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[Jadwiga Fass] Lex Regina, Pax Verena

Posté : 25 févr. 2022, 22:17
par [MJ] Le Faussaire
Chapitre 1 : Un conseil de femmes

2512 du Calendrier Impérial.
Empire, quelque part sous le Fauschlag.



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L'été touchait à sa fin. La saison avait été chaude, agitée, malgré le calme et la fraîcheur de sa cellule. Cela faisait des jours qu'elle n'avait pas vu un visage familier, un regard, un nom. En l'absence de calendrier, les jours avaient filé en ne laissant aucun signe, aucun souvenir. Des fois, il y avait eu un lointain son de cloche, qui se répétait, suivi d'un coup de vent. Des fois, il y avait eu de la pluie, un peu de brise, entre deux jours ensoleillés. Son quotidien s'était limité à une case, une banquette en pierre, une fenêtre grillagée. Lors d'une rare sortie, elle avait vu d'autres portes semblables, alignées avec la sienne. De cette rare sortie, elle n'avait tiré qu'un bac d'eau tiède, un savon, des tremblements aux pieds.

Oui, ces fichus tremblements, ces bourdons, cette patte folle qui ne voulait pas se maîtriser, voilà ce qu'elle avait récolté durant ce séjour. Un jour, on lui avait autorisé des affaires, mais l'intonation du garde sentait l'interrogation détournée. Il s'était limité à "Vous avez besoin de quelque chose ? Qu'est-ce qu'vous voulez ?", mais son regard inquisiteur et agacé en disait beaucoup trop. Quelques nuits plus tard, elle vit arriver une table, une sacoche, un tabouret - mais pas pour elle. Au tout début de son séjour - à moins que ce ne fut ces derniers jours -, elle avait entendu des cris de panique, des coups sourds contre une porte. D'autres fois, elle entendait des gémissements, dans une langue râpeuse, gutturale, fatiguée... Ou bien un chant, long et lent, sans paroles ?

Le seul avantage d'une telle situation était que là, elle n'avait plus d'autre possibilité que le sevrage. Là où les auberges de la Cité avaient été un calvaire pour arrêter ses crises, là où la route et les embûches avaient amenés un million de raisons pour ne pas réduire ses doses, elle n'avait enfin plus accès à cette fichue herbe jaune. Malgré cela, sa situation ne s'était pas améliorée : tremblements un jour, sueurs le lendemain, insomnie pour une des nuits suivantes, ... À chaque semaine son petit souci, son petit détail inquiétant - en admettant qu'il s'écoulait bien une semaine entre chaque.

Un beau jour, Luigi était venu jusqu'à sa porte. Le fringant et bedonnant docteur l'avait auscultée sans autre raison que "Jé vous cro-ayé morte, oh-qué ? Tché mon métier di vérifier que si o non". Une fois son ennuyeuse besogne terminée, il s'était affublé d'un air inquiet, et d'un "Vos avez besoin dé quelque chose, hé ? Hune miroir, peut-être ? Une livre de quelque chose, une sachet ? Vous me devez déjà une service, alors, si je peux vous en ajouter, ça m'est igoual". Il était reparti en se frottant la barbe, et n'était jamais revenu.

Une autre fois, elle avait entendu de la musique, un beau récital, mais nul saltimbanque n'était venu jusqu'à sa porte, ni jusqu'à ce "quartier".
Test d'E : 51,68,58. 3 échecs moyens. Ta santé faiblit un peu, mais rien de catastrophique. Ton addiction s'arrange lentement, mais ce n'est pas encore terminé.




***

Test de Co. Gen. (Empire) : 64. La géographie, c'est pas ton truc.

Trois coups sourds contre la porte - Bom-Bom-Bom.

- "Jadwiga Fass ?"

À peine le temps de répondre, et déjà un autre estoc.

- "Levez-vous, Frau Fass."

Sitôt levée, sitôt le verrou cède, laissant la porte s'entrebâiller.

- "Avancez, j'ai quelque chose à vous montrer."

La voix était sèche, féminine, légèrement trop autoritaire. Hormis cela, c'était voix quasiment familière, anodine, oubliable à souhait.

- "Si je vous dis << Fabergus Heinzdork >>, cela vous évoque quelque chose ? Vous le connaissez ?"

Nastassia, voilà qui c'était. La grande demoiselle invisible qui avait plaidé en la faveur de l'équipe d'aventuriers - de son équipe à elle, l'équipe à Jadwiga - sans jamais leur avoir parlé. Elle avait un surcot de voyage, un pantalon de cavalier, des bottes hautes et serrées, et un chapeau de cuir bien trop large pour sa tête.

- "Et vous pensez pouvoir le reconnaître ? Si je vous montre ces portraits, vous pouvez le désigner ?"

Là, elle déroula trois papiers froissés. Sur chacun d'entre eux, un visage d'homme mûr, tracé au fusain. Sur les trois visages, des sourcils épais, une mine agacée, deux abysses noires en guise de regard, et une tignasse plus ou moins taillée sous un chapeau à boucle, reconnaissable parmi des milliers. Le premier avait un visage long, des marques sur les joues, une barbiche acérée. Le second avait une tête carrée, un menton dur, une moustache gribouillée. Le dernier, une ombre sur toute la mâchoire, des stries sur les joues, un sourire figé.

Elle connaissait l'un d'entre eux, elle l'avait croisé, côtoyée, écoutée. Sur ce portrait, il avait l'air vigoureux, soupçonneux, terrifiant. Il lui avait même donné un caillou, un fragment de rocher pas plus gros qu'un dé - et le fragment l'avait menée jusqu'au Saint-Homme, jusqu'au plus haut dignitaire de Son Église.

Après avoir pointé le visage qu'elle connaissait, Nastassia reprit le trio de papiers et l'enfila dans une de ses manches.

- " Très bien. Prenez vos affaires, et suivez-moi, je vous prie."

En temps voulu, elle l'amena jusqu'à un débarras, une salle de secours, actuellement remplie de manteaux, d'armes, de sacs et besaces, et autres objets. Elle reconnut les affaires de Wanda, Dyna, Glugnur - qui n'avait qu'une hache lourde -, et même les immondes rechanges du Marienburgeois.

- "Prenez ce qui vous appartient. Vous pouvez toucher au reste, tant que vous le laisser ici. Vous pouvez aussi laisser ce qui ne vous plait plus. Vos compagnons s'en chargeront."

Elle se plaça à côté de la porte, et ne dit mot jusqu'à ce que Jadwiga ressorte. Elle lui laissa tout le temps qu'elle désirait, comme si elle n'était finalement pas si pressée. Ensuite, elle l'amena jusqu'à un autre étage, passant au travers d'un grand hall vide, un long corridor, puis une porte sculptée. Elles croisèrent un vieil homme, le Hausmeister, mais il ne leur fit aucun signe ni regard, comme si ni l'une ni l'autre n'existait.

À l'intérieur, des tapisseries et des bannières antiques pendaient aux murs, alternant avec des hautes fenêtres en verre, tandis que le centre et le fond de la salle était occupé par une estrade en demi-cercle et un siège de pierre et de métal argenté. Le siège était vide, l'endroit inhabité, si ce n'est une unique personne en longue bure grise, avec une chevelure noire cirée. Nastassia referma la porte doucement, se raclant la gorge une fois que ce fut fait. La longue robe rêche fit demi-tour, révélant deux nattes noires comme le jais, un visage fermé, et un lourd médaillon en forme de balance et d'épée.

- "Frau, Frau Fass."

- "La voilà, Frau Muller. Elle va bien, vous pouvez la préparer. Elle a reconnu un des portraits."

- "J'espère que votre séjour vous aura remis de vos émotions et de toute cette agitation, Frau Fass. Après ce que vous avez fait, il a été jugé bon de vous laisser un peu de repos. Je dois admettre que je n'avais aucune foi en vos actes, et par conséquent, ce que vous avez accompli est apprécié par beaucoup à l'heure qu'il est. Cependant, il y a eu du mouvement durant votre pause, mais ce n'est pas ce qui doit vous intéresser. Vous connaissez Bösel ?"

Bösel. Le nom était étrangement familier. Quelque chose de lointain, de fuyant, peut-être un lieu-dit, un endroit qu'elle avait hâtivement visité ? C'était sûrement un lieu, une ville ou un vieux bourg.

- "Mes oiseaux disent qu'il y a eu du grabuge là-bas. Le genre que vous connaissez bien, à priori. Frau a dû vous montrer les portraits. Je dois vous avouer que Fabergus n'est pas un seul des portraits que l'on vous a montré."

Elle marqua un temps de pause, fixant de ses yeux noirs le trône vide et délaissé. En fait, les trois femmes étaient placées comme s'il y avait un quatrième interlocuteur, un fantôme de plus que Jadwiga ne voyait pas. Vu les regards et les postures de chacune, ce "fantôme" siégeait actuellement sur le trône aux deux têtes de loup.

- "Fabergus Heinzdork est le nom attribué aux trois visages que l'on vous a montré."

Là, la prêtresse pivota d'un quart, les yeux rivés sur Jadwiga.

- "Vous partez dès que possible vers ce village. Comprenez qu'une fois que vous aurez quitté les portes de la Cité, vous serez seule. Vous devez garder votre épée au fourreau quel qu'en soit le prix, et si par mégarde vous croisez la route de Fabergus, il vous faudra faire preuve d'une discrétion extrême."

- "La rumeur veut que tout ou partie de Bösel soit passé à la torche et à l'épée, Frau Fass. Hors, Bösel est un point de passage et de refuge pour nombre de pèlerins, marchands, voyageurs et un carrefour pour les cultes régionaux. Il n'est pas possible de laisser la situation dégénérer."

- "Nous ne sommes pas au Reikland...

- ... Et nous ne comptons pas le devenir.

- Vous savez de quoi je parle, n'est-ce pas ?" dit-elle d'un sourire nerveux, presque cynique.

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Je n'ai aucune idée du format ou de l'organisation de ce qui va suivre. Peut-être que cela va durer une semaine, peut-être un an. Peut-être qu'on arrivera à un "post" par semaine, ou un post par semestre. J'en sais vraiment rien.

Maintenant le fun :

Jadwiga Fass passe à 4000xp. Plusieurs semaines se sont écoulées, tu n'as aucune idée de la date exacte ou du jour que l'on est. Tu peux cependant essayer de le deviner en faisant des "actions rétroactives" durant ton séjour en prison. Ta fiche roll20 fait foi tant que tu n'as pas de table / récapitulatif de ton profil et de tes compétences. Les règles appliquées durant la campagne s'appliquent à cet essai comme s'il s'agissait d'une session de campagne vocale.

Ceci est un écrit libre, donc on oublie le format forum classique pour l'avancement du RP.

Si tu as besoin de faire des actions, demande moi.
Si tu as besoin de détails, de jets de dés, de la suite des événements, de discussions RP, demande-moi.
Tu peux tout écrire selon ton point de vue de personnage, sans t'arrêter à ce post ou mon dernier post, tant que tu me demandes auparavant.
Quand ce sera à moi d'écrire, je reprendrai en tant que narrateur là où t'es arrêté, où que ce soit niveau heure/date/trame.

Re: [Jadwiga Fass] Lex Regina, Pax Verena

Posté : 05 mars 2022, 00:05
par Jadwiga Fass
Mon nom est Jadwiga Fass. Je suis née dans un patelin près de Sieverhof, en Ostland, il y a vingt-trois ans. Ma mère était une fille du cirque, mais je ne l’aie pas connue. Mon père était charron, et il avait une baraque tout près d’une plage — j’ai grandis face à la Mer des Griffes. J’ai respiré pour la toute première fois sous la constellation de la Grande-Croix, et lorsque j’ai eu dix ans, une prêtresse de Mórr m’a tiré le bras et a dit qu’un jour, le manque d’air me tuera.
Peut-être pour ça que je suis pas restée là-bas. Je bougeais trop, je me sentais facilement asphyxiée. J’ai passé ma vie sur des navires maritimes et des barges fluviales — ma maison, mon foyer, c’est les gens que je connais, les potes avec qui je descends des godets, les filles avec qui je rigole, les hommes qui réchauffent mon lit. J’ai vingt-trois ans, mais une épaule qui tourne de travers, un nez cassé, des cheveux roux secs et trop cassants, et des yeux toujours entourés de cernes. J’ai une sale gueule, et ma carcasse est couverte de bleus et de marques de blessures. Ce qui tue pas rend plus fort. Mais tant d’amis sont tombés.

L’été dernier, moi et les compagnons, nous avons sauvé la ville de Middenheim. La saison d’avant, c’est le Reikland que nous avons sauvegardés. Moi, et mon étrange équipe de héros.

Sans nous, la Cité du Loup Blanc serait aujourd’hui un cratère fumant. Elle était assaillie, dans ses égouts et dans ses palais, par des mages noirs, des aristocrates traîtres, une maître-chanteuse, et des serviteurs corrompus. Nous avons fait le boulot que des magiciens de l’école locale, des prêtres d’Ulric et Sigmar, et des chevaliers-panthères n’ont pas su faire.
Nous aurions dû savoir que nous ne serions pas auréolés de gloire pour tout ça. C’est qu’on a pas les gueules assez convenables pour finir dans les chroniques. Peut-être dans les pièces de théâtres, mais une farce.



Depuis que je suis gosse, je déteste rester en place quelque part. J’ai besoin de bouger. J’ai besoin de parler à des gens. J’ai besoin de gueuler, de dire des conneries. J’ai besoin de me maquiller, de m’habiller comme une bourge, ou au contraire d’écumer les rades dégueulasses et les cloaques peu fréquentables. Je suis jamais plus dans mon élément que quand je découvre un nouvel endroit, que je suis obligée de rencontrer du monde, de faire ami-ami, de me dépenser. Mais j’ai été jetée en prison. Et l’isolement d’une cellule, pour quelqu’un comme moi, c’est une des pires tortures imaginables. Y a rien de plus terrible.

Non pas que je sois maltraitée. Non pas que je sois punie, non plus. C’est ça la bizarrerie de toute cette affaire. Son Excellence, le graf Boris X von Wüterich, ne m’a pas balancé dans des oubliettes où, enchaînée à un mur, je pourrais crever sans faire d’histoires — j’ai déjà vécu ça, à Kemperbad, j’ai une marque au fer rouge sur le dos de ma main, celle d’un œil, pour m’en souvenir. J’ai été enfermée dans une chambre, propre, avec un lit aux couvertures chaudes, et une table, et trois repas par jour. C’est le rêve pour tellement de gens ; c’était même le mien, quand j’étais qu’une miséreuse faisant la manche sur les quais de Castel-l’Anguille.
Je peux même pas dire que je suis ici par vengeance du graf. En fait, je suis même certaine que je suis enfermée ici parce qu’il veut me protéger. J’ai buté, ou ruiné la vie de tellement de gens. J’ai brisé la nuque de Karl Wasmeier, un Seigneur des Lois de Middenheim, puis j’ai ordonné à mes camarades de faire pendre sa charogne devant le palais du Graf. J’ai jeté le coveneur Ludwig von Goethe entre les mains de la pègre locale, pour qu’il soit lynché. J’ai humilié Emma Laagen, la favorite du Graf, celle qui avait une relation avec l’ar-Ulric dans le dos de son illustre amant… Je n’imagine pas le nombre de nobles et de marchands qui veulent ma peau. Je n’imagine pas non plus le nombre d’entre eux qui vont être petit à petit liquidés, leurs biens saisis de force, leurs noms barrés de listes et de documents importants, quand ils ne perdent pas tout simplement la vie. Faire le bien, c’est pas facile. Ça salit, et c’est douloureux. Personne en réchappe.

Surtout qu’on est pas des paladins héroïques. Qu’importe ce que ce fêlé de Fernando en pense — il y a bien que lui pour parader et agir en preux chevalier. Le putain de champion de Middenheim, lui va avoir la chance de pas croupir entre quatre murs, mais il va falloir qu’il regarde au-dessus de son épaule avec nos conneries. Je m’inquiète plus, il est vrai, pour Wanda Blitzen… Nous avons pu retrouver son père, mais le prix a été coûteux. Le prix, ça a été Dyna Steir, la sorcière du feu. Violente, irascible, dangereuse… Elle a donné sa vie pour nous. Pas la première à le faire. C’est des liens incroyables, qu’on tisse face à ce qu’on affronte. J’espère que la petite sorcière plus calme n’aura pas d’ennuis avec les sœurs Eberhauer, pour avoir été alliée et amie de Steir. Quant à Maglind et Gottwin, hé bien… Ils sont débrouillards. Ils résisteraient à n’importe quoi. On pourrait les balancer au milieu de Talabheim qu’ils trouveraient un moyen de me retrouver. Avec un bateau qui n’est pas au fond du Reik, cette fois.

Nan. Je ne suis pas violentée par le Graf. Et pourtant, je ne supporte pas mon incarcération. Parce que quand j’ai plus personne avec qui parler, j’ai plus que moi. Et je trouve personne de plus insupportable au monde que Jadwiga Fass.




La première semaine dans ma cellule, j’ai décidé qu’il allait vite falloir que je m’occupe le corps et l’esprit. Autrement j’allais devenir cinglée. Alors j’ai demandé des livres, du papier et de l’encre, et je me suis attelée à remplir le serment que j’ai fais aux frères de Kemperbad — j’ai continué à apprendre à lire. En suivant les conseils de miss Blitzen, j’ai repris les boucles de l’alphabet, et les lignes de conjugaison, et je me suis attelée à réécrire à l’aide du premier bouquin qu’on m’a prêté : un recueil de poèmes décrivant l’histoire des Teutogens et des pays du Middenland et de Middenheim.
Dans le même temps, je me suis motivée à rester en forme. À courir dans ma cellule, à faire des exercices au sol, à me gainer et à supporter mon poids. Ça m’a valu des regards interloqués des matons, qui regardaient par le judas de la porte pour voir qu’est-ce que je foutais. Le corps et l’esprit, le corps et l’esprit, comme une bonne fidèle de Véréna bien fidèle et bien efficace.

Mais ça, c’était la première semaine.

La deuxième semaine, j’ai abandonné mes livres et mon encre, et j’ai juste fait des exercices. J’ai continué mes positions, avec la chaise, le rebord du lit, la fenêtre qui donne sur l’extérieur. Tout pour suer, et épuiser mes bras, et mes jambes.

Mais ça, c’était la deuxième semaine.

Parce que la troisième, j’ai totalement tout arrêté. Et je suis devenu plus qu’un animal qui tourne en rond, ennuyé par tout, et angoissée par tout. Les murs se sont mis à me paraître plus proches que jamais. J’ai senti la pierre se rapprocher de moi. J’ai pété les plombs. J’ai tambouriné à la porte pour exiger d’avoir le droit de sortir dehors. J’ai déliré. J’ai ordonné qu’on aille me chercher Muller, E-D-E-L M-U-L-L-E-R. C’était débile de ma part. Mais quand on est paniqué, on fait des choses totalement débiles.

Et ensuite, il y a eu le sevrage.

Mais ça je veux même pas en parler. C’était beaucoup trop horrible pour en parler. C’était les délires, et les crises de larmes, et les envies de me fracasser la tête contre le mur, d’arracher mes ongles contre la serrure de la porte. C’était les hallucinations, les diatribes que je lançais à moi-même.

Et les cauchemars.

Et les putains de cauchemars.


Je n’aimais pas Boebhardt, mais il a partagé ma couche. J’ai senti sa peau contre la mienne.
La dernière chose que j’ai vu de lui, c’est son corps enflammé, et cette peau que j’ai caressée, craqueler comme du poulet qui rôtit.

Josef a été un de mes rares vrais amis, il m’a tiré des rues dégueulasses de l’Anguille, de ses hommes pervers et ses faux-chevaliers libidineux.
La dernière fois que j’ai pu regarder dans son doux regard bleu de nordique, ses yeux étaient révulsés, et il ne restait plus que sa tête arrachée.

Je n’ai pas pu connaître Aighulf longtemps. Mais il était doux, et gentil, et j’ai senti pour lui un amour étrange, comme celui des princesses des histoires — j’aurais tellement aimé construire quelque chose avec lui.
J’ai eu beau le traîner en pleurant, en le suspendant à bout de bras à mon épaule, pour le faire sortir de Wittgendorf — il était en réalité mort depuis longtemps, son corps était juste encore chaud. Personne ne voulait me l’arracher des mains, mais j’aurais dû mieux faire de l’abandonner, et d’essayer de tirer le pauvre Blagoje qui lui est mort d’un sort ignoble, qu’il ne méritait pas.

Etelka écrasée sous une dalle de pierre, son joli corps de jeune aristocrate réduit en purée de muscles et d’os. Barik hurlant de douleur, sous l’effet de la magie noire. Boulotte noyée vivante. Elvira saignée à blanc. C’est ça, le prix pour avoir suivi le bon chemin. Le chemin du bien, et des Dieux, et de la défense de l’Empire. C’est ça, qui me trotte dans le ciboulot, quand j’ai pas un verre à m’enfiler et des lèvres à embrasser.

Et il y a surtout, ma pire phobie.

Moi-même, mon reflet. Mon double. Mon doppelgänger. Je la vois à la surface des bols d’eau qu’on me tend, je vois cette femme horrible, avec un immense sourire qui va d’une oreille à une autre. Ma propre voix me menace. Elle reproduit mes mêmes mouvements. Elle veut me tuer.

Mon nom est Jadwiga Fass. Je suis une salope, menteuse, voleuse, vénale, meurtrière.

Je suis l’héroïne que l’Empire de Sigmar mérite.





On m’a enfin tiré de ma cage. Alors que je suis hagarde, pâle, et couverte de sueur. On me réveille, et entre dans la pièce, mon double.
Nastassia s’habille comme moi, à la garçonne. Elle aime les chapeaux en cuir, elle a une gueule qui a du vécu, et surtout, de longs cheveux roux — le genre de trait qui incite les gens à se souvenir de vous. Peu commun, de la part d’une espionne…
J’aimerais avoir l’humeur de lui rétorquer quelque chose. Mais je suis bien trop crevée, et paniquée. Et bien trop heureuse d’enfin avoir un être humain avec qui parler. Elle n’est pas trop d’humeur à tailler le bout de gras. Elle est venue pour obtenir quelque chose, et son temps semble être compté. Elle me balance juste un nom.

Fabergus Heinzdork.

Bien sûr que je me souviens de la gueule du type. Et de sa toux, aussi, le type n’arrêtait pas de tousser, constamment, à croire que Ranald s’était changé en chat et était entré dans sa gorge.
Un sale type, laid, violent, tueur de Halfelins, n’hésitant pas, au nom du Dieu à la comète, à louvoyer entre les procédures et à agir de façon peu orthodoxe pour maintenir sa paix de l’Empereur. Lui aussi, me ressemblait en fait beaucoup trop pour que je sois à l’aise en entendant son nom. Je lui ai donné beaucoup, des noms, un artefact maudit ayant appartenu à l’ignoble famille Oldenhaller (Le premier acte qui a entraîné tous les autres…). Et en échange, il m’a envoyé sur le chemin de la Wyndhund. À mes yeux, Heinzdork s’est endetté auprès de moi. Mais il semblerait bien qu’il se soit foutu dans la merde.

« Je… Je le connais, oui, c’était un… Une relation, pour le travail…
Je suis à Middenheim car il m’a envoyé dans cette direction… »


Ma voix est faible. C’est plus la voix que je maîtrise si bien d’ordinaire.

« Je… Pourrai le reconnaître, oui. »

Elle me montre les croquis. Trois hommes avec de sales têtes de truands, mais seul l’un d’eux m’inspire vraiment quelque chose. Je réponds honnêtement, sans résistance, sans essayer à comprendre la signification de l’exercice. J’ai plus la force d’être acerbe.

C’est là que je comprends qu’on a à nouveau besoin de Jadwiga Fass.




Mes jambes sont faibles. Il faut que je marche lentement derrière Nastassia pour aller jusqu’au débarras. Elle me donne des instructions, alors que je suis là avec une besace sous le bras, remplie de carnets d’écriture et de quelques trucs inutiles. Elle ferme la porte, et me laisse enfin seul.
Je m’effondre en m’asseyant contre une caisse, prend mon visage dans mes mains, et pleure une dernière fois un bon coup, comme pour expulser ce qui me reste d’humeurs trop vives. Je pleure pour retirer la partie trop tendre de moi-même, et retrouver la rousse folle furieuse que Boris Todbringer adore. Celle qui a dit à un comte-électeur qu’il était un gros homme cocu, et a survécu à l’injure.

Je retrouve ma gibecière, et mon armure de maille. Je retrouve Barrakûl, l’épée naine et son fourreau que je lie à ma ceinture. Je retrouve le bouclier que je glisse dans mon dos, le sextan, le jeu de cartes, la longue-vue et les vêtements, du barda plus-ou-moins encombrant. Je ne pourrai pas tout amener avec moi, mais je sais que je ne reviendrai pas ici — j’implore de ne pas avoir à revenir ici. Tant pis si j’ai les bras surchargés comme si j’étais une mule, je préfère tout bazarder dans le coffre d’une auberge en attendant de trouver quoi en foutre. Je veux aller dehors.

J’aimerais pouvoir m’observer dans un miroir, mais ça m’est impossible : j’ai la phobie de mon reflet. Mais je sais que j’ai une sale tronche. Je m’arrange rapidement les cheveux, que je cache sous mon grand chapeau légèrement gondolé. Je me retire les crottes d’œil, je remets bien les plis de ma chemise. C’est dur de pas passer pour une souillon, mais j’essaye d’avoir l’air un minimum présentable.

Enfin, je sors en laissant l’armure, et, avec une voix enrouée, faible, mais plus assurée, je donne juste une demande.

« Pourra-t-on me faire parvenir la cotte de maille plus tard ? J’aimerais la reprendre si je dois quitter Middenheim. »

Nastassia a l’air totalement désintéressée par ma demande. Elle n’est pas celle en charge de la logistique dans le palais du Graf. Elle se contente de poliment me dire « bien sûr », mais sur un ton qui veut clairement dire « mais c’est pas du tout mon problème ». Puis je la suis sur les talons, et je peux enfin me dégourdir les pattes, alors que nous retournons plus loin dans le palais.

Je retrouve les beaux couloirs, avec les statues, les râteliers d’armures, et les bannières héraldiques. La dernière fois que j’étais là, l’endroit était rempli à craquer de chevaliers-panthères, de courtisans apeurés et au bord des larmes, et un Graf arpentait les lieux, avec une violence dans les prunelles retrouvée. Quand j’entre dans la salle du trône, mon cœur bat la chamade, mais Boris n’est pas là — il n’y a que son fauteuil pour rappeler sa présence.
Et il y a Edel Muller.

Quand je la vois, je m’incline, quasiment à 90°. Elle apprécie la politesse, et c’est avec, au départ, presque de la gentillesse qu’elle me parle. En fait elle utilise une voix pète-sec et nasillarde, mais pour le très peu que je connaisse d’elle elle me paraît déjà si sympathique. Il faut dire que j’ai été une employée modèle, bien qu’originale. Je n’ai pas chômé, pour découvrir son problème de taxes…

« Bösel ? Non. Devrais-je ? »

Elle me parle de Heinzdork. Et de comment il n’y en a pas un, mais trois.
Je ne fais pas les gros yeux, comme si la chose était inimaginable. Ces trois derniers mois, j’ai affronté tellement de trucs horribles, entre autres choses des démons, des revenants, des hommes-bêtes et des sorciers maléfiques… Un homme qui a trois identités, c’est la dernière chose qui puisse me choquer. J’ai moi-même affronté un double de moi-même, qui suis-je pour juger le répurgateur ?

On m’envoie à Bösel. Je dois trouver Heinzdork. Et on me demande d’être discrète si je dois intervenir. J’ai beaucoup de qualités. La discrétion n’en est pas vraiment une. Je crois comprendre que Muller me le fait d’ailleurs remarquer.

« Je… Comprends, révérende-mère. »

Je marche nerveusement dans la salle, les mains dans le dos. J’ai trop besoin de marcher. Je réfléchis, la chose tourne dans ma tête.
J’ai en fait mille questions, que je cherche comment formuler.

« Comment… Comment les choses se sont-elles passées, cet été ? J’ai été tenue éloignée du monde, et des événements… Je vois que Middenheim tient toujours debout.
Je suppose donc que mes renseignements ont été utiles ? »


C’est tout moi, ça. Je peux pas m’empêcher de vouloir qu’on me brosse le cul. Ma sale langue refait surface.
C’est bien, c’est bon signe. C’est que je me reprends.

« Comment va l’Empire ? L’Ostland et le Talabecland sont-ils en guerre ? Y a-t-il eu de nouveaux édits étranges du Reikland ?
Et le Nordland ? ‘fin… Cet été, il y avait des rumeurs partout, c’était tellement difficile de démêler le vrai du faux…
Bösel, ça se situe dans quelle juridiction ? C’est une terre du Graf ? Qui était censé la protéger ? »


Et puis, quitte à y être, autant demander quelques choses.

« Dois-je y aller entièrement seule, par moi-même ? Je n’aurai pas mes compagnons avec moi ?
Est-ce que j’aurai quand même droit à de l’argent, pour m’acheter de l’équipement, et un cheval ? »


Compétences prises :
— +5 AGI
— Lire/Écrire (Reikspiel)


Re: [Jadwiga Fass] Lex Regina, Pax Verena

Posté : 11 mars 2022, 18:04
par [MJ] Le Faussaire
- " Je suppose que mes renseignements ont été utiles ?

Avant de répondre, les deux autres femmes s'échangèrent un regard dur et austère.

- Oui. Le Fauschlag ne va pas plus mal qu'avant votre séjour.

- Disons que vous avez aidé un coté de l'échiquier -

- Mais, nombre de gens commencent à se demander de quel côté ils sont."

Là, la prêtresse eut un regard en direction du fantôme sur le trône.

- Grâce à vous, et grâce à la nouvelle jeunesse de son Excellence, la Cité reprend de l'aplomb. Les sous-sols sont de nouveau gardés, les cultes sont pratiquement tous revenus au calme et la situation en sous-lieu est on-ne-peut-plus tranquille pour l'instant. Même les quelques chiens errants de la Forêt se taisent en ce moment. C'est dire l'apaisement de certains.

- Oui, la baronnie est nettement plus appréciée depuis vos diverses escapades - et les tenanciers de la ville peuvent enfin réparer leurs charpentes. La santé des non-humains est revenue au beau fixe, pour le plus grand plaisir de chacun. Vous connaissez la Semaine de la Tourte, je crois ? L'inauguration a lieu dans quelques heures, vous trouverez certainement de quoi vous requinquer. Si jamais, Herr Doktor est en bonne grâce depuis quelque temps. C'est un homme bon après tout, qui -

- Est un bien meilleur homme que meneur d'hommes.

- C'est ... Discutable, mais c'est aussi un savant qui arrive à éveiller Freiherr Stefan. Ses prédécesseurs ne peuvent pas en dire autant.

- Il est vrai, mais la situation n'est pas pour autant parfaite. Son Excellence n'est plus l'homme de jadis, et malgré sa soudaine vigueur, il n'est toujours pas omniscient. Si vous passez par le Temple de la Comète, on vous dira que l'Empire est en péril, et que les loups sont dans la bergerie - mais rares sont ceux qui suivent les étoiles en cette saison. Si vous descendez la Salz, vous entendrez les chantres - ceux qui ont gardé leur langue - clamer les louanges d'un certain Gausser, tandis qu'à Salzenmund, on le confond publiquement.

- Une chose est sûre : il n'est pas en forêt.

- Oui, sinon les oreilles de nos amis à pointes se seraient agitées. Quant à votre bon prince...

- C'est un peu moins niais. Son Altesse princière n'est pas connue pour sa patience - je pense que vous pourrez en dire autant - et si j'en crois vos compatriotes, des émissaires de l'aigle sont actuellement rançonnés. Votre Altesse princière n'a toujours pas trouvé de coupable, donc il se tourne vers ses voisins et rivaux de toujours. Enfin, le Loup ne peut se targuer que d'un seul succès : l'absence de conflit dans l'année. Les moissons sont lancées, et l'on dit qu'elles seront rudes, au point d'en faire sonner de nombreux clochers - bien que cela ne soit pas la seule raison, malheureusement. Des chevaliers de maisons jumelles à Middenheim ont été aperçus et sont accusés de crimes divers envers les fervents et voyageurs. C'est pour cela que vous devrez être discrète, entre autres.

- Qui plus est, Bösel est à proximité du Reik et de la Delb, ou de la Talabec si vous grossissez le trait.

- C'est un terrain inféodé au Duc Leopold, qui vient à peine de se calmer et de réouvrir ses greniers.

- Au vu des capacités remarquables de vos compagnons, vous ne serez accompagnée que par vos tracas passagers, et vos affaires. Si c'est une monture qu'il vous faut, les écuries de Westor pourront vous aider. Vous n'aurez qu'à y chercher votre capricieux cousin Luther, il saura vous ouvrir les portes. Pour le reste, tâchez de ne pas vous perdre. Vous n'êtes plus sur un long fleuve tranquille à présent. C'est à vous de braver le courant."

Sur ces mots, une cloche retentit. Frau Muller se raidit, passant ses mains dans ses manches et ses manches dans son dos.

- " La Dam-Seigneur des Lois ne peut vous accorder plus de temps, Frau Fass. Si vous avez d'autres questions ou s'il vous vient une idée, les pigeons du Sudgarten ou les couloirs du Joyeux Drille pourront vous aider à réfléchir. Tâchez de ne pas penser trop gros ni trop bruyamment, évidemment. Sur ce, je vous laisse à vos préparatifs."

Là, l'espionne s'éclipsa de la salle du trône, sitôt remplacée par deux chevaliers-panthère en armure complète. Frau Muller s'approcha des fenêtres, fixant le paysage pendant une longue minute. Ensuite, elle fit un simple salut protocolaire, avant de disparaître avec son escorte.


***


Une fois à l'extérieur du Palast, quelque chose vint frapper l'ostlandaise en pleine figure. Quelque chose d'étrange, de chaud, de sec. Du vent. Voilà un millénaire - sinon une éternité - qu'elle n'avait pas senti le moindre brin d'air libre. Là, elle en recevait de grandes volées, des bourrasques fiévreuses et rageuses, digne d'un col de montagne ou d'une mer de printemps. Cependant, nul océan ni floraison ne se présenta à elle, hormis celle des colporteurs bougons, des fanfares enfantines et des étalages de friandises grasses.

Il y avait beaucoup moins de monde ici que lors de sa dernière sortie, et par chance, peu d'entre eux semblaient enclin à la révolte ou à l'émeute. Devant le grand temple d'Ulric, on clamait des louanges dociles, tandis que dans le Granpark, on annonçait les boissons, les épreuves de "poutre-panse", et autres valeurs de victuailles.

De toute part, les échoppes en fonctionnement avaient débarrassé leurs terrasses, présentant aux passants peureux les fenêtres teintées de grisaille, ne laissant aucune trace des longues nuits de beuverie et des lointains jours de fête.

Re: [Jadwiga Fass] Lex Regina, Pax Verena

Posté : 15 mars 2022, 21:42
par Jadwiga Fass
Les deux dames me bombardent d’informations, à tour de rôle. J’arrive à suivre — je suis pas très éduquée, mais mon esprit est alerte, d’autant plus après toutes ces semaines passées à échapper, puis poursuivre une organisation tentaculaire comme la Main Pourpre. Cela fait depuis longtemps que je ne suis plus une proie, plus même un déchet criminel qu’on a tiré d’un accident à Kemperbad. On m’a accueilli dans une autre office, une que je n’aurais jamais cru atteindre un jour.

Stefan Todbringer, l’enfant malade de Boris ; Theodoric Gausser, cet étrange militaire du Nordland ; le prince Hans-Hals von Tasseninck, le suzerain de ma patrie natale ; et Leopold von Bildhofen, le digne héritier du Middenland… Tous les noms se bousculent, mais je les lie très vite aux rumeurs, aux textes et aux documents que j’ai pu lire, aux pamphlets des agitateurs qui étaient si vindicatifs cet été. L’Empire bout. Je suis jeune, mais j’ai pas l’impression que quand j’étais plus gosse c’était la même ambiance. Je me souviens d’un temps où Marienburg était réconciliée avec le Reikland, où il était tout naturel que le Nordland appartienne aux descendants des Grafs de Middenheim, où on honorait le nom d’Ulric dans les chapelles de Sigmar, et même, inversement.

Muller et Nastassia sont des femmes que je respecte, et pour lesquelles je suis prête à travailler, pour une raison très simple — elles veulent pas voir notre pays à feu et à sang. Je ne suis plus une mercenaire depuis longtemps. Pas une fanatique religieuse non plus. J’ai connu trop de religions, parlé trop de langues, vu trop de peuples différents pour m’attacher à un seul. J’aime les gens, j’aime la paix, le commerce et la tranquillité. Quelques princes guidés par la rancœur, ou l’ambition, ou l’appât du gain, veulent mettre en danger leurs sujets pour des conneries inconséquentes — des frontières, des lignes sur une carte, tracées par des pancartes. Rien.

On va empêcher ça.

Les cloches sonnent. On me congédie. Je suis juste une visite entre deux rendez-vous. Je baigne dans le non-officiel, dans le secret. Cela me va très bien.

« J’obéirai à vos volontés. »

Je salue Nastassia d’un geste de la tête. Je tire une révérence plus appuyée devant la nouvelle seigneuresse des lois. Et tournant les talons à 180°, j’accepte ainsi d’être congédiée.


Bösel est donc au Middenland. Pas Middenheim, le Middenland. Il est facile pour les gueux qui ne vivent pas dans le nord de confondre les deux — j’ai longtemps cru que c’était le cas, mais non, ce sont deux terres différentes, unies par des liens historiques, certes, et Boris et le duc Léopold sont des cousins éloignés, certes, mais traverser le pays des Teutogens ne sera pas du tout la même chose qu’agir dans la proximité de la cité du Loup Blanc. Il serait faux de dire que l’enquête de cet été fut « facile » : on y a laissé des plumes et des copains. Mais enfin, c’était facile de savoir qui étaient les gentils et qui était les méchants, et on manquait pas de soutiens à réquisitionner pour naviguer d’échelon en échelon — les sœurs Jung, les magiciens de l’école locale, la communauté Naine, les espions du culte de Véréna et même les chevaliers-panthères eux-mêmes : on manquait pas d’alliés à nos côtés. Tout ce qu’il fallait, c’était garder la tête sur les épaules, mais notre fière équipe a su le faire très efficacement.
Là, Bösel, ça va être une toute autre paire de manches. Léopold von Bildhofen n’est pas Boris « Todbringer » von Wüterich. Et les chevaliers aux peaux de loups ne sont pas ceux aux pelisses de fauves. La discrétion et le tact ne sont pas seulement une requête de mes supérieures ; c’est une nécessité de survie.


Je dois avoir l’air belle, à descendre du palais avec mon barda. Une immense cotte de maille enroulée sur mon épaule droite, un gilet et une gibecière lourde à craquer sur ma gauche, j’ai mon air de débardeur, de grosse hommasse qu’on confond avec un garçon de dos, quand j’étais sur les quais de Marienburg — ou Bögenhafen. Je suis fort surprise, mais agréablement, de sentir l’air de dehors. C’est pas marin, mais ça refroidit. Ça m’avait manqué. Comme les rues calmes. J’aimais le bruit du carnaval, mais c’est bien de plus avoir à bousculer des gens, à droite et à gauche, chaque fois que je fais cinq putains de pas.

Je suis en chemin vers un forgeron, un chez lequel j’étais jamais entré, mais j’y avais accompagné Dyna qui voulait acheter une dague. Je le trouve avec son apprenti, devant la forge, en train de lui montrer comment bien maintenir le feu à la même température. Il est étonné de voir ma tête — je dois pas avoir une gueule de soldat, ou même d’escorteur de caravanes — mais c’est sans broncher qu’il attrape mon camail, mes chausses et mon haubert. Il inspecte les éraflures, les anneaux manquants, il claque des doigts à son assistant pour qu’il étudie à son tour, et qu’il annonce les réparations qu’il faudra faire ; quitte à se faire reprendre s’il faut.
Il m’annonce six couronnes. C’est beaucoup trop. Heureusement, je suis une pipelette. Je sais négocier. Une main sur Barrakûl, une annonce, au détour d’une phrase, que je bosse pour Boris Todbringer lui-même (Ce qui est factuellement vrai), et le voilà qu’il me croit tout-à-fait, et qu’il comprend que je suis bonne cliente et qu’il n’a pas besoin de faire toutes les prestations avec moi. En échange du fait de ne remailler la cotte que sommairement, il accepte de me la faire à moitié-prix. Il n’argue même pas contre ma demande, alors c’est bien ravi que je lui tape dans la main, même s’il me dit qu’il ne saura quand elle sera prête.

Qu’importe. Je comptais pas me casser de Middenheim trop tôt. Pas après avoir passé un mois enfermée dans une cage, ça non.


J’erre dans le Geldsmund. C’est collé au Grand-Parc. Je passe devant des stands tenus par des Halfelins, on me propose quelques tourtes, et des boissons du Moot. Moins de saltimbanques, moins de festivaliers. Mais c’est doux, et ça me fait plaisir d’à nouveau discuter avec des gens — même si c’est pour rembarrer de pauvres colporteurs.
Je trouve un mercanti en plein air, avec un tas de bobines et de matériel de couture. C’est de ça que j’avais besoin. Je m’approche de lui, tapote sur sa charrette à bras plein de fringues. Engage la conversation rapidement. Demande ses services. Il me demande à faire voir. Il hausse des épaules.

« Peut rien faire pour l’bouclier, hein. Faut voir avec un fourbisseur d’armes.

– J’en reviens, cher pour ce que c’est. J’ai juste besoin de recoudre du cuir.
– J’peux faire mais ça servira à rien, sauf à faire beau — si vous insistez oué, j’veux bien, mais une taillade dedans et ça repart, hein.
Le sac — trois pistoles. Vous pouvez jeter un coup d’œil pour des frusques. »


Je lui pose mon gros sac sur son comptoir. Il s’en saisit, et commence à le vider. Un tas de trousses et de bardas en tout genre, qu’il s’attendait pas à voir sur une dame à la profession difficile à deviner.
Je ricane :

« Les dames et leurs sacs à main, hein ?
– Pffrt, j’osais pas le dire ! »

Qu’est-ce que je cherche, dans sa charrette ? Pas certaine, en fait. Des vêtements qui font bourgeoise. Des vêtements qu’un marchand peut porter — une marchande. Des tenues noires, à cravate, sobres, comme portent les Marienbourgeois. Ou comme portait feu Ludwig von Goethe, ou Gotthard von Wittgenstein, qu’il rôtisse dans les ténèbres, oublié de Mórr. Pas tant la mode à Middenheim. Quelle chance j’ai de tomber là-dessus dans les affaires d’un marchand ambulant quelconque ?
Je trouve des doublets d’hommes, des braies confortables pour manœuvre. Pas ce que je cherche. Des tenues faites pour les épaules larges, ça peut donner un bon genre sur un bonhomme, sur moi, ça va juste me faire passer pour une virago de mauvaise vie. Ce que je suis, d’ailleurs, mais c’est pas la question.
Et là, au milieu de ces étoffes, je dois papillonner des cils quand je découvre ce à quoi je m’attendais pas.
Un putain de bustier, avec des fils pour le corset, et des collants. Une tenue de courtisane, de jolie chose que les hommes aiment bien avoir à leur bras quand ils sont en bonne société — mais pas au Temple ou en famille, bien sûr. Je tords un peu mes lèvres, et mes joues rougissent un peu de honte et d’émoi mêlés.

« C-… Combien pour la tenue ? »

Le mercanti était installé sur sa chaise, la langue pendante serrée entre ses dents, tout concentré qu’il était avec ses aiguilles à remplumer ma besace. Il retire ses petites lunettes qu’il met sur le sommet de son front, et regarde ce que j’ai entre les mains. Il me regarde à nouveau, les yeux écarquillés. Il le dira pas, mais il doit faire l’effort immense d’essayer de m’imaginer portant ça, alors qu’actuellement je suis devant lui toute couverte de cuir et de fringues abîmées, avec une épée à ma ceinture.

« Pour… Vous ? »


Je réponds pas à sa question.

« Heu… Mhh, une couronne pour tout l’ensemble. »


J’observe le-dit ensemble. Y a de quoi attacher les collants. C’est mignon. Je regarde derrière moi, soudain prise de peur qu’il y ait un curieux qui souhaite me juger sur cet achat. Et rapidement, je pose ma vieille veste, celle qui me suit depuis Kemperbad, ou nan en fait, depuis Marienburg.

« Et avec ceci ? Y a de quoi baisser le prix. »

Il se lève de son tabouret. Attrape la veste. L’ouvre.
Il voit comment c’est un vêtement gondolé, tailladé, qui a fait sa vie. Un vêtement qu’on a balancé à l’eau, frappé avec des lames, brûlé en partie. Un vêtement qui a retenu une tête de flèche, été éclaboussé de sang, et maculé de boue.
Il grince des dents et siffle un peu entre elles.

« Héééé… Comment vous voulez que je vende ça, moi ? On peut baisser le prix, ouais, seize pistoles ?
– C’est du bon cuir, ça se recycle toujours, vous en tireriez un excellent prix à filer ça à un fourbisseur, ou même sous le manteau à un libraire qui fait des reliures.
Sous le manteau ? Hé, pas si fort la dame ; on a tout juste baissé les taxes, pas pour autant que vous allez m’attirer un percepteur ici…
– Ouais, le cuir est pas de première jeunesse, mais c’est la preuve que c’est solide. Ils font payer combien les tanneurs par ici ? Cher je suis sûr.
– Moui, ça vaut pas un gros rabais… Allez, quatorze pistoles et la veste.
– Douze pistoles ?
– Exagérez pas non plus ! Vous allez m’embêter !
– Treize pistoles — et vous me refaites les lacets du bustier, ils ont pas l’air bien solides.
Allez, je suis bonne cliente ; pas certaine que beaucoup de gens vous achèteraient cette tenue, pas ici, hein ! »


Il tique des lèvres. Et finalement, toque sur la table — il « touche du bois ».

« Treize pistoles, la veste, et vous prenez tout l’ensemble.
– Et vous refaites les lacets.
– Et je refais les lacets. »

Je toque en retour sur la table. Même si je m’empresse de cacher le tout dans une poche neuve de mon sac.



Mine de rien, les emplettes ont bien passé le temps. Je retourne dans les Armes du Templier, en quête d’une soirée sympathique. Je déchante vite — la clientèle est pas mon genre. Trop bien vêtue, trop bien payée, trop raisonnable. Les discussions, ça tourne vite autour de la politique ; et tout le monde sait que ça casse ben les ouin-ouins quand ça cause de politique. Visiblement, ça déteste l’Elfe, et les Bretonniens (On est pourtant loin du Reikland), et Laurelorn. Je cache bien que des Elfes font partie de mes meilleurs amis, mais c’est tout moi ça, je suis amie avec les Nains et eux. Comme je cache le fait que je suis Sigmarite et Ulricaine. Les gens qui bouffent à tous les râteliers, on les estime pas trop dans l’Empire.

Finalement, je prends pas de chambre. Je me casse sans même avoir pris un grog à un sou. Pas de vieux os ici. Je retourne errer plus loin, alors que l’horizon commence à devenir bleuté, et qu’on arrive au début de soirée.


C’est dans le Freiburg, tout proche du Temple de Sigmar, en fait, que je trouve un endroit sympathique. On dirait pas une taverne comme les autres. La façade est à colombage, mais les fenêtres ont des rideaux de pourpre, et une toiture en ardoise très atypique pour Middenheim. Devant, il y a un gros colosse avec une cicatrice et un crochet en fer à la place de la main. Il n’y a bizarrement pas foule qui attend devant, alors qu’on entend bien de la musique, ce n’est pas un établissement fermé.
J’y arrive certaine, la main sur la ceinture. Le videur est poli et courtois, une jolie voix qu’on aurait pas imaginé avec sa gueule de truand. C’est avec une bonne politesse, mais ferme, qu’il déclare qu’il faut payer rien que pour entrer.
L’endroit m’a trop tapé dans l’œil. Je dépense sans hésiter un seul instant.

Il fait chaud. Ça sent bon. Le décor est feutré, on dirait un immense salon, avec une très grande estrade, sur laquelle une jolie femme est en train de chanter — il fait très noir, mais l’ambiance est tamisée, avec toutes les bougies et les lampions allumés. Je me fais toute petite alors que je me dirige vers le comptoir, où un homme vêtu comme un pingouin, avec les cheveux plaqués contre son front et la barbe bien rasée, pose les mains dessus et me salue avec une phrase ; il se contente pas juste d’un grognement ou d’un hochement de tête, ça se sent que ça a un standing ici.

« Bonsoir à vous, mademoiselle. Désirez-vous boire quelque chose ? »

J’ai plutôt dans l’idée de me faire payer à boire, mais on va s’épargner ça.

« Il me faudrait d'abord une chambre, pour passer la soirée, et peut-être simplement le début de journée prochaine…
– Bien sûr ! Vous pouvez quitter l’endroit avant midi, et au pire, on peut toujours s’arranger. »

Et c’est avec une voix toute basse qu’il annonce le plus honteux.

« Toutes nos chambres sont au moins pour deux personnes. Les prix commencent à une couronne et sept pistoles. »

Il me faut rassembler tout ce que j’ai de sang dans mon flegme pour ne pas faire les gros yeux, ou juste pousser un « Hein ?! » qui trahirait mon origine Ostlandaise. Il m’en faut encore plus, pour pas lancer une plaisanterie sur un ton mauvais, du style « Ah mais je veux la louer pour une nuit, pas pour un mois. » Mais je souris, je hoche de la tête, et je fais comme si ce genre de prix était absolument normal. Même si ma voix tremble en fait un peu.

« Mais aucun problème. Je paye comptant. »

Il a l’air ravi, le pingouin. Il a même l’air de souffler un bon coup — quelle idée de ma part, faire un scandale alors qu’une jolie fille est en train de chanter doucement devant de bons clients attablés dans le noir.
Je le suis alors qu’il me guide tout de suite à ma chambre. Je dois avouer, j’ai un haut-le-cœur en la découvrant — il y a un magnifique tapis, un lit chaud couvert d’une peau d’animal et de draps voilés, des meubles en vrai bois brut, un buffet et une malle à clé.
Et surtout, un immense miroir ovale.

Je serre discrètement un poing, alors que j’ai un coup de sueur. Le type me raconte la chambre, le petit-déjeuner, me dit où je peux prendre un bain et qu’il faut le réserver à l’avance. J’arrive à endurer, jusqu’à ce qu’il me libère enfin :

« Avez-vous besoin de quelque chose ?
– Non ! Non. Je… Je vous demanderai si c’est le cas.
– Bien sûr. Vous me retrouverez derrière le bar. »

Sitôt qu’il a foutu le camp, je m’approche du miroir. Vite. Très vite. C’est une mauvaise idée — parce que le reflet se rapproche de moi en même temps, avec le même empressement, et la même hostilité.
La silhouette en face de moi a le même visage apeuré, et les mêmes yeux grands ouverts, et la même bouche entrouverte.
Et à un moment, il se met à sourire.

Je l’attrape, le tourne soudainement en raclant le sol dans un bruit. Je parviens à le faire coller contre le mur. Puis je pose mes deux mains sur le buffet, et me met à expirer rapidement. J’hyperventile. Mes mains tremblent.
J’hésite, un instant, à aller foncer chercher l’herbe séchée dans le fond de ma besace. Mais je me retiens. Je dois me retenir. J’en ai le devoir.

Je ferme les yeux. Je récite les prières que me racontait mon papa dans ma tête.

Et c’est passé.



Pourquoi suis-je ici ? Après avoir tant dépensé ? Parce que je veux vivre, une dernière putain de soirée. Tout vider, d’un coup. Je veux boire, et rire, et me détendre. Embrasser un garçon, ou une fille, ou les deux. Je suis pas déchaînée, autrement je serais allée dans un endroit moins fréquentable — encore qu’il y a encore moyen que ce soit le cas, au hasard de la nuit.

Je me déshabille rapidement. Je place mes fringues sur la commode, en les repliant soigneusement, comme si ça servait à quoi que ce soit — ils sont déjà couverts de plis, froissés comme pas possible, c’est pas cette simple coquetterie qui va servir à quoi que ce soit. Puis, je me retrouve en pleine hésitation entre deux tenues : Ma belle robe bleue faite à Altdorf, ou mon achat plus récent. Il me faut un long moment d’hésitation pour franchir le pas, et me faire à l’idée de me rabattre sur le deuxième.

Imaginez une dame avec un bustier et un corset, et de jolis collants apprêtés, mais qui, aux pieds, est vêtue de vieilles bottes usées et crottées. Je trouve le contraste entre les deux charmants, mais faut dire que j’ai assez confiance en moi. Je sors ma boîte de maquillage — elle a été bien usée au cours du carnaval, entre moi et les filles, mais y a encore assez pour rougir un peu mes lèvres et mes joues, et je trouve bien une brosse pour les démêler, puis une épingle pour les nouer dans une queue de cheval assez haute. Entre ma tenue et ma mise, j’ose me dire qu’on aura du mal à me reconnaître ; mais quel moyen ai-je de le vérifier, quand je ne supporte plus les miroirs ?
L’Elfe-barde avait dit qu’il aimait bien être surpris. Je lace bien fermement ma gorge. C’est vulgaire et attendu comme moyen, mais si je le recroise, j’ose me dire avec un large sourire que ce sera le cas.
Test de charisme sur le forgeron : 2 vs 40, il est convaincu que je bosse pour le Big Don, Boris Semeur-de-Mort
Jet de marchandage : 70 vs 74 -> négoce accepté

Test d'évaluation sur le mercanti : 98. Jadwiga trouve une magnifique tenue aguicheuse
Test de charisme : 2, il accepte le marchandage

- 3 Co 16 p, + vieux gilet de cuir retiré de l'inventaire. Adieu fidèle compagnon.

Lune rouge : -1 Co 16 p

Test de force mentale : 15

Changements faits

Re: [Jadwiga Fass] Lex Regina, Pax Verena

Posté : 03 avr. 2022, 22:57
par [MJ] Le Faussaire
Descendant les marches du frêle escalier en quart de tour, l'aventureuse s'attendait à attirer tous les regards vers elle, mais rien n'en fut. Avec la lumière tamisée, l'ambiance feutrée et les rideaux clos à chaque fenêtre, il aurait été difficile pour un humain de discerner autre chose que les reflets des tissus et du cuir par-dessus la peau. Le maquillage, ainsi estompé par la pénombre et la tiédeur des lieux, ne servait qu'à étouffer la peau tannée de l'ostlandaise. Depuis la visite de son nouveau logis, des tables s'étaient miraculeusement libérées, ainsi que certains bancs-fauteuils contre le mur. Si l'on voulait un point de vue global des lieux, et ne serait-ce qu'une once de privé pour discuter et observer autrui, les bancs étaient de mise, et les bancs le furent.

Très vite assise sur un de ces canapés perpendiculaires aux murs, Jadwiga était à l'écart de tout et de tous, si bien que les couples et autres groupes qui avaient le même choix lui semblaient inexistants, disparus, exilés dans un pays lointain. Sur sa table, il n'y avait aucune trace de vin, aucun lac de résidus, aucune griffure, aucune marque de ces bagarres qu'elle aimait tant. Rien que du bois lustré, ciré, lisse et propre, et un candélabre de cuivre brûlant. C'est alors que son souhait frivole se réalisa : le chant avait laissé place à la musique quelques instants avant que le Ménéstrel de Cour ne fasse son entrée.

Rallane était pratiquement seul ce soir - une aubaine pour quiconque -, et à peine avait-il mis le pied sur les planches de l'entrée qu'il glissa vers la maîtresse de maison, gesticulant avec une grâce et une émotion que seul un elfe est capable de mêler sans faux-pas. Le troubadour avait troqué ses sublimes vêtements amples et violacés du Carnaval pour quelque parure plus saillante, accordant cette veste brune avec une cape d'épaule, une myriade de lanières en cuir piqué, et un somptueux pardessus cramoisi. Les teintes merveilleuses avaient ainsi laissé place aux tons ocres, brun et rouge, tandis que ses boucles blondes cendrés étaient désormais un amalgame de mèches dorées. Armé de son éternel sourire et de son exquise démarche, il couvrait Madame de compliments, tout en suivant du regard la moindre de ses instructions. Durant ce récapitulatif, il balaya la grand-salle d'un œil, fixant pour un temps le soliste sur l'estrade. Il eut un tic soudain lorsqu'il rebalaya le salon des yeux, comme si quelque chose avait piqué son regard.

Bien qu'il ne fit aucun geste ni remarque, il était évident que l'elfe avait remarqué quelque chose, sinon quelqu'un. Il ne pouvait en être autrement. Elle avait côtoyé Rallane de si près qu'elle reconnaissait les gestes qui trahissaient son masque de candeur. Il l'avait vu, il ne pouvait que l'avoir vu. Et pourtant, comme le plus ignorant des mâles, il tourna son attention vers le comptoir du bar, ignorant pour cette fois le changement d'artiste sur la scène.
*** Une fois servi par la maison, l'elfe déambula entre les tables, oscillant entre complaintes et compliments, tournant et hochant du buste et du chef à la moindre incartade, au moindre contact, bien qu'il ne rencontra aucun obstacle durant son trajet. Il pivota plusieurs fois, faisant voler ses lanières avec dédain, avant de soudainement apparaître à la table de Jadwiga.

- " Vous ici ? C'est vraiment vous ? Quel bon vent vous a porté jusqu'ici ?

- Le bel air de la chanteuse, surtout - et la liberté que m'accorde à nouveau Son Excellence, évidemment", dit-elle en souriant, penchant la tête d'un coté. Elle n'émit pas un mot de plus.

- " Liberté, oh ? Vous étiez emprisonnée, à ce point ? Il est vrai que le monde vous semble totalement différent une fois que l'on a entendu Maria, je vous l'accorde, mais je ne vous croyais pas aussi sensible à de telles performances."

Se tournant vers Madame, il sourit alors de manière béate, les yeux rivés sur elle. Après de longues minutes de silence, il reprit enfin :

- " Que comptez-vous faire, maintenant que vous êtes libérée ?"

Comme si de rien n'était, l'ostlandaise commente le vide précédent, usant d'un "Elle est magnifique, oui", avant de surenchérir d'un air taquin : "Sa *voix*, je veux dire". Alors que l'elfe détache enfin un oeil et une oreille, Jadwiga continue.

- " Pour l'heure, j'ai pour projet de profiter d'une bonne compagnie - vous m'aidez bien à ce sujet. Ensuite, le travail… Mon geôlier a besoin de mes talents. C'est qu'il est plus actif que d'ordinaire, n'est-ce pas ?

- " Oh ça oui, il ne tient plus en place ! Et il faut que je vous avoue : je vous pensais de la partie, vu les diverses migrations que l'on aperçoit à l'aube en cette saison.

Après tout, avec les mouvements de tous ces oiseaux, je vous imaginais plus élevée qu'ici-bas. Seriez-vous tombée de votre perchoir ? A moins que...

Non...

Vous n'auriez quand même pas perdu l'oreille de votre somptueuse fauconnière ? Ne seriez-vous pas en quête d'un nouveau plumage à présent ?"


La pique provoque un rire, mais plus jaune que franc. Un pouffement sardonique s'estompa dans la gorge de la rouquine.

- " Les oiseaux les plus beaux c'est ceux que votre ami le veneur chasse, quand il sort avec les aristocrates, pas vrai ? Personne en a rien à faire des moineaux tout ce qu'il y a de plus commun. Je suis très bien avec mon plumage, c'est avec que je suis utile.

Mais je ne suis pas ici pour être utile. Je suis ici pour m'amuser. Le travail, il est hors de Middenheim.

Vous m'offririez bien un verre ? J'aime bien chanter avec de l'alcool.


- Il est vrai qu'Allavandrel est très friand d'oiseaux de proie, oui. On peut même dire que c'est son mets favori"

Là, il lâche un sourire en coin, avant d'éclater de rire pendant quelques instants.

- " Cependant, tous les regards ne se tournent pas qu'envers les plus beaux oiseaux, oui."

Il se tourne soudainement vers elle, faisant tournoyer le vin dans son verre à pied.

- "Il ne faut pas croire que l'on ignore tout ce qui n'est pas fabuleux ou parfait. Prenez les enfants par exemple, ou ces petits fanfarons du vieux marché aux fruits. Eux s'acoquinent très bien avec les moineaux, et ils le leur rendent bien - même si les graines se font rares par endroits."

Nouvelle pause, nouveau ton de voix.

- "J'imagine qu'ils sont plus nombreux à trouver le soleil loin de nos portes ces-temps ci. Mais puisque vous désirez chanter, n'allez pas plus loin dans vos recherches. Vous êtes au plus somptueux endroit pour cela."

Se penchant en avant pour chuchoter, il prend une inspiration tout en plaçant ses mains sur la base de sa mâchoire, ce qui remue ses nombreux pendentifs gris et orangés. Les mots sur les oiseaux n'ayant provoqué qu'un rire scabreux, il susurra :

- " Oubliez tous ceux qui nous entourent, ils vous oublieront tout aussi vite. "

Il se replaça de manière nonchalante, levant une main pour appeler un serveur.

- "Je souhaiterais passer requête auprès de Madame, est-ce toujours possible ? Pourriez-vous m'accorder l'un des nectars que vous dorlotez en lieu sûr ? Enfin, non, que dis-je. D'abord, veuillez lui accorder à nouveau mes plus sincères excuses pour mon retard. Dites-lui toute l'inspiration que sa présence m'amène. Ensuite, je souhaiterais que Freiherrin ici présente découvre les lieux, comme il sied à un membre de son rang.

Je composerai si possible une fois que Madame et Freiherrin seront disposées - Si Madame le désire, bien évidemment."


Une fois ceci fait, sa concentration revient à Jadwiga.

- " Ainsi donc vous chanterez avant de nous quitter ? Voilà qui est bien triste, vous savez. Vers quelles contrées vous rendez-vous donc ? Est-ce pressant ? Dangereux ? Lassant au point de vous ramener en lieu sûr une fois votre oeuvre parachevée ?"

Il frotta son menton, avant de...

- "Si c'est Avandir que vous cherchez, vous ne pourrez le ratrapper. Il a trop d'avance et trop d'allure, là où il va"

Cette fois, le verbe fit mouche. L'ostlandaise s'éprenant d'un air involontairement triste, elle répondit :

- " Le poursuivre ? Non… Non. C'était un grand ami, un camarade que je n'oublierai jamais, mais il ne me doit rien. J'espère simplement, de tout mon cœur, qu'il aura l'impression d'être chez lui là où il va. C'est toujours ça qui est impossible avec les errants, pas vrai ? Trouver un endroit où ils sont chez eux. "

Sa seule réaction physique fut un coude sur la table, et quelques doigts sous le menton de l'aventurière. Sa réaction orale, quelques mots lui relevant la tête.

- "Allons, pourquoi tant de mélancolie ? Souvenez-vous de lui, c'est ce qu'il souhaiterait aussi. Après ce que j'ai vu et entendu, je ne pourrais vous mentir et vous dire que vous le reverrez un jour, mais je me dois de vous assurer qu'il va bien, et qu'il n'est plus perdu."

Le barde se perdit alors quelques instants dans ses pensées, lorgnant quelque table au-delà d'elle.

- " Vous rêvez d'une vie que vous n'avez pas, n'est ce pas ? D'une vie calme, sédentaire et ennuyeuse, comme Dieter l'aura dans quelques mois ? "

Sans attendre, il tape sa gorge maquillée d'une pichentte, agrippant son verre après un souffle.

- " Si cela peut vous rassurer, je rêve de tout le contraire. J'ai mis des années à trouver mon talent, à rester à une même place plus d'une saison, et maintenant je rêve de tout, alors que je ne manque de rien.

C'est un peu honteux, je le sais, puisque j'ai droit à tant de faveurs, tant de larmes et de sourires, de luxe et de confort, et pourtant, j'envie Allavandrel et ses lits de paille.

Puisque vous avez un cap, laissez-moi au moins ajuster votre mire, si vous ne voulez errer entre deux pigeonniers : Tous les loups sont de sortie en cette saison. Il y en a des bleus, des blonds, des gris, et bien qu'ici ils soient bien sages, ce n'est pas le cas dans votre destination."


Apercevant les boissons arriver, il se ressaisit. Une fois celles-ci sur la table, il servit Jadwiga, en respectant les codes et l'étiquette, avant de parler de nouveau :

- " Si jamais vous n'étiez pas au courant, Dieter se marie cet hiver. Si vous revenez à temps, je pourrais vous trouver un invitation à la cérémonie.

C'est une sorte de remerciement, non ? Pour les services rendus, et les rumeurs sur mes consommations"


Rebelote, Jadwiga rigole - sincèrement, ou quasiment.

- " Pauvre Dieter. On lui en aura fait voir des vertes et des pas mûres. Hé bien, trinquons à sa santé. À Dieter."

- " A Dieter."

Il marmonne quelque chose, mais le son se perd dans la pénombre. La première gorgée est âpre, et puis douce, sucrée, semblable à du miel dilué.

- " Qu'est-ce que ça m'avait manqué… C'est horrible d'être un oiseau en cage. La quiétude, je n'ai apprécié ça qu'une semaine. Au 9e jour, ça rend folle."

Elle posa alors une main sur son poignet, jouant avec la manche aux broderies cramoisies en guettant la chanteuse d'opéra. L'elfe donne alors de l'amplitude, le bras relâché, la main à plat.

- " On m'a demandé de retrouver quelqu'un. Un triste sire, un juge religieux - je suis une croyante, mais quand on mélange le spirituel et le temporel, ça ne fait jamais bon ménage.

- Oh oui, tous les mélanges ne sont pas de bonne facture, c'est admis depuis toujours et depuis longtemps.

- Apparemment, dans le pays des loups, on aurait passé un village au feu. Il faut que j'en trouve la raison, et surtout, le coupable. Mais il faut que ce soit discret, pas le travail à réserver à des preux chevaliers. J'imagine que mon geôlier a déjà fort à faire avec des gens qui cherchent de bonnes raisons de tuer d'autres personnes.

- Et vous avez raison de jauger les occupations de vos mécènes. Si l'on est au moins sûr d'aucun sursaut estival, il est admis que Monseigneur Stolz est invité de toute part en ce moment. Il n'a jamais été très important, mais il semble fournir d'une activité hors-norme en cette saison, tout comme mon maître..."

La suite, il la prononça sans voix, forçant toute l'attention de Jadwiga.

- " ... Mêmes s'ils ne croisent pas si souvent. Et je crois que votre village..."

Là, il incline sa tête, ferme les yeux, et se prend au rythme des arias comme s'il en était le chef d'orchestre. Lorsqu'il retrouve ses sens, un des garçons de salle lui fait un signe. Alors, le barde se dresse, déballe ses boucles en un mouvement.

- " ... sera passé de mode à la prochaine chanson. Allons, laissons le spirituel à demain, et prenez votre temps."

Il se jette sur ses pieds, glisse jusqu'aux oreilles de la jeune femme, et susurre finalement :

- "Oui, laissez le spirituel à demain. Ce soir est on-ne-peut-plus temporel, même si je dois vous laisser seule et à votre aise quelques instants."

En effet, la cantatrice finissait tout juste son dernier chant. Le Ménestrel se déroba sans bruit, volant au sens propre jusqu'à la scène. Désormais seul et sans appui, il entama un premier chant, long et lancinant, suivi de près par une même mélodie triste. La majorité du répertoire regorgeait d'intonations mélancoliques, de voyelles allongées, comme si quelque chose l'avait tracassé pendant toute la conversation.

Après quelques autres chansons, il attrapa un instrument, et entamant une parade entre les tables, il usa de tout son récital pour ne pas perdre ou le rythme ou le ton. Lorsqu'il clôtura enfin son passage, ce fut un tonnerre d'ovations qui retentit pour réchauffer le pâle et svelte virtuose. Mais lorsqu'il relèva la tête après une très longue arabesque, le masque était revenu. Ainsi, la commère extravagante et flamboyante avait laissé place à quelqu'un d'autre, de plus sobre et plus expérimenté.

Enfin, ça, c'est ce qu'il laissait croire tant qu'il se prélassait hors du domaine privé.

Re: [Jadwiga Fass] Lex Regina, Pax Verena

Posté : 23 avr. 2022, 16:55
par Jadwiga Fass
Pour une fois, c’est le soleil qui me réveille. Pas très tôt, mais je me suis couchée tard, et j’ai assez de substances dans ma carcasse pour me donner une migraine et la nausée. Par l’amour des Dieux, je n’ai pas besoin de me lever tôt, et je peux m’adonner à quelque chose de fort rare dans ce monde, surtout pour les gens de mon statut social — la putain de grasse mat’.

Je réveille la fille à côté de moi avec des caresses. Elle se plaint et recouvre sa tête avec l’oreiller. Je ricane, et je décide de rouler de côté pour aller chercher mes affaires.

Bottes, chemise, épée à mon flanc. Plus tard ça sera le petit déj bien consistant — « Bretonnian Breakfast » — avant de solder mes comptes de dire adieu à mes camarades de nuité.

Aujourd’hui, c’est mon dernier jour à Middenheim, avant peut-être un long moment.



Je ne suis pas né dans cette ville. Je n’ai pas de « chez moi ». Tous les endroits du monde sont mon foyer, tant qu’il y a de l’alcool à boire, des blagues pour me faire rire, et des bouches à embrasser. Je vis la meilleure des vies, au moins jusqu’à ce que quelque chose me fasse rejoindre Mórr — et j’espère aller voir le Veilleur avec un orchestre, pour une entrée tonitruante. Les personnes comme moi n’ont pas le luxe de vieillir, généralement, mais c’est tant mieux. Je suis pas un chien fou. Je suis une personne de bien. Mais loin d’avoir la solennité sévère d’un Templier, j’ai décidé que mon devoir, je le ferai avec joie.


Je suis descendue d’un pas titubant jusqu’aux écuries, en reniflant ma morve et en fronçant des sourcils pour essayer de me protéger de ce sale soleil qui tape trop fort. Je demande au patron de me faire voir le cheval de mon cousin Rupert — je déteste ça, mais en tant que servante de Véréna, il faut bien que j’apprenne à utiliser des mots codés et des phrases à plusieurs sens. On me fait passer dans les box, on me montre plusieurs roncins de tailles différentes. Je fais noter à la personne qui me présente les chevaux, que le cheval de Rupert est une vieille carne ; il m’amène donc à une jument bien âgée, qu’il me dit être à moitié sourde. Impossible de faire une course-poursuite avec une telle bête. Mais difficile aussi de chuter au moindre problème, ce qui est exactement ce que je recherche ; je sais certes monter à cheval, petiote je montais à cru dans mon Ostland natal, mais je n’ai pas eu la vie d’une cavalière. Ces grosses bêtes géantes et peureuses risquent plus de me rompre le cou qu’autre chose.


Je peux enfin me délester sur la jument. J’ai un nom pour elle : « Oma » Magda. C’est sur son croupion que je fous mon armure, que je sangle mes vivres, que je place ma gourde d’eau dans les fontes. Elle va porter mon bordel, celui que j’ai accumulé durant bien trop longtemps. Ensuite, je grimpe sur elle, je place mes pieds aux étriers alors que le gus de l’écurie me les règle à ma bonne taille. Il file une petite tape sur la croupe, et je peux partir d’ici, vers le long chemin qui m’amènera hors des remparts, et de l’immense montagne sur laquelle Ulric a bâti sa cité personnelle.

J’ai entendu dire que des marchands étaient partis ce matin pour aller à Delberz. Je peux les rattraper sur leur étape. Puis descendre direction mon objectif : Bösel. Je prends la route de Middenheim, celle qui va au sud et traverse toutes les terres vassales du sire von Bildhofen. Celle qui passe par la Drakwäld. Celle que j’ai emprunté, il y a des mois, pour venir ici depuis Altdorf.

Une fois descendue tout en bas, les hautes tours de Middenheim, celles représentées sur le blason de la famille von Wüterich, elles cessent de me faire de l’ombre. Je lance un dernier regard au-dessus de mon épaule. Alors, je tapote l’encolure de Magda, et je récupère de son flanc mon chapeau. Je le secoue pour faire tomber un peu de poussière, et le place sur mes cheveux roux.

Et d’un pas peu pressé, je m’élance le plus loin possible vers mon objectif, à la recherche d’une caravane que je pourrai accompagner un temps — en traversant les forêts du Middenland, il vaut mieux être accompagné.

Re: [Jadwiga Fass] Lex Regina, Pax Verena

Posté : 23 avr. 2022, 21:09
par [MJ] Le Faussaire
Musique pour l'ambiance
Alors qu'à l'aller, la montée du Fauschlag leur avait pris des heures à patienter sagement dans une diligence - en bonne compagnie, qui plus est -, cette fois la descente se fait en une demi-heure tout au plus. La mi-journée s'annonce déjà, et malgré cela, peu sont ceux qui semblent quitter la Cité du Loup plutôt que l'intégrer. Durant le périple jusqu'au plancher des vaches, Jadwiga zigzague entre les chariots à grain, les patrouilles bleu et gris, les pèlerins regroupés en fagots, et bien évidemment le bruit que tout cela engendre. Et vas-y que ça crie, que ça sifflote, que ça piaille à n'en plus finir... Et puis c'est que ça se gêne, que ça se marche dessus, que c'est impatient pour un rien, que ça couine au moindre heurt - le tout dans une cacophonie tout à fait désorganisée. Au moins, il faut bien l'admettre, plus personne ne s'intéresse aux finances locales ou aux taxes. C'était bien là tout ce qui unissait la populace lors de sa montée, il y a plus d'un mois et demi.

Au vu des boisseaux de paille et des paniers de trompettes - les champignons, pas les cuivres -, l'automne est bien entamé. D'une oreille, elle capte un "Erntezeit", d'une autre "Premier Angestag" - on doit donc être le 2, ou quelque chose comme ça. Alors qu'elle lutte contre l'astre qui lui brûle la rétine, la rouquine s'isole bien malgré elle, naviguant à contre-courant et au-dessus de cette marée humaine, avec sa monture aussi sourde qu'elle - les réminiscences de la veille en moins. Une fois en bas, c'est une cohue qui l'interpelle, la prenant pour une patrouilleure. Très vite, les vrais agents de la loi interviennent, séparent les trublions qui gênent la circulation de biens et de bonnes gens. Malgré les noix molles et les claques sur le ventre, Magda n'a pas bougé d'un cil, trop occupée à jouer du mufle et du derrière pour repousser autrui. Sitôt les vilains partis, sitôt la bête se calme, retournant à sa démarche inconsciente et régulière. En fait, que Jadwiga l'ordonne ou non, Magda trottine doucement, comme une vieille dame - comme cette mémé qui collait au train de la "Princesse" Todbringer, l'aigreur en moins.

Alors qu'elle dérive vers le lac bordant le Fauschlag, voilà qu'on l'interpelle à nouveau - mais c'est un homme d'armes cette fois.

- "Hé là, Fraulein, vous allez où comme ça ? Vous cherchez quequ'chose ?"

Difficilement, Jadwiga émerge, et indique son trajet prochain. Là, le soldat se dédouble, et tous envoient un tas d'informations dans un semblant de conversation.

- "Aaaaah, si c'est pour Delberz que vous allez, prenez le coin Sud - tournez vers l'Est à la patte d'oie. C'est là que les gens sans diligence s'arrêtent avant de quitter la Baronnie - C't'un coin pas loin hein, on y trouve tous les marchands du coin qui veulent pas trotter jusqu'en haut - Y'a aussi d'bons charretiers et d'encore meilleurs charpentiers, hé - Ils z'avaient même une équipe de Morv'ball fut un temps - mais avec les blessures - et l'prix des athlètes, comprenez que..."

Après ce charabia plus ou moins intéressant, la jeune femme se met en route. Cette fois, le trajet est sûr, balayé par les feuilles mortes et couvert d'assez peu d'épineux. La patte d'oie apparaît au bout d'une heure ou deux, et un village paysan se dessine quelques minutes après. Magda rumine, hoche la tête de temps en temps, mais le sujet des feuilles mortes ne semble pas vraiment la passionner tant que ça. De temps en temps, un geai pointe sa tête, ou bien une buse sauvage s'élance par-delà dans un champ en moisson.

Sitôt arrivée au village - Grevenfeld, ou quelque chose comme ça - l'ambiance remonte, et le soleil reprend ses droits. De toute part l'on tend des tentes, des toiles de toit, on étale le chaume, on taille des tuiles, on casse du bois - bref, on vit quoi. Au centre du village, une petite chapelle sans nom sert de repère et de tour de guet, au cas où les poternes et palissades en bois ne suffiraient pas. Les carrioles sont nombreuses, et les caravanes tout autant. Cherchant du regard et des oreilles un cortège digne de ce nom, Jadwiga entend des "rince-toi s'tu veux, mais on doit coller si on veut trouver Bergsburg avant l'tison", "Non, plus de place. On r'vient pour l'équinoxe, pas avant", "Veut bien trainer au Nord, mais pas pour long. Parait qu'ils sont moins commodes en s'moment, et qu'il crame tout s'qui sent pas leur pisse d'alcool, et c'est qu'on m'attend aut'part", ...

Enfin, elle trouve une charrette qui convient. Ceux-là vont à Delberz, vers le Sud, et n'ont pas l'air dépaysés par quoi que ce soit. Alors l'ostlandaise se propose - comme escorte, comme compagnon de route, ou simple voisin pour le voyage. Très vite, des gamins tournent autour de Magda, pendant qu'un homme - leur père, sans doute - questionne Jadwiga. Il l'interroge sur son nom, son travail, sa direction, ses manies, sans chercher à aller plus profondément dans ses questions. Le mufle court, la moustache épaisse et les cheveux secs du "chef" de la troupe restent dubitatif pendant un bout de temps, avant de lâcher un "Bon, venez" sans certitude ni émotion.

Quelques minutes plus tard, l'on présente Jadwiga à toute la famille, et l'inverse aussi : voilà Otfried Rudel le père, Mabel la mère couturière, Felk et Helmut les fils ou cousins en âge - qui se chargent de la route et de la conduite, puis enfin Alis, Sieg, et Wolf les enfants et petites-mains.

Pour ce qu'il reste de la journée, chacun vogue à ses occupations, et le départ est donné pour l'aube prochaine.

***
Au réveil, Jadwiga n'avait qu'un objectif - ne pas rater le départ. Dès qu'elle ouvrit les yeux, elle bondit au sol, s'habilla à la hâte, prit ses breloques à la volée - quitte à trimballer le tout sur l'épaule - et fonça vers le clocher. Par chance, personne n'était parti, et la charrette était encore visible lorsque l'ostlandaise bondit hors de son logis. Dans sa précipitation, elle espéra n'oublier aucun détail, aucun objet cher à ses yeux. Plus tard, bien après ce départ précipité, elle put ruminer longuement sur cette pensée, tant le voyage fut calme et ennuyant lors du premier jour.

En effet, le trajet était simple, les arrêts nombreux, et personne n'était pressé. Loin du rythme abrutissant des diligences privées - qui furent au moins dix à se ruer à leurs cotés durant le jour -, la caravane avançait au pas, au petit trot, et l'on discutait assez peu en dehors de la charrette. Les grands garçons étaient évidemment peu discrets, lançant des regards tantôt inquiets tantôt curieux vers la rouquine, tandis que la mère s'intéressait plus aux noix tombant des arbres, ou au cinquantième tour de main de son petit dernier, blondinet et rieur à chaque instant.

Le soir venu, Schoninnhagen se découvrit devant leurs yeux, et même si rien ne sembla intriguer l'ostlandaise, une ruelle en arrière de taverne lui remémora une rixe - une parmi tant d'autres - qui avait ponctué son trajet depuis Altdorf. Malheureusement pour elle et son ennui - ou plutôt, heureusement -, rien ne surgit de ce tonneau percé, ni de cette porte clouée. L'arrêt fut donné, le quartier-libre aussi, et le prochain départ annoncé à l'aube, encore une fois.

Il en fut ainsi pendant les prochains jours, et même si parfois le vent tourna, ou si une bête surgit d'un fossé, jamais rien ne vint égaler la tension et l'humeur électrique des voyages passés. Même s'il y avait toujours des ennuis au comptoir, des mains baladeuses sous les tables, des yeux dans la végétation, le danger était comme ... Réduit, ou bien muselé. Comme si l'été s'était enfui avec l'adrénaline du monde, à moins que l'automne n'ait balayé les précédentes sautes d'humeur, ne laissant que les souvenirs, la sagesse nouvelle, et cette étrange sensation de doute pour les nuits prochaines.

Re: [Jadwiga Fass] Lex Regina, Pax Verena

Posté : 06 mai 2022, 01:46
par Jadwiga Fass
La famille Rudel me rappelle de nombreux souvenirs. De bons, et des mauvais aussi. La famille, c’est pas un concept auquel j’ai trop accroché — les gens qui sont bien dans le moule vivent rarement des vies comme la mienne, j’imagine.

Non, j’exagère, je dis n’importe quoi. Tous les endroits où j’ai toujours fréquenté, y avait que ça, de la famille. Sur les bateaux, les jeunes mousses, c’est toujours le fils ou le neveu de tel bosco ou quartier-maître. Dans les guildes, c’est impossible d’y entrer sans se marier, ou être le filleul de quelqu’un. Quant aux aristocrates, c’est même pas la peine : aucun aristocrate au monde n’est orphelin, et tous ne sont que les dépositaires d’un nom et d’une union.
C’est moi, l’exception à la règle. Jadwiga Fass, elle s’est très vite éloignée des Fass. Mon père et ma belle-mère, ils doivent encore être dans leur bourgade côtière de l’Ostland. Charron, il était, papa, pas une profession où faut beaucoup voyager, mais y a un peu de transhumance, dans les bois. J’espère que mes demi-frères l’aident bien dans son grand âge. Et j’espère aussi que le duc von Krieglitz du Talabecland va pas les pendre aux branches des arbres…


J’ai pas tellement eu beaucoup de temps à penser à la famille, ces derniers mois. Là, avec les Rudel, c’est très différent. En journée, je suis sur ma petite Magda, mais le plus souvent à pied, car je veux ménager ma vieille carne qui sue déjà à devoir trimballer mes affaires et ma cotte de maille, sans avoir en plus à devoir assumer ma masse. En soirée, par contre, je passe au final tout mon temps auprès d’eux. Le père se méfie un peu de moi, les premiers jours ont été très froids, mais j’ai l’impression qu’il parvient à être de plus en plus à l’aise à mes côtés, alors, il est hors de question de trahir sa confiance en faisant une grosse beuverie décadente sitôt la première taverne rencontrée. Nan, Jadwiga Fass elle est sérieuse — Jadwiga Fass elle discute pas politique avec les poivrots, elle mange le plat du jour, elle sirote une bière (Une seule !) et elle va se coucher avec les poules… Sauf quand il y a un peu de boulot à faire, et qu’elle doit se rendre utile.

Maman Mabel voulait que je l’aide à la couture. Moi, la donzelle avec une gueule cicatrisée et une épée Naine à son flanc. Et bah vous savez quoi ?
Je sais carrément coudre. J’étais matelot, je vous rappelle. Les voiles ça se coud, les petites robes aussi. Alors oui, je suis pas la plus… « Rhyanesque » des dames, c’est vrai, mais en vérité je trouve ça plaisant la couture. Du coup, c’est surtout à ça que j’ai cherché à passer mes soirées : Je m’assois, je prends la bobine, et je couds tout en faisant la discussion avec cette bonne femme. Comme son époux, c’était bien froid au départ, mais tout ce que j’ai posé, c’était des questions sur leur vie — d’où y venaient, où y avaient de la famille ailleurs, si tout se passait bien avec les gosses… Elle, en retour, s’est pas mal intéressée à ma vie ; j’ai dit le genre de choses qu’une bonne mère de famille de l’Empire veut entendre — que c’est vrai que j’étais pas encore mariée, mais que je l’aie déjà été, que j’ai appris les prières de Sigmar sur les genoux de ma maman, mais que j’aimais aussi Ulric (En lui montrant mon amulette du Dieu-Loup à l’appui), et que je priais pour que l’Empire tienne et que les hommes soient tous unis. Tout cela est vrai, zéro mensonge dans ce que j’ai pu dire à cette bonne femme.
C’est les deux nigauds d’aînés, qui risquent de me poser des problèmes. Felk, son fils, et Helmut, le fils du frère à Otfried. Y chuchotent parfois en me lançant des regards, et font souvent comme s’il n’en était rien quand je m’approche d’eux. C’est sûr que trop de trucs autour de ma personne font poser des questions. Peut-être qu’ils se mettent à inventer des récits sur moi, ou que l’un des deux zigotos a le béguin, allez savoir.

Moi, ce que j’en retiens, c’est que j’ai vraiment, mais vraiment, pas l’air discrète du tout. J’ai vraiment une dégaine de chasseuse de prime, ou de protagoniste, et faut avouer, cette persona est pratique pour coucher avec des garçons et gagner de la thune lors de bras-de-fer — c’est une bonne allure pour être respectée, et en imposer.
C’est aussi un bon moyen d’être trop repérable dans une foule, et ça, c’est dangereux.

Alors, un soir, j’ai joué de mon charme à maman Mabel, et je lui ai demandé si elle pensait que c’était possible de me repriser une petite robe à ma taille — une simple tunique de bourgeoise, toute simple, avec un chaperon pour la tête.



Jadwiga en robe, qu’est-ce qu’il faudrait pas faire pour l’Empire, bordel de merde…




Autrement, c’est comme ça que je compte passer le chemin jusqu’à mon objectif : Zéro vagues, le moins possible. Je fais semblant d’être sotte. De pas m’intéresser à la politique. Je reste dans mon coin, je souris, je suis sympa avec tout le monde.

Tant qu’un abruti se met pas à me poser des questions, ça devrait bien se passer…

Re: [Jadwiga Fass] Lex Regina, Pax Verena

Posté : 31 mai 2022, 19:53
par [MJ] Le Faussaire
En effet, malgré ses épaules larges pour sa taille et sa forte tête, tout se passa bien pendant la majorité des jours qui suivirent. On passa plusieurs villages, s'arrêtant à chacun d'entre eux - qu'il fasse déjà nuit ou que le temps soit simplement à l'après-midi. Le rythme "imposé" n'était pas vraiment pressé, et même si Otfried était aussi bougon qu'un notaire en retard, il n'avait pas de mission pressante. Après Schoninhagen, ils s'arrêtèrent à Deinste, où la mère échangea des potins contre quelques bouts de tissus. Le lendemain, on fit escale à Grubentreich, avec une pause le midi pour soigner un des chevaux blessé par une roche saillante.

Durant cet interlude, les garçons continuèrent d'espionner Jadwiga avec la même discrétion que la veille, jusqu'à ce que, pris d'un courage nouveau ou bien d'un coup de sang, l'un d'eux s'avance en plein champ. Ni une ni deux, voilà qu'il lui adresse la parole - et de vive voix ! Il lui demande alors son nom, et d'un air curieux, si elle sait se battre. Évidemment, la rouquine répond à l'affirmative. Là, le jeune homme prend ses aises, et dégaine une lame en direction de Jadwiga. L'objet est peut-être tranchant, il n'en est pas vraiment une arme de guerre pour autant : trop sale pour un objet d'apparat, trop rugueux pour une épée de noble, trop courte pour une rapière, cette lame ressemble plus à un couteau à pain disproportionné qu'à un couperet de soldat. Mais qu'importe, Felk s'emballe, serre la poignée de son arme, et cherche le combat. D'abord, il donne des grands balayages, comme s'il taillait des branches ou des fagots de blés. Ensuite, voilà qu'il s'affole, commence à lancer des pointes et des estocs - maladroits, mais durs et assumés. Les parades viennent naturellement au poignet, et Barrakul aidant, aucun coup ne vient larder la jeune femme. Après quelques autres passes, Felk, sans doute blessé dans son orgueil ou simplement déçu de lui-même, pose son arme à terre, et demande conseil à Jadwiga.

Ceci fait, chacun retourna à ses occupations, et très vite, Mabel l'invita à la couture - l'habitude commençait à se sentir dans les regards de Frau Rudel. Au lendemain, on reprit la route, plus tôt que les autres fois sans doute, et aussi s'arrêta-t-on très peu en journée. Par chance pour sa jument, la route était assez plate, et assez droite. Les futaies se faisaient cependant plus épaisses, le chemin plus gras et plus terreux. L'air était plus frais, plus stagnant, et les feuilles plus rares sur les arbres du coin. Au détour d'un étang, tous aperçurent un cortège de quatre cavaliers en approche, au trot. Les quatre inconnus étaient vêtus de chapeaux larges, de chemises bleues couvertes de cuir clair sur le torse, et de braies serrées qui se mêlaient au teint de leurs selles. Malgré leur apparition plutôt incongrue, Jadwiga recousit les morceaux assez vite : voilà quatre patrouilleurs en approche, en quête de tout et de rien.

Arrivés à portée de voix, les gaillards interpellent la caravane, hèlent son "cocher" et son "escorte", demandent les noms, les origines, destinations, et tout un tas de choses indiscrètes à propos du convoi et des gens qu'il contient. Cependant, après une pointe de tension, l'ambiance retrouve son calme, surtout lorsque la mère présente une paire de chaussons - elle les avait terminé la veille, après avoir expliqué à Jadwiga comment replier le tissu pour le rendre confortable malgré les plis. De leur côté, les patrouilleurs ne semblent pas vraiment aimables, ni même capables de baisser leur garde - celui-là serre sa ceinture, celui-ci les rênes et son manteau. Par chance, leur mission n'est pas liée à leur public : ils sont là pour les "cornus", les bêtes en maraude, et surtout un ours qui serait en train de causer beaucoup de tort à beaucoup de gens. Une fois satisfaits des réponses de chacun, les cavaliers s'éloignent, saluant les dames de leur chapeau, et d'une plume blanche que chacun porte par-dessus le feutre.

Peu avant la nuit tombée, une bâtisse se dessine au détour d'une butte - une bâtisse en pierre, en bois et en chaume noire. L'édifice est plutôt bas, large et à simple étage, avec de toutes petites fentes en guise de fenêtres. De plus, avec le terrain qui le dissimule, on pourrait croire à une cachette, une case de contrebande ou un repaire de brigands. Cependant, quelques minutes plus tard, les lueurs chaleureuses et l'odeur de bouillon brisent toutes ces illusions : il ne s'agit là que d'un refuge pour voyageurs, un relais de pèlerinage, parfois appelé "temple de campagne" ou "chapelle des routes". Très vite, Otfried débarque ses gens, attachent la carriole, et appelle devant la porte. L'endroit n'est pas désert - les lumières à l'intérieur le prouvent -, mais il n'est pas non plus neuf. Les pierres extérieures sont ternies par la poussière, certains pans sont rongés par la mousse, et même le pas de la porte est tassé ou bien creusé par les nombreux pas.

Très vite, des têtes se dessinent à l'entrée, toutes hirsutes et assez peu urbaines. Il y a là des petits marchands, des trappeurs, des vagabonds et colporteurs - en petit nombre à chaque fois -, et même un maraîcher, tenant à bout de bras son fardeau de pommes et poires sauvages. Certains se présentent par leur nom, d'autres par leur profession : celui-là est bûcheron, et elle s'appelle Frida, et lui Erwin, etc.

Le repas n'a rien de cérémonieux, et se rapproche plus d'un troc à la sauvette : une petite conversation contre des pommes, une pomme contre un bout de pain, une miche de pain contre un boc de cidre, et au final, tout le monde y trouve son compte. À aucun moment, l'on ne vient troubler la paix ambiante avec de l'argent, de la monnaie ou quelque autre somme racoleuse - enfin, presque. En effet, lorsque vient l'heure de la conversation - soit à peu près cinq minutes après l'arrivée de la famille Rudel -, la danse des rumeurs reprend ses droits. Par chance, le bagout et l'aspect "local" de Jadwiga suffisent pour qu'elle s'intègre directement à la conversation.

- " Alors, c'est comment plus au Sud ?

- Oh, ça peut aller, si vous êtes pas trop du Sud vous-même.

- Aye, c'est qu'y a des Loups Blancs qui rôdent dans le coin, dans la forêt. Ca fait quequ' jours qu'ils traînent, mais j'sais pas s'qu'ils cherchent. Y'en a qui disent qu'ils cherchent qu'à se battre, d'autres...

- ... Qui pensent qu'c'est pour chasser les gens d'Sigmar. Vaut mieux cacher les médailles, si vous voyez s'que -

- Pff ! J'crois pas qu'c'était des Loups Blancs, moi. A l'Est d'ici, on m'a dit qu'c'était des Panthères, et qu'il foutait un boxon pas possible aux pèlerins d'là-bas.

- Pétard, si c'est pas malheureux...

- Ah, sûr - encore que - si vous êtes pas Taaleuten, on vous en voudra pas hein.

- C'est pas mon cas, ni d'aucun miens, mais on cherche pas les ennuis de toute façon.

- Ben vous faites bien, m'sieur, parce qu'avec ces Reiklandais et maint'na ces Taaleut', on saura bientôt plus d'qui s'méfier !

- Un peu plus qu'on f'rait confiance aux sorciers d'la ville, heh !"

Après quelques rires étouffés voir même forcés de la part de certains, l'on reprend aussitôt.

- Ouais ben j'en connais deux-trois qu'auraient bien b'zoin d'un sorcier d'la ville pour leurs affaires. Avant-hier y'a deux gusses qu'ont pas arrêté d'me tanner avec une histoire d'ours géant. J'les ai pas cru, pis v'là qu'hier soir après soûper j'l'ai vu.

- Et alors, il était comment ?"

Une petite seconde de silence s'installe, que le nouveau conteur utilise pour rassembler son auditoire.

- "Il était pas géant, ça non. L'était é-norme. Un machin noir, gros comme une cabane de pêche, il d'vait faire au moins cinq cents livres, et bon sang, pas des fausses livres !

- Cinq cent ? Faut être malade pour chasser ça ! Comment t'es pas mort face à ça ?

- J'étais loin - je priais, hein. Mais j'crois qu'il m'a juste pas vu - l'était trop occupé à fourrager ou j'sais pas quoi. En tout cas, avec une toison pareille, y'a d'quoi faire un paquet d'cuir. P'tet qu'avec un bon tanneur, on peut s'faire dix couronnes bien rondes..."

La suite de la conversation dériva et des petits groupes se formèrent, entre ceux qui préféraient prier dans le calme, ceux qui avaient besoin d'air, et ceux qui continuaient de débattre sur la question de l'ours ou la question des bêtes vagabondes.

Il y a en effet une douzaine de petits oratoires, avec parfois une obole attachée à la stèle ou l'autel, et parfois un symbole ou un nom gravé dans ce dernier. Évidemment, vu les environs, les dieux et emblèmes représentés ici n'ont rien de très compliqué : il y a des serpes, des arbres sculptés, des loups, un bœuf, un poisson, et pas un oiseau ni balance ni même épée. À l'extérieur, derrière le refuge, un petit ruisseau dégouline d'une alcôve creusée dans la roche, avec en son centre une coupole en terre cuite et deux andouillers plantés de chaque côté. Un autre autel extérieur est visible depuis la source, mais il n'a ni nom ni emblème, n'étant composé que d'un poteau de bois noir, et d'offrandes partiellement rongées ou ensevelies par les épines et feuilles mortes. Au-delà de cela, il n'y a que la forêt, la lune timide et la tiédeur du jour passé.
[Je te laisse broder autant que tu veux, voici juste ce que tu remarques durant la soirée :

Madame Rudel passe beaucoup de temps près de ce que tu penses être un autel de Rhya, et elle y retourne avant de se coucher.

Les deux garçons ont arrêté de t'espionner.

Tu surprends plusieurs regards en direction de l'autel sans nom, mais personne ne s'en approche.]
***
- "Allez, debout ma bonne dame, debout ! Plus qu'trois jours avant Delberz, venez !"

Voilà ce qu'Otfried avait balancé pour réveiller Jadwiga, dans ce qui semblait être l'aube ou son image. Ainsi, malgré le rythme tranquille de la famille, le père était toujours aussi agité lorsque venait l'heure de partir, comme s'il était horrifié à l'idée de manquer une heure de soleil en restant dans un hamac ou un bon lit de paille.

Ainsi s'annonçait une journée de plus, entre les pins et les furets. Une journée de plusieurs, à observer les traces d'autrui et les châtaignes précoces.

Re: [Jadwiga Fass] Lex Regina, Pax Verena

Posté : 05 juin 2022, 23:49
par Jadwiga Fass
La vie sur la route commence à se faire longue.

J’étais partie pleine d’enthousiasme et de bonne volonté, mais la vérité, c’est que je me rappelle de plus en plus, avec les nuits passantes, de pourquoi je me suis faite matelot ; actuellement, nous sommes arrêtés dans une sorte de… De refuge, comme j’en ai seulement vu dans les endroits les plus désolés de cette terre — on aurait dit une planque à criminels ou mutants, de loin. Ici, les oratoires sont esseulés, et on s’agglutine entre étrangers parce que tout l’extérieur paraît hostile, surtout la nuit.
J’ai du mal à l’admettre, mais le véritable truc que je n’aime pas dans ce voyage, c’est la peur. La forêt me fout les jetons. Je ne suis pas née dans ces milieux boisés, et c’est l’urbanité qui a fait ma richesse ; la forêt est un autre monde pour moi, un dangereux, où il est facile de se perdre, où chaque baie que vous croquez peut vous empoisonner… Et les patrouilleurs qui parlent de cornus ou d’ours noir géant n’aident pas non plus. Les forêts ici ne sont plus de jolies réserves domaniales, des lieux fréquentés par les bûcherons qui viennent puiser ce dont ils ont besoin : ici, c’est la terre sauvage de Taal, et j’ai la désagréable sensation d’être une étrangère.
C’est d’autant plus vrai que les voyageurs de l’Oratoire ont dit que les Sigmarites étaient mal vus, par ici. J’ai grandi avec Sigmar. Je ne suis pas une fanatique, mais ça me remue l’estomac d’imaginer devoir renier ma croyance en Heldenhammer, si je devais sauver ma vie…

Pas de remous. Pas de vagues. Pas de scandale. Beaucoup de gens vivent de telles vies, moi, je ronge mon frein. J’ai passé une nuit assez mauvaise, et Mórr n’a pas voulu m’emporter dans ses bras. Je me suis retrouvée à errer près des oratoires en plein dans les ténèbres, pour aller présenter mes hommages aux Dieux de la forêt ; il y en a même que je ne reconnais pas, et j’ignore quel sacrifice leur plairait.


J’ai une humeur de chien quand Otfried me réveille. Alors que j’essayais d’être adorable jusque-là, je retrouve mon grognement d’Ostlandaise, et il me faut un moment pour sortir de ma paillasse. C’est de bien mauvaise volonté que je vais aller chercher ma jument, que je raccroche mes affaires à sa selle, et que je l’amène près du ruisseau pour qu’elle puisse boire un petit peu avant que l’on reparte.
Enfin. Ça me fait du bien de remarcher avec la famille. J’ai l’impression de me sentir mieux auprès d’eux. La glace a été brisée, et les petites passes d’armes d’hier ont dû bien servir.

D’ailleurs, je découvre Felk qui comme moi prépare les montures. Il est en train de vérifier l’harnachement d’un âne. Je décide d’aller le taquiner un peu, parce qu’il faut bien s’occuper dans la vie, et puis, il a une tête sympathique, même s’il est un peu trop jeunot…

Je profite du bruit du ruisseau et du chant des oiseaux pour couvrir mes pas. Dos voûté, pas légers, je m’entraîne à la filature. Je m’approche de son dos, alors qu’il est fort pensif à vérifier les mors et les harnais. Je suis à dix pas de lui, puis cinq, puis juste dans son dos…
…Je l’attrape soudainement dans le dos, lui bloque la tête, et le force à se baisser, alors qu’il sursaute et se braque :

« Ah, v’là mon beau garçon préféré ! Pas encore prêt à partir ?! »

Je lui frotte vivement le crâne avec mon poing comme une harceleuse dans une bande d’enfants. Il se débat, alors je le lâche et le laisse filer, et lui offre mon plus beau sourire.

« Oh, je t’ai pas vexé quand même ? »

Je fais la moue. C’est tellement facile de taquiner un garçon. Faut bien leur pourrir la vie — c’est comme ça qu’ils s’amourachent de vous.

« Dis-moi voir, mon garçon ; Bösel, c’est pas loin de Delberz, il me semble ? »


Et le voilà qui devient tout rouge. Il me lâche, et, comme un grand gaillard, il me répond bien sèchement :

« C’est à trois-quat’ jours, pas plus. »

Et il attrape sa monture et l’amène à la carriole.


Ouais, je l’ai carrément vexé. J’ai le plus grand sourire de cette dernière semaine, alors que maintenant, je le talonne en gardant les mains dans le dos. Et avec une petite voix de garce, je commence à me foutre de sa gueule :

« Hé, Felk…
Tu crois que t’arriverais à me faire une clé de bras, toi ? »


Il essaye de m’ignorer, alors qu’il boucle l’attelage, les dents serrées.
Je prends une voix plus douce, en tournant la tête de côté.

« Feeeelk… »

Je continue de jouer à la garce. Ça a déjà marché sur des hommes plus costauds que lui. Au départ, ça l’enrage. Il grogne. Mais il craque.

« Va chier. »

Le pauvre, il a perdu.

« C’est une façon de parler à une dame, ça ? T-t-t, ça se voit que t’as pas l’habitude… »

Et comme ça, un étrange jeu commence, où il cherche à me lancer des piques, et moi je dévie par des vannes. Je souffle le chaud et le froid ; je parviens à lui lancer des mots durs à interpréter, où ça mélange l’insulte et le compliment, tout le long de la sainte journée.

« T’as jamais rêvé de te faire prêtre d’Ulric, Felk ? Grand et costaud comme t’es.
En plus, le vœu à faire te dérangerait pas, vu que… »


Mais petit à petit, il se met à rougir, et à bégayer. Et je sais que son cœur va se mettre à battre un peu plus vite.




Ça aurait été une journée que je n’aurai pas vu passer. Une. Parce que la seconde, elle aura moins bien commencée. Marchant aux côtés de ma jument (Il faut bien ménager son dos), je commence à avoir mal aux pattes. La forêt à mes côtés m’angoisse de plus en plus. Comme d’hab, Otfried nous a fait réveiller super tôt, et on marche, et on marche… Il faut vraiment être un forestier, pour se repérer dans ces bois. Avec mes petits yeux, je ne vois que les mêmes buissons, les mêmes branches, les mêmes arbres identiques — et pourtant, je suis surprise, en conversant avec les gens de la famille, de comment pour eux, on a vraiment l’impression de faire du chemin. Ils trouvent toujours les bons fruits sauvages à grignoter à chemin, alors que personnellement j’aurais peur de bouffer un truc qui me tuerait, et ils savent reconnaître deux sortes d’arbres différents. Avandir commence alors à me manquer — l’Elfe savait se repérer en forêt, c’était aussi naturel à ses yeux de se déplacer dans les bois que c’était pour moi de différencier deux ruelles dans une ville…

Finalement, trop inquiète pas les travaux des hommes, je me réfugie auprès des dames. À chaque repos, c’est atelier couture pour moi. J’ai vraiment pas de grâce féminine, et ça fait marrer Mabel et Alis, surtout que la mère sous-entend qu’il faudra que j’apprenne pour être une bonne épouse. Mère et fille s’amusent à se foutre de moi, alors que je me prépare un petit torchon un peu pourlingue, en arrêtant pas de me couper les doigts à chaque fois que je manipule l’aiguille.
Mais c’est plaisant. C’était un bon moment.

Enfin, il y a eut un nouveau crépuscule. Et à l’aurore, on annonce une ville :

« Malstedt, ma bonne dame, prochain endroit où on dormira ! »

Cela, c’est un endroit que je connais…