Un cap avait été franchis, une borne avait été dépassée, un engrenage d'évènements et de décisions irrévocables, inarrêtables, dont seule l'Histoire a le secret, vient d'être enclenché.
Pourtant, malgré cela, le baron se voyait déjà comme le vainqueur dans tous ces évènements. Nonobstant ses derniers propos, le discours qu'il avait prononcé avant s'était voulu convainquant, voire persuasif ; par conséquent, nourrissant et entretenant sa confiance comme son espoir, le seigneur pensait que les défections au sein de l'ost seraient peu nombreuses et négligeables. De toute façon, dans tous les cas, son âme exaltée par ses obsessions et exaspérée par l'attente, ce n'est qu'une question de minutes avant que Baudoin ne décide de chevaucher vers Grunère avec ses partisans, pour accomplir....la tâche qui se devait d'être faite....Revoir, retrouver, sauver ceux qui sont chers à son coeur....
Toutefois, c'était sans compter sur le marquis de Lensquanois ; ce dernier, toujours irrité mais ne pouvant pas mener un assaut en chair et en lame contre son opposant, se contente alors de revenir à la charge, avec ses mots et son indignation comme seules armes:
"Vous vous moquez de nous Baudoin ou quoi?! Quelle folie vous prend de diviser comme ça l'ar...
-Je ne vous oblige à rien, marquis, coupa le baron, toujours aussi distant et glacial, Si votre lâcheté veut vous faire partir, alors partez. N'ai-je donc pas été assez clair? Comprenez-vous ce que je dis au moins? acheva-t'il, un vernis de sarcasme terminant de recouvrir ses mots.
-Mais quelle mouche vous a piqué?! Vous êtes devenu complètement fêlé mon pauvre! Je vai.... une fois de plus, Sébastien n'eut pas le temps de terminer sa phrase ; une main gantée se posant de nouveau sur son épaule, tandis qu'une voix lasse s'exprimait derrière lui.
-Laissez marquis....Laissez....Cela ne mène à rien." fit Guillaume de Mézière, hochant négativement de la tête.
Il semblerait que l'évolution de la situation, aussi mauvaise soit-elle, ait quelque peu rapproché le marquis du chevalier de Mézière. Ces deux hommes, d'habitude opposés par une grande rivalité féodale et politique, paraîssaient désormais s'entendre sur quelque chose. Finissant par prendre en compte les paroles de Guillaume et bien que cela lui demanda beaucoup d'efforts, Sébastien ravala sa hargne, ne laissant finalement s'échapper que quelques mots, sur un ton lourd de sens:
"Vos actes ne resteront pas impunis. Le Duc et le Roy entendront parler de toute cette affaire, croyez-moi sur parole, baron."
Et c'est ainsi que le marquis, tirant sur les brides de sa monture, se détourna de Baudoin pour s'éloigner de lui et rejoindre les troupes en face ; le seigneur de Mézière retournant quant à lui dans les rangs du baron, visiblement bien en peine au vu de ce qui était en train de se passer.
Désormais, il semble que la tempête s'apaise, diminuant en intensité, éclairs et tonnerre laissant la place à une faible pluie, morne mais persistante, semblant durer pour l'éternité. Toutefois si les éléments se calment, ce n'est pas le cas des milliers de coeurs et d'esprits qui animent l'armée de la baronnie. Chacun étant dorénavant confronté à un véritable dilemme ; un genre de choix difficile que l'on ne veut pas faire, particulièrement lorsque l'on est un fier guerrier et que l'on met un point d'honneur à tenir sa parole comme ses serments.
Et justement, chose inimaginable, voilà qu'on leur demande d'en trahir, d'en briser un. Mais lequel? Celui envers le baron ou bien envers Ovanie? Qui suivre? Un suzerain promettant des épreuves mais aussi la gloire et la victoire? Ou bien un vassal rebelle mais voulant essayer de sauvegarder la vertu et la dignité de tous? Quelle valeur faudra-t'il compromettre en ce funeste jour? La Loyauté ou l'Honneur? Aprés quelques secondes de délibération, la réponse est évidente pour de nombreuses personnes, mais elle n'est guère plaisante, voire presque contrainte et forcée ; cependant il y en a qui hésitent encore, s'acharnant à peser le pour et le contre de chaque décision....
Toutefois, toujours est-il qu'au bout de quelques instants, la plupart des gens semblent avoir fait leurs choix.
Le cliquetis des armures comme des armes, les bruits de pas et de sabots, les toussotement des hommes comme les henissements de chevaux: tous ces sons résonnent désormais au milieu de la pluie et de l'ancien bivouac, les troupes se mettant en mouvement pour rallier ou déserter la cause du baron. À vrai dire, il n'y a quasiment que dans le parti du suzerain de Grunère que divers groupes se déplacent, et le tout en sens unique, en direction du camp du marquis. Trés vite, on peut voir la tendance générale ; Baudoin, du haut de sa monture, constate avec impuissance que la grande majorité de l'ost l'abandonne, purement et simplement. Semblant livré à son sort, il ne peut que regarder ses chevaliers, ses vassaux et leurs paysans conscrits passer, défiler sous ses yeux tout en évitant son regard, lui tournant le dos et s'éloignant pour rejoindre le groupe du marquis de Lensquanois.
Si au départ le baron ne s'émeut aucunement de la perte de plusieurs vassaux, une certaine irritation commence à s'insinuer dans son esprit alors qu'il voit s'en aller les levées de Grunère. Oui, y compris ses propres troupes, dont il avait veillé personnellement à la formation et l'entraînement, même ces gens pourtant issus de son propre bourg le lâchent. D'aucun pourrait dire qu'il n'ont pas le courage de suivre leur suzerain dans la purge de leurs foyers, mais certains diront aussi qu'il n'auraient de toute façon pas eut le cran d'occire leurs femmes, leurs enfants, leurs frères ainsi que leur cousins qui étaient restés en ville avant et pendant l'épidémie.
Cependant, ce n'est pas cette désertion qui le marque le plus, car désormais, sous son regard, part aussi Guillaume de Mézière, à la tête de ses hommes, la face baissée et l'air confus. Même dans ce grand moment de solitude que traverse Baudoin, ce dernier ne peut s'empêcher de vivre cette défection comme un désaveu, un abandon, une véritable trahison. Le sieur de Mézière, pourtant fidèle parmi les fidèles, est en train de le délaisser. Assez curieusement, si le baron n'avait pas hésité à le sacrifier lors de sa "conversation" pour rallier Sébastien, il n'appréciait pas du tout qu'on lui réserve un sort pareil:
"Même vous Guillaume, vous abandonnez? prononça-t'il avec un soupçon de dépit, Même vous finalement vous n'avez pas de vaillance? le chevalier de Mézière arrête alors sa monture, faisant face à Baudoin, tandis qu'autour de lui ses troupes continuaient de marcher.
-Je....Non, monseigneur, ce n'est pas ce que vous croyez. répondit-il, visiblement embarassé par la situation, Je suis désolé....Mais le devoir d'un chevalier est de protéger les siens, pas de les massacrer...."
La gêne rongeait Guillaume alors qu'il regardait Baudoin dans le blanc de l'oeil. Jusque là fervent soutien du baron, il avait dû faire un choix cornélien entre deux conceptions, deux principes qu'il estimait grandement, et dans la contrainte comme la réticence, avait finit par opter pour le parti du marquis. Cependant, quel chevalier pouvait donc se prétendre honorable aprés avoir abandonné son suzerain et trahi la parole qu'il lui avait donné? Cette question n'en finissait pas de le hanter.
"Vous me décevez, chevalier. Moi qui vous voyais d'une toute autre manière.... reprit gravement le baron de Lavilette.
-Moi aussi, monseigneur....Moi aussi...." acheva un de Mézière navré, finissant par se détourner de Baudoin pour reprendre sa route sous l'averse, rejoignant le flot des troupes qui se dirigeait vers le camp de Sébastien.
Décidement pour le baron, la situation allait de mal en pis. Lui qui croyait à un ralliement massif en sa faveur, le voilà désormais en train de subir la plus grande félonie, le pire des reniements qui ait été donné de voir à un seigneur bretonnien. Jamais dans le pays, hormis peut-être pour l'affaire du Faux Graal, on n'avait vu une telle réprobation contre son suzerain. Il va sans dire que la fierté et la patience de Baudoin en prennent un coup. Un choc tellement important que l'espace d'une seconde, sa volonté commence à vaciller, le doute se conjuguant au dépit pour empoisonner son esprit, l'exposant à l'incertitude quant à ses projets. Est-ce vraiment la bonne chose à faire que de purger Grunère? Seraient-ils assez nombreux, lui et ses partisans pour y arriver?
Machinalement, le baron ne peut alors s'empêcher de porter sa main sur l'amulette dorée autour de son cou. Et tandis qu'il la tient, qu'il l'observe, cette dernière se remet à briller, irradiant à nouveau une lueur jaune scintillante. Soudain, Baudoin semble apercevoir quelque chose sur le talisman. Oui. Ecarquillant ses yeux, il voit, et ne peut que fixer les visages de sa femme, de ses enfants, qui se dessinent sur le l'amulette. Les sentiments, le prenant à la gorge, lui font alors refermer ses doigts sur ce qu'il considère désormais comme un véritable porte-bonheur. Tous ses soupçons disparaîssent instantanément, aussi vite qu'ils étaient apparus. La solitude s'efface au profit d'un orgueil renouvelé, le dépit se transforme en une détermination exacerbée. Oui. Il a raison ; il est venu ; il a vu ; et il vaincra. Que toute cette vermine, que tous ces rats lâches et impuissants quittent son navire. Il ne purifiera sa ville qu'avec ceux qui seront dignes de l'accompagner:
"Eh bien, je ne savais pas que notre contrée abritait tant de traîtres et de faibles. lança-t'il avec sarcasme, se tournant désormais vers Régis, toujours à ses côtés, le fixant du regard, Et vous prévôt? Je vous ai trouvé bien peureux tout à l'heure dans Grunère. Comment se fait-il que vous ne les ayez pas encore rejoint, hein? continua-t'il, toujours mordant.
-Mais.... fit Régis, légèrement recroquevillé, son regard cherchant à fuir le coup de pression de son suzerain, ....Mais non-non monseigneur. Par tous les dieux je....je ne peux pas vous abandonner, pas aprés tout ce qui est arrivé. Ca....cela ne se fait pas. c'est alors que d'un coup, il ose tutoyer des yeux son suzerain, sa voix semblant moins timorée que d'habitude, Je....J'resterai avec vous, quoi qu'il se passe. Grunère c'est tout ce qu'on a monseigneur."
En effet, alors que Baudoin a son visage figé par cette réponse soudaine, il penche sa tête sur le côté, comprenant ce qui pousse son prévôt à demeurer à ses côtés: son suzerain, sa fonction, sa ville même en ruine, voilà tout ce qui reste à Régis. Peut-être que quelque part, il doit aussi craindre la réaction de son supérieur ; mais c'est surtout le fait de vouloir préserver le peu de choses qu'il possédait, qui amenait Régis à ne pas déserter. S'il part maintenant, il perd tout. Bien sûr qu'il répugne à aller au combat ou à vouloir massacrer ses administrés, mais il veut également garder ce qu'il possède, en bon gestionnaire se voulant soucieux des ses ressources, et aussi de son baron....
Cependant, il semblerait que leur petit échange ait été entendu par d'autres personnes.
"Ne vous en faites point messires! Moi et mes frères d'armes comptons aussi vous accompagner dans vos épreuves! Nous ne sommes pas et ne seront jamais des lâches!"
Olivier de Mirébaux, cavalier représentant un groupe de Chevaliers Errants

Lui et sa troupe sont l'archétype même des jeunes nobles en Errance. Impétueux, en mal d'action, ils veulent devenir des héros et ont bien l'intention de faire leurs preuves aux yeux de tous. Ayant sincèrement cru aux paroles et promesses de Baudoin, le sire de Mirébaux et ses hommes se sont faits les cavaliers servants de sa cause. Toutefois, peut-être que leur enthousiasme les aveugle un peu sur la nature de leur "mission". Car à l'heure actuelle, ils se voient surtout en train de chevaucher glorieusement dans Grunère, pourfendant des monstres pestiférés tout en sauvant moultes demoiselles en détresse...
À ces mots-là, le baron se détourna de Régis, accordant désormais toute son attention au jeune chevalier qui les avait prononcé:
"Ah, bien. fit-t'il d'un air satisfait, Voilà enfin des choses que j'aime entendre. continua-t'il, un sourire au coin de ses lèvres, Vous voulez des épreuves? Croyez-moi sur parole, vous ne serez pas déçus...
-Allons, tout ceci est bien normal. répondit Olivier, confiant, Nous ne faisons que notre devoir!" plastronna-t'il avec fierté.
Approuvant ses paroles d'un hochement de tête mesuré, le seigneur de Lavilette porta son regard au-delà du sire de Mirébaux, afin d'observer les autres chevaliers qui l'accompagnait. Devant ses yeux se trouvaient une cinquantaine de cavaliers errants, peu équipés selon les standards de la chevalerie, mais semblant aussi motivés et enthousiastes que leur représentant.
Bien que le baron était toujours aussi obstiné, acharné à l'idée de purifier sa bourgade et de retrouver les siens, le ver du pragmatisme ne tarda pas à s'introduire dans le fruit de sa volonté: ils n'étaient pas assez nombreux. Même en mobilisant les gardes restés à l'entrée de Grunère, ils ne seraient que trop peu pour pouvoir purger une ville qui comptait plusieurs centaines d'habitants ; sans compter d'éventuels ennemis, rebelles ou pire....Il lui fallait plus d'hommes.
Toutefois, il n'eut pas le loisir d'aller plus loin dans sa réflexion:
"Crénom des dieux, arrière les gringalets! Rejoingnez donc votre cheffaillon, ramassis de pleutres que vous êtes! Hors de mon chemin, misérables pégus! Dégagez que j'vous dit! Ou sinon je vous jure que le prochain tâtera de ma lame!"
Quand il entendit cette voix lointaine mais acerbe, Baudoin se retourna immédiatement, osbservant ce qui se passait devant lui. Sous la pluie et le ciel noirâtre, remontant à contre-courant toutes les troupes qui rejoignaient le camp du marquis, un groupe de chevaliers s'avançait vers la position du suzerain. Fendant la foule, bousculant sans ménagement, du haut de son destrier, les chevaliers comme les paysans, un homme se trouvait au devant de ces cavaliers.
"Monseigneur....Vous....Vous croyez qu'il veut nous rejoindre?" s'inquiéta Régis, toujours à la droite de Baudoin, lui lançant un regard oblique, comme pour essayer d'obtenir une réponse.
Il n'en reçut aucune, le baron, arborant un visage marmoréen, ne cessait de regarder, d'examiner, de scruter ce fameux individu et sa bande qui achevaient de les atteindre.
Fedfar d'Etignac, simple seigneur à la tête d'une troupe de Chevaliers du Royaume. Il pourrait paraître lambda de par son titre et son fief quelconques.
Toutefois il ne faut pas se leurrer, car par bien des aspects, il porte en lui des travers que l'on pourrait imputer à la chevalerie du pays: brutal, égoiste, arrogant, impitoyable, opportuniste et feignant à peine de respecter les codes chevaleresques ; il n'en reste pas moins un combattant et un escrimeur talentueux. Entouré de compagnons acquis à sa cause, Fedfar s'est donné la gloire et la renommée comme objectifs à atteindre ; mais cette quête de notoriété, parfois à tout prix, l'a rendu avide et dénué de scrupules. Ne se faisant aucune illusion sur ce qu'il va commettre, cet homme a rallié le camp du baron uniquement pour servir ses ambitions. Il est convaincu qu'aprés ces évènements, on prononcera son nom dans tous les châteaux du duché, voire dans toute la Bretonnie...
"Bien le bonjour, messire. commença prudemment Baudoin, Je suppose que vous venez vous joindre à notre cause. demanda-t'il de manière réthorique.
-Eh bien sire! répondit Fedfar, avec une assurance toute présomptueuse, Encore heureux que je sois là pour vous rejoindre. Il semblerait que la gloire ne mobilise plus grand monde aujourd'hui! Vraiment pathétique de voir tous ces gens qui reculent, juste devant quelques efforts à fournir, pour atteindre la Victoire. renchérit-il, alors que lui et ses chevaliers passaient devant le baron, semblant rejoindre ses troupes ; Régis ne pouvant s'empêcher de plisser les yeux à son passage.
-En effet messire, en effet." prononça le suzerain, d'un air presque absent, tandis qu'il comptait le nombre d'hommes qui venaient se rajouter à ses rangs.
En tout et pour tout, une soixantaine de chevaliers du Royaume, plutôt bien armés et armurés mais à l'allure morne comme taciturne, trottaient sous son regard ainsi que sous les gouttes d'eau. Cependant, aux yeux du seigneur de Lavilette, ce n'était toujours pas assez. Il lui fallait encore plus d'hommes pour pouvoir espérer la "reconquête" de Grunère. Une problématique se posa alors à son esprit: comment persuader plus de monde de l'accompagner, alors que tous les chevaliers et seigneurs de l'ost lui tournaient le dos?
"Alors baron, on y va dans votre bourgade oui ou non? sollicita le sieur d'Etignac, déjà prêt à s'enfoncer dans les brumes entourant la ville.
-Allons, allons, patientez un peu. Juste quelques instants." fit Baudoin, impassible, presque interrompu dans ses pensées.
Aprés quelques secondes de réflexion, le baron finit par envisager une solution. Elle n'était ni reluisante, ni vraiment honorable ; mais de toute façon au point où il en était....Aprés tout, ne dit-on pas que les situations désespérées engendrent des décisions désespérées?
Ainsi, se tournant vers les troupes qui cheminaient en direction du marquis, il leur adressa les paroles suivantes d'une voix portante, se voulant solennel dans ses mots:
"Oyez roturiers! Moi! Baudoin de Lavilette! Par la Grâce de la Dame et du Roy! J'offrirai de nombreuses récompenses, de l'or sonnant et trébuchant, voire même l'anoblissement à tous ceux qui me rejoindront dans la purification de Grunère! Alors, qui sera assez brave pour me rejoindre?!"
Régis, Olivier, Fedfar, Sébastien, Guillaume, les chevaliers et les hommes d'armes, de son parti comme de l'autre ; des milliers de regards se posent, se braquent sur le suzerain. Il peut alors voir des centaines de manants qui s'arrêtent de marcher, tournant leur regard vers Baudoin et son groupe ; il peut entendre l'agitation, la rumeur et les rappels à l'ordre, à moitié couverts par la pluie, qui s'emparent du camp du marquis. Le baron de Lavilette, toujours dans une posture cavalière, vient de remettre en cause tous les serments qui lient un péon envers son seigneur. Mais peu lui importe de malmener, d'affaiblir, voire de briser la hiérarchie féodale, du moment que cela peut lui ramener des soldats supplémentaires. Toutefois des protestations, beaucoup plus proches de lui, parviennent également à ses oreilles:
"Mais que faites-vous donc, baron? s'étonna le sieur de Mirébaux, Avons-nous vraiment besoin de ces paysans pour triompher? Notre courage ne suffit pas peut-être? dit-il, toujours stupéfait ; Baudoin n'eut pas le temps de répondre que le chevalier d'Etignac trottait déjà vers lui, l'air mauvais, arrivant à ses côtés.
-M'enfin à quoi vous jouez, messire. maugréa-t'il à l'encontre du suzerain, Vous comptez sérieusement enrôler ces gueux? prononça-t'il presque en crachant, Je vais vous dire, moi. Je n'ai pas l'intention de me faire voler le beau rôle par ces culs-terreux, et encore moins d'en voir des centaines d'entre eux anoblis!
-Allez, messires, ne vous emportez pas comme ça. leur répondit posément le baron, Notre entreprise sera ardue, Grunère et ses ruines sont plus dangereuses que vous ne le pensez. poursuivit-il avec froideur, Il nous faut donc des manants, de la chair à canon pour encaisser et combler d'éventuelles pertes. Il y a beaucoup d'appelés, mais croyez-moi, il y aura trés peu d'élus. Et puis, Fedfar, n'est-ce pas vous qui disiez plus tôt qu'il fallait consacrer des efforts pour obtenir la victoire? dit-il tout en tournant légèrement sa tête vers le sieur d'Etignac, un mince sourire au coin de ses lèvres ; ce dernier serrant ses dents à cette remarque grinçante,
Croyez-vous vraiment à ce que j'ai dit il y a quelques secondes? demanda-t'il de manière ironique, Si cela peut vous rassurer, je suis plutôt d'accord avec vous sur ce fait: les vies des pécores ne comptent pas." conclua Baudoin, sérieusement cette fois-ci.
Ses paroles calmèrent quelque peu Fedfar. Olivier quant à lui, désarçonné pour le coup, ne savait pas trop comment réagir face à ces propos.
Le prévôt de son côté, n'ayant de toute façon pas son mot à dire -et Baudoin le lui avait bien fait comprendre plus tôt, avait observé la situation qui évoluait dans le camp adverse. Vu comment les choses étaient en train de se passer, il crut bon d'attendre la fin de cet exposé pour s'approcher à nouveau de son suzerain:
"Euh....Monseigneur? Vous voyez ce qui arrive vers nous? fit-il remarquer.
Marchant vers le baron et ses partisans, des gens d'armes, des archers paysans, ayant abandonné et s'étant détournés de leurs levées respectives, traversent désormais l'espace qui sépare les deux camps. Comme des ruisseaux, comme des rivières s'assemblant pour former un fleuve, ces hommes, au départ isolés, commencent à se regrouper en petites processions, puis en bandes plus grosses au fil du chemin, et finissent par se rassembler en une troupe hétéroclite alors qu'ils arrivent du côté de Baudoin.


Ils sont à peu prés deux-cents à avoir eu le cran de franchir le pas, désertant les rangs du seigneur de Lensquanois et de ses alliés, bravant leurs menaces de mort, de torture et de représailles sur leurs familles. La plupart d'entre eux n'ont désormais plus grand chose à perdre, et beaucoup à gagner justement.
Si quelques uns ont saisit l'occasion pour fuir le joug de leur précédent seigneur, l'immense majorité est, bien évidemment, motivée par l'appât du gain et les promesses que leur a fait le baron. Tous étant nés ailleurs qu'à Grunère, ces gens-là n'ont pas d'attachement particulier aux habitants de cette ville. Même s'ils ne sont pas vraiment conscients des troubles dans lesquels les amène le seigneur de la Vilette.
"Eh m'signeur, demanda l'un d'entre eux, alors que le reste de ses comparses continuait de marcher, C't'y ben lô qu'on chop'ra l'sang bleu et l'blé créfieu? poursuivit-il, l'air naif.
-Oui, oui, c'est tout à fait ça. Venez donc, suivez-moi." répondit Baudoin, sur un ton indifférent.
Tandis que les derniers groupes de paysans terminaient de rejoindre ses rangs, le baron se tourna vers Fedfar, la satisfaction se dessinant sur son visage:
"Voyez, sire. Là, nous avons assez d'hommes. Là, nous pouvons partir. affirma-t'il.
-Enfin! se permit d'intervenir le sire de Mirébaux, soulagé.
- À la bonne heure. Ce n'est pas trop tôt surtout!" répliqua le chevalier d'Etignac, visiblement impatient.
Soudain, on entendit des bruits de sabots qui raisonnaient au loin, mais qui se rapprochaient de plus en plus, à chaque seconde qui passait. Intrigués, les chevaliers dirigèrent leur attention dans la direction de ses sons. Au bout d'un instant, à travers le rideau de pluie, on pouvait distinguer deux silhouettes à cheval qui se dirigeaient vers eux.
Ce furent le marquis de Lensquanois et le chevalier de Mézière qui finirent par arriver, dignes mais austères, devant le baron et sa suite:
"Que voulez-vous encore? questionna Baudoin, sur un ton soupçonneux, Si vous êtes venus ici pour donner des sermons et des avertissements, alors repartez aussitôt. ses suivants gardaient un silence circonspect, voire défiant dans le cas de Fedfar.
-Je vous en prie monseigneur, écoutez au moins ce que nous avons à dire. plaida Guillaume, Je....Tout n'est pas encore perdu. Vous pouvez encore revenir sur vos pas. De grâce sire, je vous en conjure, continua-t'il, se voulant conciliant, Je vous demande juste de....de reconsidérer vos choix. Ce que vous allez commettre est irréversible. Vous ne pensez pas sérieusement abattre vo....
-J'en ai assez entendu comme ça, Guillaume. coupa sèchement Baudoin, Vous perdez votre temps avec moi. Vous n'aviez qu'à rester à mes côtés et ne pas me trahir. conclua-t'il sur un ton glacial.
-Vous voyez Guillaume. intervint Sébastien, Je vous l'avais dit. Il est i-rré-cu-pé-rable. Mieux vaut retourner dans nos fiefs, et de là partir pour Parravon afin d'avertir le Duc.
-Partir. Avertir. Jamais agir, non. Décidément vous transpirez la lâcheté, marquis. lâcha brusquement Fedfar, un rictus aux lèvres.
-Quoi? Quoi? répliqua Sébastien, devenu subitement nerveux, commençant à serrer sa main contre le pommeau de son épée, Juste....Répétez une fois de plus ce que vous venez de dire....
-M'enfin Baudoin, regardez un peu autour de vous! s'exprima sincèrement le sieur de Mézière, tentant de couper court à la querelle, Vous voyez ce qui se passe? Vous savez ce vous êtes en train de faire? Réfléchissez au moins! Je vous sais réaliste et....
-Vous ne nous empêcherez pas de devenir des héros! Votre soi-disant prudence n'est que couardise! se rengorgea Olivier, prenant la parole à son tour, Les lauriers de la gloire reviennent uniquement à ceux qui les méritent! renchérit-il.
-Bon sang, mais réveillez-vous un peu jeune errant! riposta le marquis, Vous croyez sérieusement que....
-Arrêtez tous! cria le baron, dont la patience avait visiblement atteinte ses limites, Je me moque éperdument de ce que vous pouvez bien penser de mes actions! Vous l'avez compris ça? poursuivit-il, animé par un mélange d'aigreur et de dépit, Vous ne me ferez pas dévier de mon chemin. Jamais. Alors partez oui, voilà, allez-vous en aussi loin que possible de Grunère, si cela vous chante. Mais vous n'allez certainement pas m'empêcher de retrouv...de purifier ma ville! persista-t'il, l'exaspération étant de plus en plus sensible dans ses mots, Personne ne se mettra sur ma route! Donc disparaîssez, marquis et chevalier! Avant que ma lame ne sorte de son fourreau et que je ne fasse un malheur!"
Un grand vide s'installa pendant quelques secondes. Tout le monde, y compris Fedfar, restant silencieux. Personne ne prenant à la légère les paroles d'un suzerain qui n'avait jamais été vu dans cet état-là. On put entendre les gouttes d'eau tomber pendant un instant, leur bruit masquant à peine le malaise qui s'était emparé des lieux. Ce fut finalement Guillaume, découragé, qui osa briser ce silence:
"Alors....tout est perdu.... prononça-t'il, démoralisé par les évènements, Tout est perdu.... reprit-il à voix basse, presque pour lui-même, son corps et son âme cédant, se tassant sous le poid de l'accablement, Tout est perdu.... murmura-t'il encore, presque inaudible, éperonnant mollement sa monture pour s'éloigner du groupe.
Face à cette triste scène, le marquis de Lensquanois prit une grande inspiration, suivie d'une longue expiration, se tournant dans la direction du sieur de Mézière afin de le rejoindre. Toutefois, au dernier moment, il jeta un ultime regard par-dessus ses épaules, vers Baudoin:
"Vous savez....baron.... lança-t'il, lui aussi, quelque part, en proie à la lassitude et l'amertume, ne pouvant que constater l'échec de sa tentative d'empêcher ce massacre, Il y aura un jour où nous serons tous convoqués par La Dame, ou bien par Morr, pour répondre de nos actes accomplis, durant notre vie. continua Sébastien, alors que son visage s'assombrissait, pourtant, aucune animosité n'était visible dans ses propos, Je....J'ai le sentiment que le vôtre arrivera bien plus tôt que prévu....Car vous allez commettre l'irréparable, ni plus, ni moins....
-Eh bien tant mieux. répliqua Baudoin, encore aigri, On dit que se sont les meilleurs qui partent les premiers. Et c'est ce que nous faisons d'ailleurs. poursuivit le baron, se tournant désormais vers ces acolytes, Aller, nous partons maintenant, tout de suite. fit-il, ses paroles étant sans appel, Prévôt, messires, veuillez me suivre et rester à mes côtés, je vais vous donner les instructions à suivre une fois que nous serons dans Grunère."
Et c'est ainsi que sous la pluie et le regard désabusé de Sébastien, le baron, suivi de Régis, de Fedfar d'Etignac, d'Olivier de Mirébaux, de leurs chevaliers et des bandes hommes d'armes, s'éloignèrent lentement mais sûrement du marquis, en direction de Grunère. Fort d'à peu prés trois-cents hommes, ce n'était même pas le quart de l'ost qui commençait à pénétrer dans les brumes grisâtres recouvrant la bourgade. Bientôt, on ne les vit plus, leurs silhouettes devenant fantomatiques, puis disparaîssant, et leurs bruits de pas se transformant en échos lointains. Tous finirent engloutis par un brouillard de plus en plus sombre, omniprésent et opaque.
La Fierté, la Loyauté, la Gloire et l'Avidité, voilà tout ce qui amenait ces gens à s'enfoncer dans les ténèbres...
* * *