger la tête. Talantir s'était brusquement accroupi, le regard figé vers l'extérieur. Le mage ne semblait pas le moins du monde impressionné, même s'il se pouvait parfaitement qu'il n'en laisse simplement rien paraître. Le gnome déambulait de longs en large d'un pas rageur, adressant des invectives coléreuses aux cieux et brandissant le poing vers l'entrée de la grange. Quand à Irina, elle eut grand peine à calmer les battements affolés de son cœur.
- C'est tombé juste derrière » affirma le vieux cocher en se débarrassant de la paille qui le recouvrait.
- Oui, l'un des grands boulots, il a dû en prendre pour son grade! » renchéri son compagnon en allant calmer les chevaux qui piaffaient de terreur.
- Nous sommes au cœur de la tempête. » ajouta Talantir. « Il faut nous attendre à ce qu'il y en ait plus. »
Et il y en eut plus... L'ambiance dans la grange, cependant, n'était pas des plus mauvaises. On avait allumé deux lanternes, soigneusement placées loin du foin, pour fournir un peu d'éclairage. L'après-midi commençait tout juste, mais la couverture nuageuse était tellement opaque qu'on ce serait attendu à ce que la nuit tombe d'un instant à l'autre. Tout en discutant, on se restaurait de pain, de fromage et de charcuterie sèche. Quelques fruits secs accompagnaient également le repas ainsi, bien sûr, que l'hydromel de Ernesto, bien que la dernière bouteille soit à présent à l'agonie. La majeure partie des voyageurs se connaissaient déjà, mais les langues se déliaient et on faisait connaissance, en fait, Irina surtout.
Elle apprit ainsi que les deux jeunes initiés se nommaient respectivement Wilhelm et Conrad. Ils n'avaient pas les mêmes origines que Ernesto, leur accent n'étant pas si différent de celui de Irina. Le vieux cocher répondait au nom de Kalben et faisait ce trajet, entre Shaggilia et Glem, depuis plus de vingt années. Son jeune acolyte se nommait Beran et faisait ce travail depuis près de cinq ans. Lui était originaire de Shamar, un royaume se trouvant bien au nord des Collines de Helbayne. Il était cependant né à Tralnéo, petite ville fluviale orbialéenne par laquelle la diligence passerait à mi-chemin de Glem.
Le gnome daigna enfin se joindre à la compagnie pour manger, mais il buvait dans une flasque de métal attachée à une cordelette qu'il gardait précieusement autour du cou. Il répondait au surnom de Pyrite... pour une obscure raison... et ne dévoila pas son véritable nom, prétextant que ça n'avait aucun importance. Il était prospecteur et devait rejoindre Glem pour faire valoir ses droits sur un site minier qu'il projetait d'exploiter avec sa famille. Il n'en dit pas plus à ce sujet, se contentant de ne tout simplement rien répondre quand on lui posait des questions. Quand au mage, qui grignotait tout en marchant lentement de long en large, le nez dans un petit carnet relié de cuir, il répondit distraitement qu'il se prénommait Maltusio et qu'il rejoignait Tralnéo pour une affaire personnelle.
Talantir, de l'avis de tous, était simplement... Talantir... Il allait et venait à son gré, prenant parfois la diligence, parfois non, voyageant le plus clair du temps à pied, suivant des chemins connus ou secrets... Personne ne savait vraiment à quoi il s'occupait et quels étaient les buts de ses randonnées... et ça ne semblait pas vraiment important aux yeux de qui que ce soit. Il était cependant une mine d'informations utiles pour tout voyageur empruntant la Route de l'Ouest. Il en savait beaucoup sur ce qui s'y passait, sur les troubles des régions avoisinantes ou sur les mœurs des différentes localités que la route traversait. Il allait directement à l'essentiel et ne posait que fort peu de questions. Il semblait à Irina qu'il pouvait lire en chaque personne qu'il observait assez longtemps... Elle n'aurait pas été jusqu'à dire qu'il pouvait connaître les pensées gens, mais il ne lui fallait probablement jamais très longtemps pour comprendre comment ils fonctionnaient. Un esprit vif et un œil observateur valaient sans doute toutes les magies permettant de percer les secrets de l'âme de tout un chacun. Peut-être irait-il jusqu'à Glem, peut-être que non. Il ne semblait pas tellement se soucier d'avoir une destination précise...
- Voyez-vous mon jeune ami, » confia Ernesto à Irina sur le ton de la confidence discrète « les Elfes vivent tellement longtemps que l'urgence de se rendre quelque part est bien souvent surfaite pour eux. »
- Et toi mon gars ? Comment t'appelles-tu ? » demanda Kalben à Irina.
Cette question toute simple mit Irina dans le plus grand des embarras, bien qu'elle parvint à ne pas montrer sa gêne.
- Oui ! Bonne question ça... mon gars... » renchérit Maltusio avec jovialité d'une voix mielleuse, sans lever les yeux de son carnet, ralentissant toutefois quelque peu le pas mesuré de ses déambulations lorsqu'il sentit sur lui le regard sérieux de Talantir.
- Amalrich. » improvisa-t-elle sans une hésitation, empruntant le prénom à l'un de ses compères de larcin occasionnels. Puis, repensant à l'arc de l'elfe qui lui évoquait la chasse, « Amalrich Jaeger. »
- Un nom Arkyannéen si je ne m'abuse ? » remarqua Maltusio en jetant à Irina un regard en coin. « Vous n'en n'avez guère l'accent cela dis... »
Irina haussa les épaules en gloussant.
- Pas plus que vous n'avez d'accent Taliannien, malgré votre prénom. » répliqua-t-elle. « Je suis natif de Shaggilia. Mon père a un accent à couper au couteau par contre. »
- Bonne réponse... » murmura Maltusio, un court instant songeur.
- C'est un fort long voyage que tu entreprends là mon gars. Et tu ne sembles pas très habitué aux voyages. » poursuivi Kalben.
- Mon oncle est décédé, il y a un moment de ça je suppose... Le temps qu'on fasse parvenir la lettre à mes parents... Donc trois semaines au bas-mot si c'est le temps de voyage depuis Glem... Mon père s'était querellé avec lui il y a des années et il n'était pas décidé à faire le voyage jusqu'à Glem. » Irina avait eu le temps de perfectionner son histoire et elle y ajoutait à présent plus de détails. « Vous voyez, il est potier et il travail seul, ou avec mon aide la plupart du temps. » Comme le lui avait un jour dis un de ses compères : la vérité est ta meilleure alliée quand tu brodes sur des foutaises. « L'idée de laisser son travail à son jeune idiot de fils pour faire l'aller et le retour jusqu'à Glem... ça le rend nerveux. » Poursuivit-elle. « Ma mère n'a jamais beaucoup aimé mon oncle alors elle s'en désintéresse... Quand à moi, je ne le connaissais pour ainsi dire que peu, et je me serais bien passé de ça, mais il faut bien que quelqu'un aille sur sa tombe. Non ? » Il y eut des grognements d'approbation. « Alors me voilà... contre l'avis de mes parents... et avec peu de moyens... mais il paraît que voyager a du bon... » réfléchissant à ce qu'elle pourrait ajouter, son regard tomba sur la bouteille vide d'hydromel. « La preuve ! » fit-elle en désignant le cadavre d'un hochement de menton. Il y eut des gloussements et Beran la gratifia d'une tape dans le dos.
- Ca c'est bien parlé ! » rit-il.
Irina eut un bref regard pour Maltusio, suivit immédiatement d'un sourire en coin, tout aussi bref, mais ne laissant aucun doute sur sa satisfaction de lui avoir cloué le bec. Ce dernier sourit à belles dents tout en retournant à son carnet, apparemment pas le moins du monde impressionné par la prestation de la jeune femme. Il semblait s'amuser de la situation au contraire. Peut-être ne s'intéressait-il pas même aux motivations réelles de la voleuse. Peut-être avait-il simplement pour passe-temps de mettre les gens mal-à-l'aise chaque fois que l'opportunité se présentait...
Un éclair éclaboussa de lumière les alentours de la grange et chacun se tendit dans l'attente du fracas qui allait suivre, mais après quelque secondes, ce ne fut qu'un lointain roulement caverneux qui se fit entendre, traînant en longueur, comme si la rage des éléments sombrait dans une torpeur épuisée. Le vent, lui aussi, perdait de son ardeur mais la pluie tombait toujours aussi drue, engendrant un petit torrent en lieu et place de la route creusée de profondes ornières. On pouvait distinguer la silhouette de la diligence dans le contre-jour d'un horizon dégagé et lumineux, mais qui paraissait encore fort lointain. Nul doute que les chevaux et les deux cochers auraient fort à faire pour dégager les roues embourbées quand il cesserait enfin de pleuvoir...
- Hé bin ! On va en voir le bout, tout de même ! » Grogna Kalben. « On est bien content de revoir les beaux-jours, mais sacré nom d'une pipe, le gros temps fait bien des siennes en cette saison ! » Ajouta-t-il, un rien de désespoir dans la voix. Se faisant, il sortit sa blague de sous sa couverture et entreprit de bourrer sa pipe d'argile. « Beran, va falloir vérifier la bâche sur le toit de la carriole, histoire de s'assurer que ce damné vent ne l'a pas soulevé. Manquerait plus que le courrier soit trempé, tiens... »
Le jeune cocher, soupirant tandis qu'il se levait avec lassitude, alla revêtir son manteau encore humide, sans même enfiler une chemise, et se prépara à la corvée qui l'attendait.
- Besoin d'un coup de main ? » S'enquit Wilhelm, se levant lui aussi pour aller passer sa bure.
- Pas de refus oui. » Répondit Beran en s'approchant de la porte de la grange d'un pas décidé. « Plus vite c'est fais, plus vite on est tranquille. »
Irina fut intérieurement ravie qu'on ne la sollicite pas pour une paire de bras supplémentaire. Elle étouffa un bâillement et se blottit un peu plus sous sa couverture, une main s'assurant de la présence de la sangle de son havresac contre elle. Elle se sentait très fatiguée, malgré le fait qu'elle n'avait eut à subir aujourd'hui qu'une petite demi-journée de voyage cahoteux. Qu'en serait-il d'ici une semaine ? Deux semaines ? Elle repensa à son lit, à l'édredon dont le poids la rassurait la nuit, la bouillotte de fonte garnie de charbons chauds les mois d'hiver... Il fallait tout de même qu'elle s'accorde quelque indulgence, eut égard aux deux dernières nuits agitées qu'elle avait passée avant de prendre la diligence. Il fallait vraiment qu'elle récupère un peu, elle en prenait enfin conscience. Elle se secoua et se leva, ramassant ses affaires, pour ensuite aller s'installer dans un coin sur une paillasse de fortune qui lui paraissait tout-à-coup très confortable.
- Avec mes plus plates excuses, je crois que je vais piquer un somme. » Dit-elle d'une voix traînante. « Je ne regrette pas d'avoir bu de ce nectar, mais force est de reconnaître qu'il est heureux, quand j'y songe, que nous n'ayons pas à reprendre tout de suite la route... » Elle tentait toujours de donner le change, de ne rien laisser entrevoir de ce qu'elle considérait comme sa vulnérabilité physique actuelle.
Quelques rires fusèrent.
- Il est trop tard pour repartir aujourd'hui de toutes façons. » l'assura Kalben. « On te réveillera pour le souper, t'en fais pas. » Il se leva à son tour, lâchant des volutes de fumée épaisse tandis qu'il tirait sur sa pipe, et alla passer son manteau. « Talantir, peux-tu m'aider à rapporter le nécessaire pour la popote ? Ce sera fait comme ça. »
L'elfe alla récupérer sa cape et enfouit ses longs cheveux dans sa capuche. Il jeta un coup d’œil à l'assemblée et hocha la tête avant de se diriger avec le cocher vers l'entrée de la grange. Irina ne les vit pas sortir, ses paupières trop lourdes ayant cessé de lutter. Elle entendit encore un moment les voix calmes des deux autres prêtres qui discutaient posément, mais ce n'était pour elle qu'un bourdonnement sans signification. Pour la première fois depuis une éternité, lui sembla-t-il, elle se sentait prête à s'abandonner sereinement à un sommeil béat.

Re: Horkild, Irina

Posté : 12 juin 2026, 18:51
par Valnar Nightrunner
Salut à Toutes et Tous.

Bien que celle-ci n'en soit vraiment qu'au début, voici le premier jet de la seconde nouvelle de cette série mettant en scène le second personnage. J pensais ouvrir un sujet par nouvelle, mais autant tout rassembler ici non ? J'aurais sans doute à remanier le début. Comme vous vous en êtes sans doute aperçu avec la première nouvelle et comme vous vous en rendrez compte avec celle-ci, ces personnages en sont des classiques.... Rien ne bat les classiques :mrgreen: Un petit mot sur ce projet, tout de même : quelques-uns de ces personnages ont été créés à l'occasion d'une campagne test du Jeu de Rôle que j'écrivais à l'époque. Rien n'a été changé à leur fluff d'origine, tel que je m'en souviens (ça remonte à plus d'une trentaine d'années et j'ai perdu depuis longtemps les contacts avec les joueurs qui interprétaient ces rôles). L'intrigue principale correspond bien au scénario d'origine, bien qu'il ait nettement mûri depuis. De nouveaux personnages secondaires ont été introduis car, en définitive, les personnages principaux de ces nouvelles ne se rencontreront que tardivement pour certains, tandis que d'autres ne se croiseront jamais, bien que leurs actions aient un impact sur l'intrigue principale. Et vous verrez que même les plus modestes peuvent avoir une personnalité bien construite. Il s'agit d'une intrigue dotée, elle aussi, de fondations très classiques mais aux vastes ramifications.

Le personnage que vous allez ici découvrir est un des premiers à avoir été joué dans cette campagne, et sans doute un des plus turbulents. Bien qu'il soit un archétype de nain tel qu'on les conçoit habituellement, il est plutôt jeune et bien plus curieux et ouvert d'esprit que ses semblables, vous le verrez par vous-même, mais ça reste un nain... :nain:

Bonne lecture
Durgan le Nain

1. Escorte et libation
Il s'appelait Durgan Kardhaz Orthan et venait du royaume de Kardhaz Kardùr. Le clan Orthan avait un nom respectable et respecté au sein du peuple Kardhazéite et Durgan le portait avec fierté. A quatre-vingt trois ans, il était un jeune nain fougueux, cadet d'une fratrie de trois courageux guerriers qui faisaient l'orgueuil de leur père. L'aîné de cette fratrie se nommait Oerndal et avait l'honneur de faire partie des plus adroits lanceurs de hache du royaume. Il était sans aucun doute le plus proche de Durgan. Le second des trois frères se nommait Rolkin et s'était distingué à plusieurs reprises lors d’affrontements sanglants contre les gobelins qui remontaient parfois des profondeurs pour harceler les fiers nains de Kardhaz Kardùr. Quand à Durgan lui-même, il était bon combattant et, malgré une tendance à s'emporter facilement due à son jeune âge, nombre de ses compagnons d'arme prétendaient qu'il deviendrait avant peu un redoutable guerrier. Rares sont les nains qui peuvent se vanter d'avoir autant d'enfants, surtout si à peine cent cinquante ans séparent l'aîné du cadet, aussi le père de Durgan, Aerltan Kardhaz Orthan, puisse sa barbe pousser encore et encore, s'estimait-il extrêmement chanceux. A presque trois-cents ans, il était encore fort et vigoureux et sans doute n'aurait-il aucun mal à atteindre l'âge (très respectable et vénérable pour un nain) de quatre-cents ans.
A l'aube de cette histoire, nous retrouvons Durgan sur la route enneigée descendant du col de Darkelm et menant vers la ville Orbialéenne de Bénortild, escortant en compagnie d'une dizaine d'autres guerriers nains le chariot de Bratéorn Kardhaz Dalnar, forgeron de bonne réputation faisant commerce de son artisanat avec Bénortild depuis de nombreuses décennies. Comme à chaque début de mois, Bratéorn se fait un devoir d'assurer lui-même sa livraison, et ce, qu'il pleuve, qu'il vente ou que le blizzard blanchisse sa très longue et respectable barbe grisonnante.
La neige tombait depuis plus d'une semaine en gros flocons paresseux mais, fort heureusement pour le convois, nul vent ne rendait les choses plus difficiles encore. Chaque jour, nains et humains s'entre-aidaient pour désenneiger la route et elle restait donc très praticable. On était à la fin d'un hiver relativement clément et, dans les basses terres, le dégèle était déjà bien avancé.
- Je ne cracherais pas sur des oeufs au lard avec des patates quand nous serons arrivés." lança avec bonne humeur Oerndal, le frère aîné de Durgan.
Ce dernier hocha la tête en grognant son approbation.
- Arrosé d'une bière brune de Galdorn !" renchérit-il.
- Peuh ! Evidemment !" répondit Oerndal en le gratifiant d'une bourrade qui fit tinter sa cotte de mailles sous son épaisse cape de laine brune. Terianor Kardhaz Galdorn est le digne successeur d'une grande lignée de brasseurs dans le royaume souterrain de Kardhaz Kardùr et sa bière, la Galdorn, est sans aucun doute la plus réputée, non seulement à Kardhaz Kardùr, mais également dans les royaumes humains d'Orbial, d'Arkyan, de Garthan et même jusqu'en Shamar et en Aquiliar. Les autres royaumes nains, ceux de Kelzar Kardùr en Shamar, de Korlan Kardùr en Aquiliar et Féarn Kardùr en Arkyan, prisent eux aussi énormément ce breuvage, bien que leurs brasseurs ne soient pas pour autant moins talentueux. "Et ce sera pour ma bourse, qui plus est !" ajouta Oerndal.
Durgan leva un sourcil brun bien fourni.
- Hé bien ! Qu'est-ce qui te met de si bonne humeur toi ?" demanda-t-il en peinant dans un tas de neige fraîche qui s'était amoncelé dans ce détour de la route.
- Ha !" s'exclama Oerndal. "Cette fois ça y est, Bratéorn m'a dit tout à l'heure que ma nouvelle hache serait prête après-demain en fin de journée. Je n'aurais qu'à venir à son atelier avec son dû et il ne faudra pas longtemps pour que j'en baptise le fer avec du sang de gobelin !"
Durgan siffla.
- Tu as raison mon frère : ça s'arrose ! Mais nous ne serons de retour à la maison que dans dix jours alors il te faudra prendre ton mal en patience."
Oerndal haussa les épaules en grognant et ils rirent tous deux de bon coeur.
Le convois cahota près de trois heures encore et Bénortild apparut enfin en contre-bas de la route pentue, se détachant nettement parmi les sapins et les gigantesques cèdres de la forêt clairsemée qui garnissait le bas du Mont d'Albâtre. Les nombreuses cheminées fumaient toutes en épais panaches ouatés et, même de leur position, les nains pouvaient sans peine voir l'intense activité qui régnait dans les rues.
Bénortild fut initialement fondée par une communauté de bûcherons, de trappeurs et d'aventuriers divers, parmi lesquels de nombreux chercheurs d'or, et les premiers contacts avec les nains furent plutôt antipathiques. Il fallut de nombreuses décennies, et pour finir la patiente médiation de la défunte reine Gremla, celle-là même qui, par la suite, devint la maudite Reine des Dragons, pour que les relations entre nains et humains deviennent cordiales. Près d'un siècle plus tard, Bénortild s’enorgueillissait à présent d'une très confortable réputation et d'une avantageuse situation commerciale due, bien évidemment, aux échanges commerciaux extrêmement lucratifs avec les nains Kardhazéites. En effet, nul artisan humain ne saurait rivaliser avec les nains pour ce qui concerne le travail de la pierre, la forge, l'orfèvrerie, le brassage de la bière et tant d'autres choses, mais en plus, les nains sont propriétaires de la quasi-totalité des mines du Mont d'Albâtre et se révèlent d'ailleurs bien meilleurs mineurs que les humains. Certes, l'artisanat nain se négocie très cher et les nains n'acceptent que très rarement de marchander, mais il faut reconnaître que les prix pratiqués sont tout-à-fait à la mesure de la qualité des marchandises.
L'architecture même de Bénortild est un mélange très harmonieux d'art nain et humain, si bien que pas une maison, pas un bâtiment ne manque d'être mis en valeur par de nombreuses sculptures et gravures.
Le convoi nain s'avançait vers les portes de la ville et croisait des voyageurs, des marchands et même des bateleurs qui allaient et venaient. La plupart d'entre-eux saluaient Bratéorn en passant car le forgeron était bien connu et apprécié, malgré son caractère bougon. Quelques enfants humains qui jouaient dans la neige le long de la route saluèrent les nains à grands cris et s'en furent vers la ville en poussant des cris de joie et d'excitation.
- Allons mes braves nains !" cria Bratéorn à la ronde. "La taverne de la Pioche d'Or vous attends et m'est avis que ces incorrigibles humains préparent une fête en notre honneur." il ricana avec une certaine ironie. "C'est chaque fois la même mascarade. Tous les mois c'est la même chose. En quoi un honnête labeur mérite-t-il d'être fêté en grandes pompes ? Je vous le demande bien !"
Durgan éclata de rire.
- Avec la venue des nains suivent or et abondance !" s'écria-t-il sans cesser de rire. "Chaque fois que tu fais ta livraison, ils sont nombreux à se remplir les poches. La dernière fois, j'ai entendu parler de pas moins de cinq ou six marchands qui font le voyage jusqu'ici chaque mois et rien que pour ça. Et ils viennent de loin ! Je sais qu'il y a un marchand Taliannien, un autre de Arkbha, loin au sud d'ici, et je ne sais plus pour les autres. Tu savais que Bénortild allait bientôt pouvoir frapper sa propre monnaie d'or grâce aux profits que font les commerçants et le bourgmestre ?" il monta sur le chariot de Bratéorn et s'installa à côté de lui sans façons. "Tu ne vas pas te plaindre de ta popularité tout de même ! Si ?"
Bratéorn ouvrit de grands yeux ronds et un rictus de suspicion de dessina sur ses traits taillés au burin.
- Que dis-tu là gamin ?" s'exclama-t-il. "Une monnaie en or ? Tu es certain de ça ?" durgan acquiesça vigoureusement en affichant un air ravi. "Baliverne ! Je crois que je l'aurais su bien avant toi si ce projet était à l'étude." s'écria-t-il.
- Tu crois ça hein ?" lui retourna Durgan en riant de plus belle. "Tu ne viens ici qu'une fois par mois et le reste du temps, tu t'enfermes dans ta forge. Depuis ta dernière livraison, je suis descendu quatre fois à Bénortild et j'ai entendu le bourgmestre l'annoncer à la populace." il lui donna un tape dans le dos. "Et si tu ne renvoyais pas comme des malappris ceux qui viennent tailler le bout de gras avec toi quand tu travailles, tu serais sans doute déjà au courant, si tu vois ce que je veux dire." poursuivit-il en lui adressant un clin d'oeil entendu.
Le vieux forgeron se renfrogna.
- J'ai une affaire à faire tourner moi." répondit-il avec humeur. "Je n'ai guère de temps à perdre à bavasser comme une sale corneille avec des jeunes avortons dans ton genre !"
Durgan lui rit au nez et descendit du chariot.
- Allez, cesse de ronchonner comme un vieil ours ! Pour me faire pardonner, ta prochaine choppe de Galdorn sera pour moi. Ainsi peut-être ton humeur s'améliorera-t-elle." dit-il, riant toujours.
Le convois passa sous la herse des fortifications de la ville, sous le regard ravi des gardes et des badauds, et s'engagea dans la rue principale, produisant sur les pavés un joli vacarme qui se répercuta en échos le long des maisons. Midi était passé et habitants et voyageurs reprenaient leurs activités, allant et venant, s'écartant devant les nains. De nombreuses échoppes diverses s'alignaient de parts et d'autres de la rue, ainsi que des tavernes et deux auberges grouillantes de monde. Comme il se doit, les nains lorgnèrent les tavernes, surtout celle à l'enseigne de la Pioche Dorée dont le patron était un respectable nain et les clients en majorité des mineurs de Kardhaz Kardùr. Ces derniers sortirent de la taverne et saluèrent joyeusement le convois à son passage, brandissant fièrement leurs choppes en signe de défi amical. Oerndal leurs promis à grands cris qu'il leurs montrerait avant peu comment boit un vrai nain comme il faut, déclaration qui fut reprise et approuvée à l'unisson par les autres membres de l'escorte. Même Bratéorn eut un sourire franc et un signe de tête en direction des mineurs. Un vrai nain ne refuse jamais un défi à la boisson après tout.
Peu après, les nains parvinrent à la Place du Négoce, comme les gens du coin la nommaient. Ici se retrouvaient les marchands, caravaniers de toutes origines, négociants et voyageurs de toutes sortes, et même quelques aventuriers. Les habitants de Bénortild étaient fiers de cette place dont l'animation ne faiblissait jamais, quelque soit la période de l'année. Bénortild était une belle plaque tournante commerciale dans tout le Sud du royaume d'Orbial, même si elle était loin d'être aussi importante que Shaggilia que d'aucun considérait comme la capitale économique du pays.
Bratéorn avait un emplacement attitré sur la Place du Négoce et les gardes accompagnés du placeur lui déblayèrent rapidement l'endroit. Les dix nains qui formaient l'escorte furent ensuite fort occupés durant l'heure qui suivit, montant l'étal, disposant les articles sous la direction de Bratéorn. Deux des nains emportèrent ensuite les paquets de tailles et de formes variées, qui représentaient les différentes commandes, et partirent les livrer avec diligence. Bratéorn resteraient dix jours, comme chaque mois, et il était certain de vendre l'ensemble de ses marchandises. Lorsque tout fut en place, Bratéorn désigna trois nains pour assurer la sécurité autour de son étal et les autres, dont Durgan et son frère, s'en allèrent montrer aux clients de la Pioche d'Or de quel bois ils se chauffaient. La Galdorn coulerait à flot cet après-midi et sans doute le débit ne faiblirait-il pas à la nuit tombée.
- Les œufs, le lard et les patates n'ont qu'à bien se tenir, mon frère !" s'écria Oerndal tout en cheminant à côté de Durgan. "Quatre heures de marche sur cette fichue route, ça creuse sa panse de nain !"
- Et que fais-tu de la soif ? Hein ? N'oublies pas ce que tu as à fêter et la choppe que tu as promis !" lui retourna-t-il en lui posant une main sur l'épaule. Il remua ensuite en grimaçant. "Et je ne serais pas fâché d'enlever cette cotte de mailles. Elle commence à me peser sur le dos, la maudite."
Oerndal s’esclaffa.
- Bah ! Il m'est arrivé de porter la mienne durant près d'une semaine sans jamais l'ôter, oui, je dormais même avec." dit-il.
- Ha oui ? Quand était-ce ?" demanda son frère.
- Ça va faire dix ans maintenant." répondit-il en se lissant la barbe d'une main calleuse. "Tu te rappelles cette incursion de gobelins dans les niveaux inférieurs ?" Durgan acquiesça. "J'y étais figures-toi. Ça bataillait ferme et ces vermines avaient réussis à prendre la grande caverne du lac de Gordéyrn, mais ils se heurtaient au fortin frontalier. On a passé plus d'une semaine à leurs faire dégringoler des rocher et de la poix enflammée sur le museau. On faisait aussi pas mal de sorties pour en faucher le plus possible. Durant tout ce temps, on restait sur la brèche et pas question de se désarmer." il éclata de rire. "Finalement, c'est peut-être notre odeur qui les a mis en déroute, vas savoir !"
Durgan joignit son rire au sien sous les regards curieux des passants. Ils étaient pour la plus grande majorité humains et aucun d'entre eux ne maîtrisait la langue rugueuse des nains. De fait, aucun ne comprenait la raison de l'hilarité des deux frères.
Les cinq nains parvinrent à la porte de la taverne de la Pioche d'Or où les attendaient une poignée de mineurs nains crasseux qui buvaient, s'égosillaient en chants nains (paillards pour une bonne partie), fumaient la pipe et discutaient du travail des mines, de la rentabilité de tel ou tel site et d'autres choses encore, le tout en langue naine. Durgan et ses compagnons furent accueillis à grands cris et les hostilités furent déclarées officiellement ouvertes. Très vite, le patron et son personnel furent débordés, croulants sous les commandes tonitruantes et les choppes qui réclamaient leur précieux contenu. Ce ne fut pas pour leurs déplaire, d'ailleurs, car ils se joignirent joyeusement aux libations. Ce fut sans grande surprise que la majorité des clients qui n'étaient pas nains s'en fut trouver une taverne plus calme, tout comme il ne fut pas surprenant que les gardes de la ville intensifient leurs patrouilles dans le quartier. Ce n'était pas que les nains fussent du genre à créer ouvertement des problèmes en temps ordinaire, mais, fortement alcoolisés, certains pouvaient en venir à se battre entre eux et, si jamais aucun d'eux n'en venait à tuer l'un des leurs, les dégâts matériels risquaient de s'avérer importants. De manière à gérer plus efficacement ce type de problème, certains nains avaient été engagés au sein de la garde locale. Bien éméché, un nain avait tendance à n'accepter d'écouter qu'un autre nain et les autorités de la ville en avaient bien évidemment conscience.
Alors que les festivités allaient bon-train, Durgan mena, en compagnie de son frère et de deux autres nains, une chanson à boire rythmée et grotesque qui fut reprise en cœur par les autres buveurs. Les quatre chanteurs se lancèrent dans un jeu de jambe endiablé que les nains qualifiaient de danse, martelant de leurs lourdes bottes le pauvre plancher. Les paroles traduites en Langue Commune de ce chant, très populaire dans toute taverne naine qui se respecte, donnait à peu près ceci :

Une bière, deux bières, trois bières
Croyez-vous ksa tourneboule son nain ?
Que nenni ! Son cœur est bien trop fier !
Il en redemande en tapant dans ses mains !

Tressaute et gargouille
Dans la panse du nain !
Et rote et barbouille
Et ainsi boit le nain !

Quatre bières, cinq bières, six bières
Imaginez-vous s'écrouler notre bon nain ?
Que nenni ! Sa tête est dure comme la pierre !
Et le voilà parti pour marcher sur les mains !

Tressaute et gargouille
Dans la panse du nain !
Et rote et barbouille
Et ainsi boit le nain !

Sept bières, huit bières, neuf bières
Sans doute sera pleine la panse du nain ?
Que nenni ! Jamais sa bedaine n'a trop de bière !
Il boira même sans soif jusqu'au matin !

Tressaute et gargouille
Dans la panse du nain !
Et rote et barbouille
Et ainsi boit le nain !

C'est à la toute fin de cette prestation rocambolesque que, malencontreusement, Durgan posa le pied sur une choppe qui gisait sur le sol, trébucha, partit à la renverse et s'affala le dos sur une table en envoyant aux quatre vents tout ce qui s'y trouvait posé. Les sifflements stridents, les applaudissements et les "hourra !" fusèrent pour saluer la performance et Durgan fut le roi de la soirée pour une heure ou deux.
Détaillant la scène d'une paire d'yeux perçants et énigmatiques, un étrange personnage encapuchonné, que personne n'avait remarqué jusqu'ici, concentra son attention sur Oerndal. Il était assis dans un des coins les plus reculés de la salle, une choppe de bois posée devant lui sur une petite table à la propreté douteuse. Ses traits étaient dissimulés dans l'ombre de sa large capuche et personne n'aurait pu l'identifier, bien qu'il fut évident que sa taille n'était pas celle d'un nain. Il devait être là depuis le début de la soirée et s'était semblait-il fondu dans le décors, restant silencieux et immobile, ne touchant qu'à peine à sa consommation. La chandelle qui reposait sur sa table avait été soufflée depuis longtemps et les ombres l'environnaient. Il ne semblait pas représenter la moindre menace et personne ne faisait attention à lui, bien qu'il soit le seul client qui ne soit pas un nain. Il était complètement emmitouflé dans un ample manteau de toile épaisse et brunâtre et personne ne pouvait non plus se faire la moindre idée de sa mise. Le but était peut-être là, d'ailleurs.
Ses yeux allaient et venaient, suivant le frère de Durgan des yeux, comme un chat embusqué guettant les faits et gestes d'une souri. Oerndal ne faisait pas plus attention à lui que les autres et s'était lancé dans un concours de boisson avec plusieurs autres nains. Beaucoup des mineurs avaient déjà roulés sous la table et l'équipe du guerrier nain n'avait subit que deux pertes, deux vaillants escorteurs qui ronflaient à présent bruyamment près d'un tonneau vide. De son côté, Durgan luttait avec acharnement dans une partie de bras-de-fer avec un mineur aux bras énormes et à la longue barbe rousse dégoulinante de sueur et de Galdorn. Il ne devait pas être beaucoup plus âgé que Durgan, sans doute une trentaine d'années, pas plus, mais sa force était manifestement plus grande que celle de Durgan. Ce dernier, en revanche, ne manquait pas d'acharnement et de ténacité et il refusait de céder un pouce de terrain, malgré les efforts éreintants qu'il devait déployer pour tenir la distance.
- Alors ? Tu me la payes cette bière ?" lui lança le gros nain qui répondait au nom de Kéarn.
- Peuh !" cracha Durgan en peinant sur le bras musculeux de son adversaire. "Pas avant que tu m'aies cassé le bras en trois morceaux, bouffeur de tripes de gobelins !"
Ainsi nommait-on les nains prêts à relever le moindre pari, en référence à un célèbre guerrier nain qui avait accepté de relever le défi de manger les tripes cuisinés à la bière de vingt gobelins pour gagner une unique pièce de platine.
- Voilà une idée qui me plaît bien !" s'écria Kéarn.

Permettez-moi de couper court à la description de toutes ces joyeusetés qui font l'ordinaire des soirées naines lorsqu'elles sont bien arrosées, car vous risqueriez de vous faire une fausse idée des moeurs générales de ce fier peuple. Nous jetterons donc un voile pudique sur la suite et nous contenterons de retrouver Durgan, Oerndal et leurs trois compagnons, titubants en chantant dans les rues de Bénortild vers l'auberge à l'enseigne de la Route de Kardhaz, ainsi nommée pour sa clientèle en majorité naine qui y faisait halte avant de reprendre la route pour Kardhaz Kardùr.
Les cinq compères de beuverie, bien éméchés mais scandaleusement et bruyamment gais s'en donnaient à coeur-joie, déclenchant l'ire des riverains que les rires gras, les cris et les chants d'ivrogne réveillaient. Minuit était passé depuis longtemps et Arkania, la lune verte, descendait déjà derrière les toits des maisons. Prenant un raccourci que Oerndal prétendait connaître, ils débouchèrent dans un dédale de ruelles sordides et malodorantes, et c'est là qu'ils leurs tombèrent dessus : une dizaine de gaillards vêtus de sombre et masqués surgirent de part et d'autre du groupe de nains, brandissant dagues et épées. Ils passèrent silencieusement à l'attaque sans laisser aux nains le temps de réaliser ce qui se passait. Oerndal et Durgan purent empoigner leurs haches respective, mais un de leurs compagnons fut immédiatement transpercé par les lames de deux des assaillants. Les deux autres nains furent pris à parti par quatre autres hommes et les deux frères durent vendre chèrement leur peau à un contre deux. Les attaquants étaient vicieux, talentueux bretteurs et diablement organisés. Il semblait même que leur nombre ait été décidé en fonction du nombre de leurs victimes.
Bien que pris par surprise, les nains, même ivres, se montrèrent féroces et redoutables. Durgan faucha d'un revers de sa hache d'arme qu'il maniait à deux mains la jambe d'un de ses opposants et, dans le même mouvement, para le coup d'épée de l'autre. De son côté, Oerndal fendit proprement le crâne d'un de ses adversaire et renversa le deuxième d'un coup d'épaule tandis qu'il armait son coup. Leurs deux compagnons, l'un brandissant un marteau d'arme, l'autre maniant une hache, comme Oerndal et Durgan, se mirent dos à dos et bataillèrent ferme, mais ils devaient défendre leur vie contre trois agresseurs chacun à présent qu'un nain avait rendu l'âme.
Autant les nains ne manquaient pas de qualificatifs imagés et injurieux pour insulter leurs adversaires, jurant et criant de rage tout au long de l'échange, autant les sinistres assassins ne desserraient pas les mâchoires, même lorsqu'ils essuyaient un coup ou qu'ils trépassaient.
La ruelle devint bientôt le théâtre d'un véritable bain de sang. Deux nains gisaient à présent sans vie et trois meurtriers agonisaient. Les sept restants encerclaient les nains et les harcelaient sans pitié, jouant de taille et d'estoc, tantôt poignardant de leurs dague, tantôt parant et pointant sans pitié de leurs épées. Oerndal perdait son sang par de multiples blessures, fort heureusement peu profondes, Durgan avait perdu son casque d'acier et saignait d'une vilaine plaie au front. Le troisième nain, un rude guerrier vociférant du nom de Faerndal, boitait de la jambe droite mais faisait vaillamment voltiger son marteau ensanglanté de droite et de gauche, forçant ses adversaires à reculer.
Tout en combattant furieusement, Durgan se rendait bien compte que les assaillants, qui qu'ils soient, avaient le dessus. Il esquiva tant bien que mal la frappe précise d'un assassin et riposta brutalement en enfonçant le fer de sa hache dans le flanc de l'homme, qui eut un hoquet de surprise en s'effondrant brusquement sur un de ses alliés, le déséquilibrant et donnant une opportunité de frapper à son frère. Malgré cela, les meurtriers les cernèrent de plus belle et il parut évident que les nains, blessés et affaiblis, perdaient de l'ardeur. Au moment où tout semblait perdu, il y eut un sifflement strident provenant de l'une des extrémités de la ruelle et les six survivants du groupe d'assassins s'éclipsèrent lestement, juste avant que ne retentissent les bruits d'une patrouille de la garde qui arrivait au pas de course, toute cliquetante de mailles, d'épées et de hallebardes. Un guetteur avait dû être posté et avait dû prévenir ses complices de l'arrivée des gardes.
Prenant à peine le temps de reprendre son souffle, Faerndal boitilla vainement en brandissant son marteau vers le dernier des assaillants qui disparaissait dans l'ombre d'une autre ruelle, l'insultant copieusement et lui criant de revenir se battre.
Oerndal mit un genoux en terre devant l'un de ses compagnons tombés. Il avait retiré son casque d'acier et maudissait à voix basse les meurtriers, jurant qu'il vengerait la mort de ses deux amis. Les brumes de l'ivresse s'étaient dissipées et ses idées étaient de nouveau claires, son esprit aussi affûté qu'à son accoutumé. Son frère Durgan était allé ramassé son propre casque et lançait autour de lui des regards haineux, donnant des coups de pieds aux quatre cadavres ennemis pour s'assurer qu'aucun d'entre eux ne méritait un coup de hache décisif.
Lorsque les gardes débouchèrent dans la ruelle, brandissant leurs lanternes et se criant des ordres ou des appels à la vigilance, les trois nains s'étaient rassemblés et s'examinaient mutuellement leurs blessures. Le sergent de la patrouille s'approcha d'eux en lançant aux six morts des regards emplis de stupeur, mais il se reprit très vite et donna des ordres secs à deux de ses hommes qui vinrent aussitôt s'assurer que les nains n'étaient pas trop sérieusement blessés.
- Expliquez-moi ce qui s'est produit ici, mes bons nains." demanda le sergent en Langue Commune, les mains sur les hanches, en détaillant nos trois compères des pieds à la tête. "Par les dieux ! Ils ne vous ont pas épargnés."
Oerndal cracha par terre en direction d'un des assassins morts.
- Une damnée embuscade. Voilà ce qui s'est produit." répondit-il, lui aussi en Langue Commune. "Gordéïn n'a pas eu la moindre chance, il a trépassé avant d'avoir vu qui lui passait une épée au travers du corps. Quand à Jarendal, il s'est vaillamment défendu, mais ça n'a pas suffit."
Le sergent hocha la tête lentement et soupira.
- Je vois. En tous cas, vous avez su rendre la monnaie de leur pièce à ces lascars." fit-il en allant retourner du pied le cadavre d'un des meurtriers. Il se baissa et lui arracha son masque de cuir noir. "A voir sa trogne, celui-ci devait être un habitué du cercle très sélecte des coupe-jarrets de la ville." poursuivit-il en observant le visage couturé de cicatrices du mort.
- C'était pas après nos bourses qu'ils en avaient !" lui cria Durgan en épongeant à l'aide d'un morceau de tissu le sang qui lui dégoulinait sur le visage. "Ils nous sont tombés dessus à dix et n'ont rien demandés. Ils ont seulement tirés l'épée et nous ont attaqués sans crier gare."
Le sergent se releva et haussa les sourcils.
- A dix ? Fichtre." répondit-il. "Il fallait au moins ça pour s'opposer à vos haches, messire nain. Et où sont passés les six autres ?"
Faerndal repoussa sans ménagement le garde qui lui bandait grossièrement la jambe et clopina vers lui, l'air furieux.
- Et où pensez-vous qu'ils s'en soient aller ? Hein ? Peut-être auraient-il dû avoir la correction de vous attendre pour s'expliquer ?" railla-t-il. "Ils ont déguerpis en vous entendant arriver, voilà tout. Et merci pour ça, au fait ! Mais si vous étiez arrivés plus tôt ou si vous aviez mieux surveillés les rues, nos deux amis en seraient à cuver honnêtement leurs bières, au lieu d'embrasser le pavé en compagnie de ces coquins !"
Un voile de colère passa furtivement sur le visage du sergent.
- Certes, messire nain. Certes. Mais une bonne partie des gardes est fort occupée en ce moment même à surveiller la Place du Négoce et les tavernes près de la porte Sud de la ville. Figurez-vous que nombre des vôtres, encouragés par la bière et la... bonne humeur, se laissent aller actuellement à des excès qu'on se doit de surveiller de près." expliqua-t-il. "Le fait est qu'il ne reste plus assez d'hommes pour patrouiller efficacement les rues du reste de la ville. Et à ce propos, quelle idée avez-vous eu de vous en aller par ces rues mal fréquentées ?"
- Nous nous rendions à la Route de Kardhaz, où des chambres nous sont réservées pour la durée de notre séjour." répondit Oerndal. "Ce chemin me semblait être aussi bien qu'un autre pour rejoindre l'auberge. Il est en tous cas nettement plus court qu'en passant par les avenues."
Le sergent pinça les lèvres en soupirant de nouveau.
- Il est aussi nettement plus dangereux." répliqua-t-il. "Depuis quelques temps, la guilde des voleurs de Bénortild diversifie ses activités et lutte contre un groupe très organisé de trafiquants de Lotus Noir qui lui fait concurrence."
Durgan s'avança brusquement, rouge de colère.
- Et quel rapport cela peut-il avoir avec notre affaire ?" s'emporta-t-il.
- Hé bien cela a tendance à rendre les détrousseurs de tous poils plus agressifs, car les deux organisations ont besoin de plus de fonds pour leurs activités. Ça rend évidemment les quartiers de ce genre beaucoup plus dangereux. Ajoutez à cela le fait que la consommation de Lotus Noir a nettement augmentée, et cette drogue n'est pas du tout bon marché. Alors un groupe de riches nains ivres déambulant avec insouciance dans ces ruelles est un appât plus qu’irrésistible, vous vous en rendez bien compte."
Durgan lui tourna le dos et alla présenter son épaule à Faerndal afin que ce dernier puisse y prendre appui.
- Je le répète, ça n'étaient pas nos bourses qui les intéressaient." répondit-il. "Je ne sais pas pourquoi, mais ils en avaient après nos vies. Le reste n'aurait été que du bonus pour eux."
- Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?" demanda le sergent qui préférait apparemment se contenter pour son rapport d'une banale agression.
- Ils nous ont cernés à deux contre un et par surprise. Ils n'ont formulés aucune exigence et on commencés directement par tuer Gordéïn à deux." exposa Durgan. "C'était un meurtre et nous aurions tous subis le même sort si nous nous étions rendus, chose qu'aucun nain digne de ce nom n'aurait fait, croyez-le bien."
Le sergent plissa un œil suspicieux.
- Auriez-vous un contentieux avec cette guilde de voleurs ? Des dettes de jeu peut-être ? Qu'est-ce qui pourrait pousser de tels gredins à en vouloir à vos vies ?" demanda-t-il sur un ton inquisiteur.
Cette fois, ce fut au tour de Oerndal de s'emporter. Ses mains serrant sa hache d'arme, il se redressa et s'avança d'un air mauvais.
- Oseriez-vous insinuer qu'un nain soit du genre à contracter des dettes douteuses, et pire, à ne pas s'en acquitter ?" ragea-t-il. "Ne nous traitez pas comme vous traiteriez des humains, sergent ! C'est à des nains que vous vous adressez !"
Le sergent s'avança lui aussi, décidé à ne pas se décontenancer.
- Il se trouve que j'aurais un rapport à faire sur toute cette histoire, messire nain. Et c'est sans doute ce qui décidera de l'ouverture d'une enquête. Alors prêtez-vous de bonne grâce à cet interrogatoire je vous prie. Cela pourra élucider le motif de cet agression, puisque vous semblez tous persuadés que quelqu'un a décidé votre mort." répliqua-t-il avec humeur. "Si l'affaire est aussi grave que vous semblez le croire, le capitaine devra la porter devant les magistrats et le bourgmestre. Mon rapport devra donc être aussi complet que faire se peut !"
Oerndal donna un brutal coup de pied au cadavre d'un des assassins.
- Nous ne nous tournerons pas vers vos magistrats pour démêler ce sac de nœuds !" s'écria-t-il. "Il vient de se produire deux meurtres, deux nains ont été assassinés et le conseil des Anciens de Kardhaz Kardùr se penchera sur la question !"
Le sergent blêmit soudain.
- Vous n'y songez pas sérieusement tout de même ? Cette agression a eu lieu au sein de Bénortild et ce sont les autorités de la ville qui doivent s'en occuper. Les représentants de Kardhaz Kardùr qui siègent avec les magistrats seront tout à fait à la hauteur. Ce sont, après tout, de respectables nains qui ont été élus par les Kardhazéites pour représenter leurs intérêts ce me semble. Alors pourquoi déranger vos vénérables Anciens ?"
Oerndal eut un sourire en coin.
- Et à qui croyez-vous que les représentants de Kardhaz Kardùr rendent des comptes ?" demanda-t-il malicieusement.
Le sergent ne trouva rien à répondre sur l'instant et il n'eut pas le temps d'y réfléchir. Le bruit d'un chariot cahotant sur le pavé se fit entendre et tous tournèrent leur regard dans sa direction. Peu après, le véhicule tiré par un cheval, guère plus qu'une rosse fatiguée, fit son apparition à l'extrémité de la ruelle et le conducteur à la mine couperosée tira sur les rênes en grognant un juron.
- Allons donc ! Tout ça pour la fosse ?" dit-il en lançant un œil aux morts qui avaient été alignés par les gardes sur le côté de la rue.
Faerndal s'avança d'un pas menaçant.
- Avises-toi d'essayer d'y mettre deux courageux guerriers nains, dans ta fosse !" explosa-t-il, un regard mauvais à l'adresse du conducteur.
Le sergent s'interposa doucement en levant la main d'un geste rassurant.
- Ce chariot ne concerne que les cadavres de ces meurtriers, messire nain. Personne n'aurait seulement songé à disposer de vos morts à votre place." expliqua-t-il rapidement.
Faerndal se calma et vint s'asseoir lourdement près des corps de ses deux amis en maugréant, comme s'il était décidé à monter une garde vigilante afin que qui n'y ait pas droit n'ose s'en approcher.
Le vieux conducteur rougeaud descendit de son chariot et, aidé de deux gardes, empila sans ménagement les quatre corps des assassins. Le sergent surveilla scrupuleusement la manœuvre pour éviter que les poches des morts ne soient faites impunément. Il désigna ensuite un des gardes pour accompagner le chargement jusqu'à la tour de garde, pour y déposer les effets des morts, et ensuite au cimetière afin que les corps y soient jetés à la fosse commune.
Le sergent se retourna ensuite vers les trois nains.
- Je vais affecter trois gardes à la surveillance des corps de vos deux compagnons, le temps que les vôtres en prennent soin. Un de mes hommes est allé avertir vos représentants et ça ne devrait plus être long. Entre-temps, je vous invite à m'accompagner à la tour de garde où on prendra soin de vos blessures comme il convient." exposa-t-il.
Durgan vint se pencher en maugréant sur ses deux compagnons tombés et entreprit de ramasser leurs armes et leurs bourses. Un des gardes fit mine de s'y opposer, mais il y renonça en essuyant le regard assassin du nain. Cet acte se passait amplement de commentaires : les nains n'ont aucune confiance en les autres races, particulièrement les humains et demi-humains, pour ce qui concerne les possessions de leurs morts. Il est notoire que tout nain qui se respecte porte toujours sur lui une coquette somme en or, de quoi attiser les convoitises. Si le sergent et les gardes se sentirent offusqués par ce manque de confiance, ils n'en firent pas cas ouvertement.
Faerndal, aidé de Oerndal, se releva et les trois nains suivirent le sergent et le reste des gardes à travers les rues de Bénortild jusqu'à la tour de garde, qui se situait à peu de distance de la porte Ouest de la ville. Là, ils furent pansés et soignés et conduits dans le bureau du capitaine de la garde de Bénortild. Ils y furent rejoins par deux officiels nains et Bratéorn qui semblait avoir été tiré en toute hâte de son lit. Ce dernier était furieux et vociférait après les gardes et tous ceux qui passaient à sa portée. Il se planta devant les trois nains rescapés et les toisa tour à tour d'un air accusateur.
- Hé bien ! Voilà un tableau peu flatteur, si j'ose dire ! Et tout ça, dès la première journée ! On peut se demander comment seront les neuf autres !" ronchonna-t-il en langue naine. "Quelques choppes de Galdorn et vous ne savez plus vous tenir ? On me raconte que cinq nains de mon escorte ont été agressés dans le quartier le plus sordide de la ville et que deux d'entre eux ont été occis. Que dois-je penser de tout ça ? Je vous paye pour assurer la protection de mon convois, de mes marchandises et de ma personne, et pas pour aller vous frotter à tous les voleurs et malandrins de Bénortild ! Comment vais-je expliquer tout ça à vos père ? Hein ?"
Faerndal se redressa sur son tabouret, ses yeux lançant des éclaires.
- Je suis assez vieux pour m'occuper de moi, merci bien !" déclara-t-il brusquement.
Bratéorn se tourna vivement vers lui.
- Oui, et justement, montrer l'exemple à ces jeunes galopins ne serait pas du luxe, mon vieux Faerndal !" lui lança-t-il en le pointant du doigt.
Le sergent assistait à l'échange, près du capitaine de la garde qui restait stoïquement assis à son bureau, sans rien comprendre de ce qui s'y disait, mais on pouvait sentir qu'il brûlait d'y mettre son grain de sel. Toutefois, il se tint coi et attendit patiemment.
- Personne n'a su me dire clairement ce qui s'était passé." intervint un des deux représentants nains. "Quand certains avancent qu'il s'agit d'une agression de coupe-jarrets, d'autres prétendent qu'il s'agit d'une tentative de meurtre, et si c'est le cas, personne n'est capable de m'en expliquer la raison. L'un de vous trois aurait-il l'obligeance de bien vouloir me dire ce qu'il en est ?"
Les trois nains se regardèrent tour à tour et Durgan fini par se lever de sa chaise pour prendre la parole.
- Le pourquoi, on en sait rien. Mais je persiste et signe : on voulait clairement nous tuer tous." dit-il. Il soupira, apparemment fatigué de répéter cette histoire. "Nous étions cinq et ils nous ont attaqués par surprise à deux contre un. Deux d'entre-nous sont morts et nous avons pu en tuer quatre avant qu'ils s'enfuient. Mais ils n'ont pas reculés devant nous, ils n'ont pris la fuite que parce qu'une patrouille de gardes arrivait."
- Les détrousseurs suffisamment sains d'esprit prennent la fuite au premier sang en général. Là, ils n'ont pas tremblés une seule fois alors que les-leurs tombaient." ajouta Oerndal. "Voilà pourquoi on est sûr qu'ils n'en voulaient pas à nos bourses."
- C'est vrai !" renchéri Faerndal. "Les deux gamins ont raison. Où serait l'intérêt de risquer sa vie à ce point, fut-ce pour cinq bourses bien remplies ? Une canaille morte n'a guère l'occasion de profiter de son butin mal acquis."
Les deux représentants nains acquiescèrent devant la justesse de l'analyse et rapportèrent au sergent en Langue Commune ce qui venait de se dire. Bratéorn, lui, ne décolérait pas.
- Mais pourquoi voudrait-on tous vous tuer ? Qu'avez-vous donc pu faire pour ça ?" s'emporta-t-il de plus belle.
Oerndal posa sur lui un regard lourd de suspicion.
- Peut-être parce qu'on fait partie de ton escorte, forgeron. Tu y as pensé ?" avança-t-il d'une voix monocorde en Langue Commune, de façon que tous dans la pièce puissent le comprendre. "Peut-être, en fin de compte, est-ce après toi que ces assassins en ont. Toi et tes affaires !"
- Quoi ?!" s'écria Bratéorn, rouge de colère. "Qu'essayes-tu de dire là, jeune insolent ? Que je me compromet dans des affaires louches peut-être ?"
Le sergent s'avança précipitamment pour se mettre entre les deux nains.
- Attendez !" lança-t-il. "C'est loin d'être idiot. Réfléchissez-y deux minutes : les affaires de Bratéorn brassent des milliers de pièces d'or chaque mois au sein de la ville. Il est tout à fait concevable que sa mort puisse profiter à quelqu'un de mal intentionné. Soit il serait question de nuire à Kardhaz Kardùr, soit à la ville, soit aux deux ! Peut-être serait-il bon de chercher à savoir qui tirerait avantage d'une telle situation."
Les deux représentants s'avancèrent à leur tour.
- Vous pouvez d'ors-et-déjà écarter les nains de votre enquête, sergent. Jamais un nain n'attenterait à la vie d'un autre nain, directement ou indirectement, et jamais un nain ne ferait appel aux services d'un groupe d'assassins de toutes manières." dit l'un-d'eux tandis que l'autre acquiesçait vigoureusement.
Le capitaine, qui n'avait perdu aucune miette de la discussion, se leva de son bureau en levant les mains pour réclamer le silence.
Lorsqu'enfin il obtint satisfaction, il soupira en baissant la tête.
- Merci à tous." dit-il. "L'affaire me semble suffisamment grave pour nécessiter effectivement une enquête en profondeur. Sergent, je vous charge de cette enquête, mais un des représentants de Kardhaz Kardùr devra être désigné pour vous épauler et vous me rendrez compte à chaque fait nouveau, qu'il vous semble ou non insignifiant." les deux représentants et le sergent s'inclinèrent pour toute réponse et il se tourna vers Bratéorn et ses trois escorteurs. "Je souhaiterait que chacun de vous se montre suffisamment coopératif pour être disponible à tout moment durant l'enquête, de même que je vous demanderais de bien vouloir différer toute intention de quitter la ville tant que tout ceci ne sera pas éclairci." il interrompit d'un geste les protestation qui naissaient sur les lèvres de Bratéorn. "Il ne s'agit pas d'une interdiction de quitter la ville, maître Bratéorn. Je n'ai pas le pouvoir de vous imposer une telle interdiction. J'ai seulement besoin de votre bienveillante coopération."