Manifeste philosophique pour la réhabilitation des valeurs de la monarchie druchii, ou les essais de Cœur de Lame.
Posté : 04 avr. 2022, 00:48
Préface :
Chapitre 1er
* * * De la question de la vie, de l'essence, et de son utilité. Première partie :
Par une journée moite que nous étions en chemin pour une mission d'inspection, j'aperçus chez ma fille un mouvement étrange. Comme nous passions dans les allées dégagées de Clar Karond, vastes avenues empestées de crasses animales et des rebuts de la société, je la voyais lever son visage vers les airs, comme si un sixième sens l'avait avertie que quelque chose qui ne se passerait pas de son attention se produirait vers ces canopées.
Le ciel était d'un gris argent tant la couverture des nuages était unie et la pluie fine s'écoulait sans heurt et sans cesse, mais en suivant le regard de Llangollen je vis au sommet d'une tour, un logement communautaire où devait résider une famille entière générations et générations s'empilant littéralement les unes au dessus des autres, la silhouette d'un elfe. Il était parfaitement seul, parfaitement intact, en vêtements simples mais pas spécialement dépenaillés.
Il bondit, de son propre chef, et s'écrasa dans une ruelle. Nous ne vîmes pas beaucoup plus que quelques projections de tripes et de sang, suivis d'une agitation minime. Quelques esclaves déguerpissaient, leurs maitres les appelaient, et une poignée d'elfes s'approchèrent pour contempler la chose avec une curiosité macabre. Lorsque nous passâmes à côté, je vis les yeux pourpres de Llangollen fureter en un éclair vers le corps déchiré auquel je n'accordais pas un gramme de mon attention.
« Une trahison à son échelle. Sans valeur. » dis-je sans tourner la tête.
Nous fîmes quelques moments plus tard notre entrée dans la caserne. l'humidité était omniprésente, le sol était crasseux et le bois des meubles menacés par les moisissures. Nous prîmes place dans le vestibule, le temps d'être annoncés et que le capitaine rassemble ses elfes. C'est alors que je remarquai le regard de ma fille, tout à fait désorienté, dirigé partout ailleurs que sur les objets, le sol et les choses matérielles que nous étions venus inspecter. Ses mains caressaient ses poignards, et ses yeux caressaient le vide. Je devinai sans difficultés que son esprit encore jeune absorbait une information puissante avec doutes et hésitations, comme par peur d'être face à un problème par trop conséquent pour pouvoir être assimilé simplement. Son esprit désirait graver une information sur son âme, mais son subconscient s'y refusait. Cela résultait en un désœuvrement qu'elle aurait pu cacher à tous sauf à moi son père. Constatant que nous aurions du temps devant nous, je concluais que le mieux était de lancer aussitôt un dialogue pour tuer le problème avant qu'il n'ait pu faire le moindre dégât.
Dhaerin Cœur de Lame :
Une question rôde dans ton esprit, incapable de trouver le meilleur moyen d'en sortir. je le pressens et je le vois bien assez bien.
Llangollen :
Est-ce à dire que je suis si facile à lire ?
Dhaerin Cœur de Lame :
Ça n'est pas la question que tu voulais me poser. À celle là, tu sais déjà que la réponse est oui et non.
Llangollen :
Pardonnez moi, père. Je ne vais pas perdre votre temps et le mien. Je me demande si le suicide peut être jugé d’une quelconque manière. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Est-ce ni l’un ni l’autre ?
Dhaerin Cœur de Lame :
Ma fille, je vais être clair afin que ton esprit cesse de suite de naviguer dans la brume : ce que cet elfe a commis tout à l’heure était un acte de trahison. Je développerais pourquoi tantôt, mais avant je veux que tu remplace ces deux termes de ton vocabulaire.
Llangollen :
Pardon, lesquels ?
Dhaerin Cœur de Lame :
Bien et mal. Bien et mal existent, mais ne sont pas des concepts pertinents dans notre esprit. Nous devons les remplacer par bon et mauvais. Tu fais, comme beaucoup, la confusion des deux. Notre langue est équivoque, laisse libre à interprétations, mais c’est précisément la raison pour laquelle je pense que nous devons nous efforcer toujours d’être aussi précis qu’il se peut dans notre usage des mots. La différence entre un terme et un autre peut tenir à un rien phonétique, à une infime subtilité dans le tracé de son sigle, à d’infinies variations du trait, mais cette différence que je fais entre bien et bon ainsi qu’entre mal et mauvais nous nous devons de la noter. Non pas, je le répète, que bien et mal n’existent pas, mais que ces concepts ne sont pas pertinents pour un druchii moderne. Peut-être le furent-ils à une époque, et encore, mais ils ne le sont plus. Khaine n’a pas de concept de bien et de mal, uniquement du bon et du mauvais, le fort et le faible d’une part, mais aussi de la bonne et de la mauvaise force. Ici, la question que tu te posais n’était pas de savoir si le suicide est bien ou mal, car aux yeux de celui qui se suicide il est toujours bien pour lui, et aux yeux de ses proches il est toujours mal. Mais cet acte est il bon ou mauvais ? La réponse je te la donne : il est mauvais.
Llangollen :
Comment l’est-il ? Car au fond, n’est il pas infiniment plus innocent que le meurtre d’autrui ? N’avez vous pas dit vous même à propos de cet elfe décédé : « sans valeur » ?
Dhaerin Cœur de Lame :
Ma chère, la portée du suicide va bien au delà du seul soi. C’est là une chose de que nombreux elfes feraient bien de comprendre. Un acte ne se limitera jamais à « soi » que ce soit dans sa portée physique, morale, ou spirituelle. Être actif, c’est agir avec ou sur autrui. Pourtant il peut être sans valeur, et cela s’explique aisément. L’elfe ne peut pas être envisagé comme une volonté particulière nageant au dessus du flot. Cela mène à la perdition et au gaspillage, des énergies physiques et psychiques. Pour cela, il faut comprendre que l’âme de l’elfe est et doit demeurer attachée à ses devoirs, devoirs qui sont des actions proposées par un référentiel idéologique.
Llangollen :
Vous sous-entendez que la liberté mène l’elfe à perdre sa valeur ?
Dhaerin Cœur de Lame :
En quelque sorte. De nombreux elfes s’abandonnent à une existence de plaisirs immédiats et futiles qui au final ne créent rien, aucune matière, aucune énergie virile et puissante n’est dégagée dans l’accomplissement d’un objectif. C’est pourquoi je parle de devoir, opposé au libéralisme. Mais pour être plus clair, le suicide en soit n’est pas un acte insignifiant, c’est l’elfe qui devient insignifiant par cet acte. Le manquement au devoirs, lui, demeure un acte impardonnable et une trahison. Pour cela, je vais devoir définir pour toi le sens que je donne au concept de lâcheté. Car le suicide d’un elfe peut et doit être jugé de la même manière que la lâcheté.
Llangollen :
Mais, attendez. N’y a-t-il pour vous aucune circonstance ou le suicide est justifié ? Par autre chose que la lâcheté j’entends.
Dhaerin Cœur de Lame :
Si l’on y réfléchis bien, le suicide est toujours une façon de fuir quelque chose.
Llangollen :
Mais et s’il s’agissait de fuir l’échec. Ne peut-on pas triompher de quelque chose de cette manière ?
Dhaerin Cœur de Lame :
Même en recommandant son âme à Morai’Heg, on ne peut pas donner un sens pragmatique au suicide. Être druchii c’est avant tout se définir dans le sens d’une force active, et renoncer à son souffle vital et à son âme ne peut en aucun cas servir l’accomplissement de ce devoir. Un elfe qui ne verrait que le suicide comme moyen d’atteindre une victoire quelle quelle soit est soit aveugle, soit stupide, soit plus probablement malhonnête et lâche. Je définis le lâche comme une absence totale de ce qui fait l’elfe et à plus forte tendance encore, de tout ce qui fait le druchii. C’est une question de rupture dans le flux de la grande volonté, celle qui décide pour tous les elfes. Un elfe lâche est un elfe qui réfute son essence et se place en dehors de cette volonté commune. La lâcheté est avant tout un acte d’égoïsme, et c’est cela même qui caractérise avant tout le suicide. Le suicide a toujours des conséquences, qu’on les désire ou non, et en règle générale il force autrui à prendre les responsabilités laissées en plan par le lâche qui les a fui. L’exemple le plus célèbre restera sans doute Bel-Shanaar, l’usurpateur et le lâche ultime, qui usurpa une fonction qu’il ne méritait pas et la quitta par lâcheté en abandonnant son peuple dans une crise qu’il aurait eu le devoir de résoudre lui même. Heureusement, et c’est là que je reviens au fait que l’elfe suicidé est insignifiant, la volonté suprême, celle qui globalise et qui concentre les âmes de tous les elfes, ne cesse jamais d’exister elle. Cette volonté est éternelle, puisqu’elle s’incarne en la personne du roi sorcier, et le roi sorcier est éternel.
Llangollen :
Mais alors, pourquoi l’elfe que nous avons vu a-t-il fui son devoirs ? Qu’est-ce qui crée cette lâcheté si criminelle qu’elle détruit l’âme avant le corps et pousse l’elfe dans le sens inverse de la volonté commune ? Est-ce la faiblesse ? Une perversion de l’âme ? Ou existe-t-il tout simplement des circonstances qu’aucun elfe ne peut affronter ? Pour que son essence soit pervertie, faut-il que le choix de l’elfe soit pervers, ou l’essence précède-t-elle l’existence et l’elfe est-il condamné par une perversion instillée depuis longtemps avant dans son âme et son esprit, qui, comme une maladie incurable sur laquelle il n’avait aucun pouvoir, le mènera en son terme vers la lâcheté que nous avons vue ?
Dhaerin Cœur de Lame :
Il n’y a pas qu’une réponse à ce questionnement. La faute n’est pas seulement celle de l’elfe suicidé, mais il est tout sauf innocent. La lâcheté s’infuse dans l’âme comme une bile dont il faut empêcher l’apparition au plus tôt. Mais il faut comprendre que l’essence n’existe et ne se définit que par sa valeur active. Figure toi un flot, comme un vaste canal coulant dans une direction unique avec un courant constant : c’est la volonté commune, la force et l’essence de tous les elfes mis en commun dans une œuvre unique et grandiose. L’esprit qui définit cette volonté, c’est notre roi sorcier. Idéalement, tous les elfes devraient être issus de ce flot, comme autant que goutte d’eau dans un courant stable, mais il subsiste des imperfections. Le canal de la volonté commune est une configuration pensée par notre maitre à tous, qui vise à formater l’elfe, à le définir de la façon idoine, à faire de lui un druchii. Note bien le sens du mot druchii, car il est le plus important. Nous en revenons à notre définition du bon et du mauvais, mais les forces contraires à ce courant uniques, quelle que soit la direction qu’elles supportent, sont le fruit de mouvements parasites, de manipulations extérieurs et d’empoisonnements de l’eau, de l’essence, par des venins divers. Le mauvais peut venir d’une infinité de choses, mais la seule à pouvoir la réparer, c’est la volonté suprême. Je te détaillerai plus tard la différence entre volonté suprême et volonté commune, mais sache que c’est avant tout grâce à la sagesse du roi sorcier que les elfes peuvent voir et distinguer clairement la voie idoine. S’ils la suivent ou en suivent une autre n’est que la conséquence de nombreux choix, pas nécessairement les leurs, mais de choix tout de même. Rien en ce flot n’est dû au hasard, et les circonstances naturelles laissent toujours à l’elfe suffisamment de volonté pour choisir quelle nature son essence adoptera, et si son essence est pervertie par influence extérieure, il demeure des moyens d’amputer la corruption, mais aucun de ceux-ci ne passe par l’ambition, l’égoïsme ou la lâcheté. Telle est la tragique conclusion que de nombreux elfes tentent bêtement d’écarter, et telle est celle qu’aurait dû trouver le suicidé de tout à l’heure. Maintenant, je vois que l’on vient nous chercher. Nous reprendrons cette conversation plus tard, mais j’espère avoir déjà suffisamment éclairé ton esprit.
Llangollen :
Je vous rassure, vous y êtes parvenu, père. Je vous suis.
Un valet vint nous quérir et sans surseoir nous nous levâmes pour aller accomplir notre devoir.
Chapitre 1er
* * * De la question de la vie, de l'essence, et de son utilité. Première partie :
Par une journée moite que nous étions en chemin pour une mission d'inspection, j'aperçus chez ma fille un mouvement étrange. Comme nous passions dans les allées dégagées de Clar Karond, vastes avenues empestées de crasses animales et des rebuts de la société, je la voyais lever son visage vers les airs, comme si un sixième sens l'avait avertie que quelque chose qui ne se passerait pas de son attention se produirait vers ces canopées.
Le ciel était d'un gris argent tant la couverture des nuages était unie et la pluie fine s'écoulait sans heurt et sans cesse, mais en suivant le regard de Llangollen je vis au sommet d'une tour, un logement communautaire où devait résider une famille entière générations et générations s'empilant littéralement les unes au dessus des autres, la silhouette d'un elfe. Il était parfaitement seul, parfaitement intact, en vêtements simples mais pas spécialement dépenaillés.
Il bondit, de son propre chef, et s'écrasa dans une ruelle. Nous ne vîmes pas beaucoup plus que quelques projections de tripes et de sang, suivis d'une agitation minime. Quelques esclaves déguerpissaient, leurs maitres les appelaient, et une poignée d'elfes s'approchèrent pour contempler la chose avec une curiosité macabre. Lorsque nous passâmes à côté, je vis les yeux pourpres de Llangollen fureter en un éclair vers le corps déchiré auquel je n'accordais pas un gramme de mon attention.
« Une trahison à son échelle. Sans valeur. » dis-je sans tourner la tête.
Nous fîmes quelques moments plus tard notre entrée dans la caserne. l'humidité était omniprésente, le sol était crasseux et le bois des meubles menacés par les moisissures. Nous prîmes place dans le vestibule, le temps d'être annoncés et que le capitaine rassemble ses elfes. C'est alors que je remarquai le regard de ma fille, tout à fait désorienté, dirigé partout ailleurs que sur les objets, le sol et les choses matérielles que nous étions venus inspecter. Ses mains caressaient ses poignards, et ses yeux caressaient le vide. Je devinai sans difficultés que son esprit encore jeune absorbait une information puissante avec doutes et hésitations, comme par peur d'être face à un problème par trop conséquent pour pouvoir être assimilé simplement. Son esprit désirait graver une information sur son âme, mais son subconscient s'y refusait. Cela résultait en un désœuvrement qu'elle aurait pu cacher à tous sauf à moi son père. Constatant que nous aurions du temps devant nous, je concluais que le mieux était de lancer aussitôt un dialogue pour tuer le problème avant qu'il n'ait pu faire le moindre dégât.
Dhaerin Cœur de Lame :
Une question rôde dans ton esprit, incapable de trouver le meilleur moyen d'en sortir. je le pressens et je le vois bien assez bien.
Llangollen :
Est-ce à dire que je suis si facile à lire ?
Dhaerin Cœur de Lame :
Ça n'est pas la question que tu voulais me poser. À celle là, tu sais déjà que la réponse est oui et non.
Llangollen :
Pardonnez moi, père. Je ne vais pas perdre votre temps et le mien. Je me demande si le suicide peut être jugé d’une quelconque manière. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Est-ce ni l’un ni l’autre ?
Dhaerin Cœur de Lame :
Ma fille, je vais être clair afin que ton esprit cesse de suite de naviguer dans la brume : ce que cet elfe a commis tout à l’heure était un acte de trahison. Je développerais pourquoi tantôt, mais avant je veux que tu remplace ces deux termes de ton vocabulaire.
Llangollen :
Pardon, lesquels ?
Dhaerin Cœur de Lame :
Bien et mal. Bien et mal existent, mais ne sont pas des concepts pertinents dans notre esprit. Nous devons les remplacer par bon et mauvais. Tu fais, comme beaucoup, la confusion des deux. Notre langue est équivoque, laisse libre à interprétations, mais c’est précisément la raison pour laquelle je pense que nous devons nous efforcer toujours d’être aussi précis qu’il se peut dans notre usage des mots. La différence entre un terme et un autre peut tenir à un rien phonétique, à une infime subtilité dans le tracé de son sigle, à d’infinies variations du trait, mais cette différence que je fais entre bien et bon ainsi qu’entre mal et mauvais nous nous devons de la noter. Non pas, je le répète, que bien et mal n’existent pas, mais que ces concepts ne sont pas pertinents pour un druchii moderne. Peut-être le furent-ils à une époque, et encore, mais ils ne le sont plus. Khaine n’a pas de concept de bien et de mal, uniquement du bon et du mauvais, le fort et le faible d’une part, mais aussi de la bonne et de la mauvaise force. Ici, la question que tu te posais n’était pas de savoir si le suicide est bien ou mal, car aux yeux de celui qui se suicide il est toujours bien pour lui, et aux yeux de ses proches il est toujours mal. Mais cet acte est il bon ou mauvais ? La réponse je te la donne : il est mauvais.
Llangollen :
Comment l’est-il ? Car au fond, n’est il pas infiniment plus innocent que le meurtre d’autrui ? N’avez vous pas dit vous même à propos de cet elfe décédé : « sans valeur » ?
Dhaerin Cœur de Lame :
Ma chère, la portée du suicide va bien au delà du seul soi. C’est là une chose de que nombreux elfes feraient bien de comprendre. Un acte ne se limitera jamais à « soi » que ce soit dans sa portée physique, morale, ou spirituelle. Être actif, c’est agir avec ou sur autrui. Pourtant il peut être sans valeur, et cela s’explique aisément. L’elfe ne peut pas être envisagé comme une volonté particulière nageant au dessus du flot. Cela mène à la perdition et au gaspillage, des énergies physiques et psychiques. Pour cela, il faut comprendre que l’âme de l’elfe est et doit demeurer attachée à ses devoirs, devoirs qui sont des actions proposées par un référentiel idéologique.
Llangollen :
Vous sous-entendez que la liberté mène l’elfe à perdre sa valeur ?
Dhaerin Cœur de Lame :
En quelque sorte. De nombreux elfes s’abandonnent à une existence de plaisirs immédiats et futiles qui au final ne créent rien, aucune matière, aucune énergie virile et puissante n’est dégagée dans l’accomplissement d’un objectif. C’est pourquoi je parle de devoir, opposé au libéralisme. Mais pour être plus clair, le suicide en soit n’est pas un acte insignifiant, c’est l’elfe qui devient insignifiant par cet acte. Le manquement au devoirs, lui, demeure un acte impardonnable et une trahison. Pour cela, je vais devoir définir pour toi le sens que je donne au concept de lâcheté. Car le suicide d’un elfe peut et doit être jugé de la même manière que la lâcheté.
Llangollen :
Mais, attendez. N’y a-t-il pour vous aucune circonstance ou le suicide est justifié ? Par autre chose que la lâcheté j’entends.
Dhaerin Cœur de Lame :
Si l’on y réfléchis bien, le suicide est toujours une façon de fuir quelque chose.
Llangollen :
Mais et s’il s’agissait de fuir l’échec. Ne peut-on pas triompher de quelque chose de cette manière ?
Dhaerin Cœur de Lame :
Même en recommandant son âme à Morai’Heg, on ne peut pas donner un sens pragmatique au suicide. Être druchii c’est avant tout se définir dans le sens d’une force active, et renoncer à son souffle vital et à son âme ne peut en aucun cas servir l’accomplissement de ce devoir. Un elfe qui ne verrait que le suicide comme moyen d’atteindre une victoire quelle quelle soit est soit aveugle, soit stupide, soit plus probablement malhonnête et lâche. Je définis le lâche comme une absence totale de ce qui fait l’elfe et à plus forte tendance encore, de tout ce qui fait le druchii. C’est une question de rupture dans le flux de la grande volonté, celle qui décide pour tous les elfes. Un elfe lâche est un elfe qui réfute son essence et se place en dehors de cette volonté commune. La lâcheté est avant tout un acte d’égoïsme, et c’est cela même qui caractérise avant tout le suicide. Le suicide a toujours des conséquences, qu’on les désire ou non, et en règle générale il force autrui à prendre les responsabilités laissées en plan par le lâche qui les a fui. L’exemple le plus célèbre restera sans doute Bel-Shanaar, l’usurpateur et le lâche ultime, qui usurpa une fonction qu’il ne méritait pas et la quitta par lâcheté en abandonnant son peuple dans une crise qu’il aurait eu le devoir de résoudre lui même. Heureusement, et c’est là que je reviens au fait que l’elfe suicidé est insignifiant, la volonté suprême, celle qui globalise et qui concentre les âmes de tous les elfes, ne cesse jamais d’exister elle. Cette volonté est éternelle, puisqu’elle s’incarne en la personne du roi sorcier, et le roi sorcier est éternel.
Llangollen :
Mais alors, pourquoi l’elfe que nous avons vu a-t-il fui son devoirs ? Qu’est-ce qui crée cette lâcheté si criminelle qu’elle détruit l’âme avant le corps et pousse l’elfe dans le sens inverse de la volonté commune ? Est-ce la faiblesse ? Une perversion de l’âme ? Ou existe-t-il tout simplement des circonstances qu’aucun elfe ne peut affronter ? Pour que son essence soit pervertie, faut-il que le choix de l’elfe soit pervers, ou l’essence précède-t-elle l’existence et l’elfe est-il condamné par une perversion instillée depuis longtemps avant dans son âme et son esprit, qui, comme une maladie incurable sur laquelle il n’avait aucun pouvoir, le mènera en son terme vers la lâcheté que nous avons vue ?
Dhaerin Cœur de Lame :
Il n’y a pas qu’une réponse à ce questionnement. La faute n’est pas seulement celle de l’elfe suicidé, mais il est tout sauf innocent. La lâcheté s’infuse dans l’âme comme une bile dont il faut empêcher l’apparition au plus tôt. Mais il faut comprendre que l’essence n’existe et ne se définit que par sa valeur active. Figure toi un flot, comme un vaste canal coulant dans une direction unique avec un courant constant : c’est la volonté commune, la force et l’essence de tous les elfes mis en commun dans une œuvre unique et grandiose. L’esprit qui définit cette volonté, c’est notre roi sorcier. Idéalement, tous les elfes devraient être issus de ce flot, comme autant que goutte d’eau dans un courant stable, mais il subsiste des imperfections. Le canal de la volonté commune est une configuration pensée par notre maitre à tous, qui vise à formater l’elfe, à le définir de la façon idoine, à faire de lui un druchii. Note bien le sens du mot druchii, car il est le plus important. Nous en revenons à notre définition du bon et du mauvais, mais les forces contraires à ce courant uniques, quelle que soit la direction qu’elles supportent, sont le fruit de mouvements parasites, de manipulations extérieurs et d’empoisonnements de l’eau, de l’essence, par des venins divers. Le mauvais peut venir d’une infinité de choses, mais la seule à pouvoir la réparer, c’est la volonté suprême. Je te détaillerai plus tard la différence entre volonté suprême et volonté commune, mais sache que c’est avant tout grâce à la sagesse du roi sorcier que les elfes peuvent voir et distinguer clairement la voie idoine. S’ils la suivent ou en suivent une autre n’est que la conséquence de nombreux choix, pas nécessairement les leurs, mais de choix tout de même. Rien en ce flot n’est dû au hasard, et les circonstances naturelles laissent toujours à l’elfe suffisamment de volonté pour choisir quelle nature son essence adoptera, et si son essence est pervertie par influence extérieure, il demeure des moyens d’amputer la corruption, mais aucun de ceux-ci ne passe par l’ambition, l’égoïsme ou la lâcheté. Telle est la tragique conclusion que de nombreux elfes tentent bêtement d’écarter, et telle est celle qu’aurait dû trouver le suicidé de tout à l’heure. Maintenant, je vois que l’on vient nous chercher. Nous reprendrons cette conversation plus tard, mais j’espère avoir déjà suffisamment éclairé ton esprit.
Llangollen :
Je vous rassure, vous y êtes parvenu, père. Je vous suis.
Un valet vint nous quérir et sans surseoir nous nous levâmes pour aller accomplir notre devoir.