Le Domaine d'Affreloi
Il fut un temps, Landouin de Moussillon était considéré par beaucoup comme le plus preux des chevaliers de Bretonnie. S'il reste de l'héroïsme de ce noble la moindre réminiscence en ce royaume, elle a en tout cas totalement déserté son duché.
La trahison, la maladie, et une corruption innommables ont altéré cette terre, la changeant en un terreau pour tout ce qu'abhorre le genre humain. Même les hommes bêtes rechignent à poser leurs sabots immondes dans les marécages flétris de Moussillon. Pour autant il est, comme toujours en ces cas là, des hommes suffisamment fous ou désespérés pour demeurer en ces lieux. De nombreux nobles règnent encore sur leurs terres depuis de sinistres castels dominant des hameaux scabreux. Des chevaliers aux âmes aussi noires que l'abîme se déchaînent sans honte, considérant l'absence officielle de duc comme la preuve de leur liberté.
Il n'en va pas ainsi des d'Affreloi.
La dynastie des d'Affreloi est de ces anciennes familles bretonniennes qui peuvent se vanter d'avoir eu un aïeul combattant parmi les armées de Gilles l'unificateur. Anoblis par celui-ci, les d'Affreloi furent nommés marquis, et chargés de la défense d'un territoire de la côte moussillonnaise. Les siècles passèrent. Les d'Affreloi, famille rigide et fermement engoncée dans ses dogmes, resta toujours loyale à ses serments, à son Roy et à son duc. Le Marquisat d'Affreloi n'étendit pas beaucoup son territoire, mais le fit prospérer en faisant régner l'ordre et la paix, par des moyens parfois discutables. En tout cas, ils ne renièrent jamais les serments de la chevalerie, même lorsque les fléaux s'abattirent sur eux, lorsque la capitale du duché fut ensevelie sous les cadavres de la variole rouge, lorsque la Bretonnie les abandonna, et lorsque tout le marquisat fut rayé de la carte par les assauts cruels d'ennemis qu'ils pensaient jusque là pouvoir tenir à jamais en respect. Rien ne les fit fléchir dans leur morale. D'aucuns eurent qualifié une telle abnégation d'honorable, d'autres de désespérée.
Quoi qu'il en fut, les d'Affreloi demeurèrent intacts. La pureté d'âme et l'honneur des mœurs étaient des crédos trop bien implantés dans leurs veines pour que jamais l'ombre de la perversion ou du renoncement ne leur fasse oublier les principes de leur noblesse. Mais de corps, il n'en fut pas de même. Les d'Affreloi avaient reçu un coup trop terrible.
Leur domaine comprenait autrefois trois magnifiques châteaux, l'un, la tour d'Affreloi originelle que leurs ancêtres avaient fait bâtir sur la côte, là où le Roy leur avait confié des terres, fut réduit à l'état de fragments si infimes que seul un œil averti peut encore déceler sur cette côte morne la présence de ce souvenir de gloire démolie, de prouesses oubliées, de gloire perdue. En même temps qu'une beauté grise de roche qui était la splendeur de la lignée d'Affreloi, les pierres de ce bâtiment avaient été broyées et réduites en poussière par la masse terrible des kharibdyss. Ce récif glorieux qui guettait les flots avait disparu, éparpillé par une forme d'érosion que même l'action de l'homme ne peut endiguer.
Le deuxième château du territoire des d'Affreloi était une haute tour bâtie par leurs vassaux. Située au nord du premier château, sur les terres que les d'Affreloi devaient au duc, ce château n'est plus qu'un vestige vide. Il n'en reste, parmi des pierres moussues, des tuiles décrépites et des charpentes rongées par la pourriture, qu'un seul mur que la perversité inouïe du destin avait choisie de laisser debout. Un mur entièrement noir sur sa face extérieure, que n'approchent ni animal ni végétal envahissant, comme terrifiés par la quantité inouïe de sang bleu que d'ignobles créatures avaient étalés ici comme de la peinture. Ce castel avait été de ceux à tenir le plus longtemps, mais accablé par la peste, ils avaient commis l'erreur de se rendre à un ennemi qu'ils s'étaient imaginé presque humain ou presque civilisé. Tandis que les roturiers étaient pris avec le butin, les nobles furent traînés derrière ce mur, tous les nobles. Les projections de sang avaient été si abjectement grandioses que des siècles après la couche d'hémoglobine séchée avait toujours sa marque en guise de témoignage sur ce mur damné. Là, les chevaliers de la dynastie d'Affreloi avaient contemplé, impuissants, la mise à mort de leurs vassaux qu'ils devaient protéger selon leurs serments mais qu'ils ne pouvaient que voir tués par leur faute. Puis l'ennemi, dans sa sordide cruauté qui n'était qu'une dérision des serments bretonniens avait estropié chacun d'entre eux pour les relâcher et les laisser courir ou ramper jusqu'au troisième et dernier château des d'Affreloi.
Construit au moment où les marquis avaient prêté serment au duc en plus du roi, ce château était leur lieu de demeure et de repos. C'était là que les d'Affreloi élevaient leurs enfants, traitaient leurs affaires, et entreposaient leurs trésors familiaux. Là, l'ennemi fut sans pitié comme partout ailleurs. Lorsqu'il pénétra dans le château au terme d'un long siège, il passa par l'épée tout ce qui n'était pas du sang d'Affreloi et mutila le reste pour marquer son passage. Devant les yeux du Marquis même, les deux mains et la langue tranchées, ses artefacts et biens qu'il pensait à jamais liés à sa famille furent dérobés en hâte par des corsaires sans pitié. Tout fut souillé, désacralisé, pillé ou détruit. Dans leur frénésie, ils emportèrent l'épée Viergedouleur sans emporter le gantelet qui protégeait de la douleur, car le corsaire qui l'empoigna était trop candide en cet instant pour prendre la souffrance qui lança ses membres autrement que comme une plaisante caresse. Au final ne resta rien.
Au final ne resta rien. Rien que les d'Affreloi eux même, en peine, esseulés, et une tour branlante au beau milieu d'un amas de poussières carbonisées. Ne resta qu'une vague bâtisse à peine assez grande pour contenir la famille maudite. Tous leurs vassaux étaient morts. Leurs voisins étaient corrompus. Et leurs gens étaient malades. Les d'Affreloi furent saisis dès lors d'une des flétrissures mentales que la roue infecte du chaos choisit pour eux, et peut-être furent-ils chanceux ou particulièrement haïs de cet œil glauque qui ricanait dans d'autres royaumes, car depuis cet instant et jusqu'à la fin de leur race, les d'Affreloi furent frappés de paranoïa.
Pour qu'un individu soit noble en Bretonnie, il est requis que du sang de ses deux parents la noblesse soit aussi ancienne qu'indiscutable. Les d'Affreloi étaient seuls et impotents, mais déjà à cette époque ils comprirent qu'il s'écoulerait un long moment avant qu'ils ne puissent à nouveau chevaucher par le royaume. La paranoïa s'incarna dans la peur de perdre son rang de dynastie aristocratique, et en conséquence un premier tabou fut brisé.
Un oncle épousa sa nièce. Un neveu épousa sa tente. Un frère épousa sa sœur. Une veuve épousa son fils.
Et de ces unions sordides naquirent des d'Affreloi, nobles de sang, purs de cœurs, honorables de mœurs, vils de corps.
Des déformations s'insinuèrent dans leur lignée. Ci un enfant naissait avec une joue déformée, là un autre n'avait pas de main gauche. Parfois l'un avait des jambes atrophiées ne lui permettant pas de marcher. Un autre n'avait qu'une phalange à chaque doigt. Et de fil en aiguille, au milieu de ces difformités bénignes apparurent celles moins innocentes d'un bras supplémentaire, d'un œil en trop, d'une courte queue prolongeant le coccyx ou d'une langue fourchue comme celle d'un serpent. Ceux là se cachaient, s'amputaient, et restaient cloîtrés toutes les longues années de leurs courtes existences. Ne se révélant que pour se marier, copuler, et donner la vie. Car c'était là le seul devoir des d'Affreloi qu'ils pouvaient accomplir en ces circonstances. Et ils priaient également, car tous peuvent prier et nul ne le fait jamais assez.
Ils priaient pour que naisse un individu sain.
Ils priaient pour que naisse un individu propre.
Ils priaient pour que naisse un individu fort.
Ils priaient pour qu'il puisse les venger.
Ils priaient pour qu'il puisse les racheter.
Ils priaient laDame de toutes leurs forces, de toutes leurs énergies. Se tuaient à prier pour elle et pour qu'elle n'oublie pas le nom de d'Affreloi qui l'avait si bien servi autrefois. Ils gaspillaient leurs vies inutiles pour qu'un jour elle prenne soin de celui, celui qui viendrait, à l'heure où la Bretonnie aurait besoin d'un héros. Celui qui ferait du nom de d'Affreloi un nom connu et respecté une fois de plus.
Une fois de plus.
Ils prièrent pendant des années. Pendant des siècles. Pendant toutes leurs vies. Ils érigèrent des autels, restaurèrent une chapelle et célébrèrent ses fêtes comme ils le pouvaient. Ils frémirent plusieurs fois en apprenant ce qui advenait du reste du duché. Ils récitaient tous, chaque jour, l'intégralité du code de chevalerie. Lorsque leurs terres et les gens qui leur restaient étaient en danger, ils extirpaient leurs silhouettes étriquées, réunissaient quelques gueux armés de gourdins, et repoussaient le danger ou négociaient pour qu'il parte ailleurs. Par la grâce de la Dame, peu de dangers sérieux vinrent sur eux au cours de cette longue période, mais cela n'empêchait pas que sitôt la menace écartée ils s'enfermaient de nouveau dans leur tour, tenant les paysans aussi éloignés que possible. Leur paranoïa leur faisait encore craindre, alors et jusqu'à aujourd'hui, la menace de la variole rouge.
Et derechef, ils priaient. Ils n'avaient à perdre que le peu d'honneur qui leur restait, alors ils donnèrent tout le reste.
Pour la Dame du Lac.
Leur dévotion et leur dogmatisme étaient presque aussi répugnants à voir que la dépravation et l'anomie du reste du duché. Pour autant ils n'en démordaient pas. Trop fous ou trop équilibrés, ou les deux, pour ne pas réaliser que s'ils cessaient de prier une seule seconde les ténèbres les entourant les submergeraient sans autre forme de procès. Alors ils prièrent pour sa venue.
Ils prièrent.
Ils prièrent.
Et la Dame leur cracha à la figure.
Qui sait quels sont les projets d'une déesse ? Peut-être voulait-elle d'un héros pour sauver la Bretonnie en ces temps sombres qui approchaient ? Peut-être voulait-elle narguer les d'Affreloi avec une cruauté toute elfique qui n'était pas sans rappeler celle avec laquelle les maléfiques fées venues de la mer avaient épargné chaque membre de la famille en les mutilant au passage pour montrer le mépris qu'elles leur portaient ?
L'enfant naquit, avec le mauvais organe. Voilà tout.


