Sur la route de Rottuk à Miredorf.
La nuit d’hiver obscurcissait l’atmosphère toute entière. Dans les cieux, de lourds nuages gris couvraient une voûte céleste sans soleil, et une neige abondante tombait par lots de flocons, lentement, vers le sol, couvrant la forêt en dessous d’une vaste cape blanche, gelant les flaques d’eau, recouvrant les routes et le sol. Il faisait si sombre, que la moindre petite étincelle se voyait à des lieues et des lieues à la ronde… Forçant les hommes si nombreux tapis dans l’obscurité à se tapir tels des animaux, se collant entre eux pour se protéger du froid, sans même une petite bûche pour se réchauffer, pas même une pipe de tabac pour embraser leur organisme.
Au milieu d’un campement retranché, le drapeau à la sirène du Westerland avait souffert — déchiré à moitié, le pavillon impérial du prince de Calden flottait, non devant une impérieuse tente brodée d’or, mais devant une simple charrette recouverte d’une bâche. Les soldats, dans le noir, s’activaient dans tous les sens, tirant des caisses, sifflant des ordres, poussant des charrettes tractées par des chevaux, pour amener au front des munitions et des vivres, et pour ramener vers l’arrière des blessés, qui ne cessaient de s’accumuler — surtout des blessures par flèches, tirées par des archers Hochlander volontaires dans l’armée de l’Empereur Ulricain Todbringer, mais aussi, à présent, pour des engelures graves. Les médecins prenaient les blessés débarqués, observaient les blessures, recouvraient avec des bandages après avoir désinfecté les plaies… …Et puis, un homme en blouse blanche alla s’approcher d’un lieutenant en uniforme pour lui chuchoter quelque chose : « Celui-là s’est blessé volontairement ». Deux minutes plus tard, des archers de la Maréchaussée arrivent pour saisir un garçon aux doigts de pied arrachés, afin de l’emporter de force, tandis qu’il hurle et implore pitié pour se débattre — ce sera la cour martiale pour ce lâche déserteur, prévient le lieutenant.
Des chevaux reviennent à toute vitesse. Un homme saute au sol, et est salué par plusieurs soldats : il course vers la bâche du prince de Calden. Il la tire, et dessous, assis par terre comme quelque seigneur de la guerre Ungol, le chef des armées du Westerland éclaire à la bougie, planqué sous sa toile, des cartes et une boussole devant lui, où il trace du bout du doigt des mouvements. L’homme se met à genou, le salue — c’est le duc de Gamay, le fils adoptif du colonel de Baen, et homme de confiance de Calden, qui se présente à lui. Gamay, autrefois, faisait la une de Marienburg-Match presque chaque semaine : beau, séduisant, populaire, il sortait avec une actrice de théâtre, la grande Dieuwertje, à une époque où les gens de Marienburg aimaient s’intéresser au show-business et aux scandales de paparazzi. Avant que des gens meurent de faim et qu’on mange vivant des maires, c’est-à-dire. Gamay a beaucoup changé : barbu, les yeux couvertes de cernes, des blessures encore vives sur son visage, il a la voix rauque, a cause d’un puissant gaz qu’il a inhalé — il serait mort sans le courage exemplaire de la 5e franche-compagnie d’infanterie du Suiddock, « les gamins de Barazul », qui ont traversé une brume grouillante et des marais transformés en sable mouvants, par quelques maléfices terribles permis par magie noire, afin de tirer de là leur commandant. Pour un garçon qui comme tant d’autres jeunes officiers pensait à une guerre glorieuse et rapide, cette expérience proche du Faucheur avait été un réveil…
Gamay donne une situation simple, et directe. Il sait que Calden, assis en tailleur tout seul, n’a plus âme au protocole et à la majesté de son rang :
« Sire. Des éclaireurs rapportent que des ennemis arrivent de Middenbrach. On parle de plusieurs centaines d’Ulricains en marche. Ils ont avec eux quelques sorciers, et un géant de Norsca. Thugenheim les dirige. »
Calden ne répond pas. Il continue de tracer sur sa carte. Pourtant, il n’est pas perdu dans le mutisme : il utilise une petite épingle pour faire saigner le bout de son index, et il trace une croix rouge qui descend ensuite de la région de Middenbrach, un ignoble pays de marais pas si différent de ceux où les Jutones vivent.
Gamay, mal à l’aise, insiste :
« Sire, si les forces de Thugenheim font jonction avec celles de Todbringer, nous allons devoir nous battre à 1 contre 3, voire 1 contre 6 dans certains secteurs. Ils ont une imposante force de frappe.
Je sais que les colonels Bodson et de Courcelles vous l’ont déjà conseillé, mais peut-être devrions-nous réduire notre ligne de front pour mieux les affronter… »
Calden attrape la carte. Il calcule. Le prince a une éducation militaire complète : il a étudié sur les bancs de l’école, lu les textes de grands généraux conquérants du passé — il a une expérience pratique, que ce soit en tant qu’officier supérieur de la Légion Étrangère de Bretonnie, ou comme commandant-en-chef de l’ORSF, le corps d’élite de l’armée coloniale du Westerland. Il n’a jamais battu en retraite. Il a résisté à cette opinion toute sa vie. C’est un homme de front, de choc, qui croit en l’importance mythique du moral, de la supériorité guerrière, de la croyance en la victoire qui amène la victoire. À Porto Sabra, quand ses régiments ont débarqué sur l’île, il a ordonné qu’on brûle les barques de débarquement, afin que personne ne soit tenté par la retraite…
Mais c’est un homme qui, toute sa vie, a été habitué à affronter des ennemis plus faibles que lui : des hordes de pirates, des chefferies Orques du Mont Orcal, des tribus indigènes d’Alkebulan… Jamais il n’a eu à combattre un ennemi plus nombreux, plus armé, possédant des forces surnaturelles. Soudain pris d’une certaine mélancolie, Calden hoche de la tête.
« Avait-on vraiment l’espoir d’une victoire rapide, ou est-ce qu’on a été trompés, Lucain ?
Nous vaincrons contre quoi que ce soit que nous balance Todbringer à la gueule. Mais je ne serai pas celui qui enterrera l’armée du Westerland dans la neige. Nous avons déjà perdu beaucoup trop de valeureux…
Je te charge de couvrir notre retraite. On se replie vers Jutzenbach, avec les blessés et l’équipement. »
De Gamay le cache, mais il est soulagé. Il salue militairement Calden, se relève, et s’en fuit en courant pour aller prévenir ses hommes et organiser la retraite, la marche pitoyable et terrible sous la neige et dans le noir, fuyant comme un chat échappant à une bande de chiens…
Sitôt seul, Calden reste fixe, figé sur place. Puis, une idée terrible lui vient en tête. Soudain pris d’une étrange énergie, le voilà qui va fouiller dans la charrette. Il fait froid hors de la toile : le vent lui engourdit ses doigts, mais il sait ce qu’il cherche. Un coffret, qu’il jette au sol. Un cadenas, fermé par une combinaison que lui-seul connaît. En transe, il ouvre le nécessaire.
À l’intérieur, il y a une petite statuette. Un fétiche d’un peuple noir. Une sorte d’horrible statuette représentant une créature ressemblant vaguement à un homme, avec une grande bouche et de petits yeux.
Calden frotte la statuette.

Wellentag 10. Vorhexen 1979.
-14°C.
Rijk gelé.
La Mariusplein est noire de monde. La neige et le froid n’ont pas découragé les Marienbourgeois. Pas plus que la faim, la haine, la rancœur. Pas plus que l’état d’urgence, et le souvenir de l’horreur de la nuit du 12 Ulriczeit. Autour de la statue de Marius, dressés sur l’estrade, des archers de la Maréchaussée attendent avec des lances-grenades, prêts à tirer de la fumée dans la foule. Autour des bâtiments publics, du palais de justice et du Staatsraad, des Coiffes Noires avec boucliers et matraques attendent. Tout le monde craint le plus terrible : une bastonnade générale. Il y a des banderoles, on siffle, on chante des chansons. Beaucoup de monde est mélangé dans cette foule, qui est chauffée à blanc — la majorité des urbains ont voté Manœuvre il y a deux ans, et on voit encore des drapeaux rouges bien nombreux dans cette foule ; mais il y a maintenant également des drapeaux noirs avec des sarisses rouges dessinées — des Phalangistes, le tout nouveau parti créé par le mouvement Légionnaire. Ils n’ont pas perdu de temps pour disséminer leurs banderoles et rassembler leurs fidèles pour tenter d’occuper la rue. Et puis, il y a des drapeaux du Westerland, de la ville, de la campagne. Des drapeaux militaires, ou des emblèmes de guilde. Et des religieux, qui sont venus assister à ce déferlement.
Pourquoi défilent-ils ?
Tout le monde sait que le Staatsraad doit rouvrir. Tout le monde sait que l’armée du Westerland a subit une terrible défaite, autour d’un patelin inconnu du Middenland : à Miredorf, plusieurs milliers de soldats du Westerland sont morts, même des officiers, et on sait que des sévices terribles ont été infligées à des prisonniers de guerre, leurs frères d’armes. Dans le même temps, beaucoup ont appris les révélations du député Barazul, qui a vu de ses propres yeux la cité ennemie de Schilderheim être empoisonnée, et des gens innocents mourir ou être gravement blessés de façon indiscriminée, tués même dans leurs domiciles où ils étaient réfugiés.. Même si les sondages semblent massivement soutenir le conflit, impossible de savoir si la foule est encore pro ou anti-guerre ; et c’est justement ce que craint la Maréchaussée. Déjà, en certains endroits de la ville, des bagarres ont éclaté entre partisans des deux camps. La proclamation de Mobilisation Générale doit être votée aujourd’hui. Entre ceux terrifiés à l’idée d’aller servir dans une guerre qu’on est en train de perdre, et ceux terrifiés à l’idée que les parlementaires trahissent le pays et se soumettent aux Ulricains terroristes de Middenheim, la paix semble impossible.
Le long de la Mariusplein, une artère est dégagée par la police. C’est de là que des taxis ne cessent de venir, pour déposer les députés par groupes. Les Seigneurs et Entrepreneurs sont arrivés les premiers, avec le gouvernement, flanqués d’un solide renfort de l’ORSF — ils sont allés conquérir l’Atrium, dans lequel des spectateurs ont été triés sur le volet : beaucoup de journalistes et de gens de la société civile. Les Sigmarites, participant à la coalition, ont suivi juste derrière — ils se sont pris une volée de cailloux de la part de gens de la foule, remontés contre le Reikland et la situation actuelle : les Archers ont vite chargé pour attraper les responsables. Les Colombes d’Ingrid Pien, ensuite, on subit des huées déterminées des spectateurs les plus bellicistes, mais sont rentrés très vite et sans faire d’histoires. Les Manœuvres et les Collectivistes, parvenant coup sur coup, ont failli provoquer une bagarre générale, entre ceux hurlant leur soutien et ceux qui voulaient en découdre, sans qu’on sache quel parti a été visé. Le tout nouveau parti des Progressistes est apparu progressivement et discrètement, sans fanfares — les pacifistes ont offert une ovation généralisée à Hermant Bovaas et Julia de Broodt, mais les bellicistes les ont couverts d’insultes, de quolibets, et de menaces à peines par leurs slogans de : « À bas les traîtres ! ». Enfin, les Phalangistes ont fait leur petite attraction. Helena van Volendam est apparue avec ses députés non dans des habits civils, comme à leur habitude, mais dans des pseudo uniformes militaires, bleu-marine, et totalement noir pour celui de Marc Waer et de quelques-uns de leurs assistants. Au lieu de se diriger directement vers l’Atrium, comme les policiers les incitaient assez vivement à faire, Helena van Volendam est passée à travers la foule, en offrant saluts Jutones et poignées de main devant des Marienbourgeois gonflés à bloc, et scandant son titre terrible : « Leider ! Leider ! Leider ! »
À l’intérieur du Hall du Peuple, tous les chauffages étaient allumés, pour essayer d’éloigner le froid. Avec les portes closes, on entendait dehors le vrombissement un peu étouffé d’une foule immense, qui tapait sur des tambours, récitait des slogans, hurlait pour la Paix ou pour la Guerre — pour l’instant, il fallait l’admettre, les « Leider ! Leider ! » et les « Vive l’Impératrice ! » « À bas le Reikland ! » semblaient gagner sur les « Paix entre les peuples ! » « Pain, Paix, Liberté, Justice ! »…
À l’intérieur de l’hémicycle, les députés prenaient place. Un silence pesant semblait gagner tout le monde. L’ambiance était froide. Tant de choses avaient eu lieu depuis la dernière séance… Un nouveau parti résolument puissant d’extrême-droite s’était formé, dans le sang des Marsouins Rouges sur l’Avenue de la Concorde. Julia de Broodt et Hermant Bovaas avaient cassé les rangs de deux grands partis formés, et maintenant, avec un petit groupe de députés, ils tentaient de tenir le centre au milieu des Colombes et des Indépendants. Les Seigneurs avaient gagné un nombre important de députés et sénateurs, tout contents qu’ils étaient d’avoir étouffé dans l’œuf un début de grève générale — mais les Manœuvres, frappés au niveau de leur popularité dans les sondages et dans le massacre de leurs enfants, constituaient encore un groupe soudé et solide : Horenbout et Dekeyser, autrefois constamment en conflit, étaient maintenant collés l’un à l’autre, épaule contre épaule — l’un était interventionniste, l’autre pacifiste, quelle opinion allait triompher chez eux ?
Lors du dernier vote des crédits de guerre, il avait s’agit d’un vote à huis clos, entaché d’un horrible vice de procédure : l’ORSF avait pris en otage l’assemblée pour obtenir la signature. Mais aujourd’hui, les bancs des spectateurs étaient pleins, et l’immense foule dehors, des centaines et des centaines de personnes, formaient une pression qui alourdissait les cœurs des parlementaires…
Le gouvernement prenait sa place devant le siège de messieurs Reynier Fagel et Wolfhert van Arnemuiden, respectivement président du Burgerhof et président du Rijkskamer. De nouvelles têtes connues remplaçaient des anciens de la politique. C’était, clairement, un fort mouvement à droite : entraient au gouvernement, par exemple, une grande propriétaire agraire et coloniale pour défendre l’agriculture, dame Isabella van Buik ; ou alors, un ami de la Maréchaussée incarnant la droite dure pour la justice, monsieur Jacques de Heere ; et mieux encore, un ultralibéral économique pour le budget, l’honorable Lancelot Winkler.
Alors même que ce gouvernement avait promis de larges concessions aux syndicats pour empêcher la grève, de Lémine voulait clairement marquer l’obstination de sa ligne par ces nouvelles nominations. De quoi insulter doublement la gauche, et probablement remettre en cause beaucoup de choses…
Il y aurait de quoi débattre et s’invectiver, c’était certain. Mais le vote d’aujourd’hui était bien peu politique. C’était probablement bien plus le futur de la nation qui était entre les mains des députés et sénateurs.
Inspirés par la députée Anna Jakob, une idée étrange venait de naître dans l’esprit de certains : conditionner le vote de la Mobilisation Générale à la nomination du colonel-général de Baen comme stathouder. Ce titre, « stathouder », « lieutenant-général », était celui qui était attaché à toutes les fonctions de pouvoir du Westerland — au moins, juridiquement, pour son versant est, le « pays Jutone ». Par tradition, les barons van Buik transmettaient ce titre d’héritier en héritier — c’était historiquement pourtant une dignité élective, une confirmation électorale du Staatsraad suite à une nomination princière, mais le grand-père de Julian III avait confisqué cet usage au parlement. Parfois, le stathouder était nommé par le grand-baron dans des situations d’urgence : le colonel de Baen, par exemple, avait été temporairement stathouder lors du putsch de 1951.
Que les parlementaires confisquent la nomination de stathouder à l’Impératrice, en forçant sa main, serait un immense renversement de pouvoir…
…Et difficile de croire que la monarchie laisserait faire cela sans réagir.
Un héraut d’armes vint dissiper les murmures et les conversations basses des députés. Portant la livrée à la sirène du Westerland, il hurla :
« Votre attention, votre attention !
Honorables députés et sénateurs de la Nation, l’Impératrice Magritta, le Stathouder de la nation Lodewijk van Buik, le Conseil Privé et des membres de confiance de l’entourage Impérial se présentent ! »
Une foule de gens entraient dans l’Atrium. Des militaires de l’ORSF, tout d’abord. Ils étaient, il fallait le dire, moins inquiétants que la dernière fois : un peu partout, on voyait des Coiffes Noires de la Garde Parlementaire avec des hallebardes qui étaient en faction. Il ne s’agissait plus, aujourd’hui, d’une prise d’otage, et un combat entre parlementaires et Lodewijk finirait plutôt en fusillade interposée que en simple rafle d’élus de la nation…
Puis, le stathouder Lodewijk, qui portait un magnifique costume militaire, avec, à sa ceinture, dans un fourreau serti de bijoux, le Croc Runique des Endales, « Nourrit-les-Corbeaux », forgé par le Nain Alaric le Fol pour honorer le combat de Marbad, mort pour Sigmar au Col du Feu Noir. Ensuite entraient des huissiers, des laquais, divers membres du Conseil Privé, des vieux messieurs de l’administration et de la bureaucratie du Westerland, connus ou non…
…Et puis, quelques étranges têtes, qui firent des haut-le-cœur à certains.
Ludgar von Wittgenstein était là. Le patron des « Marcheurs de Brumes », le chef du sordide et secret « BSIE », le service de renseignement de la nation, ne se montrait normalement jamais en public, et certainement pas aux parlementaires. Mais il était là, dans un beau costume, un monocle sur son œil, accompagné de quelques hommes en costume de bourgeois, avec un pins représentant un berger dans la brume, le symbole du service secret…
Agnès Bernauer était aussi là. « L’Ogresse », la prêtresse semi-hérétique de Halétha, était en costume de rurale, avec un gros manteau de fourrure d’ours, et des bandes molletières à la place de chaussures. Elle avait couvert son visage de peintures tribales, qui lui donnait une apparence de monstre païenne sorti d’un conte qu’on racontait aux enfants — et elle était accompagnée de femmes vêtues comme elle, portant des peaux, des amulettes en osselets, des bracelets de pierres semi-précieuses, et des arcs longs dans le dos.
Kempfin se faisait tout petit, mais il n’échappait pas aux regards de tout le monde, surtout des bancs de gauche. « Le Grand Kempfin » était le plus grand romancier et auteur littéraire de tout le Westerland, avec des livres vendus dans le Vieux-Monde tout entier, on disait que même Louis XIV le lisait. Socialiste absolu, Kempfin se battait pour un monde meilleur, et ses romans fort bien écrits dénonçaient des injustices du quotidien : la vie des mineurs, l’alcoolisme, le difficile travail des femmes employées dans les grands magasins… Il avait co-écrit « l’Avant-Garde », le programme politique de sire Lodewijk, et il était peu étonnant de le voir parmi ses fidèles.
Fabio Bergamaschi, le talentueux inventeur Tiléen, arrivait également. Celui dont le nom était maintenant connu de tout Marienburg, entre son invention fantastique de poêles à air invisible, et, à présent, la nouvelle comme quoi son entreprise fabriquait des armes terribles, des « gaz de combat », fumée inodore et incolore qui provoque des apnées sèches sur des populations innocentes… Le Tiléen semblait recroquevillé, et agité, et était suivi de quelques personnes en costumes rapiécés et pas très élégants, les cadres de son entreprise Maldini Solutions.
Et puis, il y avait la générale d’armée Mayken Verthust. Une très belle femme, grande, portant un bel uniforme bleu-noir avec quelques médailles. Orpheline recueillie par les sœurs Shalléennes, elle avait suivi une brillante carrière d’officier, sauvant le Westerland il y a cinq ans d’une harde d’hommes-bêtes sortis de la Drakwald en employant des tactiques novatrices. C’était elle qui avait fondé le corps des « Escadrons d’Assaut », qui avaient fait merveille dans le Reikland — des fantassins sur-armés et avec un très fort esprit de corps, qui opposaient leur feu et leur moral très supérieur en première ligne pour briser les formations ennemies. Mayken Verthust était persuadée que les innovations technologiques, dont les fameux « Panzers » qui n’avaient pas encore été utilisés au front, pouvaient permettre de gagner toutes les guerres du futur. En tout cas, elle avait gagné une certaine popularité en négociant avec les Elfes de la Laurelorn, accompagnant sœur Bernauer dans cette étrange mission…
Enfin, pour finir, il y eut l’Impératrice.
Magritta entrait avec, derrière elle, deux fillettes qui portaient sa robe. Elle était vêtue, comme la dernière fois, d’une imposante robe dorée, avec sa couronne sur son crâne et son maquillage pour faire plus âgée que ses quatorze ans voulaient bien lui donner. Et elle avait, près d’elle, l’étrange prêtresse de Sigmar, la « Sœur de Mordheim » au crâne rasé.
Tous les parlementaires se levèrent, et retirèrent leur couvre-chef. Les Phalangistes offrirent un salut Jutone. L’Impératrice alla à la tribune du président, Reynier Fagel et Wolfhert van Arnemuiden courbèrent le dos, et elle s’installait, près de Wolfgang von Paulus, représentant de la chevalerie, qui s’agenouilla devant son trône pour lui présenter Ghal Maraz, le marteau sacré et unique de l’Empereur, symbole de sa souveraineté — même si, actuellement, il y avait sept Ghal Maraz en circulation dans l’Empire. La Garde des Sceaux, et grande-prêtresse de Véréna, Karlotta Eschen, récita la prière habituelle :
« Les Dieux soient avec vous. » »
Invitant la réponse des députés :
« Et avec leurs Esprits. »
« Prions.
Dieux et Déesses, ayez pitié de nous. »
« Dieux et Déesses, ayez pitié de nous. »
« Véréna, guidez-nous.
Notre Seigneuresse, Déesse de la Vérité et de la Justice, accordez à notre Impératrice et Son gouvernement, à tous les membres du Parlement et à tous ceux en position de responsabilité, la conduite de Votre Esprit. Que nous ne menions jamais la Nation faussement par l’amour du pouvoir, la volonté de plaire, ou des idéaux indignes — que nous laissions de côté les intérêts particuliers et les préjugés, et que nous gardions dans nos consciences la responsabilité d’améliorer les conditions pour toute l’Humanité ; Véréna, que Ton Royaume de justice vienne et que ton nom soit sanctifié.
Amen. »
« Amen. »
« Iudicate egeno, et pupillo: humilem, et pauperem iustificate. Eripite pauperem: et egenum de manu peccatoris liberate. Nescierunt, neque intellexerunt, in tenebris ambulant: movebuntur omnia fundamenta terræ. Ego dixi: dii estis, et filii excelsi omnes. »
Le cérémonial accompli, un valet en livrée s’assit au sol avec une pancarte, et Magritta, avec une voix traînante et incertaine, lit son discours :
« Seigneurs et Membres des deux chambres du Conseil d’État. »
Elle souffla pour se donner du courage.
« Nous vous réunissons ce jour p-pour… Pour une situation… Grave… L’Impératrice… entend les… Les… Cris du peuple dehors… »
La foule grondait. Elle hurlait et frappait ses tambours, même si les murs étouffaient la grogne de centaine de personnes.
« Pour répondre à… L-l-leurs a-att-attentes… Face à nous, se dresse, un… Un im-pi-pi… Impi-impitoyable ennemi… Le Midden-land, Middenland, et la religion d-u-u-Ulric, qu-qui appelle, à la de-destruction de la nation… »
« Bizarre, je croyais qu’on était en guerre contre le Reikland… »
Joost Francken avait soufflé tout seul. Mais le silence était tel que tout le monde l’avait entendu. L’Impératrice devint toute blanche, et continua :
« Je… Nous, nous pr-promets, promettons, que, n-n-n-notre nation ne laissera point faire, nos, nos adversaires, et que… Que nous infligerons, à nos ennemis, to-toute notre sa-sainte et nécessaire ri-riposte, pour, heu, vaincre, et, heu, permettre à… À Marienburg de tri-triompher de, hé bien, bah, la situation, actuelle…
Je-… Nous demandons au-aux parlementaires, de… Donner à la nation les… Les moyens, matériels, et, et humains et matériels, et, heu, militaires, pour… Pour soulever… La nation… Enfin, le peuple, et… Permettre de… Poursuivre les objectifs… Poursuivre la victoire — la victoire finale.
Nous… Laissons humblement… La parole au… Gouvernement, en qui nous… Toute notre confiance… »
Magritta s’assoupit dans son trône. Alors, la générale Mayken Verthust alla devant le trône. La grande et belle officière, jeta devant elle des notes, et elle commença un discours bref, et à la volée, avec une cadence parfaitement pète-sec et nonchalante, comme un capitaine qui parlait à ses bidasses.
« Mesdames messieurs, je serai brève.
J’ai été nommée par le duc de Hollum pour poursuivre une politique militaire avec un objectif politique simple, résolu, déjà exposé, et pour lequel vous avez déjà voté. Je vais donc rappeler cet objectif histoire qu’il soit bien clair et qu’on ne se perde pas en conjonctures un peu absurdes : le Reikland et le Middenland nous ont déclaré la guerre et ont décidé d’étouffer notre nation par le blocus. Nous allons lever ce blocus. Nos deux objectifs n’ont pas changé : Nous voulons ouvrir de force le Rijk, sécuriser des points d’appuis sur cette artère sacrée, défendre nos frontières contre toute hostilité extérieure, et, également, réassurer la prééminence de l’Impératrice Magritta dans une élection qu’elle a en fait déjà gagné.
Actuellement, une trêve a été ordonnée par le Grand Théogoniste du culte de Sigmar dans le Reikland. Par ordre du stathouder Lodewijk van Buik, nous avons décidé d’observer cette trêve. Néanmoins, considérant que le prince du Reikland, sire von Neurath, ne la respectera probablement pas, nous avons décidé de renforcer les défenses de nos positions. Nous tenons fermement les monts Skaag, qui sont aisément défendables, et une longue bande de terre liée par une route sacrée et praticable, qui va de la cité de Prie jusqu’aux marais de Uhland. Le général et secrétaire-général de la Milice, Frederik Dessau, a déjà commencé à dresser d’imposantes fortifications et creusé des réseaux de tranchées, flanqué par sa droite par nos forces alliées de la dynastie von Trott, tandis que nous sécurisons les villes fortifiées que nous avons prises en d’autres endroits du front. Lorsque le Reikland rompra ainsi la trêve, nous serons prêts à fortement tenir.
Notre ennemi urgent et actuel est le Middenland. Suite à la défaite — il n’y a pas d’autres mots — de Miredorf, le Middenland a repris la poursuite des opérations. Il semblerait que, les villes révoltées de la Drakwald aient finalement décidé de rejoindre Todbringer. Carroburg, pourtant composée pour près de la moitié de Sigmarites, a décidé d’ouvrir grand les portes et de permettre à l’armée de Todbringer d’hiverner tranquillement sur leurs bases. Le Prince de Calden ne pouvant plus couvrir le front, son armée a débuté une retraite afin de raccourcir ses lignes de ravitaillement. Néanmoins, nous avons enfin des bonnes nouvelles : il semblerait que les armées du Middenland aient stoppé leur avancée, car le front de Jutzenbach-Scheinfeld est couverte par nos forces, et l’hiver devient si dur que même les Ulricains ne peuvent plus marcher dans la neige. Il y a des échanges sporadiques de tirs et des duels d’artillerie, mais nous tenons la ligne.
L’objectif de mon directoire est donc le renforcement de toutes nos positions. Je souhaite lever massivement le nombre de militaires que nous avons dans notre nation. Avec l’envoi de nos dernières Troupes d’États, la levée des réservistes, et surtout, l’enrôlement des classes 71 à 77, nous pourrions avoir un solide appui humain, qui sera doublé d’un immense effort industriel pour armer tout ce beau monde. Nous allons envoyer 10 000 soldats professionnels renforcer le prince de Calden, et 30 000 réservistes territoriaux et engagés neufs — plus 30 000 supplémentaires dans le Reikland. La mobilisation populaire, que vous allez voter, risque de prendre une grande partie de notre jeunesse : en comptant uniquement les hommes de 20 à 26 ans, et en excluant les inaptes et le personnel essentiel qui devra être exclus, on devrait tout de même avoir plus de 60 000 mobilisables. Notre population de 1,5 million d’habitants est peut-être plus faible que celle du Reikland, mais notre peuple est plus facilement mobilisable et plus prompt à défendre le drapeau… Si vous lui donnez l’impulsion.
Pour renforcer encore ce nombre, nous comptons sur le mercenariat. Des contrats d’engagements sont prévus avec des alliés des von Trott dans tout le Vorbergland. Nous recruterons aussi des Norses et des Tiléens. Je remercie mon prédécesseur, le directeur van Merlen, qui a négocié plusieurs de ces contrats que nous signerons, et qui nous permettront d’engager probablement près de 8000 mercenaires de diverses natures au front. Nous négocions aussi âprement avec le roi de Bretonnie, Louis XIV, afin d’avoir la permission d’engager des compagnies d’aventure de Bretonnie, mais nous verrons cela plus tard…
Pour protéger notre frontière occidentale, nous avons prévu de remplacer les Troupes d’État en faction en Endalie par des soldats de l’armée territoriale, surtout des volontaires de religion Ulricaine, ou des personnes aux origines Reiklandaises ou Middenlandaises — il sera ainsi plus aisé de traiter de cette manière, pour éviter les désertions. Nous allons également renforcer notre défense coloniale, et former des compagnies franches des Troupes Coloniales et renforcer les recrutements de l’ORSF, afin d’éviter que nos colonies ne soient prises d’assaut pendant que nous sommes occupés sur le Rijk — il en va de la sûreté de la patrie.
Pour faire tout cela, nous avons besoin d’hommes, de crédits, et d’une volonté politique puissante. Je ne vous cache pas que, en tant que directrice des armées, je n’ai pas l’intention de faire les choses à moitié. Je souhaite réinstaurer au front une très forte discipline, et j’aurai besoin de vos accords pour certaines dispositions légales — notamment des droits de réquisition et des punitions militaires appropriées. Rien ne sera tabou dans ces discussions.
J’ai confiance dans le gouvernement pour obtenir les subsides nécessaires et pour mobiliser la nation. Mais votre coopération est souhaitable.
Je reste évidemment à votre disposition si vous avez d’autres questions sur la conduite de la guerre. »
Elle ramassa son papier, et alla s’asseoir. Elle avait dit tout ça d’une traite, sans aucune pause : un huissier se rua pour lui offrir un verre d’eau.
Le stathouder Lodewijk, lui, se leva à son tour pour prendre la parole :
« Chers parlementaires, je ne répéterai pas ce que j’ai prononcé lors de mon allocution.
L’épreuve qui va s’abattre sur le Westerland sera importante, et terrible. Nous avons besoin, aujourd’hui, d’afficher un front uni. De ne pas nous diviser en questions vaines, de ne pas nous séparer par idéologie, religion, ethnicité… De ne pas poignarder notre armée dans le dos. De ne pas réclamer des privilèges, et de comprendre que, à présent, la guerre va influencer notre quotidien. Des pénuries, des privations, de grandes difficultés économiques, des deuils personnels nous attendent tous. À travers cette épreuve, l’armée, les corps constitués, les services de renseignement, le personnel diplomatique, le patronat, et surtout, l’Impératrice, m’ont renouvelé leur confiance et je dispose, avec le titre de stathouder, de l’autorité absolue pour permettre un seul objectif : La victoire. Je mets la totalité de mon intégré morale et physique dans cet objectif. Si je devais faillir, je serais puni de la plus sévère des façons. Si je devais réussir, je rendrai au Westerland tous ses outils démocratiques et restaurerai la liberté à notre nation.
Je demande non juste votre neutralité, ni un simple assentiment, mais plutôt, que vous me rejoigniez dans cet effort surhumain, dans la vitalité dans notre nation. Le Westerland est la nation la plus humaine, la plus développée, la plus productive et efficace du globe terrestre — nous ne laisserons pas des conservateurs et des arriérés ténébreux nous étouffer et nous faire mourir lentement dans l’ombre.
La lumière nous attend, et nous y entrerons ensemble, dans un nouveau monde. Dans un nouvel ordre.
Le peuple dehors, le hurle. »
Il avait été déterminé dans son discours. Froid, autoritaire, et avec des yeux qui montraient toute sa résolution.
Le vice-président toussa, calma sa quinte avec un verre d’eau, et salua le stathouder :
« L’Impératrice peut se retirer, nous allons pouvoir débattre de l’ordonnance présentée aux députés et sénateurs…
– Non. »
Lodewijk se tourna vers le président du Rijkskamer. Il bégaya.
« N… Non ?
– L’Impératrice et le Stathouder ne se retireront pas. Nous avons porté aux corps constitués une ordonnance impérieuse qui engage la totalité de la nation. Il serait hypocrite de se retirer. Nous sommes ici pour la nation.
– Mais, sire… Il est d’usage… Il est d’usage que la monarchie ne… Prenne part ni aux débats, ni aux votes du Staatsraad…
– Ce privilège du Staatsraad servait quand le Staatsraad se limitait à ses prérogatives initiales. Le monde a changé. Je l’ai dit : Le peuple et les corps intermédiaires sont avec moi. Je suis la Nation, et je me tiendrai donc devant elle.
L’Impératrice reste ici. »
Magritta serra ses mains dans l’accoudoir.
Lodewijk restait devant, à la tribune présidentielle.
Les poings sur le pupitre…
…il se prépara à affronter les parlementaires.



