Élève le Corbeau ; Il te crèvera les yeux.
Posté : 24 févr. 2019, 13:15
Gauche. Droite. Gauche. Droite. Respiration nasale. Contrôle du souffle. J’arrive tout au bout, je me retourne uniquement avec les poignets et en balançant mon corps sur le côté, puis je redescend. On se laisse tomber au sol. On s’étire. Souffle. Tour à 180°, mains en l’air, on ressaute, et on recommence. Gauche. Droite. Gauche. Droite. On oublie pas de respirer. Jusqu’au bout. Encore, et encore.
Heureusement que le bon Arnulf travaille. Je lui avais demandé de bien vouloir me prêter une échelle, une fois, parce que le chat d’Oda s’était coincé sur une branche du pommier, mais depuis il ne prend pas gare au fait que je lui emprunte son échelle tous les matins. En même temps, vous avez souvent besoin de votre échelle au jour-le-jour, vous ?
Tout est question d’horaire. Il faut être extrêmement précis, on peut pas tolérer l’erreur. De tous les voisins, c’est Bernhard qui est le plus lent, il part toujours la bouche en cœur, avec son chapeau en feutre sur la tête et son manteau rabattu sur son épaule l’été, couvert sur son dos l’hiver. Ensuite, il y a toujours un petit battement où personne ne traverse la cour : Les hommes sont partis pour traverser le Grand Pont et aller jusqu’à leurs usines, ou bien comme maître Bernhard, ils se dirigent vers leur boutique située dans le quartier. Cela ne va pas laisser le pâté de maisons silencieux, les dames ont aussi des choses à faire, mais il y a toujours un petit moment, un instant de repos qui permet au chat d’Oda de venir s’allonger en plein soleil pour bronzer ou pour se lécher les fesses, un silence qui n’est troublé que lorsque la vieille Gisela Letihn (À ne surtout pas confondre avec Gisèle Panhard) sort de chez elle pour faire du tricot en regardant dehors.
Pendant que toutes les dames sont occupées à faire le lit, passer le balai, ranger chez elles, voire-même déjà éplucher les légumes qui serviront au potage du soir, c’est le moment où je dois vite passer à l’action, d’autant plus que l’horaire que je sois correspond parfaitement avec le moment où les rejetons des feux des petites maisons à colombages partent errer dans les rues, si leurs parents sont pauvres, ou aller studieusement voir un maître pour savoir comment écrire, quand ils ne sèchent pas pour rejoindre les premiers. Je bondis hors de la piaule, avec mes vêtements de la nuit, me rince le gosier avec de l’eau stagnante de la veille, et cherche mes cuissardes. C’est souvent périlleux parce que la nuit j’ai tendance à être trop crevée pour bien les ranger, alors je me content de les retirer un talon contre l’autre avant de les balancer à la volée. Du coup, comme tous les autres matins, je me met à dire des insultes bien fleuries, comme « putain de bordel de merde fait chier » ou le classique « bon Sigmar putain pourquoi ça arrive qu’à moi ? », avant de finalement parvenir à me reconstituer une paire que je porte à la main. Je fais quand même gaffe quand j’arrive devant la porte : Je tire sur la chevillette avec grande minutie, parce que le problème c’est que si je retire la bobinette trop rapidement, ça claque très fort, et je risque d’alerter le vieux Rudolf qui à cette heure là est déjà bien éveillé, à manger des beignets en lisant l’édito et la Une du Rapport Quotidien.
Rudolf est sympa, mais collant comme du goudron, et si je n’ai pas fuis le couloir assez vite après avoir dévalé les escaliers, il va me happer, me demander comment je vais, ignorer ma réponse, puis immédiatement engager la conversation sur les idioties qu’il a commencé à lire dans son torchon : Allez savoir pourquoi, je n’ai aucune envie, lorsque je viens juste de me réveiller, d’avoir une conversation sur comment les maçons nains sont un danger pour les artisans locaux et pilotés depuis Karaz-a-Karak, ou encore les trois raisons pour lesquelles le Patriarche Suprême Balthasar Gelt est sous l’influence des fonderies d’armes de Nuln. Des crottes d’œil autour des yeux, une mauvaise odeur venant des aisselles, baillant à m’en décrocher la mâchoire, je n’ai jamais d’autre choix que de faire semblant de croire à tout ce qu’il dit puis à tout de même poliment lui demander s’il suit toujours ses rendez-vous chez l’apothicaire et s’il prend bien soin de mettre son onguent le matin et le soir. C’est pieds-nus que je dévale les marches pour passer discrètement devant la porte de Rudolf, puis je vais dans la cour, et me dépêche d’enfiler les cuissardes. Je traverse rapidement les dalles, ce qui provoque souvent la fuite du sale matou d’Oda qui ne m’aime pas, même après lui avoir sauvé la vie en allant le chercher dans le pommier. Je vais dans le cagibi qui n’est jamais fermé à clé, même si Gisela Letihn n’arrête pas de se plaindre constamment de vols et d’intrusions la nuit qu’elle jure qu’elle voit depuis sa chambre ; L’explication c’est que c’est Arnulf qui a la clé, mais tout le temps au cours de la journée il y a des gens qui ont besoin de ci ou ça qui est à l’intérieur, et le pauvre Arnulf se lamente de devoir abandonner son travail juste pour descendre ou monter ouvrir le cagibi. Vous vous rendez pas compte du boulot que c’est, le pâté de maison ? En tant que fidèle concierge, il doit constamment entretenir les torches de veille, s’assurer de la propreté de la voirie, et là, depuis deux semaines, il doit avec quelques jeunes mal payés refaire l’isolation du toit d’Oda et de Gisèle (Panhard cette fois).
Je vais chercher l’échelle qui est cachée derrière la petite barrière du cagibi, et même si sur le chemin je fais bouger des feuilles de buissons, j’arrive à mettre la lourde et longue échelle sur mon épaule. Au départ, son poids me faisait mal. Maintenant, je la soulève avec aise.
J’amène l’échelle jusqu’au pommier un peu éloigné des fenêtres et des allers-et-venues de la résidence, excepté pour le balcon de cette vieille pie de Gisela Letihn qui heureusement n’a pas encore sorti de quoi faire son tricot. Je peux donc poser la lourde échelle sur le sol, très éloignée du tronc de l’arbre, afin de faire tomber l’autre extrémité entre deux grandes branches qui sont assez solides pour soutenir mon poids. Et c’est là que je peux commencer le rite de la matinée sans lequel j’ai l’impression de n’avoir rien foutu, d’être une larve bonne à glander. Je retire ma longue chainse étriquée que je plie et pose sur un des échelons les plus bas.
Quasi-nue comme un ver, à part pour mes guibolles et mes pattes, je glisse ma tête sous l’échelle, lève les bras au-dessus de moi, me raccroche aux traverses, et je commence à escalader jusqu’au pommier. L’arbre et l’échelle sont assez hauts, même avec ma taille de grande perche, pour que ça m’oblige à me soulever un moment au-dessus du sol, avec uniquement la force de mes bras. Je suis tellement habituée à faire cet exercice que sentir l’échelle se plier légèrement sous la pression, ou voir les feuillages du pommier trembler ne me fait même plus peur. Tout ce qu’il faut, c’est bien penser à caler les montants dans des pierres que j’ai disposées exprès. Et je répète l’exercice, inlassablement, encore et encore, avec le même mouvement de petit saut qui ne demande que la force de mes bras, en essayant de garder le reste de mon corps qui est soulevé le plus droit et le plus immobile possible. Gauche. Droite. Gauche. Droite. Quand j’ai trop l’impression d’être un sac suspendu, j’essaye de profiter d’être tout en haut, près du pommier, pour tenter de soulever mon corps à la force de mes épaules, et en répétant toujours le même geste. Le jour où je vais casser l’échelle du bon Arnulf, je vais avoir l’air maline à essayer d’expliquer ça.
Mais la plus grosse hantise, ça serait quand même qu’un voisin me voit. Si c’est la jeune Oda, ça va, j’aurai juste à subir ses taquineries très désagréables à ce sujet. Si c’est cette commère de Gisela je sais que mon père sera au courant dans la soirée. Mais l’anxiété d’être découverte à poil, en train de grimper répétitivement une échelle par-dessous, est bien peu par rapport au plaisir de cet exercice ; Haletante, en sueur, les membres brûlants, je ressens plus d’intérêt dans cet exercice fatigant et répétitif que dans tout ce que le reste de la journée va m’obliger à faire. Ce moment il est à moi, pour moi.
Vous savez ce qui est le plus chiant dans la carrière de justicier ? Le temps. Vous avez pas idée de comment c’est chiant de remplir des horaires. Malheureusement j’ai besoin comme tout le monde de dormir 8 heures par jour et je suis obligée de faire mon boulot de boutiquière et de femme à tout faire pour le paternel. Autant vous dire que c’est une négociation permanente pour pouvoir remplir absolument tout ce que je dois faire. Souvent, je me retrouve à déléguer des tâches, à réussir à obtenir le service d’Oda pour faire tel ou telle chose, Gisèle elle peut rentrer chez moi quand elle veut et elle ne s’en prive pas, de toute façon depuis qu’elle est veuve elle trouve qu’elle a du temps à perdre.
J’enrôle les voisins, tout le temps, pour des tas de raisons. Compter sur leur gentillesse en revanche risque de vite courir sur leur patience ; Selon Gisela, j’ai une réputation de jeanne-foutre dans le voisinage. Et puis paraîtrait-il qu’il serait temps pour moi de me trouver un bonhomme, c’est vrai que ça réglerait pas mal d’ennuis pour mon pauvre papa – moi je me demande plutôt pourquoi c’est pas lui qui se cherche une nouvelle bonniche, mais vous comprenez, aux yeux d’un homme c’est normal que quand il rentre chez lui, le linge soit fait, le dîner est servi, et il n’a plus qu’à se mettre les pieds sous la table, c’est limite à se demander si tout ça n’est pas un miracle permit par la douce Rhya. Après tout c’est pas du vrai travail hein, pas comme la forge ?
Pardonnez-moi. Je vous ai presque montré mon amertume. Vous voyez pourquoi je m’amuse à monter des échelles à l’envers le matin ? Ça m’évacue ces conneries. Parce que quand je commence à être fatiguée, en fait, la journée ne fait que commencer. Il faut remettre l’échelle sur le dos, se rhabiller, et retourner illico dans la maison. Encore une fois je me met pieds-nus à l’entrée car Rudolf est un fourbe, et s’il m’a entendu descendre, il peut parfois m’attendre en embuscade sur le chemin du retour. Une fois j’étais tellement en colère et je n’avais tellement pas envie de voir sa tête, je suis rentrée chez moi en escaladant la façade et je suis rentré par une des fenêtres. Cette fois-ci, un Dieu ou une Déesse, j’ignore le ou laquelle, est de mon côté : Je parviens à rentrer chez moi sans me faire alpaguer par un quelconque curieux.
Sitôt la porte claquée derrière moi je balance les bottes au loin (Tant pis pour la conne que je serai dans trente minutes quand je devrai les chercher, je n’aurai qu’à maudire la conne que j’ai été de les lancer à la volée), et je me met au boulot. Je débarrasse la table où père a mangé avant de partir, je passe le balai sur les miettes car il est incapable de manger proprement, je lave les couverts, je vais faire le lit, je range rapidement la baraque en cherchant les minuscules trucs sur lesquels il peut remarquer que je n’ai pas assez fignolé. C’est une perte de temps absolue et j’aimerais bien être aidée, surtout qu’après c’est pas fini, et c’est moi qui suit obligé de me préparer. En plus, la petite horloge qu’un confrère de la guilde lui a offert pour l’anniversaire de la création de la guilde m’indique que je commence déjà à être à la bourre. Je prend ce qui reste du grand seau d’eau, à la fois croupie de la nuit et salie par l’utilisation de mon père qui est parti au boulot bien avant moi. Je me met à poil, prend une éponge et du savon (D’ailleurs il en reste plus beaucoup, et ça me fait serrer les dents parce que ça veut dire qu’en plus des milliards de trucs que je dois faire je dois aussi me charger d’en racheter chez l’apothicaire) et je me frotte rapidement là où je pue.
L’eau froide me couvre de chair de poule, mais quand vous avez passé deux décennies de votre vie à vous laver à l’eau froide vous remarquez même plus, les bains à l’eau chaude c’est quand même réservé à ceux qui ont de l’argent à perdre et qui n’ont pas à aller chercher de l’eau au puits. Je me sèche rapidement dans un linge que je fais bien gaffe de replier même si ça sert à rien, parce que mon père est le cador quand il s’agit de se plaindre pour rien. J’enfile des braies et une chemise, et au-dessus, je me recouvre d’une grande robe épaisse couleur vert-pomme et un mantel sur les épaules parce qu’il fait froid ces derniers temps. Pas de bijoux, pas de mercure sur les joues, pas de tresses : je remet juste en place mes cheveux gras et humides, que je coupe court justement pour pas avoir à les coiffer. Pour prendre soin de soi faut vraiment avoir du temps à perdre, et franchement, entre le boulot dans la maison, le boulot à la forge, et maintenant le boulot du soir qui consiste à traquer et tabasser des truands, on peut pas dire que j’ai vraiment une heure à perdre à me faire des bouclettes ou à me costumer. Pour quoi faire, en plus ? Me faire complimenter dans la rue par des bonhommes ?
Ça va ralentir ma marche. Le temps c’est tellement précieux, plus précieux encore que l’argent. Le seul accessoire que je m’offre, c’est une ceinture que je met au-dessus de la robe pour marquer ma taille et ne pas ressembler complètement à un vieux sac de pommes. J’enfile les cuissardes que j’arrive cette fois à retrouver assez facilement, j’attrape le seau à la main, je prend ma clé, et je peux enfin sortir dehors pour me mettre au boulot.
Par tous les Dieux. Rudolf est ici. Il ouvre la porte juste quand je m’approche de la sortie. Le vieil homme, le plus vieux de toute la résidence, se tient juste sur son palier qui est devant la porte d’entrée. Barbe de trois jours, j’en déduis que son neveu n’est pas encore venu pour le raser, mains qui tremble, grand sourire sur son visage, que je réplique avec mon propre sourire à moi qui doit afficher mes chicots un peu jaunes (Merde, j’ai oublié de me laver les dents alors que j’ai acheté un extrait de sauge chez l’apothicaire exprès pour ça). Il me parle avec sa petite voix faible d’infirme, en agitant sa main tremblante.
« Oh bah… C’vous qui avez fait tout c’boucan tout à l’heure ?
– Oui, c’est moi. Je suis désolée, je ne vous ai pas réveillé ? Je demande en sachant déjà parfaitement ce qu’il va répondre : Je connais toutes les habitudes chiantes et invétérées du voisinage, les vieux cons ça adore radoter.
– Non, non ! Vous savez j’suis levé depuis… Oh, 5 heures ! J’aime me lever tôt vous savez. J’ai eu le temps d’acheter le journal et de me promener le long du Reik, et je suis allé chercher du pain, et puis j’en ai profité pour acheter des beignets pour les enfants d’Arnulf et Oda… Vous avez vu comment elle est mignonne la petite dernière d’Arnulf ? Elle arrête pas de grandir ! Vous voulez un des beignets ? Ils sont fourrés aux pommes c’est très bon. Tenez je vais vous en chercher un je vais le mettre dans votre gamelle et… Vous avez une gamelle, pour manger à midi ? Ah oui c’est vrai vous mangez pas le midi vous ; C’est pas très bien vous savez, travailler l’estomac vide c’est épuisant ! »
Oh là là. Il a le don d’être à la fois très gentil et très casse-bonbons. Je sais jamais si je veux lui faire un bisou sur la joue ou lui exploser les bijoux. Si seulement il me parlait quand j’avais le temps, et pas quand je suis en retard avec le seau rempli d’eau savonnée sale sous le bras. Je souris, je répond rapidement à ses phrases en agitant énergiquement la tête, je le retiens vite d’aller me chercher des beignets, et puis je lui dis que oui c’est vrai je devrais peut-être me préparer un casse-croûte… Se tirer de ce couloir est encore plus compliqué que se tirer d’une course-poursuite avec des sergents du guet. Je me sens empêtré et je n’ose pas couper court à la discussion en lui sortant un écoute coco, t’es bien gentil mais j’ai pas que ça à foutre. Je suis bien contente d’avoir Rudolf qui m’offre à bouffer le soir parce qu’il a encore l’impression que sa femme n’est pas morte et que ses enfants n’ont jamais quitté le foyer, alors il arrête pas de trop cuisiner ; Un homme qui cuisine, c’est tellement rare en plus.
Du coup, je pense bien à lui rappeler qu’il faut qu’il prenne ses médicaments. Je lui demande s’il va bien. S’il a pu bien dormir. Je m’intéresse sincèrement à lui, même si j’ai réellement envie de me casser en faisant la roue. Quand j’étais petite, Rudolf était déjà assez âgé et ne travaillait plus, mais il est arrivé quelque chose de bizarre y a genre, trois ans. Il était en train de s’occuper du potager de la cour, en plein été, quand il a eut une violente crise d’apoplexie. Il est devenu incapable de parler, il est tombé par terre et il pouvait plus bouger les bras. Arnulf et mon père l’ont embarqué en urgence jusqu’à l’apothicaire qui a appelé un médicastre. Par la sainteté de Shallya (Bien que le médicastre n’avait pas l’abnégation et la douceur d’une prêtresse de Shallya, ça c’est peu dire…) Rudolf a été sauvé, mais maintenant il a du mal à marcher, à parler, et souvent il se met à oublier des choses. Bien sûr, normalement, il faudrait qu’il soit surveillé au lieu de vivre tout seul, mais bizarrement je suis la seule que ça choque, mon père quand je lui dis que c’est pas bien que Rudolf n’arrête pas de sortir dehors et de faire la cuisine alors qu’il a les mains qui tremble il réagit d’un air choqué, comme si j’étais une vieille pimbêche doublé d’une geôlière pour vouloir garder le vieux chez lui. Le pire c’est ses enfants, qui ne passent jamais, et son imbécile de neveu qui vient seulement une ou deux fois par semaine en coupe-vent, probablement pour qu’on ne l’oublie pas sur l’héritage ; Je me souviens qu’une fois je m’étais engueulé violemment avec le neveu, une vraie tête de con, persuadé d’être un saint parce qu’il vient raser tonton, alors que moi j’appelle ça le service minimum. Enfin bref. C’est juste encore une raison pour m’énerver. Je me rend compte que mes exercices sur l’échelle de ce matin ne m’ont pas suffit.
Mes rappels sur ses onguents à s’appliquer ont au moins un mérite : Il se sent gêné. Il me fait oui-oui de la tête et de sa petite voix, puis j’arrive finalement à me dégager en lui souhaitant par trois fois une bonne journée. Puis je retraverse la cour, je retourne près de mon pommier et du cagibis, et je m’approche du petit muret qui donne sur une ruelle. Je déverse l’eau sale soigneusement le long de la bouche du caniveau ; Avant je ne m’embêtais pas et je me contentais de balancer le seau depuis le balcon, directement dans la rue, mais on a reçu des plaintes du conseil municipal et ça a encore été le sujet d’une engueulade, avec menace de porter plainte devant le quartenier. Demi-tour droite, j’entre dans le cagibi toujours ouvert à clé, je cache mon seau en espérant qu’on me le vole pas dans la journée, et je sors dehors.
Devinez qui est sur son balcon ?
« Dites donc, jeune fille ! Vous comptez récupérer votre linge qui étend ?! »
Oh putaiiiiin. La vieille Gisela me regarde depuis son balcon, où elle est en train de s’installer pour tricoter. Mais elle arrête son organisation pour me regarder, les poings sur ses grosses hanches bien grasses. Je me retourne et lui fais un magnifique sourire très très forcé. Je prend une petite voix de jeune fille ingénue et idiote pour lui répondre.
« Je vous prie de me pardonner, belle dame… J’ai complètement oublié de retourner le chercher. Je m’en occuperai en rentrant du travail.
– Vous avez oublié ?! Vous êtes tête en l’air, ma parole ! Vous savez que vous monopolisez toute la corde à sécher ?! Pour une jeune fille pas très coquette vous en avez du linge ! Vous savez faudra pas vous étonner si vous le retrouvez par terre à un moment, vot’ linge ! Je fais quoi, moi, si je dois aller au lavoir ?! Vous pensez vraiment qu’à vous-même ! Vous êtes insupportable ! Ça veut dire quoi, « oublié » ? Cela vous prend juste dix minutes de le plier et de le ramener chez vous ! C’est incroyable ! »
J’éteins mon cerveau. Je me met à rougir, mais je sais pas si c’est de honte ou de colère. C’est vrai, ça prend dix minutes de ranger le linge. Ça prend aussi dix minutes de nettoyer les couverts, ça prend dix minutes de mettre la table, ça prend dix minutes de passer le balai, ça prend dix minutes de faire le lit, tout prend dix minutes, mais mit bout à bout c’est une perte de temps et d’énergie horrible. Et le pire c’est que je peux pas juste lui faire un doigt et l’insulter la Gisela. Parce qu’elle a raison. Parce que si je fais un scandale tous les voisins vont se liguer derrière elle et faire « non mais c’est vrai que vous avez monopolisé la corde à linge toute la journée... ». On commence pas des batailles qu’on peut pas gagner, j’ai trop goûté à ce problème à travers mon adolescence, les vieux ça a toujours raison et les jeunes ça a toujours tort, alors je me contente d’agiter la tête, de faire mes plus plates et plates excuses, et de surtout pas écouter quand elle me lance pour la seizième fois sur le sujet du PUTAIN de cagibi et de la PUTAIN de clé qu’il faudrait fermer.
Je serre les poings en même temps que les dents maintenant. Et j’arrive enfin à me dégager de là en subissant les méprises et les remarques passive-agressives de la grosse truie. Le pire c’est qu’elle a raison, je me répète. J’ai horreur d’être mise en porte-à-faux. Cette vieille mégère a ses utilisés, avec son caractère exécrable c’est quand même la matriarche de la résidence, même si elle a tendance à croire que tout le monde est à son service. Avec le recul je me demande si je l’aie déjà vue sympathique ? Aussi loin que je me souvienne j’ai toujours eu l’impression qu’elle avait un caractère de chieuse et pisse-froide. Après, d’un autre côté, la plupart de ses médisances à mon encontre naissaient du fait que j’avais tendance à rire fort sous son balcon quand je ramenais secrètement une ami ou un amoureux avant de rentrer tard chez papa. Bon sang j’en parle comme si ça faisait une décennie, alors que je le faisais encore il y a genre, deux ou trois ans. Ok peut-être quatre. Merde c’est vrai que j’ai un vide affectif.
Vite, je me chasse cette idée de la tête. Boulot boulot. Faut encore faire la loooongue marche à travers le Grand Pont pour gagner l’Industrialplätz et la forge de papounet.
Il fait frais dehors. Nuln se réveille dans un automne naissant. Les arbres ont encore des feuilles aux branches, mais ça ne va pas durer longtemps. La foule des ouvriers est déjà partie, mais là c’est la foule des bons bourgeois qui se presse dans les rues. Surtout des femmes, du coup, parce que c’est elles qui doivent faire les courses pour leurs époux et leurs enfants. Mais il y a bien quelques bonhommes qui ont un emploi qui leur permettent de ne pas être obligés d’aller dans l’enfer du feu et des braises rive gauche, des petits intellos, des journaleux, des imprimeurs, des savonniers ; une foule de petits métiers moins éreintants et moins dangereux. Les brutasses que je croise, ce sont deux sergents du guet qui patrouillent l’un à côté de l’autre, en uniforme. L’un porte un gros pain sous le bras, l’autre un sachet de fruits qu’il déguste tout en parlant la bouche pleine ; ils attendant tous deux à la sortie d’un commerce, posés tranquillement autour d’un banc. C’est un quartier suffisamment tranquille pour que les guetteurs n’aient pas à être constamment vigilants, c’est tout de même marrant à regarder.
Alors que je descend tranquillement la Westenstrasse pour embrancher en direction de la Emmanuelplätz, je croise de l’autre côté de la rue une jeune fille que je reconnais entre toutes les jeunes filles. Pour une fois, ce n’est pas moi qui me fait déranger dans la routine, c’est moi qui vais déranger. Je fais un grand signe de la main et je me met à parler en pleine rue, au milieu de la petite foule de passants :
« Hé ! Oda ! »
Toutes les femmes ne se contentent pas d’occuper leur temps au foyer. Je dirais même que ce n’est pas le cas d’une majorité. Les femmes aussi ça travaille, et Oda en fait partie ; D’habitude quand je la croise elle se fait toute jolie, avec des nœuds, des rubans dans les cheveux, le visage maquillé. Là elle a le visage couvert de petits boutons, sa chevelure cachée sous un voile (Alors qu’elle n’est pas mariée), et elle porte une simple tunique en lin très large et qui tombe bas ; Je la vois avec une sacoche en cuir sous le bras. Elle bosse dans le textile, mais elle n’est pas un riche drapier ou un gipponier qui gagne très bien sa vie, ça généralement c’est des hommes qui le font ; Elle se contente de passer la journée devant un métier à tisser, ça permet de se faire de l’argent honnête, ça contribue à son foyer même si pour le coup c’est surtout ses frères qui sont tous à l’usine qui ramènent le plus gros gagne-pain.
« Tiens salut Emma ! T’es encore là ?
– Oui oui je suis un peu en retard j’ai pas trop le temps… Tu fais un bout de chemin avec moi ou t’es occupée ?
– Avec joie, mais juste un petit bout ! »
Oda me ressemble pas du tout. Elle est toute petite, un peu grassouillette, toujours souriante ; elle a des cheveux bruns et tellement longs qu’ils tombent jusqu’au bas de son dos. Pourtant ce n’est pas une petite bourgeoise qui gaspille son temps à loisirs, elle aussi est beaucoup employée à s’occuper de la maison familiale, même si elle est aidée par sa mère et par sa belle-sœur, le grand frère n’ayant toujours pas quitté le foyer familial alors qu’il est marié (Les loyers coûtent très cher dans le quartier et papa-maman ne veulent pas qu’il aille dans les Taudis à cause de la criminalité et tout ça). Mais elle m’aime bien. On a six ans de différence et elle vit au milieu d’une fratrie avec que des bonhommes, donc je lui ai un peu servi de grande sœur ou une relation du genre. C’est ça qui est pratique quand on vit toujours dans la même maison, dans le même quartier, avec les mêmes voisins ; au bout d’un moment tout le monde connaît tout le monde, pour le meilleur et le pire.
« Y vont tous bien tes frangins ?
– Tous bien ! On continue de chercher une nouvelle maison pour Bruno, mais c’est un peu compliqué… Il pense quand même avoir une promotion de contremaître ! Je t’en ai parlé ?
– Oui oui, mais ça fait longtemps que ça traîne cette histoire. En même temps contremaître ça serait bien, ça lui permettrait d’enfin avoir de l’argent pour déménager, quoi…
– Il la mérite franchement cette promotion. Il est très sérieux, et il se tue au travail ! Après c’est pas le seul, je sais bien, mais je veux dire voilà, on peut pas dire qu’il donne pas de sa personne, et puis... »
Je ne coupe pas Oda, mais je ne vais pas vous faire écouter tous les compliments qu’elle a pour ses quatre frères les uns à la suite des autres. Déjà ça vous ennuie, et ensuite, ses paroles à la gloire de ses frérots qu’elle admire au bout d’un moment c’est toujours les mêmes. Non, moi je vais vous dire pourquoi Bruno va devenir contremaître : Parce que la dondon qu’il a épousée, c’est la fille d’un maître d’ouvrage de l’usine. Forcément ça améliore les candidatures, pas vrai ? Mon père il fait semblant de sourire et de féliciter Bruno devant les voisins, mais en privé il a des mots pas très sympas, il m’explique que c’est pour ça qu’il a choisit d’ouvrir une forge au lieu de retourner dans les manufactures et les grandes usines. Être son propre patron ça évite les histoires de favoritisme comme ça.
« ...et voilà, maintenant il faut que je ramène l’argent au drapier. Mais je retourne travailler vers 13h ensuite. Et toi, comment va ton frère ?
– Gerhard ? Le jour où j’aurai des nouvelles de lui… Tu sais qu’il passe juste pendant les congés scolaires. Il doit faire l’idiot avec ses camarades.
– Il t’énerve toujours autant ? Me demande-t-elle avec une petite voix.
– Ce qui m’énerve c’est que mon père n’arrête pas de me critiquer quand je ne fais pas tout ce qu’il veut, mais que Gerhard vienne uniquement à la maison pour mettre les pieds sous la table ça ne le choque pas.
– Oui mais s’il est diplômé il pourra travailler où il veut ! Il sera bien payé ! C’est rare pour un enfant des rues d’intégrer l’École d’Artillerie, t’es pas un peu fière ?
– Tu parles, je peste dans un souffle. Une fois diplômé, je veux dire, s’il y arrive, il veut aller au Collège d’Ingénierie. Avec quel argent, je me demande.
– Il aura peut-être une bourse…
– En devenant l’éphèbe d’un vieux noble poudré, peut-être. Je trouve pas que c’est un motif de fierté, à titre personnel. »
Si j’avais été un bonhomme je serais allée à l’usine, comme tout le monde. Gerhard c’est déjà plus un semi-homme. Bien habillé, douillet, limite peureux. Quand on se battait j’arrivais toujours à lui coller une raclée. C’est de la triche j’avoue, parce que les filles poussent plus tôt que les garçons alors à douze ans je pouvais l’étrangler sous mon bras et lui frotter le crâne sans soucis. Mais disons qu’il pourrait s’entraîner, ça fait peine à voir, il a des biceps minuscules ! En plus tous ses amis sont des gamins de patrices ou d’aristocrates, il fait genre il s’intègre à leur groupe en faisant les mêmes conneries qu’eux, alors que je suis sûr ils le prennent pour un bouffon amusant parce que il vient d’un foyer modeste : Mon grand-père c’était un ouvrier, mon père un vétéran de l’infanterie, y a mieux comme prestige familial. Et voilà que Gerhard il se ramène et il dit des mots trop bizarres que je suis sûr qu’il invente, genre éphèbe, c’est lui qui l’a sorti un soir et qui m’a dit ce que c’était. Moi on m’a apprit que l’homosexualité ça faisait de la peine à Taal et Rhya parce que c’est pas naturel on est censés faire des enfants.
« C’est quoi un éphèbe ?
– Un heu… Un garçon qui est au service d’un homme plus vieux. Je vais pas te faire un croquis.
– AH. »
Petit silence gênant.
« Et…
Et Conrad, comment il va ? »
Oof. À la mention de ce prénom, j’avoue, j’ai un peu grimacé. Ça me gêne. Y a bien qu’avec Oda que je peux en parler. Et les anciens et anciennes de ma bande. Certainement pas avec Gerhard, s’il apprenait que je fréquentais toujours Conrad il deviendrait fou.
« Il… Il n’aura plus de problèmes avec cet usurier.
– Comment tu sais ?
– Une rumeur que j’ai entendu… Un, heu… Un type trop bizarre, qui se serait habillé en noir et qui l’aurait tabassé avant de ruiner son livre de comptes.
– Sérieux ?! Le sale Thorek Heldour ? Tu sais que je connais plein de gens qui lui devaient de l’argent ?
– Les nains ont de la mémoire mais ils ont tendance à un peu trop la mettre par écrit.
– T’as une idée de qui a pu faire ça ? Que je lui envoie une lettre de remerciement, et une corbeille de fruits.
– Bon sang, vu le nombre de gens qui détestaient Thorek ça m’étonne pas qu’un d’entre eux pète les plombs et aille le rouster. Mais ce qui m’étonne c’est plutôt qu’il ait décidé de le garder en vie.
– Tu m’étonnes ! »
Je dois réprimer un sourire mauvais. Je suis fière de moi-même. Voir ce sale nain d’habitude si imbu de lui-même, si heureux d’écrire dans son gros livre les couronnes et les pistoles qu’on lui doit, toujours bien habillé et la barbe lavée avec des huiles pour la rendre soyeuse et brillante. Par terre, sous ma botte, à crier à la fois de rage et de peur. Je suis le corbeau, oh putain ! C’était à la fois immensément cliché et terriblement génial. J’arrête pas de me repasser cette scène en boucle depuis deux jours.
Non, Conrad je ne l’ai pas revu. Je dois le revoir. Je comptais le revoir, le plus vite possible. Mais c’est difficile, avec le boulot à la maison et le boulot dans la forge. Cela faisait des années que je ne l’avais pas revu, la dernière fois c’est quand on avait rompu et- enfin, quand il avait rompu avec moi. Il me disait qu’il envisageait de partir à l’armée mais au final il est parti dans les rues, tu parles. Je l’ai haï. Je crois que je le hais toujours. Et puis il est revenu comme une fleur dans ma vie, sorti de nul part, à dire que j’étais jolie, que je lui manquais, et aussi qu’il avait besoin de trois couronnes pour rembourser une dette. Il faut admettre que les deux premiers éléments m’ont plus interpellé que le troisième. Je suis conne. Je suis une grosse conne. Mais c’est Conrad. Il est beau, il est gentil, il parle bien. S’il m’avait pas quitté jamais je ne l’aurais fait, malgré les critiques d’à peu près tout le monde ; toute la bande s’est coupée de lui, j’ai été la dernière conne à pas me rendre compte qu’il attirait que des emmerdes.
J’avais pas trois couronnes. Mais j’avais le casque que mon père a fait fabriquer pour un « client ». J’espère juste que quand il va apprendre que le sale nain viendra pas chercher sa dette, il ne va pas à nouveau se volatiliser je-ne-sais-où…
« Tu es pensive, Emma.
– Mh. Oui… Mais je crois que j’ai pas envie d’en parler. Pas maintenant je veux dire.
– Oh, je comprend. Mais tu sais que je suis curieuse. Cela m’intéresse toujours de- »
Oda pousse un grand soupir et tombe sur moi. Un type passe en courant et la pousse. Il lui arrache la sacoche des mains et s’enfuit en courant. Putain la sacoche. Je vous avoue que j’ai pas du tout écouté qu’est-ce qu’il y avait dedans, j’étais trop occupé à avoir des pensées solitaires. Mais Oda a le visage mortifié, elle est blanche comme mes sous-vêtements. Elle pointe du doigt le jeune homme qui est en train de courir à toutes jambes et elle tente de parler d’une petite voix tremblante.
« Non ! Non putain ! »
Je la regarde. Je regarde le type. Je regarde les passants qui s’écartent sur le chemin du voleur à la tire. Je regarde Oda qui se met les mains dans les cheveux. Je regarde le type. Les passants. Le chemin. Oda. Le type. Je réfléchis à toute vitesse, en bougeant ma tête comme une poule, et en faisant un pas de côté. Putain.
« Reste là, attend moi ! »
Dieux merci, j’ai pensé à être assez fille pour avoir mis une ceinture. Je relève vite les jupons de ma sale robe pour les tasser négligemment dessous avant de me libérer les jambes. Et je pars immédiatement au quart de tour, en courant à toute vitesse, pour tenter de rattraper le voleur.
Oh oui c’est génial bon sang. Une course-poursuite dès le matin. Je suis même pas sarcastique, je suis on ne peut plus sérieuse : Je sens mon cœur qui commence à battre hyper vite, je sens l’excitation en même temps que la chaleur monter dans mes muscles, et je m’élance avec toute la vitesse dont je suis capable, en évitant soigneusement devant moi les bonnes femmes qui encombrent la rue, et un boulanger qui sort de sa boulangerie pour voir qu’est-ce que signifie le grabuge dans la rue.
Le voleur se retourne pour me regarder. C’est un petit gamin de 13-14 ans. Il a une avance sur moi mais je vois clairement comment il flippe et doit demander l’aide de Ranald dans son crâne : Il avait pas prévu de se faire poursuivre, c’est sûr ! Il glisse sur le pavé et fait un virage sec dans une allée. Je le suis aussitôt en attrapant le coin du mur pour me propulser à ses trousses. Ce crétin rentre dans quelqu’un sur le passage, et lui comme la dame s’écrasent à terre. Alors qu’il se fait copieusement insulter et crier dessus, il se relève et reprend sa course avec une fougue folle toute juvénile ; Je fais de même. Je saute à pieds-joints au-dessus de la dame qui est tombée et je vais à ses trousses. Il quitte la ruelle pour s’élancer vers la Magrittastrasse, il croit qu’il peut me semer à travers les étals de bouffe du marché. Quel crétin. Je suis pas un guetteur qui doit faire attention à son travail, à ne surtout pas bousculer les gros bourgeois ou renverser les œufs que le guet devra rembourser pour son manque de vigilance : Je le poursuis parce que j’adore ça. Et aussi pour rendre service à Oda, oui, très bien.
C’est un mélange de course et d’adresse. Sans ralentir je suis obligée de me plier, de marcher sur le côté, de faire un petit bon. Cet abruti balance des trucs sur mon chemin, peu importe les merdes qu’il peut renverser avec ses petits bras d’adolescent : Une cagette, un balai, il met pas assez de force pour renverser vraiment quelque chose qui pourrait me ralentir. Cela me fait marrer. Et sur le chemin de la course j’entends les gens hurler, crier à l’aide, qu’il faut appeler le guet, mais personne ose m’arrêter ou arrêter le garçon. Demandez-vous : Vous réagiriez comment si vous étiez bousculé par quelqu’un qui court et que vous voyiez dans les deux-trois secondes qui suit une fille avec les jupons relevés qui court tout aussi vite ? Vous allez avoir un moment de flottement, avant de réagir. Et c’est trop tard on est partis.
Mais toutes les bonnes choses ont une fin. J’adorerais faire de l’exercice en coursant le petit con pendant vingt minutes mais je suis en retard, il doit être déjà bientôt 9h et je suis censée ouvrir la forge au public. Alors qu’il tente à nouveau de me semer à travers un coupe-gorge qui débouche sur une autre avenue, je cesse soudain de le suivre et tourne sec à travers une résidence d’habitation, une allée qui donne sur des maisons à colombage. Je connais le quartier, j’y ai passé la totalité de ma vie. Il me prend pour qui ? Nuln c’est ma ville, bordel. Y a pas un balcon sous lequel j’ai pas rigolé, une gouttière que je n’ai pas escaladé, un arbre derrière lequel je n’ai pas pissé. Du moins dans le Westen. Je sais ce que le gamin veut faire : Il veut me perdre en atteignant le Dédale, il va probablement balancer la sacoche d’Oda à l’un de ses complices et quand je mettrai la main sur le gamin pour lui foutre une raclée, il pourra pleurer et appeler à l’aide les sergents du guet qui verront qu’il n’a aucune marchandise volée sur lui. Allons ! Je faisais ça alors qu’il devait téter les seins de sa mère ! Dans la petite résidence privée, je fonce vers un grand mur que j’escalade en faisant un saut avec élan contre le mur. Voilà à quoi ça sert de monter des échelles à l’envers : Avec la force de mes bras, j’arrive à me hisser sur le muret, et me retrouve au-dessus d’une ruelle. Je saute à pied joints de l’autre côté, je me cabre pas pour ne pas casser mes jambes et au contraire m’écrase en roulant et en accompagnant ma chute, mon menton collé contre mon torse. Apprenez à chuter, vous verrez que ça sera super utile dans votre vie de tous les jours. Je me relève aussitôt et, voilà que j’ai gagné mon avance contre le gamin. Cet imbécile quitte la rue et rentre dans la ruelle déserte en étant persuadé qu’il est en train de me semer. À la place, e me retrouve juste face à lui alors qu’il regarde derrière si je le poursuis toujours. Paniqué en me voyant, il glisse sur le sol, se retourne, commence à s’enfuir, lorsque je l’attrape par le bout de son vêtement en me jetant en avant, et le tire en arrière. Il se débat dans tous les sens, alors je me dépêche d’attraper ses mains avec lesquelles il tente de frapper mon visage, et je lui écrase sa tête contre le pavé sale et mal entretenu de la rue. Il se débat encore, comme un chat qui a envie de se casser alors que vous l’avez dans vos bras. Moi ça me fait marrer. Je peux pas m’empêcher de rire.
« Lâche-moi ! Il hurle avec sa voix juvénile et malgré l’obstruction de sa bouche que j’écrase avec ma main. ‘Spèce de pute ! Trouve-t-il aussi à ajouter, avec le verbe et la prose des plus beaux auteurs de notre siècle.
– T’embrasses ta maman… avec cette bouche… petit ? Je lui fais en haletant sur un ton rigolard alors que je me positionne mieux pour lui bloquer les jambes avec mes genoux.
– J’ai pas de mère !
– Oooh… Elle t’as, heu... abandonné à la naissance ? J’la comprend, un chiard comme toi j’taurais balancé au caniveau aussi.
– Un chiard ?! Avec ta face personne voudra te mettre en cloque, sale thon ! »
Oof. Il a du répondant le petit con. Je dois avouer que je trouve pas une réplique à rétorquer. Ça me fout les boules. Je suis sûr je vais me repasser cette scène en boucle dans ma tête en essayant de trouver une punchline à lui mettre à la figure.
Je lâche le gamin seulement une fois qu’il s’est calmé, attrape la sacoche en cuir d’Oda, et me relève en posant un talon sur le genou du gamin pour pas qu’il espère s’enfuir. Il cesse de se débattre et me regarde plutôt avec un regard de haine qui sied mal à ses petits yeux de gamins.
Pour dire la vérité, je lui en veux même pas. À la place, il me fait sourire.
« Tu t’appelles comment ?
– Personne.
– Très bien, Personne, je continue en haletant toujours un peu. Tu sais, ça paye d'être aimable avec les grandes personnes… Parce que tu vois, là, maintenant, je démange un peu d’aller prévenir un sergent. Tu veux que je t’amène au quartenier par la peau des fesses ? Tu sais ce qu’ils font aux voleurs ? »
Le regard du gamin se fait toujours haineux. Mais son visage et son corps se détendent. Voilà. Il faut qu’il apprenne à devenir intelligent ce petit abruti. Malheureusement, il ne trouve rien à dire, même quand je met une main derrière mon oreille pour lui signifier élégamment que j’attends quelque chose.
« Hm ? Rien à déclarer ?
– Je…
J’vous prie de m’excuser, mademoiselle.
– Tu peux faire mieux que ça. »
Il lie ses poings comme un brave petit angelot. Et il me fait un tout autre discours qui me fait bien plus de bien à l’ego que de me rappeler mon célibat en me comparant à un poisson.
« Pitié mademoiselle… Jolie demoiselle… Je vous en supplie, je ferai tout ce que vous voudrez. »
Faut avouer que ça sonne beaucoup faux, mais ça suffit à me faire marrer. Je retire mon pied de son genou. De toute façon j’ai pas envie de traîner : Je suis sûr qu’un gros bourgeois a appelé les guetteurs et j’ai pas envie de perdre du temps avec des types en uniforme qui vont me demander ma déposition. Je suis en retard je vous dis.
« Apprend à mentir mieux, gamin. Et viens pas voler dans le Westen, c’est pas de ta taille.
– J’avais pas le choix ! Me fallait cette sacoche ! »
Il ne dit rien de plus et s’enfuit à toutes jambes. Moi je me retourne, remet bien ma robe, et retourne dans la rue que je remonte. Je retourne pas parfaitement sur mes pas parce que j’ai pas envie de passer à travers la rue marchande qui a été renversée dans tous les sens. À la place, je marche très rapidement, en trottant parfois, et fait un petit détour pour retourner jusqu’à la Hauptstrasse. J’en profite pour ouvrir la sacoche et voir qu’est-ce que Oda avait.
Je la referme aussitôt. Genre, une seconde après avoir regardé dedans. Y a plein de papiers. Et je suis pas assez stupide pour pas reconnaître des lettres de change. Qu’est-ce qu’elle fout avec un paquet de lettres de change ?
Je reprend mon souffle et remet mes cheveux broussailleux en place en les agitant avec ma main, ce qui sert juste à les rendre encore plus en l’air. Au bout d’un moment, je tombe sur Oda, qui est en train de marcher vers moi. Je lui fais un signe et je lui tend la sacoche.
« Je t’avais dis de m’attendre !
– Merci Emma ! Merci ! Je pourrais t’embrasser ! Je savais pas que tu savais courir comme ça ! »
Oui bah Oda elle sait pas grand-chose sur moi. Elle m’a jamais vu escalader des toits ou échapper à des veilleurs. Le plus incroyable qu’elle m’ait vu faire c’est monter au pommier pour sauver son abruti de chat. Et je vous parle pas de connaître le Corbeau.
« Dis-moi, c’est quoi cette sacoche ?
– Je te l’ai dis ! Mon patron qui veut que je le donne à un drapier. C’est de l’argent pour régler une commande.
– Tu trouves pas qu’il y a beaucoup d’argent pour acheter du drap ? »
Elle me regarde comme si j’avais dis un truc idiot. Oda elle a beaucoup de qualité mais la clairvoyance ça en est pas une. Elle est tellement bête elle est super facile à tromper, c’était bien pratique quand j’étais plus jeune et que je lui vendais des bobards qu’elle allait répéter à mon père pour excuser mes retards ou les soirs où je rentrais pas chez moi. Mais maintenant elle est presque adulte, donc il faudrait régler ça.
« Je n’en sais rien. Je ne suis pas marchande moi.
– Hmm. Dépêche-toi d’aller le filer au drapier alors. Et garde la sacoche près de toi.
– Oui, oui, mon patron m’a dit de faire attention… Il paraît qu’il y a beaucoup plus de vols à la tire ces derniers temps ! Et j’ai lu dans Le Rapport Quotidien que c’était piloté par des gangsters nains, et-
– Oda, il faut que j’aille travailler. Tu veux bien qu’on en parle ce soir ?
– Heu… Oui ! Oui oui bien sûr ! Merci tellement Emma, merci ! »
Heureusement que le bon Arnulf travaille. Je lui avais demandé de bien vouloir me prêter une échelle, une fois, parce que le chat d’Oda s’était coincé sur une branche du pommier, mais depuis il ne prend pas gare au fait que je lui emprunte son échelle tous les matins. En même temps, vous avez souvent besoin de votre échelle au jour-le-jour, vous ?
Tout est question d’horaire. Il faut être extrêmement précis, on peut pas tolérer l’erreur. De tous les voisins, c’est Bernhard qui est le plus lent, il part toujours la bouche en cœur, avec son chapeau en feutre sur la tête et son manteau rabattu sur son épaule l’été, couvert sur son dos l’hiver. Ensuite, il y a toujours un petit battement où personne ne traverse la cour : Les hommes sont partis pour traverser le Grand Pont et aller jusqu’à leurs usines, ou bien comme maître Bernhard, ils se dirigent vers leur boutique située dans le quartier. Cela ne va pas laisser le pâté de maisons silencieux, les dames ont aussi des choses à faire, mais il y a toujours un petit moment, un instant de repos qui permet au chat d’Oda de venir s’allonger en plein soleil pour bronzer ou pour se lécher les fesses, un silence qui n’est troublé que lorsque la vieille Gisela Letihn (À ne surtout pas confondre avec Gisèle Panhard) sort de chez elle pour faire du tricot en regardant dehors.
Pendant que toutes les dames sont occupées à faire le lit, passer le balai, ranger chez elles, voire-même déjà éplucher les légumes qui serviront au potage du soir, c’est le moment où je dois vite passer à l’action, d’autant plus que l’horaire que je sois correspond parfaitement avec le moment où les rejetons des feux des petites maisons à colombages partent errer dans les rues, si leurs parents sont pauvres, ou aller studieusement voir un maître pour savoir comment écrire, quand ils ne sèchent pas pour rejoindre les premiers. Je bondis hors de la piaule, avec mes vêtements de la nuit, me rince le gosier avec de l’eau stagnante de la veille, et cherche mes cuissardes. C’est souvent périlleux parce que la nuit j’ai tendance à être trop crevée pour bien les ranger, alors je me content de les retirer un talon contre l’autre avant de les balancer à la volée. Du coup, comme tous les autres matins, je me met à dire des insultes bien fleuries, comme « putain de bordel de merde fait chier » ou le classique « bon Sigmar putain pourquoi ça arrive qu’à moi ? », avant de finalement parvenir à me reconstituer une paire que je porte à la main. Je fais quand même gaffe quand j’arrive devant la porte : Je tire sur la chevillette avec grande minutie, parce que le problème c’est que si je retire la bobinette trop rapidement, ça claque très fort, et je risque d’alerter le vieux Rudolf qui à cette heure là est déjà bien éveillé, à manger des beignets en lisant l’édito et la Une du Rapport Quotidien.
Rudolf est sympa, mais collant comme du goudron, et si je n’ai pas fuis le couloir assez vite après avoir dévalé les escaliers, il va me happer, me demander comment je vais, ignorer ma réponse, puis immédiatement engager la conversation sur les idioties qu’il a commencé à lire dans son torchon : Allez savoir pourquoi, je n’ai aucune envie, lorsque je viens juste de me réveiller, d’avoir une conversation sur comment les maçons nains sont un danger pour les artisans locaux et pilotés depuis Karaz-a-Karak, ou encore les trois raisons pour lesquelles le Patriarche Suprême Balthasar Gelt est sous l’influence des fonderies d’armes de Nuln. Des crottes d’œil autour des yeux, une mauvaise odeur venant des aisselles, baillant à m’en décrocher la mâchoire, je n’ai jamais d’autre choix que de faire semblant de croire à tout ce qu’il dit puis à tout de même poliment lui demander s’il suit toujours ses rendez-vous chez l’apothicaire et s’il prend bien soin de mettre son onguent le matin et le soir. C’est pieds-nus que je dévale les marches pour passer discrètement devant la porte de Rudolf, puis je vais dans la cour, et me dépêche d’enfiler les cuissardes. Je traverse rapidement les dalles, ce qui provoque souvent la fuite du sale matou d’Oda qui ne m’aime pas, même après lui avoir sauvé la vie en allant le chercher dans le pommier. Je vais dans le cagibi qui n’est jamais fermé à clé, même si Gisela Letihn n’arrête pas de se plaindre constamment de vols et d’intrusions la nuit qu’elle jure qu’elle voit depuis sa chambre ; L’explication c’est que c’est Arnulf qui a la clé, mais tout le temps au cours de la journée il y a des gens qui ont besoin de ci ou ça qui est à l’intérieur, et le pauvre Arnulf se lamente de devoir abandonner son travail juste pour descendre ou monter ouvrir le cagibi. Vous vous rendez pas compte du boulot que c’est, le pâté de maison ? En tant que fidèle concierge, il doit constamment entretenir les torches de veille, s’assurer de la propreté de la voirie, et là, depuis deux semaines, il doit avec quelques jeunes mal payés refaire l’isolation du toit d’Oda et de Gisèle (Panhard cette fois).
Je vais chercher l’échelle qui est cachée derrière la petite barrière du cagibi, et même si sur le chemin je fais bouger des feuilles de buissons, j’arrive à mettre la lourde et longue échelle sur mon épaule. Au départ, son poids me faisait mal. Maintenant, je la soulève avec aise.
J’amène l’échelle jusqu’au pommier un peu éloigné des fenêtres et des allers-et-venues de la résidence, excepté pour le balcon de cette vieille pie de Gisela Letihn qui heureusement n’a pas encore sorti de quoi faire son tricot. Je peux donc poser la lourde échelle sur le sol, très éloignée du tronc de l’arbre, afin de faire tomber l’autre extrémité entre deux grandes branches qui sont assez solides pour soutenir mon poids. Et c’est là que je peux commencer le rite de la matinée sans lequel j’ai l’impression de n’avoir rien foutu, d’être une larve bonne à glander. Je retire ma longue chainse étriquée que je plie et pose sur un des échelons les plus bas.
Quasi-nue comme un ver, à part pour mes guibolles et mes pattes, je glisse ma tête sous l’échelle, lève les bras au-dessus de moi, me raccroche aux traverses, et je commence à escalader jusqu’au pommier. L’arbre et l’échelle sont assez hauts, même avec ma taille de grande perche, pour que ça m’oblige à me soulever un moment au-dessus du sol, avec uniquement la force de mes bras. Je suis tellement habituée à faire cet exercice que sentir l’échelle se plier légèrement sous la pression, ou voir les feuillages du pommier trembler ne me fait même plus peur. Tout ce qu’il faut, c’est bien penser à caler les montants dans des pierres que j’ai disposées exprès. Et je répète l’exercice, inlassablement, encore et encore, avec le même mouvement de petit saut qui ne demande que la force de mes bras, en essayant de garder le reste de mon corps qui est soulevé le plus droit et le plus immobile possible. Gauche. Droite. Gauche. Droite. Quand j’ai trop l’impression d’être un sac suspendu, j’essaye de profiter d’être tout en haut, près du pommier, pour tenter de soulever mon corps à la force de mes épaules, et en répétant toujours le même geste. Le jour où je vais casser l’échelle du bon Arnulf, je vais avoir l’air maline à essayer d’expliquer ça.
Mais la plus grosse hantise, ça serait quand même qu’un voisin me voit. Si c’est la jeune Oda, ça va, j’aurai juste à subir ses taquineries très désagréables à ce sujet. Si c’est cette commère de Gisela je sais que mon père sera au courant dans la soirée. Mais l’anxiété d’être découverte à poil, en train de grimper répétitivement une échelle par-dessous, est bien peu par rapport au plaisir de cet exercice ; Haletante, en sueur, les membres brûlants, je ressens plus d’intérêt dans cet exercice fatigant et répétitif que dans tout ce que le reste de la journée va m’obliger à faire. Ce moment il est à moi, pour moi.
Vous savez ce qui est le plus chiant dans la carrière de justicier ? Le temps. Vous avez pas idée de comment c’est chiant de remplir des horaires. Malheureusement j’ai besoin comme tout le monde de dormir 8 heures par jour et je suis obligée de faire mon boulot de boutiquière et de femme à tout faire pour le paternel. Autant vous dire que c’est une négociation permanente pour pouvoir remplir absolument tout ce que je dois faire. Souvent, je me retrouve à déléguer des tâches, à réussir à obtenir le service d’Oda pour faire tel ou telle chose, Gisèle elle peut rentrer chez moi quand elle veut et elle ne s’en prive pas, de toute façon depuis qu’elle est veuve elle trouve qu’elle a du temps à perdre.
J’enrôle les voisins, tout le temps, pour des tas de raisons. Compter sur leur gentillesse en revanche risque de vite courir sur leur patience ; Selon Gisela, j’ai une réputation de jeanne-foutre dans le voisinage. Et puis paraîtrait-il qu’il serait temps pour moi de me trouver un bonhomme, c’est vrai que ça réglerait pas mal d’ennuis pour mon pauvre papa – moi je me demande plutôt pourquoi c’est pas lui qui se cherche une nouvelle bonniche, mais vous comprenez, aux yeux d’un homme c’est normal que quand il rentre chez lui, le linge soit fait, le dîner est servi, et il n’a plus qu’à se mettre les pieds sous la table, c’est limite à se demander si tout ça n’est pas un miracle permit par la douce Rhya. Après tout c’est pas du vrai travail hein, pas comme la forge ?
Pardonnez-moi. Je vous ai presque montré mon amertume. Vous voyez pourquoi je m’amuse à monter des échelles à l’envers le matin ? Ça m’évacue ces conneries. Parce que quand je commence à être fatiguée, en fait, la journée ne fait que commencer. Il faut remettre l’échelle sur le dos, se rhabiller, et retourner illico dans la maison. Encore une fois je me met pieds-nus à l’entrée car Rudolf est un fourbe, et s’il m’a entendu descendre, il peut parfois m’attendre en embuscade sur le chemin du retour. Une fois j’étais tellement en colère et je n’avais tellement pas envie de voir sa tête, je suis rentrée chez moi en escaladant la façade et je suis rentré par une des fenêtres. Cette fois-ci, un Dieu ou une Déesse, j’ignore le ou laquelle, est de mon côté : Je parviens à rentrer chez moi sans me faire alpaguer par un quelconque curieux.
Sitôt la porte claquée derrière moi je balance les bottes au loin (Tant pis pour la conne que je serai dans trente minutes quand je devrai les chercher, je n’aurai qu’à maudire la conne que j’ai été de les lancer à la volée), et je me met au boulot. Je débarrasse la table où père a mangé avant de partir, je passe le balai sur les miettes car il est incapable de manger proprement, je lave les couverts, je vais faire le lit, je range rapidement la baraque en cherchant les minuscules trucs sur lesquels il peut remarquer que je n’ai pas assez fignolé. C’est une perte de temps absolue et j’aimerais bien être aidée, surtout qu’après c’est pas fini, et c’est moi qui suit obligé de me préparer. En plus, la petite horloge qu’un confrère de la guilde lui a offert pour l’anniversaire de la création de la guilde m’indique que je commence déjà à être à la bourre. Je prend ce qui reste du grand seau d’eau, à la fois croupie de la nuit et salie par l’utilisation de mon père qui est parti au boulot bien avant moi. Je me met à poil, prend une éponge et du savon (D’ailleurs il en reste plus beaucoup, et ça me fait serrer les dents parce que ça veut dire qu’en plus des milliards de trucs que je dois faire je dois aussi me charger d’en racheter chez l’apothicaire) et je me frotte rapidement là où je pue.
L’eau froide me couvre de chair de poule, mais quand vous avez passé deux décennies de votre vie à vous laver à l’eau froide vous remarquez même plus, les bains à l’eau chaude c’est quand même réservé à ceux qui ont de l’argent à perdre et qui n’ont pas à aller chercher de l’eau au puits. Je me sèche rapidement dans un linge que je fais bien gaffe de replier même si ça sert à rien, parce que mon père est le cador quand il s’agit de se plaindre pour rien. J’enfile des braies et une chemise, et au-dessus, je me recouvre d’une grande robe épaisse couleur vert-pomme et un mantel sur les épaules parce qu’il fait froid ces derniers temps. Pas de bijoux, pas de mercure sur les joues, pas de tresses : je remet juste en place mes cheveux gras et humides, que je coupe court justement pour pas avoir à les coiffer. Pour prendre soin de soi faut vraiment avoir du temps à perdre, et franchement, entre le boulot dans la maison, le boulot à la forge, et maintenant le boulot du soir qui consiste à traquer et tabasser des truands, on peut pas dire que j’ai vraiment une heure à perdre à me faire des bouclettes ou à me costumer. Pour quoi faire, en plus ? Me faire complimenter dans la rue par des bonhommes ?
Ça va ralentir ma marche. Le temps c’est tellement précieux, plus précieux encore que l’argent. Le seul accessoire que je m’offre, c’est une ceinture que je met au-dessus de la robe pour marquer ma taille et ne pas ressembler complètement à un vieux sac de pommes. J’enfile les cuissardes que j’arrive cette fois à retrouver assez facilement, j’attrape le seau à la main, je prend ma clé, et je peux enfin sortir dehors pour me mettre au boulot.
Par tous les Dieux. Rudolf est ici. Il ouvre la porte juste quand je m’approche de la sortie. Le vieil homme, le plus vieux de toute la résidence, se tient juste sur son palier qui est devant la porte d’entrée. Barbe de trois jours, j’en déduis que son neveu n’est pas encore venu pour le raser, mains qui tremble, grand sourire sur son visage, que je réplique avec mon propre sourire à moi qui doit afficher mes chicots un peu jaunes (Merde, j’ai oublié de me laver les dents alors que j’ai acheté un extrait de sauge chez l’apothicaire exprès pour ça). Il me parle avec sa petite voix faible d’infirme, en agitant sa main tremblante.
« Oh bah… C’vous qui avez fait tout c’boucan tout à l’heure ?
– Oui, c’est moi. Je suis désolée, je ne vous ai pas réveillé ? Je demande en sachant déjà parfaitement ce qu’il va répondre : Je connais toutes les habitudes chiantes et invétérées du voisinage, les vieux cons ça adore radoter.
– Non, non ! Vous savez j’suis levé depuis… Oh, 5 heures ! J’aime me lever tôt vous savez. J’ai eu le temps d’acheter le journal et de me promener le long du Reik, et je suis allé chercher du pain, et puis j’en ai profité pour acheter des beignets pour les enfants d’Arnulf et Oda… Vous avez vu comment elle est mignonne la petite dernière d’Arnulf ? Elle arrête pas de grandir ! Vous voulez un des beignets ? Ils sont fourrés aux pommes c’est très bon. Tenez je vais vous en chercher un je vais le mettre dans votre gamelle et… Vous avez une gamelle, pour manger à midi ? Ah oui c’est vrai vous mangez pas le midi vous ; C’est pas très bien vous savez, travailler l’estomac vide c’est épuisant ! »
Oh là là. Il a le don d’être à la fois très gentil et très casse-bonbons. Je sais jamais si je veux lui faire un bisou sur la joue ou lui exploser les bijoux. Si seulement il me parlait quand j’avais le temps, et pas quand je suis en retard avec le seau rempli d’eau savonnée sale sous le bras. Je souris, je répond rapidement à ses phrases en agitant énergiquement la tête, je le retiens vite d’aller me chercher des beignets, et puis je lui dis que oui c’est vrai je devrais peut-être me préparer un casse-croûte… Se tirer de ce couloir est encore plus compliqué que se tirer d’une course-poursuite avec des sergents du guet. Je me sens empêtré et je n’ose pas couper court à la discussion en lui sortant un écoute coco, t’es bien gentil mais j’ai pas que ça à foutre. Je suis bien contente d’avoir Rudolf qui m’offre à bouffer le soir parce qu’il a encore l’impression que sa femme n’est pas morte et que ses enfants n’ont jamais quitté le foyer, alors il arrête pas de trop cuisiner ; Un homme qui cuisine, c’est tellement rare en plus.
Du coup, je pense bien à lui rappeler qu’il faut qu’il prenne ses médicaments. Je lui demande s’il va bien. S’il a pu bien dormir. Je m’intéresse sincèrement à lui, même si j’ai réellement envie de me casser en faisant la roue. Quand j’étais petite, Rudolf était déjà assez âgé et ne travaillait plus, mais il est arrivé quelque chose de bizarre y a genre, trois ans. Il était en train de s’occuper du potager de la cour, en plein été, quand il a eut une violente crise d’apoplexie. Il est devenu incapable de parler, il est tombé par terre et il pouvait plus bouger les bras. Arnulf et mon père l’ont embarqué en urgence jusqu’à l’apothicaire qui a appelé un médicastre. Par la sainteté de Shallya (Bien que le médicastre n’avait pas l’abnégation et la douceur d’une prêtresse de Shallya, ça c’est peu dire…) Rudolf a été sauvé, mais maintenant il a du mal à marcher, à parler, et souvent il se met à oublier des choses. Bien sûr, normalement, il faudrait qu’il soit surveillé au lieu de vivre tout seul, mais bizarrement je suis la seule que ça choque, mon père quand je lui dis que c’est pas bien que Rudolf n’arrête pas de sortir dehors et de faire la cuisine alors qu’il a les mains qui tremble il réagit d’un air choqué, comme si j’étais une vieille pimbêche doublé d’une geôlière pour vouloir garder le vieux chez lui. Le pire c’est ses enfants, qui ne passent jamais, et son imbécile de neveu qui vient seulement une ou deux fois par semaine en coupe-vent, probablement pour qu’on ne l’oublie pas sur l’héritage ; Je me souviens qu’une fois je m’étais engueulé violemment avec le neveu, une vraie tête de con, persuadé d’être un saint parce qu’il vient raser tonton, alors que moi j’appelle ça le service minimum. Enfin bref. C’est juste encore une raison pour m’énerver. Je me rend compte que mes exercices sur l’échelle de ce matin ne m’ont pas suffit.
Mes rappels sur ses onguents à s’appliquer ont au moins un mérite : Il se sent gêné. Il me fait oui-oui de la tête et de sa petite voix, puis j’arrive finalement à me dégager en lui souhaitant par trois fois une bonne journée. Puis je retraverse la cour, je retourne près de mon pommier et du cagibis, et je m’approche du petit muret qui donne sur une ruelle. Je déverse l’eau sale soigneusement le long de la bouche du caniveau ; Avant je ne m’embêtais pas et je me contentais de balancer le seau depuis le balcon, directement dans la rue, mais on a reçu des plaintes du conseil municipal et ça a encore été le sujet d’une engueulade, avec menace de porter plainte devant le quartenier. Demi-tour droite, j’entre dans le cagibi toujours ouvert à clé, je cache mon seau en espérant qu’on me le vole pas dans la journée, et je sors dehors.
Devinez qui est sur son balcon ?
« Dites donc, jeune fille ! Vous comptez récupérer votre linge qui étend ?! »
Oh putaiiiiin. La vieille Gisela me regarde depuis son balcon, où elle est en train de s’installer pour tricoter. Mais elle arrête son organisation pour me regarder, les poings sur ses grosses hanches bien grasses. Je me retourne et lui fais un magnifique sourire très très forcé. Je prend une petite voix de jeune fille ingénue et idiote pour lui répondre.
« Je vous prie de me pardonner, belle dame… J’ai complètement oublié de retourner le chercher. Je m’en occuperai en rentrant du travail.
– Vous avez oublié ?! Vous êtes tête en l’air, ma parole ! Vous savez que vous monopolisez toute la corde à sécher ?! Pour une jeune fille pas très coquette vous en avez du linge ! Vous savez faudra pas vous étonner si vous le retrouvez par terre à un moment, vot’ linge ! Je fais quoi, moi, si je dois aller au lavoir ?! Vous pensez vraiment qu’à vous-même ! Vous êtes insupportable ! Ça veut dire quoi, « oublié » ? Cela vous prend juste dix minutes de le plier et de le ramener chez vous ! C’est incroyable ! »
J’éteins mon cerveau. Je me met à rougir, mais je sais pas si c’est de honte ou de colère. C’est vrai, ça prend dix minutes de ranger le linge. Ça prend aussi dix minutes de nettoyer les couverts, ça prend dix minutes de mettre la table, ça prend dix minutes de passer le balai, ça prend dix minutes de faire le lit, tout prend dix minutes, mais mit bout à bout c’est une perte de temps et d’énergie horrible. Et le pire c’est que je peux pas juste lui faire un doigt et l’insulter la Gisela. Parce qu’elle a raison. Parce que si je fais un scandale tous les voisins vont se liguer derrière elle et faire « non mais c’est vrai que vous avez monopolisé la corde à linge toute la journée... ». On commence pas des batailles qu’on peut pas gagner, j’ai trop goûté à ce problème à travers mon adolescence, les vieux ça a toujours raison et les jeunes ça a toujours tort, alors je me contente d’agiter la tête, de faire mes plus plates et plates excuses, et de surtout pas écouter quand elle me lance pour la seizième fois sur le sujet du PUTAIN de cagibi et de la PUTAIN de clé qu’il faudrait fermer.
Je serre les poings en même temps que les dents maintenant. Et j’arrive enfin à me dégager de là en subissant les méprises et les remarques passive-agressives de la grosse truie. Le pire c’est qu’elle a raison, je me répète. J’ai horreur d’être mise en porte-à-faux. Cette vieille mégère a ses utilisés, avec son caractère exécrable c’est quand même la matriarche de la résidence, même si elle a tendance à croire que tout le monde est à son service. Avec le recul je me demande si je l’aie déjà vue sympathique ? Aussi loin que je me souvienne j’ai toujours eu l’impression qu’elle avait un caractère de chieuse et pisse-froide. Après, d’un autre côté, la plupart de ses médisances à mon encontre naissaient du fait que j’avais tendance à rire fort sous son balcon quand je ramenais secrètement une ami ou un amoureux avant de rentrer tard chez papa. Bon sang j’en parle comme si ça faisait une décennie, alors que je le faisais encore il y a genre, deux ou trois ans. Ok peut-être quatre. Merde c’est vrai que j’ai un vide affectif.
Vite, je me chasse cette idée de la tête. Boulot boulot. Faut encore faire la loooongue marche à travers le Grand Pont pour gagner l’Industrialplätz et la forge de papounet.
Il fait frais dehors. Nuln se réveille dans un automne naissant. Les arbres ont encore des feuilles aux branches, mais ça ne va pas durer longtemps. La foule des ouvriers est déjà partie, mais là c’est la foule des bons bourgeois qui se presse dans les rues. Surtout des femmes, du coup, parce que c’est elles qui doivent faire les courses pour leurs époux et leurs enfants. Mais il y a bien quelques bonhommes qui ont un emploi qui leur permettent de ne pas être obligés d’aller dans l’enfer du feu et des braises rive gauche, des petits intellos, des journaleux, des imprimeurs, des savonniers ; une foule de petits métiers moins éreintants et moins dangereux. Les brutasses que je croise, ce sont deux sergents du guet qui patrouillent l’un à côté de l’autre, en uniforme. L’un porte un gros pain sous le bras, l’autre un sachet de fruits qu’il déguste tout en parlant la bouche pleine ; ils attendant tous deux à la sortie d’un commerce, posés tranquillement autour d’un banc. C’est un quartier suffisamment tranquille pour que les guetteurs n’aient pas à être constamment vigilants, c’est tout de même marrant à regarder.
Alors que je descend tranquillement la Westenstrasse pour embrancher en direction de la Emmanuelplätz, je croise de l’autre côté de la rue une jeune fille que je reconnais entre toutes les jeunes filles. Pour une fois, ce n’est pas moi qui me fait déranger dans la routine, c’est moi qui vais déranger. Je fais un grand signe de la main et je me met à parler en pleine rue, au milieu de la petite foule de passants :
« Hé ! Oda ! »
Toutes les femmes ne se contentent pas d’occuper leur temps au foyer. Je dirais même que ce n’est pas le cas d’une majorité. Les femmes aussi ça travaille, et Oda en fait partie ; D’habitude quand je la croise elle se fait toute jolie, avec des nœuds, des rubans dans les cheveux, le visage maquillé. Là elle a le visage couvert de petits boutons, sa chevelure cachée sous un voile (Alors qu’elle n’est pas mariée), et elle porte une simple tunique en lin très large et qui tombe bas ; Je la vois avec une sacoche en cuir sous le bras. Elle bosse dans le textile, mais elle n’est pas un riche drapier ou un gipponier qui gagne très bien sa vie, ça généralement c’est des hommes qui le font ; Elle se contente de passer la journée devant un métier à tisser, ça permet de se faire de l’argent honnête, ça contribue à son foyer même si pour le coup c’est surtout ses frères qui sont tous à l’usine qui ramènent le plus gros gagne-pain.
« Tiens salut Emma ! T’es encore là ?
– Oui oui je suis un peu en retard j’ai pas trop le temps… Tu fais un bout de chemin avec moi ou t’es occupée ?
– Avec joie, mais juste un petit bout ! »
Oda me ressemble pas du tout. Elle est toute petite, un peu grassouillette, toujours souriante ; elle a des cheveux bruns et tellement longs qu’ils tombent jusqu’au bas de son dos. Pourtant ce n’est pas une petite bourgeoise qui gaspille son temps à loisirs, elle aussi est beaucoup employée à s’occuper de la maison familiale, même si elle est aidée par sa mère et par sa belle-sœur, le grand frère n’ayant toujours pas quitté le foyer familial alors qu’il est marié (Les loyers coûtent très cher dans le quartier et papa-maman ne veulent pas qu’il aille dans les Taudis à cause de la criminalité et tout ça). Mais elle m’aime bien. On a six ans de différence et elle vit au milieu d’une fratrie avec que des bonhommes, donc je lui ai un peu servi de grande sœur ou une relation du genre. C’est ça qui est pratique quand on vit toujours dans la même maison, dans le même quartier, avec les mêmes voisins ; au bout d’un moment tout le monde connaît tout le monde, pour le meilleur et le pire.
« Y vont tous bien tes frangins ?
– Tous bien ! On continue de chercher une nouvelle maison pour Bruno, mais c’est un peu compliqué… Il pense quand même avoir une promotion de contremaître ! Je t’en ai parlé ?
– Oui oui, mais ça fait longtemps que ça traîne cette histoire. En même temps contremaître ça serait bien, ça lui permettrait d’enfin avoir de l’argent pour déménager, quoi…
– Il la mérite franchement cette promotion. Il est très sérieux, et il se tue au travail ! Après c’est pas le seul, je sais bien, mais je veux dire voilà, on peut pas dire qu’il donne pas de sa personne, et puis... »
Je ne coupe pas Oda, mais je ne vais pas vous faire écouter tous les compliments qu’elle a pour ses quatre frères les uns à la suite des autres. Déjà ça vous ennuie, et ensuite, ses paroles à la gloire de ses frérots qu’elle admire au bout d’un moment c’est toujours les mêmes. Non, moi je vais vous dire pourquoi Bruno va devenir contremaître : Parce que la dondon qu’il a épousée, c’est la fille d’un maître d’ouvrage de l’usine. Forcément ça améliore les candidatures, pas vrai ? Mon père il fait semblant de sourire et de féliciter Bruno devant les voisins, mais en privé il a des mots pas très sympas, il m’explique que c’est pour ça qu’il a choisit d’ouvrir une forge au lieu de retourner dans les manufactures et les grandes usines. Être son propre patron ça évite les histoires de favoritisme comme ça.
« ...et voilà, maintenant il faut que je ramène l’argent au drapier. Mais je retourne travailler vers 13h ensuite. Et toi, comment va ton frère ?
– Gerhard ? Le jour où j’aurai des nouvelles de lui… Tu sais qu’il passe juste pendant les congés scolaires. Il doit faire l’idiot avec ses camarades.
– Il t’énerve toujours autant ? Me demande-t-elle avec une petite voix.
– Ce qui m’énerve c’est que mon père n’arrête pas de me critiquer quand je ne fais pas tout ce qu’il veut, mais que Gerhard vienne uniquement à la maison pour mettre les pieds sous la table ça ne le choque pas.
– Oui mais s’il est diplômé il pourra travailler où il veut ! Il sera bien payé ! C’est rare pour un enfant des rues d’intégrer l’École d’Artillerie, t’es pas un peu fière ?
– Tu parles, je peste dans un souffle. Une fois diplômé, je veux dire, s’il y arrive, il veut aller au Collège d’Ingénierie. Avec quel argent, je me demande.
– Il aura peut-être une bourse…
– En devenant l’éphèbe d’un vieux noble poudré, peut-être. Je trouve pas que c’est un motif de fierté, à titre personnel. »
Si j’avais été un bonhomme je serais allée à l’usine, comme tout le monde. Gerhard c’est déjà plus un semi-homme. Bien habillé, douillet, limite peureux. Quand on se battait j’arrivais toujours à lui coller une raclée. C’est de la triche j’avoue, parce que les filles poussent plus tôt que les garçons alors à douze ans je pouvais l’étrangler sous mon bras et lui frotter le crâne sans soucis. Mais disons qu’il pourrait s’entraîner, ça fait peine à voir, il a des biceps minuscules ! En plus tous ses amis sont des gamins de patrices ou d’aristocrates, il fait genre il s’intègre à leur groupe en faisant les mêmes conneries qu’eux, alors que je suis sûr ils le prennent pour un bouffon amusant parce que il vient d’un foyer modeste : Mon grand-père c’était un ouvrier, mon père un vétéran de l’infanterie, y a mieux comme prestige familial. Et voilà que Gerhard il se ramène et il dit des mots trop bizarres que je suis sûr qu’il invente, genre éphèbe, c’est lui qui l’a sorti un soir et qui m’a dit ce que c’était. Moi on m’a apprit que l’homosexualité ça faisait de la peine à Taal et Rhya parce que c’est pas naturel on est censés faire des enfants.
« C’est quoi un éphèbe ?
– Un heu… Un garçon qui est au service d’un homme plus vieux. Je vais pas te faire un croquis.
– AH. »
Petit silence gênant.
« Et…
Et Conrad, comment il va ? »
Oof. À la mention de ce prénom, j’avoue, j’ai un peu grimacé. Ça me gêne. Y a bien qu’avec Oda que je peux en parler. Et les anciens et anciennes de ma bande. Certainement pas avec Gerhard, s’il apprenait que je fréquentais toujours Conrad il deviendrait fou.
« Il… Il n’aura plus de problèmes avec cet usurier.
– Comment tu sais ?
– Une rumeur que j’ai entendu… Un, heu… Un type trop bizarre, qui se serait habillé en noir et qui l’aurait tabassé avant de ruiner son livre de comptes.
– Sérieux ?! Le sale Thorek Heldour ? Tu sais que je connais plein de gens qui lui devaient de l’argent ?
– Les nains ont de la mémoire mais ils ont tendance à un peu trop la mettre par écrit.
– T’as une idée de qui a pu faire ça ? Que je lui envoie une lettre de remerciement, et une corbeille de fruits.
– Bon sang, vu le nombre de gens qui détestaient Thorek ça m’étonne pas qu’un d’entre eux pète les plombs et aille le rouster. Mais ce qui m’étonne c’est plutôt qu’il ait décidé de le garder en vie.
– Tu m’étonnes ! »
Je dois réprimer un sourire mauvais. Je suis fière de moi-même. Voir ce sale nain d’habitude si imbu de lui-même, si heureux d’écrire dans son gros livre les couronnes et les pistoles qu’on lui doit, toujours bien habillé et la barbe lavée avec des huiles pour la rendre soyeuse et brillante. Par terre, sous ma botte, à crier à la fois de rage et de peur. Je suis le corbeau, oh putain ! C’était à la fois immensément cliché et terriblement génial. J’arrête pas de me repasser cette scène en boucle depuis deux jours.
Non, Conrad je ne l’ai pas revu. Je dois le revoir. Je comptais le revoir, le plus vite possible. Mais c’est difficile, avec le boulot à la maison et le boulot dans la forge. Cela faisait des années que je ne l’avais pas revu, la dernière fois c’est quand on avait rompu et- enfin, quand il avait rompu avec moi. Il me disait qu’il envisageait de partir à l’armée mais au final il est parti dans les rues, tu parles. Je l’ai haï. Je crois que je le hais toujours. Et puis il est revenu comme une fleur dans ma vie, sorti de nul part, à dire que j’étais jolie, que je lui manquais, et aussi qu’il avait besoin de trois couronnes pour rembourser une dette. Il faut admettre que les deux premiers éléments m’ont plus interpellé que le troisième. Je suis conne. Je suis une grosse conne. Mais c’est Conrad. Il est beau, il est gentil, il parle bien. S’il m’avait pas quitté jamais je ne l’aurais fait, malgré les critiques d’à peu près tout le monde ; toute la bande s’est coupée de lui, j’ai été la dernière conne à pas me rendre compte qu’il attirait que des emmerdes.
J’avais pas trois couronnes. Mais j’avais le casque que mon père a fait fabriquer pour un « client ». J’espère juste que quand il va apprendre que le sale nain viendra pas chercher sa dette, il ne va pas à nouveau se volatiliser je-ne-sais-où…
« Tu es pensive, Emma.
– Mh. Oui… Mais je crois que j’ai pas envie d’en parler. Pas maintenant je veux dire.
– Oh, je comprend. Mais tu sais que je suis curieuse. Cela m’intéresse toujours de- »
Oda pousse un grand soupir et tombe sur moi. Un type passe en courant et la pousse. Il lui arrache la sacoche des mains et s’enfuit en courant. Putain la sacoche. Je vous avoue que j’ai pas du tout écouté qu’est-ce qu’il y avait dedans, j’étais trop occupé à avoir des pensées solitaires. Mais Oda a le visage mortifié, elle est blanche comme mes sous-vêtements. Elle pointe du doigt le jeune homme qui est en train de courir à toutes jambes et elle tente de parler d’une petite voix tremblante.
« Non ! Non putain ! »
Je la regarde. Je regarde le type. Je regarde les passants qui s’écartent sur le chemin du voleur à la tire. Je regarde Oda qui se met les mains dans les cheveux. Je regarde le type. Les passants. Le chemin. Oda. Le type. Je réfléchis à toute vitesse, en bougeant ma tête comme une poule, et en faisant un pas de côté. Putain.
« Reste là, attend moi ! »
Dieux merci, j’ai pensé à être assez fille pour avoir mis une ceinture. Je relève vite les jupons de ma sale robe pour les tasser négligemment dessous avant de me libérer les jambes. Et je pars immédiatement au quart de tour, en courant à toute vitesse, pour tenter de rattraper le voleur.
Oh oui c’est génial bon sang. Une course-poursuite dès le matin. Je suis même pas sarcastique, je suis on ne peut plus sérieuse : Je sens mon cœur qui commence à battre hyper vite, je sens l’excitation en même temps que la chaleur monter dans mes muscles, et je m’élance avec toute la vitesse dont je suis capable, en évitant soigneusement devant moi les bonnes femmes qui encombrent la rue, et un boulanger qui sort de sa boulangerie pour voir qu’est-ce que signifie le grabuge dans la rue.
Le voleur se retourne pour me regarder. C’est un petit gamin de 13-14 ans. Il a une avance sur moi mais je vois clairement comment il flippe et doit demander l’aide de Ranald dans son crâne : Il avait pas prévu de se faire poursuivre, c’est sûr ! Il glisse sur le pavé et fait un virage sec dans une allée. Je le suis aussitôt en attrapant le coin du mur pour me propulser à ses trousses. Ce crétin rentre dans quelqu’un sur le passage, et lui comme la dame s’écrasent à terre. Alors qu’il se fait copieusement insulter et crier dessus, il se relève et reprend sa course avec une fougue folle toute juvénile ; Je fais de même. Je saute à pieds-joints au-dessus de la dame qui est tombée et je vais à ses trousses. Il quitte la ruelle pour s’élancer vers la Magrittastrasse, il croit qu’il peut me semer à travers les étals de bouffe du marché. Quel crétin. Je suis pas un guetteur qui doit faire attention à son travail, à ne surtout pas bousculer les gros bourgeois ou renverser les œufs que le guet devra rembourser pour son manque de vigilance : Je le poursuis parce que j’adore ça. Et aussi pour rendre service à Oda, oui, très bien.
C’est un mélange de course et d’adresse. Sans ralentir je suis obligée de me plier, de marcher sur le côté, de faire un petit bon. Cet abruti balance des trucs sur mon chemin, peu importe les merdes qu’il peut renverser avec ses petits bras d’adolescent : Une cagette, un balai, il met pas assez de force pour renverser vraiment quelque chose qui pourrait me ralentir. Cela me fait marrer. Et sur le chemin de la course j’entends les gens hurler, crier à l’aide, qu’il faut appeler le guet, mais personne ose m’arrêter ou arrêter le garçon. Demandez-vous : Vous réagiriez comment si vous étiez bousculé par quelqu’un qui court et que vous voyiez dans les deux-trois secondes qui suit une fille avec les jupons relevés qui court tout aussi vite ? Vous allez avoir un moment de flottement, avant de réagir. Et c’est trop tard on est partis.
Mais toutes les bonnes choses ont une fin. J’adorerais faire de l’exercice en coursant le petit con pendant vingt minutes mais je suis en retard, il doit être déjà bientôt 9h et je suis censée ouvrir la forge au public. Alors qu’il tente à nouveau de me semer à travers un coupe-gorge qui débouche sur une autre avenue, je cesse soudain de le suivre et tourne sec à travers une résidence d’habitation, une allée qui donne sur des maisons à colombage. Je connais le quartier, j’y ai passé la totalité de ma vie. Il me prend pour qui ? Nuln c’est ma ville, bordel. Y a pas un balcon sous lequel j’ai pas rigolé, une gouttière que je n’ai pas escaladé, un arbre derrière lequel je n’ai pas pissé. Du moins dans le Westen. Je sais ce que le gamin veut faire : Il veut me perdre en atteignant le Dédale, il va probablement balancer la sacoche d’Oda à l’un de ses complices et quand je mettrai la main sur le gamin pour lui foutre une raclée, il pourra pleurer et appeler à l’aide les sergents du guet qui verront qu’il n’a aucune marchandise volée sur lui. Allons ! Je faisais ça alors qu’il devait téter les seins de sa mère ! Dans la petite résidence privée, je fonce vers un grand mur que j’escalade en faisant un saut avec élan contre le mur. Voilà à quoi ça sert de monter des échelles à l’envers : Avec la force de mes bras, j’arrive à me hisser sur le muret, et me retrouve au-dessus d’une ruelle. Je saute à pied joints de l’autre côté, je me cabre pas pour ne pas casser mes jambes et au contraire m’écrase en roulant et en accompagnant ma chute, mon menton collé contre mon torse. Apprenez à chuter, vous verrez que ça sera super utile dans votre vie de tous les jours. Je me relève aussitôt et, voilà que j’ai gagné mon avance contre le gamin. Cet imbécile quitte la rue et rentre dans la ruelle déserte en étant persuadé qu’il est en train de me semer. À la place, e me retrouve juste face à lui alors qu’il regarde derrière si je le poursuis toujours. Paniqué en me voyant, il glisse sur le sol, se retourne, commence à s’enfuir, lorsque je l’attrape par le bout de son vêtement en me jetant en avant, et le tire en arrière. Il se débat dans tous les sens, alors je me dépêche d’attraper ses mains avec lesquelles il tente de frapper mon visage, et je lui écrase sa tête contre le pavé sale et mal entretenu de la rue. Il se débat encore, comme un chat qui a envie de se casser alors que vous l’avez dans vos bras. Moi ça me fait marrer. Je peux pas m’empêcher de rire.
« Lâche-moi ! Il hurle avec sa voix juvénile et malgré l’obstruction de sa bouche que j’écrase avec ma main. ‘Spèce de pute ! Trouve-t-il aussi à ajouter, avec le verbe et la prose des plus beaux auteurs de notre siècle.
– T’embrasses ta maman… avec cette bouche… petit ? Je lui fais en haletant sur un ton rigolard alors que je me positionne mieux pour lui bloquer les jambes avec mes genoux.
– J’ai pas de mère !
– Oooh… Elle t’as, heu... abandonné à la naissance ? J’la comprend, un chiard comme toi j’taurais balancé au caniveau aussi.
– Un chiard ?! Avec ta face personne voudra te mettre en cloque, sale thon ! »
Oof. Il a du répondant le petit con. Je dois avouer que je trouve pas une réplique à rétorquer. Ça me fout les boules. Je suis sûr je vais me repasser cette scène en boucle dans ma tête en essayant de trouver une punchline à lui mettre à la figure.
Je lâche le gamin seulement une fois qu’il s’est calmé, attrape la sacoche en cuir d’Oda, et me relève en posant un talon sur le genou du gamin pour pas qu’il espère s’enfuir. Il cesse de se débattre et me regarde plutôt avec un regard de haine qui sied mal à ses petits yeux de gamins.
Pour dire la vérité, je lui en veux même pas. À la place, il me fait sourire.
« Tu t’appelles comment ?
– Personne.
– Très bien, Personne, je continue en haletant toujours un peu. Tu sais, ça paye d'être aimable avec les grandes personnes… Parce que tu vois, là, maintenant, je démange un peu d’aller prévenir un sergent. Tu veux que je t’amène au quartenier par la peau des fesses ? Tu sais ce qu’ils font aux voleurs ? »
Le regard du gamin se fait toujours haineux. Mais son visage et son corps se détendent. Voilà. Il faut qu’il apprenne à devenir intelligent ce petit abruti. Malheureusement, il ne trouve rien à dire, même quand je met une main derrière mon oreille pour lui signifier élégamment que j’attends quelque chose.
« Hm ? Rien à déclarer ?
– Je…
J’vous prie de m’excuser, mademoiselle.
– Tu peux faire mieux que ça. »
Il lie ses poings comme un brave petit angelot. Et il me fait un tout autre discours qui me fait bien plus de bien à l’ego que de me rappeler mon célibat en me comparant à un poisson.
« Pitié mademoiselle… Jolie demoiselle… Je vous en supplie, je ferai tout ce que vous voudrez. »
Faut avouer que ça sonne beaucoup faux, mais ça suffit à me faire marrer. Je retire mon pied de son genou. De toute façon j’ai pas envie de traîner : Je suis sûr qu’un gros bourgeois a appelé les guetteurs et j’ai pas envie de perdre du temps avec des types en uniforme qui vont me demander ma déposition. Je suis en retard je vous dis.
« Apprend à mentir mieux, gamin. Et viens pas voler dans le Westen, c’est pas de ta taille.
– J’avais pas le choix ! Me fallait cette sacoche ! »
Il ne dit rien de plus et s’enfuit à toutes jambes. Moi je me retourne, remet bien ma robe, et retourne dans la rue que je remonte. Je retourne pas parfaitement sur mes pas parce que j’ai pas envie de passer à travers la rue marchande qui a été renversée dans tous les sens. À la place, je marche très rapidement, en trottant parfois, et fait un petit détour pour retourner jusqu’à la Hauptstrasse. J’en profite pour ouvrir la sacoche et voir qu’est-ce que Oda avait.
Je la referme aussitôt. Genre, une seconde après avoir regardé dedans. Y a plein de papiers. Et je suis pas assez stupide pour pas reconnaître des lettres de change. Qu’est-ce qu’elle fout avec un paquet de lettres de change ?
Je reprend mon souffle et remet mes cheveux broussailleux en place en les agitant avec ma main, ce qui sert juste à les rendre encore plus en l’air. Au bout d’un moment, je tombe sur Oda, qui est en train de marcher vers moi. Je lui fais un signe et je lui tend la sacoche.
« Je t’avais dis de m’attendre !
– Merci Emma ! Merci ! Je pourrais t’embrasser ! Je savais pas que tu savais courir comme ça ! »
Oui bah Oda elle sait pas grand-chose sur moi. Elle m’a jamais vu escalader des toits ou échapper à des veilleurs. Le plus incroyable qu’elle m’ait vu faire c’est monter au pommier pour sauver son abruti de chat. Et je vous parle pas de connaître le Corbeau.
« Dis-moi, c’est quoi cette sacoche ?
– Je te l’ai dis ! Mon patron qui veut que je le donne à un drapier. C’est de l’argent pour régler une commande.
– Tu trouves pas qu’il y a beaucoup d’argent pour acheter du drap ? »
Elle me regarde comme si j’avais dis un truc idiot. Oda elle a beaucoup de qualité mais la clairvoyance ça en est pas une. Elle est tellement bête elle est super facile à tromper, c’était bien pratique quand j’étais plus jeune et que je lui vendais des bobards qu’elle allait répéter à mon père pour excuser mes retards ou les soirs où je rentrais pas chez moi. Mais maintenant elle est presque adulte, donc il faudrait régler ça.
« Je n’en sais rien. Je ne suis pas marchande moi.
– Hmm. Dépêche-toi d’aller le filer au drapier alors. Et garde la sacoche près de toi.
– Oui, oui, mon patron m’a dit de faire attention… Il paraît qu’il y a beaucoup plus de vols à la tire ces derniers temps ! Et j’ai lu dans Le Rapport Quotidien que c’était piloté par des gangsters nains, et-
– Oda, il faut que j’aille travailler. Tu veux bien qu’on en parle ce soir ?
– Heu… Oui ! Oui oui bien sûr ! Merci tellement Emma, merci ! »