
Brionne n’était ni la ville la plus riche, ni la plus peuplée, ni la plus ancienne de Bretonnie. Mais elle avait, au moins vue de loin, une beauté digne des plus grands fantasmes des peintres ; une presque-île naturelle, qui se coupait presque entièrement du continent certaines marées hautes, c’était une ville brillante de mille feux, car sa production la plus importante était le verre qui recouvrait les fenêtres de toutes les maisons aux bâtiments à l’architecture typiquement Bretonnienne — copiée, sans trop le savoir, des Elfes qui avaient habité le continent il y a de cela des millénaires. Brionne était brillante, Brionne était blanche. On disait que c’était la ville des amoureux, et des preux chevaliers, et son grand Hall des Ménestrels attirait les meilleurs des poètes et des trouvères du pays, qui venaient se défier dans des joutes de paroles, qui finissaient souvent en vraies joutes à la lance. C’était une vision à couper le souffle, de découvrir Brionne la première fois, quand on remontait le Golfe de Bidouze contre les courants et les alizées balayant les champs méridionaux…
Brionne était la Cité des Voleurs. C’était la cité des pirates et des corsaires. C’était la capitale de l’invasion de l’Estalie. C’était de là que le Navarral Bretonnien était dirigé depuis des siècles, et les Brionnais avaient tué quantité d’Estaliens de Bilbali au cours des décennies précédentes. Encore aujourd’hui, les capitaines Bretonniens de cette ville pouvaient parfois faire fortune en lançant leurs coquilles de noix contre les navires marchands qui montaient d’Alquézaro vers Marienburg. Étrange ville pour les Garcias de choisir de débuter. Quand le charme de la cité se dissipait, et qu’on entrait dans le Marais, la grosse masse inondable et grouillante de moustiques en contrebas de la cité, plongée presque perpétuellement dans l’ombre à cause de la hauteur immense des bâtiments qui s’élevaient sur les monts de l’île, on découvrait une toute autre Brionne.
Cela faisait une semaine que le Léon de Oro, brigantine prise au royaume de Magritta par des pirates de l’Estalie du nord, s’était retrouvée à jeter l’ancre au milieu du dédale de Brionne. Les accents et les têtes de l’équipage n’attiraient que des grimaces et des poings serrés de la part des locaux, et si l’équipage était silencieusement loyal, il y avait dans les tripes un mauvais pressentiment, et derrière l’oreille, une vilaine pensée de polichinelle qui contaminait tout le monde sans que personne n’ose formuler de sa bouche son idée :
« Puta, qu’est-ce qu’Esteban veut qu’on vienne foutre ici ?! »
Il était rare que le capitaine agisse sans au moins informer l’équipage de ce qu’il prévoyait de faire, au moins dans les grandes lignes. Il y a un mois, il avait choqué tout le monde en disant qu’il comptait aller à Brionne pour vendre les prises qu’ils avaient pu faire sur des navires de Magritta — Brionne n’était pas la cité constamment rivale avec leur royaume à eux ? Les Bretonniens n’étaient-ils pas racistes des Estaliens ? Ne risquaient-ils pas tous de finir pendus au moindre prétexte ? Que nenni : ils pourraient déverser pour pas cher des denrées sur cette cité où les douaniers sont permissifs pourvus qu’on glisse quelques sous dans leurs poches, et puis, ils allaient pouvoir profiter des bordels et des tripots d’une de ces cités décadentes, avec peu de foi d’une Bretonnie qui aimait les plaisirs et les délices… Mais oui une semaine qu’ils étaient là, sur les quais, et qu’ils commençaient à écouler leurs prises et leur camelote — à vil prix et de mauvais gains, parce qu’apparemment, les marchands locaux étaient de vrais rats prêts à négocier le moindre tapis pour quelques piécettes, d’une façon fort misérable. Ils n’avaient pour l’heure pas avoir eu l’air de gagner grand-chose, et ils n’avaient qu’à peine pu faire le tour du propriétaire. Le Marais semblait chaud, et dangereux, ce qui n’était probablement pas du tout à déplaire pour Camila, mais ses deux grands frères, étonnamment protecteurs, lui avaient interdit de s’éloigner du navire. Et Esteban partait parfois des heures entières, en ville, avec d’autres de l’équipage pour « affaires ». Voulait-il rencontrer du monde ? Camila connaissait trop son frère pour ne pas se rendre compte qu’il prévoyait encore un de ses plans. L’ambition, le désir de se faire respecter… Cela faisait beaucoup trop de choses.
Il faisait beau. Trop beau. Trop chaud. C’était une journée d’été. Même avec l’ombre portée par la montagne et les bâtiments, le soleil de plomb d’un ciel sans nuages faisait chauffer l’eau. Le temps était caniculaire, et étouffant. Sur le bateau, certains des matelots étaient tombés malades. Et avec le couvre-feu de force imposé à Camila, cela promettait d’être à nouveau une journée chiante et sans saveur. Assise en tailleur dans la cale, elle jouait aux cartes avec Min, Tonton, et une jeune mousse mousse de treize piges qui s’appelait Léona. Se rinçant le gosier avec du mauvais rhum, grignotant des noix qui donnaient des coliques au ventre, les quatre suaient à grosses gouttes, alors qu’ils n’arrêtaient pas d’échanger de la camelote et des jetons à toute vitesse. Les quatre conversaient de tout et de rien en sabir, cet étrange mélange d’estalo-tiléano-bretonni compréhensible uniquement des marins. Ils parlaient du beau temps, de la canicule, et de la chiasse. Une semaine horrible, de fatigue et d’ennui, et si Esteban continuait de n’en faire qu’à sa tête, combien de temps ça allait continuer ?
C’est Léona qui craqua la première. La jeune fille n’avait pas l’habitude d’attendre sans rien faire. Pas comme Tonton, toujours calme en toutes circonstances, ou Min, qui était habituée à demeurer muette et réservée. La petite Estalienne était une semi-Irranaise, son père était un barbare des montagnes au milieu de l’Estalie, et elle en avait gardé un visage dur, étonnamment charismatique, si laid qu’elle en devenait très belle, aussi ironique que cela puisse paraître… Elle semblait admirer Camila. Ou la considérer comme une grande sœur. Ce n’était pas tout à fait réciproque : elle n’était pas sur le navire depuis assez longtemps, orpheline recrutée à quai l’année dernière à la va-vite par un Esteban se sentant trop chevaleresque pour sa profession. Mais voilà que, s’étirant comme un chat, la petite fille lança à Camila :
« Mais il fout quoi ton frère ? Il a vraiment prévu de nous laisser crever ici éternellement ?! »
Tonton jeta trois pièces devant lui, et se plaignit :
« Patience est mère de toutes les vertus. Je relance.
Tu apprendras à apprécier ces moments de flottements. Ils permettent de se ressourcer… »
Difficile de donner raison à Tonton. La moitié de l’équipage avait la diarrhée, on crevait de chaud, et on était entouré de xénophobes qui devaient maudire le bateau qui squattait les quais. Jusqu’ici, l’accueil n’était pas génial…
Mais Léona se mit debout, et sembla presque sauter sur place :
« Allons, on est à Brionne ! C’est la ville des beaux chevaliers, de la musique dans les rues, de la fête tout le temps, et on est enfermés là ?!
Vous êtes même pas un peu curieux ? Qu’est-ce qu’on risque à juste hanter le Marais ? Si quelqu’un nous cherche des noises, je suis sûr que Camila va les boxer ! »
Elle mima un combat face à la grande dame, et lui fit un clin d’œil.
« Sérieux, une petite virée, là, c’est pas mieux qu’attendre ton frangin ?!
– Ton capitaine, corrigea froidement Min avec son accent Cathayen.
– Non je parlais de l’autre », répondit Léona du tac-au-tac en tirant la langue…




