Les deux hommes, cependant, chuchotaient entre eux en tiléen, jusqu’à ce que l’un d’entre eux sorte des plis de sa robe un objet de métal. Un instant, Kiar’sh imagina le pire, mais il finit par constater qu’il s’agissait d’une simple gamelle, semblable à celle d’un chien. Posant le récipient à terre, l’humain tira une dague de sa botte, et entreprit de s’entailler son bras dépourvu de tatouage ; le vampire tressailli de désir en voyant le liquide carmin s’écouler lentement dans la bassine métallique.
Finalement, lorsque quelques cinquante centilitres se furent écoulés, l’homme qui s’était ainsi scarifié recula, légèrement blême, tandis que son compagnon lui apposait sur sa blessure un chiffon probablement imbibé de quelque liquide médical, peut-être un coagulant. Lorsque le soigneur eut fini sa besogne, il empoigna la gamelle, et la jeta négligemment à l’intérieur du cercle de gousses ; Kiar’sh n’aurait jamais accepté d’être nourri à la manière d’un limier, mais sa faiblesse était telle que lorsqu’il vit le sang frais à quelques centimètres de son nez, ou plutôt de sa truffe, il ne put résister et se mit à laper goulument le récipient, une honte terrible déchirant son être à chaque fois que sa langue léchait le métal froid et sale de la gamelle qu’on lui avait offerte.
-Tu es descendu bien bas, vampire, murmura un des geôliers d’un air sarcastique, si tu t’es adonné à la vile activité de mercenariat. Et vois, à présent tu es nourri tel un chien ! Si tu veux prolonger ton existence blasphématoire de quelques temps encore, tu vas devoir nous obéir sans discuter. Nous allons te laisser réfléchir un peu sur ta misérable condition, puis nous viendrons te donner davantage de nourriture… si tu as été sage.
Le menton dégoulinant de sang, Kiar’sh releva la tête et émit un grognement bestial à l’encontre de ses geôliers, pour répondre à leur pédantisme, mais ces derniers se contentèrent de le regarder avec un profond mépris, puis ils se retirèrent, l’humain valide soutenant légèrement celui qui avait offert de son sang au vampire. Lorsque la porte de bois se fut refermée, Kiar’sh se retrouva tout à fait seul avec l’être bestial qu’il était devenu, dans une profonde obscurité que ses yeux nyctalopes parvenaient faiblement à transpercer.
