La nuit s'annonce sombre dans Neuesdorf. Ce n'est pas une surprise : ça fait bien longtemps que les humains de la capitale n'ont pas eu la chance d'apercevoir une étoile ou l'une de nos lunes dans le firmament charbonneux. Non pas que ça empêche la cité noire de briller dans l'obscurité de son progrès : alors que les derniers rayons du soleil qui permettaient à la brume noire de devenir grise s'effaçaient de l'horizon, les premiers allumeurs de gaz débarquèrent pour faire leurs rondes dans les artères de la cage. Installée sur les toitures de la ville, dissimulée aux regards, je n'ai pas grand chose à faire pour le moment sinon les observer. Reconnaissables à leur casquette cirée et l'échelle sur leur épaule, ils vont de lampe en lampe et ouvrent le conduit du bec de gaz pour l'enflammer. Ce qui est drôle avec l'éclairage de la métropole, c'est qu'en luttant contre l'obscurité elle en produisait davantage encore : le long du Reik les cokeries Gelt qui fabriquaient le gaz de houille laissaient échapper de menaçantes fumées de leurs cheminées, tandis que la combustion dudit gaz dans la ville produisait, en plus d'une odeur pestilentielle, des résidus de goudron encrassant les canalisations, et des dégradations noirâtres sur les peintures et tissus de toute la cité.
J'arrête de jouer les espionnes car le métier de fonctionnaire n'est pas des plus passionnants à observer, et me couche sur les tuiles d'ardoise pour me détendre un peu. Je respire un grand coup, tâchant de faire le vide dans mon esprit angoissé. Je pioche dans ma tabatière de quoi chiquer, puis laisse mes pensées divaguer. Un vrombissement dans l'air et une lumière rouge qui clignote dans la brume au-dessus de moi m'indiquent le passage d'un aéronef, surement venu s'amarrer dans l'Oberhausen District. J'ai toujours rêvé d'embarquer dans l'un de ces dirigeables, mais le ticket est bien trop cher pour les modestes moyens dont ma famille et moi disposons - seul le train nous est accessible, parqués comme des animaux dans le "wagon non-humain" avec tout notre attirail. Un jour, mes rapines me permettront de monter là-haut, de côtoyer les coqs en redingote de la haute, mais pour le moment je ne peux tromper le plancher des vaches qu'avec les toitures des chats.
Je soupire tristement.
Voilà seulement dix jours que la foire Bonchardon s'est installée sur la Königplatz, et nous allons déjà devoir quitter les lieux. La faute aux chevaux mécaniques de Drido - ça fait de fois qu'on les monte et démonte sans pouvoir assurer une vraie maintenance de leurs composants, et évidemment un pignon à la denture usée s'est grippé dans une crémaillère. La turbine a vapeur n'était équipée d'aucune sécurité, et plutôt que d'interrompre le manège, elle a juste produit toujours plus d'énergie qui s'est accumulée jusqu'à l'explosion. Pas une grosse explosion, hein, c'est qu'un manège pour gosses, mais suffisante pour que le gamin dessus vole quelques mètres et s'écrase sur les pavés avec la grâce d'une locomotive. Ranald étant taquin, il s'est avéré que le môme était le fils d'un noble, un dénommé Timothy Stokes, un grand bige avec rouflaquettes en cardigan, monocle et haut-de-forme bardé d'or qui le faisaient paraître encore plus gigantesque. Pas le genre de cul-brillant qu'on a envie de contrarier, et celui-ci a vraiment pas aimé qu'on apprenne à son môme à jouer les icariens - il a eu qu'à hausser la voix pour que la garde tabasse une poignée d'entre nous, et on s'est retrouvés menacés de mort si on dégageait pas de la cage à l'aube.
Je ferme les yeux et revois Assmus qui se fait rouer de coups, alors même qu'il est roulé en boule sur le sol, recroquevillé sur lui-même pour se protéger misérablement. Je revois le noble qui serre contre lui son gosse avant de s'avancer pour distribuer des coups de canne, s'amusant de ma famille qui se fait démolir avec le sourire de celui qui se fait "justice" - que Véréna s'enfonce sa balance dans le fondement si elle approuve ça.
Et puis je me revois moi, qui n'ai rien pu faire, qui me suis contentée de regarder en serrant les poings, trop terrifiée pour oser bouger.
J'ai une larme qui coule dans mes lunettes, venant mouiller le cuir collé à ma peau. Je serre les dents et les poings pour lutter contre cette faiblesse : ce n'est pas le moment de me laisser aller. Je reprend lentement le contrôle de mes émotions, me forçant à prendre de grandes inspirations. En dix jours, mes poumons se sont habitués à l'air pollué de la cité, et je ne tousse presque plus. Je glisse ma main sous ma chemise, et en sort le gyroscope porte-bonheur qui me suit partout où je vais, que j'embrasse copieusement avant de le remettre à sa place, le métal froid me rappelant sa rassurante présence entre mes seins. Ce vieux grigri ranaldien me suit partout où je vais, et lorsque j'ai besoin de détendre mes nerfs, j'aime le faire tournoyer pour contempler son hypnotique valse infinie.
J'arrive à me calmer. Je m'accroche à ma résolution : ce soir, le grand noble va perdre un peu de sa superbe, parce qu'il va se voir déposséder de ses richesses. Ce soir, Susi Bonchardon va chaparder un homme de la haute. J'ai pris contact avec une vieille connaissance de papa dans la garde, et il s'avère que Herr Stokes n'est pas aussi copain que ça avec les autorités, du moins, pas avec celles qu'il n'a pas réussi à corrompre pour dissimuler ses sales affaires. J'ai ainsi appris par
inadvertance que mon noble quittait la ville ce soir, et laissait un domicile sans surveillance pour la nuit - pas moyen que je rate cette occasion, pour non seulement rendre à ce bige la monnaie de sa pièce, mais surtout acquérir assez d'argent pour assurer notre survie dans les mois à venir. Sans cela, on aura même pas les moyens de louer un wagon dans le Grimgrandel Express de demain matin, et serons condamnés à arpenter les routes à pied jusqu'à la ville la plus proche... ce qui signerait assurément notre arrêt de mort. En dehors des cités fortifiées et des locomotives blindées, les bêtes avaient repris leurs droits sur le monde désolé - et quand ce n'était pas le chaos mécanique qui venait vous sacrifier à la gloire des quatre ou un gang d'Ork Mothar ravis de pouvoir écrabouiller quelque chose sous leurs pneus, c'était une tempête de Chamon qui pouvait vous rattraper et vous figer en statue d'or pour l'éternité.
Le temps passe, mais je surveille l'heure sur la grande tour de Sigmar, merveille d'horlogerie moderne qui dominait toute la ville. Une gigantesque structure d'or et de cuivre, de rouages et de cliquetis, si massive que tous les habitants de la cité pouvaient la voir en levant la tête. Deux faisceaux de lumière surpuissants émanaient de la comète d'or qui trônait en son sommet, filant dans les airs pour percer la brume, guidant les dirigeables comme les vieux phares le font avec les paquebots.
Vers minuit, j’entends le bruit singulier du crissement métallique sur la pierre de la rue en contrebas, le genre de sons strident qui vous file la chair de poule. Le couvre-feu est désormais actif, et ne trainent plus dans les rues que les arpenteurs de Véréna. Je hais ces choses et ce qu'elles représentent : une justice froide et implacable, dénuée de toute âme. Je ne comprendrais jamais comment les habitants de la ville arrivent à dormir sur leurs deux oreilles en sachant que ces abominations errent devant leurs fenêtres. Trop de lames pour pas assez d'humanité - si ces choses me voient, ce ne sont pas mes gadgets qui vont les empêcher de me découper comme un jambon. En savoir un si proche m'a filé une angoisse telle que même après qu'il ait quitté les lieux, je n'arrive pas à me calmer pour patienter davantage, aussi je me décide à terminer mes préparatifs. Je lève la manche gauche de ma chemise puis utilise ma sangle en cuir pour faire un garrot, avant d'extraire de mon sac une fiole de concentré de feyeyés aux lueurs jaunes. Avec une seringue j'en extrais la quantité exacte correspondant à ma morphologie, puis me l'injecte directement dans ma veine palpitante. L'effet est très rapide - je sens tout mon corps se tendre, mes sens s'aiguiser, et ma perception du monde s'affiner. Je dois me retenir de ne pas m'envoyer une seconde dose dès à présent à des fins récréatives, et range à contrecœur la drogue dans ma sacoche. J'en extirpe ensuite un minuscule flacon qui contient une pincée de délice de Ranald - je glisse l'embout du tube dans ma narine, puis renverse la tête en arrière en inspirant un grand coup. Ca me file un frisson dans tout le corps, mais rapidement je sens l'énergie envahir mon corps, mes muscles se stimuler, ma motivation à agir se renforcer. Que les arpenteurs aillent se faire foutre, ce ne sont pas des choses sans âme qui arrêteront Susi Bonchardon !
Tracer son chemin sur les toits de la ville basse est aisé pour une acrobate dopée comme moi : les rues sont étroites et les immeubles collés les uns aux autres, donc il suffit d'enchainer les sauts pour progresser sans mal. Lorsqu'une différence de niveau survient entre deux bâtiments proches, il se trouve toujours quelque tuyauterie de cuivre que je peux escalader. La difficulté se trouve non pas dans la facilité à se frayer un chemin, mais plutôt aux dangers inhérents à l'absence totale de professionnalisme dont faisaient preuve les ouvriers et charpentiers de la ville basse. Il n'était pas rare qu'une tuile mal fixée se dérobe sous mes pieds, qu'une jointure de tuyaux ait perdue ses vis et que tout menace de s'écrouler sous mon poids, ou encore que l'évacuation de conduits de vapeur se fassent par des aérations dissimulées, menaçant de brûler vif quiconque se trouvant devant. Heureusement pour moi, grâce aux drogues j'ai le pas sur et la démarche légère, j'anticipe les dangers, et j'esquive avec brio chaque embûche pour rejoindre le Pont des Citoyens.
Ranald soit loué, ce sont des humains qui sont chargés de garder les lieux et non pas des arpenteurs. J'ai déjà négocié avec eux en amont mon passage - normalement réservé aux gens ayant un passeport ou une attestation de citoyenneté - mais c'est quand même avec un pas inquiet que je m'approche d'eux. Trop tard pour reculer - pour se rendre à la ville haute, je n'ai d'autre choix que de croire en ma bonne étoile.
- Tu me dois dix goldmarks Jarvis. La semi-femme est vivante.
- Ravie de voir que je vous aide à vous enrichir capitaine, dis-je avec un sourire alors que je les rejoignais.
Le quarantenaire avec sa fine barbiche taillée en pointe m'observa de son unique œil, derrière son monocle vissé sur sa tempe. Le capitaine de la garde Phileas Heaton était un ami de mon père, et c'est pas respect envers lui qu'il avait accepté de m'aider - du moins en partie. Quand je lui ai demandé des informations sur un noble de la cité il a demandé à ses hommes de me foutre dehors, jusqu'à ce que je crie le nom de Timothy Stokes. A ce moment, une lueur d'avarice avait brillé dans sa prunelle fatiguée, et il s'était montré bien plus coopératif.
Je le laisse s'accroupir à mon niveau et enfoncer l'aiguille métallique d'une broche dans la doublure de ma veste noire. Le bijou en cuivre représente la tête d'une petite chouette. Le capitaine remonte ensuite son képi, puis se saisit dans sa poche d'une minuscule clé en laiton qu'il glisse dans une fente de la broche. Il tourne trois fois le mécanisme, et les yeux de la chouette se mettent à s'ouvrir et se refermer à rythme régulier, laissant entrapercevoir la finesse d'un mécanisme complexe qui opérait à l'intérieur de l'objet.
- Vous êtes surs que ce gadget va me protéger des arpenteurs ?
- T'as qu'un moyen d'le savoir gamine, répondit-il avec un regard torve.
Je soupire. Ce n'est pas comme si je pouvais faire la difficile. Dans la ville basse, les arpenteurs étaient faciles à éviter, de par leur faible nombre et leur technologie limitée. Là où je me dirigeais c'était pas la même : ils étaient plus nombreux, plus malins, plus rapides et évidemment plus mortels. Pour se déplacer pendant le couvre-feu, il fallait une autorisation de l'empereur ou de l'un de ses sbires. Je ne sais pas d'où le capitaine tient cette broche et il ne me le dira pas si je lui demande - je ne peux donc que faire confiance aveuglément, et prier Ranald de me protéger.
- T'as deux heures avant qu'elle cesse de faire effet.
- Deux heures ? C'est...
- Je suis pas en train de négocier petite. On me relève dans deux heures, et si c'est pas les arpenteurs qui ont ta peau, ça sera mon remplaçant quand il te verra arriver de la haute sans passeport adéquat.
- Et si... je ne trouve pas votre coffret ?
Il me fit un sourire terrifiant en se relevant. La lumière était faible, et l'ombre de son képi sur son visage lui donnait un air menaçant. Les épaulettes dorées sur sa veste le rendaient plus imposant, et son étui à pistolet ouvert rappelait qu'il lui suffisait d'un geste pour administrer la loi à qui lui manquait de respect. Ses deux hommes se rapprochèrent eux aussi pour me fixer de toute leur hauteur. Je pourrais disparaître dans le fleuve dès à présent, personne ne s'en soucierait jamais sinon ma famille que personne n'écouterait.
- Tu feras honneur à ton paternel, et tu le trouveras, Tristepanse. Et tu me le ramèneras en ayant tenu la bride à ta curiosité quant à son contenu. J'en suis... sur et certain.
Il n'avait même pas besoin d'énoncer verbalement de menaces pour que le message soit limpide comme de l'eau de roche. Alors je baisse la tête en signe de soumission, rabat mon capuchon sur mon crâne, et traverse le pont sans tergiverser davantage. Je ne connais pas personnellement le capitaine Heaton, mais je me rappelle bien que papa lui faisait confiance quand la foire s'arrêtait à la capitale. Et même si papa n'est plus là aujourd'hui, je pense pouvoir me fier à son entourage, même si celui-ci semble patibulaire - après tout, le capitaine ne risque t-il pas sa carrière pour m'aider à chaparder la maison de Stokes ?
Je ne peux plus me déplacer de toit en toit dans les hauts-quartiers, car les maisons sont trop espacées les unes des autres, alors je rase les murs, et court de zone d'ombre en zone d'ombre. Le plus difficile c'est de rester immobile entre deux planques pour vérifier l'absence de sentinelles - avec le délice de Ranald qui me stimule, j'ai envie de courir et de sauter, pas d'attendre sans bouger. Le district du grand temple de Sigmar est un enfer de grandes avenues et de places vides offrant une vision à des mètres à la ronde, mais heureusement la style architectural local favorise les colonnades et artifices exubérants offrant de nombreuses cachettes si l'on sait s'en servir. Lorsque je contourne l'esplanade centrale et malgré l'énergie bouillante dans mes veines qui me motive à rester en mouvement, je suis bien obligée de m'arrêter pour contempler quelques secondes la cathédrale sigmarite : dans une ville qui a laissé le progrès s'insinuer comme une maladie dans ses entrailles à renfort de tuyauteries, de cheminées et d'exhalaisons noires, l'église en marbre blanc au style gothique resplendissait plus que jamais, comme un ilot de pureté dans une mer de charbon.
C'est dans le district des manoirs que mes ennuis commencèrent. Je perçus dans une ruelle adjacente ce sale crissement métallique, dont le simple bruit me faisait avoir des sueurs glaciales dans la nuque. L'arpenteur était loin, très loin encore, et si j'ai pu l'entendre ce n'est que grâce à mes dopants. Mais je n'ai je le sais, que très peu de temps avant qu'il ne soit à portée pour m'entendre lui aussi, alors j'ai immédiatement couru à perdre haleine dans la direction opposée, ciblant le croisement le plus proche pour disparaitre dans la premère alcôve venue. Mais sitôt que j'avais tourné, le regard en arrière pour vérifier que la chose ne me suivait pas, ce fut pour mieux percuter de plein fouet un second arpenteur posté à l'angle. Sonnée par l'impact, je perdis l'équilibre et tombai en arrière, mes fesses amortissant la chute.
Elle me scrutait. Prise au piège entre elle et sa compère derrière moi, je ne pus que rester immobile, contemplant sa terrifiante beauté sans oser remuer du moindre centimètre, comme si mon immobilisme pouvait me rendre invisible.
Je déteste ces putains de choses.
Son visage de métal poli imitait les traits humains, mais son absence totale d'expressivité ne rendait son observation que plus effrayante, puisque l'on se mettait inconsciemment à tenter de trouver des émotions à une créature qui n'en avait aucune. La neutralité de la justice, mon cul oui, c'est juste une foutue machine de mort imaginée pour jouer les croque-mitaines. Les trois articulations de son cou laissèrent échapper un nuage de fumée grise, avant de se tordre vers moi, comme pour me regarder de plus près. Sa queue de métal ondula deux fois pour lui permettre de se coller à moi, le crissement de l'or grattant les pavés résonnant plus fort que jamais, couvrant même les battements incontrôlables de mon cœur. Son torse n'était plus qu'à une cinquantaine de centimètres de ma tête alors qu'elle se penchait, me laissant observer dans le détail les sublimes gravures qui parcouraient ce corps d'argent poli, notamment le relief de la balance de Véréna sur son plastron. Je préfère me concentrer sur ça plutôt que sur les deux lames qui pendouillent au bout de ses mains, pointe vers le bas, de peur que la dernière chose qui s'imprime dans mes rétines soit l'arpenteur les lever soudainement.
Elle observe ma broche. Je respire avec difficulté, mais quand j'inspire je sens mon gyroscope appuyer sur mon thorax. Je ne peux rien faire sinon prier Ranald par le biais du contact de ma peau contre le métal du petit engin porte-bonheur. L'une de ses mains articulées vient toucher la tête de chouette du bout de son doigt, lentement, dans un concert d'infimes cliquetis. Le monde s'arrête. Puis redémarre. L'arpenteur se recule en serpentant en arrière, puis repliant ses bras droits contre son torse, elle produisit une courbette magnifiquement distinguée. Enfin, elle se détourna de moi, et se remit à serpenter contre les pavés, crissant majestueusement dans les rues du district.
Il me fallut une poignée de secondes pour me relever. Le temps de réaliser que je n'étais pas morte. Le temps de remercier Ranald en laissant échapper une larme de bonheur, avant de lui promettre des richesses que je n'aurais sans doutes jamais. Le temps de retrouver le contrôle de mes membres tétanisés qui se voyaient déjà reposer dans le jardin du Veilleur.
Une fois debout, en revanche, je ne demande pas mon reste. Je détale comme un foutu lapin qui a le feu au cul vers le quartier sud. J'essaie de rester discrète, bien sur, mais plus forte encore que la drogue, la terreur s'est fait une place de choix dans ma cervelle et elle n'a pas trop envie de négocier de la "prudence" en échange de toute seconde superflue à passer dans ce lieu infernal. Heureusement, le chat ne m'a pas abandonnée, et grâce à lui je parviens rapidement à destination sans plus attirer l'attention d'un autre arpenteur - si la chouette me protège théoriquement, ce n'est pas pour autant que j'ai envie de relancer les dés à chaque rencontre avec la corneille.
J'attrape ma paire de jumelles et prend le temps d'observer les lieux. Le manoir Stokes n'est pas bien différent en apparence des autres. Entouré d'un jardin bien entretenu et de bonne taille, il affiche une tour centrale surplombant sa double porte d'entrée, une multitude de petits toits indépendants et de balcons aux formes arrondies. La façade était composée d'un mélange de briques rouges, grises et blanches, envahies par endroits d'un lierre aux teintes sombres. La tuyauterie était ainsi partiellement dissimulée par la végétation, ne réapparaissant que discrètement derrière d'épais buissons pour faire deviner son cheminement jusqu'au château d'eau proche. Je ne devine aucune lumière allumée à l'intérieur, et suppose donc que si des domestiques s'occupent des lieux en l'absence de leur maitre, ils sont désormais assoupis.
Je dégaine mon grappin lupin, vérifie le manomètre, puis met en joue la rambarde du balcon central dont m'a parlé le capitaine, avant d'appuyer sur la détente. L'air comprimé expulse la griffe de métal qui tire derrière elle la réserve de câble, puis vient se saisir du parapet du premier coup : avec l'expérience, je devenais chaque jour meilleure pour utiliser ce joujou. Je n'ai plus alors qu'à utiliser le second réservoir d'air comprimé pour remonter par petites décharges, chaque pression sur la détente rembobinant le câble. Mieux valait éviter de le faire en une fois pour ne pas s'envoler jusqu'à la lune...
Une fois correctement réceptionnée, je laisse passer quelques secondes pour m'assurer que personne n'a perçu le cliquetis de mon grappin, puis me met à l'ouvrage. Aucun volet ne protège la baie vitrée de ce balcon-ci, mais il est néanmoins solidement fermé à clé. Je me saisis donc de mes outils dans ma besace : j'applique un peu de lubrifiant sur une petite surface, puis enfile mes lunettes de protection afin de protéger mon visage. Enfin, je dévisse manuellement la pointe en diamant fixée au centre de mon grappin lupin, et l'utilise pour commencer à faire ma découpe. Ma souplesse est un avantage évident : un trou large d'une trentaine de centimètres me suffit amplement pour me faufiler, et je n'ai pas à travailler trop longtemps pour parvenir à mes fins : Ranald soit loué, l'épaisseur est fine. Le travail terminé, j'utilise une simple ventouse pour extirper le morceau de verre, avant de me faufiler par l'ouverture produite.
A l'intérieur, je me glisse le long du rideau occulteur pour découvrir la pièce dans laquelle j'ai atterri. Il s'agit manifestement d'une étude, une pièce de très grande taille dans laquelle Timothy Stokes venait se reposer. L'un des murs était entièrement dissimulé par de grandes bibliothèques en bois verni et orné d'or, la partie basse composée de gros tiroirs et la partie haute de rangées de livres méticuleusement rangés par taille et par couleur de reliure. Sur les autres parois de la pièce, on retrouvait une décoration trop chargée : il y avait des portraits de Stokes, de sa femme et de son fils, mais aussi tout un tas de vitrines entomologiques, pleines à craquer d'insectes morts multicolores et d'inscriptions à rallonge pour les nommer.
Sous ce mur, il y avait un bureau qui faisait plus de deux mètres de long, recouvert de choses et d'autres : une machine à écrire, un phonographe à cylindres, un scarabée fossilisé sur un présentoir, un globe terrestre, des piles de lettres et de feuilles entassées sur des ouvrages ouverts les uns sur les autres. C'est ce meuble que je fouille le premier, et je ne suis pas déçue du résultat : je met rapidement la main sur une magnifique montre à gousset en or, un stylographe finement gravé, ainsi qu'un portefeuilles bourré de goldmarks. Il y a aussi une poignée de billets de banque imprimé avec les motifs d'Handrich - je les empoche également, même si je sais bien qu'en dehors de Neuesdorf ils me seront inutiles.
Dans un tiroir verrouillé que j'ouvre sans mal grâce à mes crochets, je trouve ce que le capitaine désirait : un coffret en cuivre d'une cinquantaine de centimètres de long pour trente de large. J'ai essayé de l'extirper du bureau, mais pas moyen : le contenant était soudé au tiroir. Loin de me laisser démonter, j'ai donc sorti le tiroir tout entier : il y eut une résistance sur la fin, le menuisier ayant surement installé une sécurité pour qu'aucun enfant ne puisse faire tomber le tiroir sur sa tête en jouant, mais dopée au délice de Ranald j'ai juste à tirer comme une forcenée pour le déloger.
J'y suis allée un peu fort : au moment où la sécurité s'est cassée, je suis tombée à la renverse en arrière, et le tiroir est allé s'écraser au sol : Ranald soit loué, le grand tapis a partiellement étouffé le bruit de l'impact. Je me relève d'un bond, et examine alors le compartiment : il s'avère que celui-ci a une structure en bois, mais a été renforcé par des tiges métalliques, dont certaines ont visiblement été soudées à mon coffret.
Pas moyen que je traverse la Haute-Ville en portant ça sur mes épaules : outre la dimension du tiroir, le poids du tout était bien trop important pour que j'y arrive toute seule. Je n'avais clairement pas les outils pour faire de la découpe dans du métal, et quand bien même je trouverais une scie quelque part dans le manoir, je doutais pouvoir travailler en silence : c'était déjà un miracle que personne n'ait entendu le bruit de mon tiroir percutant le tapis au sol précédemment. Pas le choix, malgré les instructions du capitaine j'allais devoir ouvrir le coffret pour ramener directement son contenu : mieux valait ça que de ne rien ramener du tout, n'est-ce pas ?
La cassette est au centre du tiroir, ce qui me permet d'accéder à quatre de ses six faces. Elle est recouverte de dispositifs complexes : engrenages, compas, tuyaux de cuivre, loquets et molettes crantées. Mais il n'y a aucune serrure dans laquelle enfoncer une clé, seulement un minuscule trou, large d'un millimètre ou deux, dans lequel on pouvait faire passer une aiguille - néanmoins, mes tentatives d'y glisser la pointe d'une plume ne donnèrent aucun résultat. J'y passe plusieurs minutes à tenter de trouver un mécanisme caché, à appuyer sur toutes les aspérités, à tenter d'introduire des objets dans cet étroit trou, tout cela en vain.
Mon esprit en ébullition ne se laisse pas abattre pour autant : même sans serrure, aucun coffre n'est destiné à rester fermer pour toujours. J'ai déjà fouillé le bureau de fond en comble, alors je me met à observer tout le reste de la pièce. Je roule le tapis à la recherche de quelque latte amovible. Je tente d'escalader les rayons de la bibliothèque et de bouger quelques livres à la recherche d'un passage secret. Je décroche tous les tableaux dans l'idée qu'un interrupteur pouvait se dissimuler derrière l'un d'eux. Résultat : j'ai mis assez de bazar pour qu'on puisse croire qu'un ogre furieux s'était introduit dans la pièce à la recherche de quelque pitance - et je ne me suis pas gênée pour mettre en pièce sa précieuse collection d'insectes en me remémorant bien le passage à tabac de ma famille.
Je perd du temps, beaucoup, et je regarde nerveusement la petite broche de chouette toutes les minutes, de peur de me rendre soudainement compte que ses yeux ont arrêté de cligner. Il faut vraiment que je me grouille.
Finalement, je remarque un détail. Sur la bibliothèque, quand j'ai bougé des ouvrages, ce n'était pas sans racler une fine couche de poussière à leur base, trahissant le travail négligeant des serviteurs de ce manoir. Mais sur l'une des plus hautes étagères, là où le regard ne permettait plus de voir les objets rangés au fond du meuble et nécessitant que j'escalade le mobilier jusqu'au plafond, étaient entreposés plusieurs cylindres de cire devant lesquels le bois présentait de belles lignes dépourvues de saleté, comme si on avait raclé l'un de ces objets du bout des doigts pour s'en saisir ou l'entreposer.
J'hésite un petit moment. Mon intuition me hurle que j'ai raison, que je détiens désormais la clé de l'ouverture du coffret entre mes mains, mais mon instinct lutte à contre-courant de l'adrénaline, du délice de Ranald et de mon excitation, pour me hurler de ne pas faire ce que je m'apprête à faire. Comme si j'avais le choix : sans le coffret - ou son contenu - le capitaine ne me laissera pas retrouver la Ville-Basse. Alors je m'approche du phonographe, et en tremblant j'ouvre son boitier pour y glisser mon cylindre de cire à l'intérieur, puis je tourne la manivelle sur le côté de plusieurs tours, jusqu'à ce que le ressort soit tendu à son paroxysme. Puis je relâche.
C'est un
morceau de piano qui sort du phonographe. Les notes sont déformées et désagréables à écouter, trahissant l'usure du cylindre, et peut-être aussi de l'appareil de lecture. C'est sinistre au possible.
Un cliquetis sur ma boite. Les engrenages bougent, le couvercle se soulève lentement. A l'intérieur, je vois un petit pistolet injecteur muni d'une fiole vissable remplie d'un liquide vert sombre. Je le saisis.
L'un des gros tiroirs des étages du bas de la bibliothèque s'ouvre lui aussi, mais bien plus brutalement.
Je l'avais fouillé, et il était vide lors de mon inspection. Alors pourquoi quelque chose vient d'en surgir d'un bond ?
La forme humanoïde se réceptionne magnifiquement devant moi, sur ses deux jambes repliées. C'est une femme, ou tout du moins ça y ressemble. Ca a des bras, des jambes, des mains, des pieds, des fesses, une poitrine, des cheveux, et des vêtements. Quand elle relève la tête dans ma direction, je pourrais presque croire à son humanité, grâce aux globes de verre peint dans ses orbites et au maquillage finement appliqué sur la porcelaine.
Putain d'automate.
Elle observe la pièce que j'ai si bien dévasté, comme si elle était capable d'analyser quoi que ce soit. Puis son regard revient vers moi, et en un éclair, deux formes métalliques surgissent de ses avant-bras et se déploient dans ses mains : deux éventails métalliques qui j'en suis sure, n'ont pas qu'un but décoratif. La seconde suivante, déjà elle bondissait vers moi. Je doute que ma broche puisse la persuader que tout cela n'est qu'une vilaine méprise, aussi j'écoute mon instinct et bondit en arrière, juste à temps pour entendre siffler son arme métallique tout contre mon visage. Elle ne perd aucunement l'équilibre dans sa tentative échouée, et se met à multiplier les taillades dans ma direction que j'esquive tant bien que mal : je ne sais pas du tout me battre, mais dopée à la poudre de Ranald, j'ai les réflexes d'un animal pris au piège. Elle est vive et il n'y a aucune hésitation dans ses gestes, mais je suis une acrobate dopée aux excitants, capable de mille pirouettes pour sauver mon petit cul.
Elle bouge au rythme de la musique, comme si elle dansait sur la mélodie sinistre du phonographe.
Je regarde du coin de l'œil le rideau occultant qui dissimule ma voie de sortie. Mais je n'ai pas le temps de réfléchir à un moyen d'atteindre cette partie de la pièce : la femme mécanique ne me laisse aucun répit. Je tente d'utiliser le bureau massif pour faire un obstacle à ses assauts, mais elle saute par-dessus avec une vivacité hors du commun. Je lui jette ce qu'il me passe sous la main - mes bolas à compression, la machine à écrire, des bouquins, un portrait de Stokes, mais elle les évite sans mal, lorsqu'elle ne les tranche pas en deux en plein vol avec ses éventails d'acier. Rien ne la ralentit, sinon la musique qui semble lui imposer un certain rythme entre ses attaques. J'hésite à lui balancer le phonographe à la gueule, mais alors que je fais un pas en arrière pour esquiver un coup d'estoc, mon pied trébuche sur un cadre entomologique, et je me casse la figure en arrière. Mes fesses cassent le verre protecteur et viennent écraser les papillons. Je panique totalement, et me met à ramper en arrière, dos au sol et de manière totalement désordonnée pour éviter les lames qui perforent le plancher à côté de mes jambes.
Elle est plus rapide à frapper que je ne le suis à me relever.
Je hurle de douleur alors qu'un éventail s'enfonce profondément dans ma cuisse gauche. Le sang gicle sur le tapis. Sa bouche mécanisée s'ouvre tandis que ses deux globes de verre observent ma blessure. Comme pour exécuter une parodie de sourire.
Putain d'automate.
Comme si c'était une arme à feu, je me saisis du grappin lupin à ma ceinture et tire droit dans sa putain de caboche. Dans un cliquetis parfaitement rythmé sur les notes de piano, sa tête se tourne sur le côté dans un angle impossible, et esquive le projectile.
Deuxième pression de gâchette.
Le grappin s'était accroché sur la tringle à rideau que je visais. Et me voilà qui m'envole vers elle, et percute l'automate sur mon chemin de plein fouet sur mon chemin. je me suis mise en boule autant que possible, mais l'impact n'en est pas moins douloureux - cette connasse a eu le réflexe de se baisser, mais je suis arrivée trop rapidement et mon pubis a heurté de plein fouet son crâne trop dur. Et j'ai même pas le temps de souffler - je lâche ma prise en plein vol, laissant mon arme finir sa trajectoire sans moi tandis que me profite de l'élan pour aller m'écraser contre le rideau occultant. Je me saisis de la lourde étoffe à pleines mains, glisse sur sa longueur, puis me relève dès que je touche terre en utilisant tout ce que j'ai de forces : je serre les dents, mais entre l'impact dans mon entrejambe et ma cuisse perforée j'ai mal à en crever, c'est atroce de juste me tenir debout.
Une lame traverse l'étoffe et vient perforer le mur à trois centimètres de ma trogne.
Je me jette en direction de ma voie de sortie, tandis que l'automate taillade à l'aveugle le rideau. Ranald soit loué, j'ai encore la force de jouer les contorsionnistes, et comme un serpent je me faufile dans ma minuscule échappatoire. Les lames sifflent près de moi, mais par une chance insolente je sors de cet enfer avant de me faire charcuter à nouveau.
Sans plus de grappin, je n'ai d'autre choix que de saisir de la balustrade du balcon, de m'y laisser pendre, puis de me laisser tomber dans les jardins un étage plus bas. Avec ma cuisse perforée, la réception est abominable : je m'écrase lamentablement au sol et hurle de douleur. Mais tandis que je me relève tant bien que mal, les drogues dans mes veines aidant à surpasser la souffrance quitte à le payer plus tard, je me rassure en me disant que le pire était derrière moi : le trou que j'avais pratiqué dans le verre était bien trop petit pour les formes généreuses de l'automate puissent emprunter le même chemin. Que Ranald bénisse les inventeurs libidineux.
Le bruit du verre qui explose.
Elle est passée
à travers la baie vitrée.
Je me met à courir sur les pavés - qu'est ce que je peux faire d'autre ? Cette chose va me traquer jusqu'à la mort - mon seul espoir, c'est le pont, et le capitaine. Je regarde derrière moi : l'automate avance dans ma direction en marchant. Elle ne court même pas, je suis tellement diminuée qu'elle doit être certaine de pouvoir me rattraper sans avoir à se fatiguer. Ça doit l'amuser de faire durer l'instant, comme un chat avec une souris.
Putain, qu'est-ce que je raconte ? Elle ne pense pas, elle n'a pas d'émotion, c'est moi qui lui en prête. Parce que ça serait plus rassurant si ce n'était pas qu'un tas d'engrenages sans âme.
Je me traine lamentablement, laissant un sillon de sang sur mon chemin. Quand bien même j'arriverais jusqu'à la basse ville, je ne suis pas bien certaine que ma blessure ne soit pas mortelle. Maman est bonne infirmière, elle nous a déjà recousu plein de fois, Rudi Rimi et moi. Mais je ne peux pas me faire d'illusion : si ça a touché une artère... mieux vaut ne pas y penser.
Si je meurs ici tout est foutu. On ne parle plus d'une marche nomade à travers les routes désolées du Vieux Monde pour ma famille, là ça sera l'exécution publique pour tout le monde. Vu ce que j'ai entendu au sujet de Stokes, il n'y a aucune chance qu'il se montre magnanime vu les dégâts que j'ai infligé à son bureau, et tout le monde se fout bien du destine de quelques halfelins criminels. Cet enculé va se délecter de nous voir massacrer sur la place publique par des arpenteurs, avant de rentrer chez lui se taper une bonne queue dans son automate suceur.
Faut que je me tire de là. Il le FAUT.
Lorsque soudain, le bruit de la mort m'apparut comme celui de la vie.
Le crissement d'un arpenteur.
Perdu pour perdu, j'ai claudiqué à toute vitesse vers lui. Et saisissant ma broche de chouette dans la main pour la tendre en avant, j'ai crié en pleurant :
- Aidez-moi ! Par pitié, aidez-moi ! Je suis une citoyenne de la haute ville, je suis attaquée par un automate défectueux, vous me devez assistance !
Devant moi, l'arpenteur ne réagit pas. Derrière moi, j'entends les pas de l'automate qui s'approchent - dix mètres, guère davantage.
Le golem vérénéen serpente dans ma direction, son métal crissant sur les pavés. Il ne semble pas regarder l'automate derrière moi, seulement ma petite personne, mais comment en être sure avec ces pupilles argentées immobiles moulées dans le métal ?
Que Véréna me juge, je n'ai pas mérité ça. Je suis juste une bonne petite chapardeuse, pas une vilaine fille. Je voulais juste jouer un mauvais tour à un méchant bige, et aider ma famille. Par pitié, Ranald, Véréna, Sigmar, n'importe qui capable de m'entendre, sauvez-moi.
Je ne sais pas si mes prières ont été entendues, mais l'arpenteur se met à me contourner lentement. Sa queue de métal serpente autour de moi, comme pour me protéger. Puis son corps se contracte sur lui-même, il lève ses épées, et se jette en avant sur l'automate, avec la puissance d'un ressort qui se détend. Les éventails percutent les lames dans un bruit d'acier qui résonne dans toute la rue, et les deux choses sans âmes commencent alors un ballet mortel dédié à la mise en pièce de leur congénère. Je suis presque hypnotisée par leurs mouvements, mais mon instinct hurla assez fort dans ma caboche fatiguée pour me rappeler que je n'avais guère le luxe de jouer les spectatrices. Quel que soit le vainqueur de pareil affrontement, j'avais de bonnes chances de finir perdante si je prenais racine ici.
J'ai claudiqué dans la brume, à la seule lueur des lampadaires qui semblaient lutter de plus en plus difficilement contre la noirceur de cette capitale déshumanisée. Le souffle court, je m'efforçais d'ignorer le point de côté qui n'était qu'une gêne mineure en comparaison de ma cuisse déchirée. A chaque pression sur mon muscle, elle m'élançait davantage et c'est presque à cloche-pieds que je progressais.
Débouchant dans le quartier des églises, je faillis abandonner, m'effondrer au sol et lâcher prise. Devant moi, des avenues trop longues et des places bien trop grandes. Je le savais, je n'avais parcouru que la moitié du trajet, et je doutais avoir la force mentale et physique pour fournir une seconde fois l'effort gigantesque qu'il m'avait fallu pour parvenir jusqu'ici.
Laborieusement, sans même plus avoir la force de lever la tête, je me trainais de mètre en mètre. Devant moi, la cathédrale de Sigmar ne me semblait plus du tout aussi resplendissante que lors de mon passage précédent. Elle n'était qu'un stupide tas de pierre trop gros, qui prenait trop de temps à être contourné.
De toute cette fuite, pas une fois je n'avais regardé derrière moi. De peur d'y voir ma mort venir me chercher. Et lorsque, rejoignant les murs de la cathédrale, je décidais de regarder rien qu'une fois, dans l'espoir stupide de me rassurer, je compris combien j'avais été sage de ne pas le faire jusqu'alors.
L'automate traversait la brume, à la lumière des lampadaires. Ses habits étaient en ruines, son visage en porcelaine brisé en morceaux, ses rouages et articulations mécaniques bien trop apparentes désormais pour qu'on puisse encore douter de sa vraie nature. L'un de ses bras pendait lamentablement le long de son corps, balançant au rythme de ses pas. L'autre tenait l'une des épées de l'arpenteur, levée dans ma direction.
Des larmes coulent sur mon visage. Ma main contre la paroi de la cathédrale pour me guider, l'autre serrant ma petite broche de chouette dont les yeux étaient désormais terriblement immobiles, je continue ma pitoyable fuite, pas après pas, trop lentement pour espérer quoi que ce soit quant à mon avenir. Puis de manière plus lamentable encore, je m'écroule sur moi-même, ma jambe refusant de me porter ne serait-ce qu'un pas de plus. Je m'écrase sur les pavés, ferme les yeux lors de l'impact, et n'ose même plus les ouvrir.
Je prie pour toute ma famille. Je les ai certainement condamnés. Sans plus d'espoir je me laisse totalement aller : je sanglote, puis pleure abondamment sans plus avoir la force de crier mon désespoir. Je donnerais tout ce que j'ai pour avoir la force de me relever, de me battre, de survivre. Mes possessions, mes ambitions, ma vie toute entière. Tout, TOUT, plutôt que ça.
Je rouvre les yeux malgré tout, trop lâche pour juste accepter mon sort dans le noir. Et à travers les larmes, je vois une lueur vert sombre qui danse de manière hypnotique juste devant mes yeux. Dans ma chute, ma besace s'est ouverte, et a roulé au niveau de mon visage le pistolet à injection, prêt à l'emploi.
Piteusement, j'ai levé une main tremblante vers lui, tandis que j'entendais résonner derrière moi le bruit métallique des pieds de l'automate qui frappaient le pavé, de sa cruelle démarche tranquille. Serrant maladroitement la chose dans ma main, je l'ai ramené vers moi, puis ai glissé mon index contre la détente, avant de presser l'aiguille contre ma gorge.
J'ai inspiré tout l'air que je pouvais, comme si quelque part dans cette atmosphère polluée pouvait se trouver un peu de courage.
J'ai appuyé sur la détente.
La pointe perfore ma peau.
Surgirent alors la folie, la furie et le gout du métal.