Innocence perdue

Où s'écrivent les histoires, hors du temps et des règles compliquées du monde réel...
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Raël Khem
Warfo Award 2019 du Maudit de Ranald
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Innocence perdue

Message par Raël Khem »

Un petit texte "one-shot" qui reprend le thème du concours de Loec: écrire sur ce son: http://picosong.com/fG6a/ .
Comme il n'y aura qu'un texte vous êtes invités à donner un avis ou à participer en dessous!
Allez zou, place à la muse!
Un crépuscule caché par les murs de briques jaunies d'un bâtiment public, le beau panorama gâché par la saleté de la rue. D'en haut, pourtant, tout semblait plus propre, comme si l'altitude aidait à prendre du recul sur les choses. Une règle de la nature, on ne voit bien que du plus haut sommet, on ne perçoit rien de ce qui se trouve sous notre nez. Même dans la matière du cœur, les hommes ne peuvent aimer dans l'instant; ils aiment ensuite, quand tout est fini et qu'ils constatent ce qu'ils ont perdu.
L'humain ne peut que regarder derrière lui, soupirant devant une mer de regrets, une montagne de chagrin, d'actions manquées, de mots échappés et de pensées inutiles. Alors il se renferme sur lui-même, il sourit pour paraître fort, sûr de lui, il masque ses peines sous un objectif, sous la joie, sous la peine, sous l'alcool, sous le suicide. La mort finissait toujours par emmener l'humain, la créature, quelle qu'elle soit. Rien ne pouvait exister à jamais, même les dieux. Le temps était finalement la plus puissante des armes, car lui seul possédait l'avenir pour venir à bout d'un adversaire.

Alors la nature s'obstinait à tromper la Fin, à la défier. Les femmes tombaient enceintes, laissant place à une nouvelle vie. Cette nouvelle vie grandissait, enfantait à son tour puis s'éteignait. Tout n'était que temporaire. Mais si la nature avait un autre plan? Le but de la vie n'était peut-être que d'ensemencer l'éternité... Un sujet bien triste, dont on ne parlerait pas au détour d'une choppe de bière à une fête. Un homme ordinaire ne penserait pas à de telles choses, seul un fou le pouvait, ou un mourant.

Le déni de notre propre mortalité était bien trop présent pour que ceux qui bougeaient n'y pense.

A ce moment, Raël caressa du bout des doigts la joue d'Aziz, endormi dans son lit, loué à vil prix dans une auberge bon marché, dans les faubourgs de Nuln. Il était venu le chercher, son plan s'était déroulé avec succès. Maintenant l'enfant dormait en paix, bercé par son innocence et l'illusion que tout allait s'arranger. Le déni de la mort n'existe pas quand on a dix ans. Il n'existe qu'un déni de l'abandon.
Le Scythien vaquait à ses vaines pensées, penché en arrière sur une chaise, observant distraitement les objets dans la pièce. Son khépesh, sa toge noire de guerrier des sables, son bouclier d'acier frappé d'un soleil et deux bourses de cuir rondes semblant peser bien lourd. Une broche dorée en forme de crâne traînait à côté, détail brillant d'un sombre ensemble. Le basané se frotta les yeux et regarda la nuit avancer. C'était l'heure. Lentement, il se leva, avançant à pas de loup sur le bois vieillissant, tirant une grimace à chaque couinement assez fort pour risquer de réveiller le garçonnet prisonnier du monde onirique.
De son air désabusé, il enfila ses habits couleur de charbon, ajusta sa lame de bronze renforcé à sa taille, plaça son bouclier dans son dos et, dans un soupir, attacha les deux bourses à sa ceinture. Marchant vers la porte, son regard se tourna une dernière fois vers Aziz. Est-ce qu'il lui en voudrait? Sans l'ombre d'un doute.


Le moral de Raël était au plus bas, cherchant des yeux un objet sur lequel appuyer sa vision, sans le trouver, il passa ses nerfs en shootant dans un détritus. Tout semblait morne et triste ici. Comme un cimetière d'hérétiques, une fosse commune auprès de laquelle personne ne passe, ne vient y déposer un mot, un souvenir, un sourire de dépit. Sèchement, il s'arrêta. Dans un caniveau passant par une ruelle, un cadavre dépassait. Un corps pourrissant, criblé de coups de poignards. Non, il ne deviendrait pas comme lui. Il lutterait de toute ses forces contre les ennemis du Roi-Dieu de Numas, il vaincrait et arriverait devant les dieux fier et brave, prêt à goûter à la vie éternelle.

L'Empire était en déchéance! Ces barbares ignorants du Nord ne méritait pas la pitié! Tous devaient payer pour leurs crimes! Les nécromanciens suivraient vite. Ces infâmes traîtres ne devaient pas vivre! Il les battrait tous à la pointe de son épée! Aziz serait en sécurité, lui mènerait la charge, laissant sa rage tomber sur les impies! Personne n'échapperait à son courroux, son nom serait craint dans le monde entier! Tous trembleraient à l'idée de se voir confronté à lui! Les idiots tomberaient face à sa lame et d'un cri puissant il rassemblerait des hordes de guerriers déterminés à faire rejaillir la gloire de Nehekhara!

Mais il lui faudrait vivre pour ça... Vivre plus longtemps, s'entraîner davantage. Vivre jusqu'à devenir ce combattant invincible, se défiant de la mort. Vivre assez pour rassembler une armée, trouver un successeur. Vivre un peu plus, quelques jours, quelques semaines, quelques mois, quelques années. Vivre pour ne pas avoir de regrets. Vivre pour pouvoir, lors d'un dernier regard, penser qu'il a créé quelque chose. Vivre assez longtemps pour ne plus craindre la mort... Vivre était-il impossible? Vivre un plus longtemps, était-ce trop demander?!

La grande porte de Nuln apparut devant lui, baignée dans la pénombre nocturne. Sans y penser, sous le regard des gardes suspicieux, il la passa, se dirigeant à travers champs, vers une clairière qu'il connaissait.

Non... C'était impossible... Ses ambitions de grandeur ne pouvaient être satisfaites. La vie était trop courte et il n'était pas un héros. Un pion dans les mains de puissances qui le dépassaient, voilà son rôle. Destiné à parcourir les routes qu'on lui indiquerait, destiné à avancer dans la direction qu'on lui indiquerait. Les divinités le suivaient, fatiguées de ses défaites répétées. Tout cela était leur jugement, sa punition pour la pire des fautes: l'échec. Lentement, il baissa la tête, malheureux. Tout ce chemin pour être poursuivi dans un pays inconnu par un prédateur avide de souffrance, trop fort pour être battu à la loyale. Quelles erreurs avait-il fait? Manquer de courage? Manquer de force? Au contraire, avait-il fait preuve de trop de témérité en se lançant dans cette quête impossible? Il n'aurait jamais de réponse...

La forêt était en vue. En deux pas il avait passé les premiers arbres, en cent les troncs s'étaient estompés pour laisser place à une petite étendue d'herbe, comme une mare verte perdue parmi les géants de bois.

Avait-il besoin de réponse? Et si tout était possible même dans l'ignorance? Si les dieux n'avaient pas choisi de le punir, mais de le récompenser?..

Un homme en habit de bretteur le regardait en souriant, ses pupilles reflétant les flammes surnaturelles qui animaient sa personne. Une fine lame battait son flanc puissant.


-"Bonsoir, Scythien."

Si tout était possible dans la mort? Si ce qu'il avait commencé pouvait être terminé par un autre? Si ses actions étaient écrites par les prêtres et transmises comme exemple aux générations futures? Un simple humain avait-il su influencer l'éternité?

-"Bonsoir, monstre."

Ce qui allait commencer n'était pas vain. La mort n'était qu'une étape, il renaîtrait dans un autre monde, plus près de ses dieux, de sa famille qu'il n'avait jamais connu, de ses amis qui étaient partis avant lui.
Alors lentement le soldat dégaina son épée tandis que son adversaire faisait de même. Avec discrétion il alluma les longues mèches qui dépassaient de ses bourses, cachant les étincelles sous son voile noir.

Sous le tissu sombre de son turban, Raël se mit à sourire... Mille regrets et souvenirs passèrent dans son esprit.
Finalement l'homme regarda les astres, ils semblaient radieux ce soir...



Il était tard dans la mâtinée quand le petit être se leva, tout ensommeillé par une nuit trop longue. Se frottant les yeux, Aziz ne cacha pas son étonnement quand il remarqua qu'il était seul. Jamais son seigneur ne sortait sans le prévenir! Peut-être était-il parti pour acheter à manger?
L'enfant sourit à cette pensée quand son regard croisa la bourse du scythien, toujours remplie, posée là, bien en évidence, sur la table, à côté d'un poignard d'acier arabéen qu'Aziz n'avait jamais vu jusque là. La petite broche d'or trônait en évidence au milieu de quelques affaires de voyages soigneusement préparées.

Inquiet, le garçonnet s'habilla et descendit les escaliers quatre à quatre, fonçant sur l'aubergiste pour lui demander s'il avait vu son client si "particulier" sortir...


-"Ach oui je l'ai vu! Il m'a même laissé un message pour toi! Ca disait... Attends... Ah oui! Ca disait: "Tout est terminé. Rentre à la maison." Voilà, c'était exactement ça!"

Le garçon blêmit, ses jambes flageolèrent. Tremblant il remonta les marches, une par une, manquant de tomber à chacune. Livide, il franchit la porte de sa chambre et s'assit sur le lit, regardant fixement les objets que son maître lui avait laissé.
Dehors les cris de vie, de foule et d'allégresse retentissaient, résonnant dans la petite salle. Celui qui représentait l'avenir se leva sans un bruit, paralysé par l'émotion, il se pencha à la fenêtre.

Les larmes perlèrent de ses yeux, tombant lourdement en bas... Mille regrets et souvenirs passèrent dans son esprit.
Finalement l'enfant regarda l'astre, il semblait morne ce matin.
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Raël Khem, Maître-d'armes Scythien
Profil: For 14 | End 14 | Hab 11 | Cha 10 | Int 10 | Ini 15 | Att 16 | Par 16 | Tir 8 | NA 3 | PV 105/105
Lien Fiche personnage:

http://warforum-jdr.com/wiki-v2/doku.ph ... _rael_khem
Equipement:

Compétences:
Compagnon : Aziz, voleur
Profil : For 6 | End 6 | Hab 11 | Cha 7 | Int 8 | Ini 10 | Att 8 | Par 9 | Tir 9 | NA 1 | PV 40/40
Compétences : Fuite (1) Chance (1) Escamotage (1) Mendicité (1) Vol à la tire (1)

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