Avant la Bretonnie : Préparatifs du Départ
J'ai encore fait un cauchemar.Dans la bouche de quiconque, ces mots s'apparenteraient à une plainte ou à des regrets. Dans la mienne il s'avère plutôt d'une déclaration amusée qui n'est pas sans se départir d'une note de plaisir. Les songes tourmentés que je fais sont habités par de lancinants murmures, d'étranges scènes et de fiévreuses visions qui vous dévorent l'âme. Il s'agit d'aperçus de l'au-delà - non pas les jardins funèbres de Mòrr, mais la réalité qui existe au-delà de notre monde. Le versant nu et brut de la création, sans bride ni longe et qu'on craint souvent pour son caractère indomptable : le Chaos. Moi, j'admire sa libre sauvagerie et l'étendue fertile de ses innombrables possibles, qui m'envahissent l'esprit à la nuit tombée.
Mais celui-ci était différent par rapport à d'habitude. Plus... précis et signé. Il sentait l'inéluctable déchéance, la lente agonie d'un moribond qui n'en finit plus de mourir. Savez-vous ce que cela signifie ?
Je levais mon regard marin vers celui, verglacé, de mon interlocuteur. C'était un ménestrel ayant rangé son luth depuis une dizaine d'années maintenant, devenu mon mentor en musique, en histoires et en sorcellerie - bien que ce dernier fait soit bien entendu moins connu. Il tritura sa longue barbe laiteuse pendant plusieurs instants, les yeux étincelants d'une intelligence acérée. Sa peau lisse était sans défaut malgré son âge avancé.
Peut-être est-il temps que tu retournes en voyage, Maria. Certaines volontés paraissent... t'appeler.
Je quittais régulièrement mon village natal sous les indications du vieil Hermann Krause, qui semblait détenir un certain nombre de petits secrets dans son âme - probablement vendue à quelque sombre divinité, et je préférais éviter de lui demander laquelle. Sous ses directives parfois mystérieuses, j'en apprenais chaque mois un peu plus au sujet de mes dons en magie. Ma polyvalence en ce domaine ne cessait de le surprendre, bien que ma préférence allait sans conteste à son propre terrain de prédilection : l'invocation de démons.
Je crois deviner ce que vous voulez me dire, confiai-je d'une voix douce, mais... où dois-je me rendre ? Je n'en ai aucune idée.
Le musicien dévoyé se pencha vers moi et prit ma main dans les siennes. Le feu crépitait joyeusement dans la petite cabane qu'il s'était construite, un peu aux abords du hameau, à mi-chemin entre les lumières de la grand'place et les ombres baignant l'orée de la forêt.
Tu iras en Bretonnie. Tu iras au Sud en prenant la route de Talabheim, après quoi tu chercheras le point où le soleil se couche et suivras les chemins qui s'y rendent. Tes pas te mèneront jusqu'à la capitale, Altdorf : n'hésites pas à t'y reposer, car cette étape précède le franchissement des Montagnes grises et elles ne sont guère accueillantes. Ta sorcellerie ne te sera pas d'une grande aide face aux créatures pernicieuses qui rôdent dans la froidure des cols, aussi ne laisse pas l'orgueil te pousser à t'y aventurer seule.
Ses avertissements n'étaient jamais exagérés et je hochais lentement de la tête, attendant la suite de ses conseils avisés.
Tu n'auras, après les avoir dépassées, qu'à continuer droit vers la mer, toujours là où l'or du ciel va mourir chaque nuit. Une forêt se profilera devant toi : Châlons au Sud et Arden au Nord. Passe entre elles et tu trouveras Moussillon, le duché maudit de Bretonnie, un lys noir sur fond de sable...
Une étrange lueur fit son apparition au fond de ses pupilles comme il énonçait cela sur un ton songeur. Qu'avait-il connu de ce lieu pour que l'évoquer paraisse lui rappeler des souvenirs aussi préoccupants ? Je connaissais cette contrée de nom, mais guère davantage que ce que le folklore en disait.
La Bretonnie est la terre des chevaliers. Nombre d'entre eux s'évertuent à conserver un code d'honneur qu'ils ne parviennent jamais à conserver totalement. Souviens-toi que là-bas la noblesse est moins tendre envers le petit peuple ! Mais ceux dont tu devras le plus te méfier sont les Demoiselles, les enchanteresses du Lac. Je n'ai jamais pu déterminer l'étendue de leurs pouvoirs ni leur exacte origine - moins tu les approcheras, plus cela vaudra. Et chasse donc la curiosité qui t'est venue à l'instant.
Je battis des cils et lui décochai un sourire flamboyant, bien décidée à n'en faire qu'à ma tête à ce sujet. Le vieux bateleur était une mine de savoir et le peu qu'il avait partagé avec moi sur ces sorcières du pays voisin n'avait jamais cessé de m'intriguer. Et si leur fée était un démon particulier ? Les esprits de Loren étaient-ils vraiment différents dans leur essence que ceux avec lesquels j'avais coutume de converser ? Le Chaos, si abhorré, était en chaque parcelle de ce monde. Comment pouvait-on l'ignorer ?
Je vais devoir me préparer pour ce périple, murmurai-je en fixant les flammes, consciente que ce trajet n'aurait rien d'une sinécure. Il me faudra probablement emporter le grimoire que vous m'avez cédé, il y a huit ans de ça.
Hermann me jeta un regard torve alors même que je savais pertinemment combien il détestait me voir partir avec cet ouvrage. Être surprise avec revenait à crier en pleine rue que j'étais une adepte des arts sombres.
Si c'est la volonté du Chaos qui m'appelle en Moussillon, comme vous me le suggérez, alors j'en aurais bien besoin pour la satisfaire ! répliquai-je sèchement à sa désapprobation muette. Et puis, rassurez-vous : je ne le lirai pas par jour de pluie.
J'éclatais d'un rire léger avant de me lever pour prendre congé, bien décidée à passer une bonne soirée à l'auberge du village avant d'affronter les chemins impériaux à l'aurore. Un petit salut moqueur de la main et je sortais de sa tanière de bois branlant, certaine que l'avenir pour difficile qu'il s'annonçait, n'en semblait pas moins radieux.