Lhunara, elle, lui offrit un sourire crispé, trahissant sa gêne.
« Je crois que vous n’avez pas du tout compris ce que j’ai voulu dire, maître Thallan…
La question n’est pas de savoir si vous insultez ou honorez la mémoire de sieur Tevras Drakilos — c’est un non-sujet, votre avis n’est absolument pas demandé. Non. La chose qui va vous attirer des ennuis dans cette ville, c’est de comparer la vie — et la mort — de votre père à celle d’un Seigneur du Banc. »
Rayth montra elle une grimace pincée et sévère, un peu comme ces statues de Morai-Heg. Elle coupa la parole à sa voisine de table d’un geste de la main, et rétorqua avec une voix plus posée, mais également plus éloquente.
« Ce qu’elle veut dire, avec un peu trop de politesses d'ailleurs, c’est que si la matriarche Sighi Drakilos vous entendait dire que vous vous associez à son deuil, elle vous arracherait la gorge avec ses dents.
Qu’est-ce que tu crois, Thallan ? Que parce que t’as brossé un truand-en-chef à l’étage et que t’as posé ton cul sur ce tabouret, t’es notre égal ? T-t-t-t. Crois-moi, si tu veux nous plaire — si tu veux me plaire, c’est certainement pas avec tes paroles que tu vas le faire.
Maintenant joue, putain. »
Et Skaris, hilare, gloussa d’un petit rire fluet. Et pour la cinquième ou sixième fois en un quart d’heures, il se remit à tripoter la main d’Ahmès.
« Des vieux noms, des vieilles familles… Les aristocrates y tiennent. Vous savez que c’est mon arrière-arrière-arrière-arrière-et-des-poussières-grand-mère qui a découvert le passage vers le grand continent du Cathay ? C’est important l’héritage.
Nan, être poli avec nous sert à rien. Y a d’autres moyens pour traîner avec nous — devinez lesquels. »
Et alors qu’il disait ça, par pur hasard, le regard d’Ahmès croisa celui de Lhunara.
La Lucari fit un clin d’oeil qu’elle aurait peut-être voulu discret à Skaris. Il est vrai qu’elle s’appelait Lucari, et que elle, son nom de famille n’avait strictement rien inspiré au vieux Masthel — elle n’avait pas d’ancêtres prestigieux, et n’avait hérité de pas grand-chose. Pourtant, elle ne subissait pas les insultes et les remontrances des deux gosses d’archi-puissants.
Le jeu continua. Et à nouveau, Lhunara joua l’extrême prudence en se couchant quasiment immédiatement. C’était à présent Rayth qui prenait l’initiative, en forçant Ahmès et Skaris à la suivre tout en pressant sa mise.
Le compliment du Druchii la fit grincer des dents, comme si elle n’était pas déjà assez crispée. Mais toute pleine de colère qu’elle était ce soir, il semblait bien que l’envie de se faire mousser était plus forte que son sale caractère. Elle releva le menton, bomba les lèvres, et agita la tête, approuvant avec une grande certitude son avis sur sa forme physique.
« Je suis une formidable corsaire, oui. Enfin, bien assez pour maintenir l’ordre sur un pont et grimper à l’abordage. Je suis d’une race qui commande plus qu’elle n’exécute, quand bien même parfois il faut rappeler un peu aux exécuteurs pourquoi c’est moi qui dirige.
T’en penses quoi, Thallan ? Y a des muscles sous ta robe. Mais tu crois que ça suffit à impressionner quelqu’un comme moi ? »
Elle fit un signe de tête à Lhunara.
« C'est pas seulement pour tes muscles qu'on t'apprécie, hein, sombretrait ?
– J’ai pas envie de jouer à ça ce soir, Rayth, s’il te plaît.
– Mais quelle pisse-froide… Heureusement t'es pas toujours comme ça. »




