La Bretonnie, c'est aussi les villes de Parravon et Gisoreux, les cités portuaires de Bordeleaux et Brionne, Quenelles et ses nombreuses chapelles à la gloire de la Dame du Lac, mais aussi le Défilé de la Hache, le lieu de passage principal à travers les montagnes qui sépare l'Empire de la Bretonnie, les forêts de Chalons et d'Arden et, pour finir, les duchés de L'Anguille, la Lyonnesse, l'Artenois, la Bastogne, l'Aquilanie et la Gasconnie.
Test de CHA de Prestenent : 7, réussi.
Test d'INT du ferronier : 16, raté
À peine le sieur décasqué avait-il empoigné et présenté son écu à la lueur des flammes que l'artisan sembla enfin comprendre ce qui avait et aurait été si évident pour ses interlocuteurs : il faisait face à deux chevaliers dépareillés, tous deux trempés jusqu'aux os, et tous deux assez peu enclins au pardon ou à la patience. Le ferronnier recula d'un pas devant cette idée nouvelle, comme s'il venait d'apercevoir un monstre, ou comme s'il avait but un liquide révélateur et tout-puissant.
Quelques instants passèrent, où le pauvre hère se contenta de balbutier en pivotant la tête, hochant de-ci de-là, cherchant quelque abri si jamais d'Essart ou d'Allefroi se jetait sur lui. Et puis il y avait le feu, qui empestait l'endroit d'une fumée trouble et épaisse désormais, le bas-plafond de chaume n'aidant que piètrement à l'aération.
- "Oh-ou-oui-oui missire, pardonnez, missire, mes yeux n'ont pas votre trait, missire. Mes miens sont usés par la flamme et la rouille, voyez missire... " Il tira sur ses basses paupières, montrant deux yeux tremblants "... et oui missire, une monture, ça oui-da. Comme j'a-ra dit à votre compagnon missire-en-armure, m-m-missire le Morquiss' peut vous en fournir un lui-même. Un de ses c-coursiers, j'entends, missire ! J'y sera certain de ça, oui-da, m-missire. Mais si missire est pressé par lô Dame d'z'Ô, alors il p-pourra prendre un de mes-miens pour ..."
Le ferronnier était terriblement mal en point, visiblement. Alors qu'il trottait autour de son fourneau et de son enclume, il flagellait des jambes, tremblait du buste jusqu'aux hanches, et semblait se préparer à éviter quelque punition céleste - sans doute la foudre ou le tonnerre, vu le temps dehors. Seul détail qui restait inébranlable en cet instant de panique, les mains et les coudes de l'artisan étaient aussi immobiles que ceux d'une statue. Il hoquetait, battait la paille, furetait entre ses outils et ses maigres meubles, trébuchait contre un seau, guettait tout autour de lui, mais rien n'y faisait : ses bras étaient stables, rigides, imperturbables.
- "M-m-mais sans doute missire z'é missire voudra du vin, oui-da. C'est missire le Morquiss' qui me l'a donné contre... pour remercier mes efforts sur les fers à cheval, vous savez, bien sûr missire."
Il tendit une bouteille époussetée à d'Essart, et enfin, voyant que ce dernier souhaitait garder les bras croisés, la tendit à Prestenent.
- "D'abord à lui. Et cette monture ?"
Le ton d'Ancelin était sans appel, toujours aussi grésillant à travers la plaque trempée.
- "Ah oui missire, j'oublia. Ce sera deux... cent... deux-vingt, trois-vingt... Oui, cent quatre-vingt sous, m-missire."
180 sous d'argent, voilà le prix indiqué. Soit l'équivalent de 18 écus d'or. Ancelin d'Essart n'eut aucune réaction, se contentant de souffler lentement.
- "M-mais comme j'aura-dira à missire, le Morquiss' saura... enfin vous savez...".
Une fois que la discussion et transaction prirent fin, Ancelin n'écouta pas un mot de ce qui suivit, trop occupé qu'il était à tourner les talons, et démêler quelques plis ou poche qui le gênait à nouveau en dessous de son armure.
Repartant à nouveau dans les travées boueuses de la ville, ce fut le sieur-au-bouc qui mena la marche cette fois, pressant le pas avec ardeur en maintenant le haut du corps incliné afin d'éviter les infiltrations ou la gêne provoquée par la pluie. Engoncé ainsi au milieu de la brume et de la pénombre, Ancelin apparaissait tel un être froid et neutre, une création de fer et de roche, dévoué corps et âme à ses pensées et à sa tâche. Son tabard était de plus en plus difficile à discerner dans l'humeur nocturne, ce qui enlevait aisément une autre couche d'identité au fier chevalier.
Et soudain, il s'arrêta, pivotant sur place dans un geste précaire.
- " Dites, que comptez-vous faire, mon ami ? Voilà que je cherche quelque lieu pour dormir, car voyez-vous que je suis affamé par cette essor diluvien. Néanmoins, je ne suis encore au fait des coutumes locales et des lois authentiques du Duc Albéric en ces lieux. Pensez-vous qu'ils ont l'hospitalité en tout temps, ou qu'il vaut mieux attendre l'aurore ? Si nous étions en Bastogne, je ne pourrai que vous guider prestement vers les meilleurs endroits sous un tel temps, seulement ici..."
A peine Prestenent avait-il rejoint et répondu à toutes ces délibérations qu'Ancelin reprit sur-le-champ :
- "Allons, pressons, compagnon ! Voyez comme je vous vois affamé et cireux ! Vous méritez bien votre litron en un tel déluge, venez ! Il n'y a rien de meilleur dans ce Duché, pressons !"
Et voilà qu'il reprenait déjà son allure militaire, battant les flaques et les dégoutantes congères avec une certaine haine... Ou bien était-ce autre chose ?
Quoiqu'il en fût, les deux chevaliers se trouvaient désormais sur l'espèce de place principale de la ville, d’où trônait le siège et la résidence personnelle du Marquis - les murs de pierre et les renforts intérieurs ne trompaient personne, même en cette nuit -, et où l'on pouvait voir un édifice vertigineux, bien trop grand et bien trop esseulé pour que cela soit raisonnable. Sans nul doute était-ce un lieu important et typique de la culture bretonienne, si l'on exceptait le peu de détails visibles et compréhensibles du bâtiment. Ainsi, la tour unique qui culminait en son sein semblait observer les deux compères, comme l'aurait fait une de ces odieuses tours de guet du Cordon Sanitaire.
Imaginez une seconde, si c'était véritablement un de ces édifices...
Après tout, pourquoi pas ?
<< Bah alors, qu'est-ce que tu cherches mon gars ? L'or, les femmes, le pouvoir ?
J'ai tout et plus encore dans ma baraque, viens jeter un œil !
Oh non, ce n'est pas loin, c'est au coin de la rue là-bas.
Mais attends, t'as les moyens j'espère ?
Prestenent eut de la peine à cacher sa déception. Son esprit s'était déjà préparé à ce que l'obtention d'un cheval se fasse le jour même. Une fois encore, il avait été trop impatient. À moins que ce ne fusse le contraire, qu'il ait été trop peu empressé. S'il avait marché plus vite depuis le départ, n'avait pas perdu de temps en route et n'avait pas fait de halte, alors sans doute en cet instant, au crépuscule du deuxième jour de son arrivée dans le duché, il aurait déjà vu le marquis qui lui aurait fourni un coursier. Il se fustigea intérieurement. Quelle bêtise de ne pas s'être suffisamment empressé dès le départ. Mais ce n'était pas une raison pour trainer maintenant.
"Ha ! Je dois voir le marquis de toute manière. Je m'adresserai à lui. Sur ceux merci pour votre… bienveillante coopération."
Et d'un geste à la brusquerie foudroyante, il souleva son écu qu'il raccrocha dans son dos, salua d'une main et fit un demi tour avec raideur pour s'écarter. Quand il comprit que sieur Ancelin d'Essart ne voulait rien acheter au ferronnier, il se rua avec grâce dans la rue, sans autre salutation pour le roturier.
Bientôt, les deux chevaliers marchaient côte à côte sous la pluie, chacun d'une démarche plus ébahissante et effrayante que celle de l'autre. Prestenent était un piquet inamovible sur lequel la pluie dégoulinait sans visiblement l'atteindre, d'Essart une ferraille rigide aux pas cadencés et bruyants. L'ironie irradiait de leurs personnes tant leurs démarches fières contrastaient avec leur situation: ils erraient sans savoir où ils devraient aller, perdus dans une ville et un duché qu'ils ne connaissaient pas. Finalement, Ancelin rompit le silence pour demander où ils iraient. Prestenent n'eut pas d'hésitation. Qu'importe qu'il fasse déjà nuit, il n'allait pas perdre plus de temps. S'ils attendaient le lendemain que le soleil soit levé, cela signifierait rester passif pendant près de huit heures, soit vingt huit mille huit cent secondes. Or chaque seconde était précieuse comme de l'or.
"Et si le marquis disparaissait pendant la nuit ?" pensait Prestenent. "En toute logique ça n'a pas de raisons d'arriver, mais si ça arrive ? Nous aurions l'air bête d'avoir raté notre seule occasion de potentiellement lui parler et d'avoir des chevaux !"
"J'ignore tout également que vous ce qu'il en est des usages de l'hôte en cette région, mais le pire qui peut nous arriver en allant au château est encore qu'on ne nous ouvre pas. Si une telle chose, aussi blessante soit-elle, était capable de nous ébranler, nous ne serions pas ici pour commencer."
Les deux errants n'eurent pas de mal à distinguer du fouillis bas le plafond de la ville la structure massive de pierres qui constituait la demeure seigneuriale. Une haute tour permettant, conformément aux us bretonniens de temps immémoriaux, au seigneur de séant de guetter l'horizon et de voir venir quiconque menacerait ses gens. Prestenent s'arrêta un instant pour contempler la bâtisse avec son œil naïf. Il avait vu bien des illustrations de châteaux, certes, et la plupart étaient plus beaux que celui là. Mais si on comparait la tour de guet du marquis de Bois-Giron à la vieille tour en ruine s'élevant au milieu des gravats d'un château effondré et qui était l'endroit d'où régnait l'actuel marquis Enguerrand d'Affreloi troisième du nom, il est évident que Prestenent se devait d'offrir au moins une poignée des précieuses secondes de son temps pour montrer son respect à cette mystique construction, symbole de la chevalerie presque plus que le chevalier lui même ; l'emblème éternel et inaltérable de la féodalité bretonnienne.
Puis, reprenant sa marche jusqu'à dépasser Ancelin d'Essart, Prestenent se précipita d'un pas digne vers le bâtiment, cherchant à héler un garde ou un portier pour demander s'il était possible d'y pénétrer. Il était persuadé qu'on leur ferait bon accueil. Après tout, ce n'était pas comme s'il se jetait tête la première dans un bastion du Cordon sanitaire. Un bref doute lui traversa l'esprit, car il se méfiait de tout, mais non. Les tours du Cordon étaient des endroits lugubres, solitaires et isolés. À deux jours de marche de la frontière et entourée d'une ville, cette tour était le premier véritable castel de Bretonnie qu'il voyait. Désormais c'était clair, le Moussillon et le Cordon étaient loin derrière lui. Aussi, d'un geste il chassa l'eau qui était restée agglutinée dans ses cheveux, leva de grands yeux bleus brillants vers le garde le plus proche, et se présenta en demandant à entrer.
Ainsi engoncés, les deux errants s'amenèrent sans inquiétude auprès de la demeure seigneuriale. Là, quelques homme-d'armes locaux gardaient une des entrées - sinon la seule -, chacun étant paré d'un chapeau-bouilloire et d'armes de hast et bouclier. La grande porte bardée de fer était ainsi gardée par trois de ces gens, tous très enclins à se protéger des intempéries plutôt qu'à surveiller les passages.
Test d'INT : 20, échec critique. Décidément, quand c'est de l'observation, les dés ne veulent pas...
Test d'Essart : résultat secret.
Sans que Prestenent n'ait entendu d'annonce ou de réponse à leur arrivée, on ouvrit la porte aux deux chevaliers, et sitôt que ce fut fait, un des roturiers s'élança au-devant d'eux, visiblement très pressé de leur montrer le chemin désiré. Franchir cette première porte avait été une simple affaire, mais trouver quelque endroit pour se réchauffer et se sécher semblait être une autre épreuve, toujours aussi ennuyeuse et rébarbative. La cour intérieure était en soi parfaitement vide, tant et si bien que seuls les pas d'Essart se répandaient sur le parvis de pierre et de graviers. Il y avait là une étable, quelques tourelles, et diverses lueurs qui émanaient des différentes meurtrières ou embrasures du bâtiment.
Une fois remis au sec, ils eurent quelque temps pour s'ébrouer et discuter entre eux, avant que l'homme-d'armes ne revienne à la charge, afin de les repêcher et les ramener jusqu'à leur hôte. Il avait à sa suite une demoiselle qui bien que proprement vêtue de blanc, n'eut aucun égard envers nos deux chevaliers, ni même l'obligeance de se dévoiler la face lorsqu'elle passa à proximité. À vrai dire, Prestenent était si occupé à démêler sa tignasse et s'imprégner de l'endroit qu'il manqua peut-être de vue le faciès de l'inconnue... Et en effet, il y en avait, des choses à observer : chaque pan de mur s'élevait d'au moins trois voire quatre toises de pierre empilée, chacun étant orné de mobilier ou d'ornements somptuaires et somptueux ; il y avait là un étendard de guerre aux couleurs du Duc de Bordeleaux, un autre aux couleurs du Roy, ainsi que diverses lames à double tranchant, allant du glaive d'entraînement à l'espadon de combat ; du plafond, quelques chandeliers ballotaient doucement au gré des mouvements de foule depuis leur longue chaîne d'attache - chacun ressemblant à un ustensile maritime, qu'il s'agisse d'un trident, d'une barre de navire, etc ; Et enfin, le sol était tantôt pourvu de roseaux séchés, tantôt d'un plancher de pierre lisse, comme le voulait la tradition bretonnienne,
Alors que l'homme-d'armes rebroussait chemin en direction de la salle d'audience, Essart remarqua l'étrange tapisserie qui ornait le couloir, et plus particulièrement les scènes de pêche et de bataille, où l'étendard ennemi avait été minutieusement effacé à chaque fois. Tandis qu'ils approchaient des larges portes bardées de fer.
-" Enfin, sire, vous n'allez tout de même pas laisser Thiephai-!
- Et comment que si, qu'elle sera délaissée ! Allons, madame, vous oseriez défendre les propos de cette effrontée ? Que sa Déesse la garde de ses mensonges, elle et son clocher ! Au mieux, elle est ma conseillère auprès du Ciel, alors qu'elle s'y tienne ! Ce n'est pas comme si nous étions chéri par la Patte du Griffon, enfin !
- Mais mon seigneur, accordez-moi votre oreille...
- Assez, que dis-je ! Elle est sans doute aux faits voir aux frais du fieffé-jaune, et de tous ses ignobles ! Gracien !"
Les deux errants étaient enfin en vue de leurs interlocuteurs. L'homme d'armes fit un pas de côté, leur laissant place nette. La salle d'audience était tout aussi robuste que le reste, et se distinguait simplement par quelques marches menant à une large table où trônaient plus d'une demi-douzaine de sièges du même acabit, bien qu'aucun ne fut occupé à présent. Au fond, juste derrière la tablée, de nombreux blasons et écussons pendaient aux murs, chacun présentant aussi fièrement que possible les emblèmes familiaux des environs.
Test d'Héraldique, à +1 : 2, franche réussite.
Je brode grossièrement, à toi de rajouter des détails sur les lignées du coin. Rien de bien vicieux ou affolant, nous sommes en Bordeleaux.
Voilà une image pour t'aider à visualiser la table et la salle d'audience. Il manque les marches entre toi, la cour + la grande table:
D'un simple coup d’œil, Prestenent reconnut quelques blasons frontaliers au Duché de Moussillon, qui semblaient être les différents vassaux du Marquis : Trérive, Carcassin, Rivelongue, Grismaison, ... Chacun de ces domaines était collé à la rive Sud de l'opaque Grismerie - sans doute était-ce aussi le cas de ceux que Prestenent ne savait situer sur une carte - et tous s'étaient progressivement dressés face au Duché du Lys Noir, et ce bien avant que Mérovée se révèle être un paria. En plein centre du tableau mural, représenté par un épais pavois de bois et d'acier, siégeait l'emblème du Marquis, qui semblait ainsi chaperonner tous les autres, qu'ils soient des écus de maisons nobles, emblèmes régionaux ou domaines locaux. Enfin, au sommet de tout cet ensemble, un énième écu était accroché, quasiment une toise au-dessus des autres, et son trident doré ne permettait aucun doute quant à son origine : là-haut siégeait l'emblème du Duc Albéric de Bordeleaux, autorité suprême dans ces terres.
-" Eh bien, qui voilà ?
- Gracien ? Enfin, mess-!
- Vaille-que-diable, Gracien, qui sont ces gens ? Annoncez-les, bon sang !"
L'homme d'armes s’exécuta, se replaçant au-devant des chevaliers d'un air mal appris, et balbutiant quelque présentation digne d'un mauvais théâtre. Les individus dans la salle furent tous assez surpris ou ennuyés d'une telle corvée auditive, et il en fut peu pour que certains perdent la vue en roulant des orbites.
-" Oui-da, missire... Ils sont deux missires-vaga... voyageurs arrivés sitôt-tantôt, missire Morquiss', et ils sont tous-deux chavaliers de ... De..."
Une femme s'avança jusqu'aux marches, remettant en place sa coiffe et le ruban enroulé à son bras.
-" Nous sommes au fait de tout cela, mon bon, mais qu'en est-il de leur personne ?"
Le roturier hocha prestement et s'épancha en quelque baratin à demi-audible avant qu'une armure s'avance, le cogne avec botte et pommeau, dégainant son fer dans le même mouvement. Ensuite, il s'agenouilla sur place, fer en main, la pointe contre le sol.
-" Hors de ma vue ! Voilà, sire ! Je me nomme Ancelin d'Essart, chevalier-errant sans selle, fils vassal du Duc Bohémond de Bastogne."
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'Ancelin avait trouvé un moyen pour se faire entendre. À présent, tous les regards étaient tournés vers lui, tandis que certaines personnes de l'assemblée avaient réagi de manière étrange, en plongeant une main dans leurs manches ou à la ceinture.
-" Et que v-
La voix se fit tonnante cette fois, et plus rude qu'auparavant.
- Et que-bleu vous prend, femme ?! A moins que vous n'osiez vous estimer chevalier, cessez !"
L'homme s'avança d'un grand pas, les bras grand ouverts en direction des deux jeunots. Il n'avait rien d'une image liturgique, mais pourtant, il inspirait quelque vigueur altière : Le crâne dégarni, les mains et les épaules larges, le ventre fier, la gorge détendue... Il y avait quelque chose de puissant dans cet homme d'âge mûr. Quelque chose d'ardent, que l'âge n'avait pu éteindre.
-" Sieur Ancelin de Bastogne, voilà qui est prodigieux. Auriez-vous l'obligeance de présenter votre écu en lieu de votre fer ? Voyez bien qu'il n'y a peu de diables en ces lieux, et bien des sots... Et vous êtes ?"
La question s'adressait au second errant, qui n'avait pas encore eu l'occasion de faire entendre un mot.
Test d'INT du Marquis : résultat secret.
-" Allons, jeunes gens, n'ayez crainte. Vous êtes ici sous mon toit, et sous ma loi. Veuillez m'appeler Sieur Laurent. Voici mes vassaux de Trérive, ainsi que ma fille, Delphine, et mon épouse Ediane de Rivelongue. Que nous vaut votre venue si ...
- Oui, qu'est-ce que deux errants tels que -!"
Dame Ediane n'eut pas le temps de finir sa phrase. Elle fut sonnée par un coup sourd et cinglant, et ce seul revers suffit à la taire et la détourner des deux arrivants. Désormais en retrait, le Marquis mit quelques secondes avant de redescendre son bras, afin de bien faire comprendre son geste à l'imprudente.
-" Seriez-vous donc sotte, finalement ? Eh bien, si vous vous estimez comme telle, soit. Demandez donc à la Bien-Aimée de vous ramener à la raison, si la Dame des Eaux le désire... Ou alors tentez de retrouver Frédémond, puisque vous vous estimez ainsi." Il toussa de manière encombrée, étouffant un rire avant de lui indiquer une des issues. "Voyez comme vous accablez nos invités et nos sujets, Ediane... Cachez cela, c'est infamant."
Il se retourna sans plus de cérémonie, passant nonchalamment ses mains à sa ceinture, avant de jouer avec le pommeau de son épée.
-" Excusez-la, messires chevaliers, la Lune lui donne ces humeurs basses, surtout en ces temps diluviens. Mais trèves de marchanderie, que me vaut votre venue ? Vous m'avez l'air tout à fait affamé et épuisé, jeunes gens. Que diriez-vous de quelque nectar pour vous rassasier ? Nous pourrons tout à fait parler entre hommes de fierté, une fois que vous aurez repris des forces."
Il se tourna vers l'homme d'armes encore présent, lui donnant l'ordre d'accompagner Dame Ediane et de ramener quelques bienfaits des cuisines sur le retour.
-" Allons, Sieur d'Essart, de quoi avez-vous peur ? Il n'y a de pluie ici, enlevez donc votre heaume."
Ancelin s'exécuta derechef, opinant de la tête avant de déboucler ses lanières. Ce qui se dégagea de la ferraille était une face bien lisse avec une toison pourtant bien sombre. Une fois découvert, Ancelin perdait de son aura, montrant à la place un visage tout à fait enfantin.
Le visage d'Ancelin d'Essart :
-" Eh bien, que voilà un visage altier et pur. Vraiment, voilà de beaux jeunes gens. Allez, vous tous, laissez-moi ma fille et ces deux braves. Vous avez bien assez comméré avec moi aujourd'hui."
Il balaya de sa main gauche la maigre assemblée, s'arrêtant net l'instant d'après.
- " Attendez... Montrez-moi votre écu, compagnon. De quel duché avez vous dit être issu ?"
Le Marquis s'était bel et bien figé en énonçant cette énième question. Et déjà, l'assemblée ainsi levée s'était arrêtée en chemin, certains ayant même tourné le regard vers le Marquis. Avec un tel champ de vision, il était facile de discerner qui s'intéressait à qui, et par conséquent, Prestenent put remarquer que seulement deux personnes le fixaient actuellement : le Marquis, et une jeune femme jusqu'à présent muette, qui le fixait ardemment depuis de longues minutes.
Le visage du Marquis de Bois-Giron, suivi de son emblème :
Sa femme, Ediane de Rivelongue :
La jeune femme muette qui te regarde :
<< Bah alors, qu'est-ce que tu cherches mon gars ? L'or, les femmes, le pouvoir ?
J'ai tout et plus encore dans ma baraque, viens jeter un œil !
Oh non, ce n'est pas loin, c'est au coin de la rue là-bas.
Mais attends, t'as les moyens j'espère ?
L'impressionnante allure de la bâtisse n'était rien comparée à cette forme de splendeur, plus difficilement descriptible, qui imprégnait l'atmosphère en son intérieur. Il y avait ce sentiment de complicité à s'être vu accorder l'honneur d'entrer dans la demeure de pierre d'un seigneur, une complicité de noble à noble, comme si ces lieux ne dégageaient intentionnellement de la chaleur que pour ceux ayant le sang bleu. Après tout, tous les aristocrates sont cousins d'une façon ou d'une autre, pour autant c'était bel et bien la première fois que Prestenent foulait le sol dallé d'une forteresse en bon état. Il rougissait presque de se dire qu'ailleurs dans le royaume, des nobles s'invitant les uns les autres devait-être une chose courante. En tout cas, Prestenent se sentit à sa place ici, on pourrait même dire qu'il ne saisissait pas l'ironie du fait que de sa vie il ne s'était pas senti aussi bienvenu nulle part alors même qu'il se trouvait dans la forteresse d'un marquis ayant juré de faire office de rempart contre le Moussillon.
Évidemment il y avait cette sorte de froid, l'homme d'armes, peut-être par respect ou par l'exact contraire, ne leur adressa la parole. Et une autre silhouette silencieuse aussi s'était jointe à eux, une de ces silhouettes enrobée de linceuls suspects qui trahissaient sa nature de femme. Prestenent, distrait par son admiration des ornements du bâtiment remarqua à peine cette forme voilée, et grand bien lui en fut. Au moins cette demoiselle ne posait pas son maudit regard sur les chevaliers, elle les laissait tranquilles.
Ils pénétrèrent dans la salle d'audience, coupant en plein court une discussion assez vive. Prestenent, de timidité, n'osa pas ouvrir la bouche devant la scène. De plus, il ne prêta pas immédiatement attention aux personnes, mais plutôt à la muraille de blasons qui s'élevait au dessus d'eux sur le mur du fond. Un coup d'œil lui permit de reconnaître maints blasons des familles du Bordeleau dont les terres étaient limitrophes de celles du Moussillon. Certaines lui évoquèrent des choses hostiles, d'autres des parangons de devoir et d'honneur. De fait, le titre de marquisat faisait de ce territoire un bastion complet à la lourde charge de repousser toute menace pour le royaume. Aucun chevalier en ces lieux ne pouvait être de piètre honneur. Prestenent avait si bien étudié l'héraldique qu'une majeure partie de ce qu'il y avait à savoir sur ces diverses maisons lui revint en un coup d'œil heurtant l'émail de ces bouclier, perçant à jour les détails de ces lignages. Si absorbé par son jeu de contemplation des armoiries, Prestenent n'assista presque pas à une part de la scène qui se déroulait tout juste devant lui. Bien sûr, il y avait Carcassin, que Prestenent reconnut. Les deux corbeau de sable sur l'argent au chevron sable, le sinople à ancre renversée, le gueule semé de croisettes argent à deux saumons adossés du même, et d'autres encore.
Avec une perspicacité étonnante, Prestenent posa rapidement un nom sur chacun de ces blasons, et se rappela une part de leur histoire. C'étaient tous des ennemis farouches du Moussillon, depuis toujours. Il y avait eu les conflits contre Mérovée le fol bien sûr, mais d'autres encore bien antérieurs. Les nobles bretonniens n'appréciaient que fort peu la paix, et ces blasons avaient été arborés sur des boucliers ayant connu le choc de lames moussillonnaises. Il n'était pas le bienvenu ici, de fait.
Le blason du marquis lui même exhalait une menace inquiétante et délétère. Ce coupé net semblait figurer la frontière entre les ténèbres distordues et la lueur bleutée du Bordeleau. Fallait-il à Prestenent une preuve plus évidente que jamais un moussillonnais n'avait été bien perçu par cette région ? Visiblement il en fallait une, car l'escargot continuait de se sentir bien au chaud et tranquillement laissait dégouliner un suave mucus hors de sa carapace. Le cerveau de Prestenent lui disait que cet endroit devait être bien et bon.
Prestenent devait avoir manqué un episode car il vit sans explication Ancelin bousculer le roturier et tirer son épée pour s'agenouiller en se présentant. Pour tout dire, la première réaction du sieur d'Affreloi lui fut une légère pointe de jalousie, car il y avait du panache dans cette manière de se présenter, témoignant néanmoins que d'Essart n'était pas de la plus exquise courtoisie. Au même moment, Prestenent s'avança, et ne dégainant pas son épée, il posa plutôt son écu la pointe contre sol de façon que tous puissent en voir distinctement le blason et, un genou en terre lui aussi il déclara avec plus de politesse et moins de violence, quand même son empressement tambourinait en son crâne, ses noms et valeurs.
"Je suis Prestenent d'Affreloi, neveu du marquis Enguerrand d'Affreloi troisième du nom. Chevalier errant à la recherche d'une quête pour prouver sa valeur. Par le Roy et par la Dame, je sais que je ne reculerais devant aucune tâche et aucun danger et ce serait un honneur pour moi de vous servir comme je le puis en ma qualité d'errant."
Était-il juste de dire «neveu» ? Après tout il n'était pas le neveu du marquis, mais plutôt le petit fils de son neveu, donc l'arrière-petit-neveu d'Enguerrand d'Affreloi pour le côté de son père en même temps qu'il était le petit fils du marquis de par sa mère. Mais, la synthèse la plus simplifiée pour dire qu'il était à la fois petit fils et arrière-petit-neveu était sans doute de dire «neveu». C'était plus simple à saisir aussi bien pour les autres que pour Prestenent lui même, et la différence n'était pas importante.
Le marquis de Bois-Giron, bien qu'il sortait à peine d'une conversation désagréable pour ce que Prestenent en avait entendu, parut se réjouir grandement de voir arriver ces deux jeunes chevaliers. Il demanda que l'on s'adresse à lui comme «sieur Laurent». Visiblement c'était un homme amical, la seule chose délayant sournoisement son humeur étant les interjections déplacées de sa femme qu'il savait, heureusement, remettre à sa place de la bonne manière. Avec affabilité, il se proposa sans hésitation de fournir le gîte et le couvert aux errants, et enjoignit Ancelin à retirer son heaume. Le chevalier en cuirasse ne parut pas hésiter, presque à la surprise de Prestenent qui, il ne savait pourquoi, s'était déjà imaginé mille et unes raisons pour que ce louche individu marche sur des kilomètres caparaçonné de la tête aux pieds. Comme pour retarder la révélation d'encore une poignée de secondes, Prestenent cacha sa propre vue d'une main pendant un instant. Il vit finalement la face même de son compagnon de route et fut submergé par un sentiment mêlé de déception et d'incrédulité.
C'était un visage si ostentatoirement quelconque que sa physionomie n'eut pu être décrite par des traits plutôt que par des absences de traits. De déformations ou de cicatrices il n'y en avait aucune. Point de teint, point de couleurs ou de marque sinon la peau lisse d'un gamin bien nourri et de bon aloi. Ce qui surprit le plus Prestenent en son inconscient fut surtout qu'il n'y avait chez Ancelin pas la moindre trace, sous quelconque forme que cela soit, de souffrance. On avait l'impression d'un enfançon ayant grandi de sa naissance à son âge adulte sans que rien d'extérieur, pas même le temps ravageur, ne vienne heurter cette mousse ou lui arracher quoi que ce soit. C'est à cet instant précis que quelque chose remua en Prestenent, comme un poison paralysant son cœur et toute compassion par là même. Prestenent se trouvait lui même mille fois plus beau que cet Ancelin d'Essart, mais une telle pensée était indigne et indignante. Seulement, Prestenent ne pouvait entièrement se débarrasser de cette sensation brûlante d'injustice en voyant ce visage. Il songea qu'il avait là un homme qui n'aurait jamais aucun mal à faire réaliser à tous ceux croisant son chemin qu'il était un noble chevalier au sang pur, quel qu'en soit véritablement son esprit et peu en important les vices même qu'il afficherait. Prestenent avait été doté par la Dame de la beauté et de la pureté la plus excellente qui soit, mais ce serait toujours des individus tels que lui qu'on aurait des doutes quoi qu'il soit certain d'être le plus valeureux d'entre tous. C'était lui qu'on avait appelé «m'dame», «mignon» sans aucune raison compréhensible et il n'osait s'imaginer comment on l'appellerait encore à l'avenir. Pourtant n'était-il pas d'une des plus ancienne noblesse du pays ? Au sang si pur puisque brassé et rebrassé en son propre sein. Pourquoi fallait-il que le poursuive cet infâme sentiment que d'une façon ou d'une autre une indicible suspicion s'abattrait sur lui, ne pervertissant non pas sa personne, mais les autres ; ce qui est bien pire.
Ces pensées elles même étaient néfastes et il le savait. Était-il jaloux de d'Essart en cet instant ? Il n'en était pas sûr, mais en tout cas c'était une idée si affreuse qu'il la rejeta et l'enterra dans un lieu d'où elle et les pensées abjectes qui l'accompagnaient ne pourraient pas revenir comme un moussillonnais enterre un cadavre pour s'assurer qu'il ne creuse plus jusqu'à la surface.
Alors que tous s'apprêtaient à lever le camp, le marquis ayant congédié ses vassaux d'une parole, et qu'il se proposait de mener les deux chevaliers vers, probablement, leur repas ; Prestenent resta une seconde figé, l'œil perdu dans le vague, des images des membres de sa famille les plus difformes défilant devant ses yeux tristes qui d'un œil extérieur eurent semblé clairs et secs comme de véritables diamants, imperméables à toute inquiétude.
Mais soudain, le marquis parut réaliser quelque chose. Se tournant vers Prestenent en un sursaut, il lui demanda de lui montrer son écu, et de préciser de quel duché il venait.
D'abord naïvement, Prestenent montra à nouveau son écu, croyant que le marquis l'avait reconnu. Cela fit remonter en lui une adrénaline qui chassa la bile acariâtre qui le rongeait.
"Messire, vous reconnaissez mon blason ? Me croiriez vous si je vous disais que vous êtes peut-être la première personne que je croise à ne pas avoir oublié les armoiries d'Affreloi. C'est là une chose qui changera bientôt, évidemment. Avant la fin de mon errance, qui ne fait que commencer, j'aurai accompli assez d'exploits pour que d'un bout à l'autre du royaume mon nom soit entendu. J'entends honorer la loyauté et l'honneur des d'Affreloi en servant fidèlement le Roy et la Dame du mieux qu'il me soit possible."
Mais le marquis ne se contenta pas de cela, et il demanda derechef de quel duché venait Prestenent. Ce n'est qu'à cet instant que le jeune chevalier moussillonnais eut une de ces sortes d'éclair de génie dont le plus génial aspect était sa faculté à ne pas les prendre en compte en tout cas. Il maudit durant une fraction de seconde son habituelle paranoïa qui ne lui avait pas fait éviter ce château, pour une fois que cette affliction de méfiance congénitale aurait pu servir à autre chose que le jeter dans des problèmes ou le ridiculiser. Toutefois Prestenent n'était pas trop humble pour ne pas savoir que sa principale qualité était encore sa pureté, et étant innocent de nature, il préférait être jugé pour celle-ci. Le seul défi ici était de formuler son explication de manière assez courtoise aux yeux du marquis de Bois-Giron. Cela prit la forme qui suit: Prestenent baissa légèrement la tête et montrant ses paumes ouvertes vers le haut il déclama:
"Messire, ma lignée vit depuis les premiers jours de la Bretonnie sur le territoire du duché de Moussillon. C'est, je le sais, une vérité dégradante pour moi et ma maison mais je n'en ai pour autant point de honte à garder car je sais que ma famille est toujours demeurée pure et a toujours gardé scrupuleusement les règles du code de chevalerie. Un d'Affreloi n'omet jamais aucune sorte de règle. Ma famille est restée à l'écart des horreurs et des maladies qui ont frappé les alentours de notre marquisat sans fléchir, et je me trouve là devant vous en tant que chevalier errant de Bretonnie comme tout autre dans le royaume." Il marqua une révérence bien basse. "Toutefois je connais ce qu'il faut connaître de vos devoirs, et même si je me sais innocent je comprendrais que vous me refusiez en vos lieux. Dites un mot, et sans férir je vous ferai grâce de ma présence pour continuer mon errance vers un ailleurs où l'on me permettra de servir mon Roy, ce que je désire plus ardemment que tout. Quand bien que n'ayant pas de cheval et quand bien qu'il fasse nuit et pluie je ne me plaindrais point. Au plus serais-je déçu que d'avoir eu du retard avant l'accomplissement de mes exploits à venir. Quand à si vous choisissez de m'accorder un fragment de votre confiance, je vous jure que je serais un invité courtois et respectueux des codes. Sachez seulement, messire, que jamais de mon existence je n'ai menti et rien ne me fera dire que je vienne d'ailleurs que mon foyer, pour méprisable qu'il puisse être."
Prestenent resta la tête baissée quelques secondes durant, puis levant les yeux regarda fermement le marquis pour lui inculquer que Prestenent d'Affreloi ne promettait jamais à la légère et que chacun de ses mots était choisi et sincère.
Jet de CHA de Sieur d'Affreloi : 2, réussite de 7
Jet d'INT du Marquis : 6, réussite de 6.
Jet d'INT d'Ancelin : 5, réussi de 3.
Ca a l'air de calmer les ardeurs de chacun, malgré le sursaut dû à ton aveu.
- " Ah oui, d'Affreloi ? Eh bien, voilà un nom que je n’ouïs plus depuis longtemps. Comprenez bien que nous n'avons pas tant de visiteurs dans le marquisat, l'endroit n'est pas vraiment très attrayant voyez-vous. Enfin, de visiteurs si, nous avons, mais pas du genre qui plaît à quiconque ou même à moi. Mais dites-moi, votre volonté me semble tout à fait honorable, sire Prestenent, pourrais-je savoir d’où vous vient tout cela ? D’où vient donc tout cette humeur forte qui vous anime, sans vous monter au sang ?"
La requête avait été simple, et visiblement, Sieur Laurent n'avait pas perdu son objectif premier. Il glissait désormais sa paume contre le pommeau de son épée, un peu à la manière d'un boulanger travaillant son pain. Il écoutait attentivement et scrupuleusement le moindre mot du chevalier, reculant de la tête lors de la mention du Défunt Duché. Néanmoins, il n'interrompit aucunement son interlocuteur actuel, continuant de suivre les moindres faits et gestes de celui-ci, levant seulement le bras gauche lorsque Ancelin semblait perdre patience. Une fois que le sieur d'Affreloi en eut assez de se justifier et de promettre monts et merveilles, le Marquis rabaissa le bras d'une traite, reculant d'un pas pour se mettre au niveau du bastognois.
- " Et vous, messire, qu'en dites-vous ? Depuis combien de temps voyagez-vous avec d'Affreloi ? L'avez-vous vu dormir, vomir, croasser ? Avez-vous vu quelque chose d'étrange dans son regard ? De la malice dans ses yeux ? Du fiel dans ses mots ? A-t-il refusé votre cuvée ? A-t-il renié votre raisin, votre bon vin ? Allons, de l'éloquence, par les Eaux !"
Ancelin avait tout d'abord essayé de répondre, avec sa finesse et sa courtoisie si typique, mais les questions s'étaient abattues sur l'errant, l'obligeant à rester sur la défensive, à ravaler le moindre mot avant qu'il n'aie le temps d'en formuler l'introduction. Sur son jeune faciès, se lisait une rougeur très vive, troublante, comme s'il n'y avait eu aucun intermédiaire entre le visage pâlot et la face vermeil.
- " Non-messire, aucun de tout cela. Il a été pour ainsi dire normal, et plutôt anormal par rapport à ses ignobles ... Gens. Nous avons marché ensemble tout le jour, jusqu'à votre porte, messire. Il m'a même intimé quelque geste de son fief originel, de son ancêtre Enguerrand, qui se serait lié à... Quelque objet de prodige. Viergedouleur, qu'il l'a nommée. Il a proféré quelque..."
Ancelin voulut s'avancer, mais le Marquis le vissa sur place en lui attrapant une épaule.
- " Viergedouleur ?! Quel nom atroce, peuh ! Quel immonde objet cela peut-il bien être, pour s'affubler d'un nom pareil. Voilà bien des usages dignes du Lys Noir, à n'en point douter. Continuez, votre repas arrive sous peu, à tous les deux."
Ancelin fut visiblement très troublé par cette interruption, et fusillant du regard son homologue mousillonais, il reprit :
- " Messire, je disais donc qu'il a proféré quelques excuses lorsque je lui proposai de la cuvée de Denouille, mais il n'a rien accompli de suspect depuis lors. Mais permettez-moi d'en faire u-
- Je ne permets que ce qui convient au marquisat, jeune homme. Quelle force est-ce donc que la jeunesse... Alors, ce dîner, ça vient ?!"
À cet instant, les portes s'ouvrirent en fracas, et des serfs accompagnés de basses-gens en uniforme bleu et argent firent irruption autour de la tablée. Certains amenaient des plats, des plateaux de bois, des napperons, des verres et bouteilles - tout ce qu'il fallait pour manger comme il se doit. Le dénommé Gracien ouvrit la marche, amenant quelques gobelets d'argent accompagnés d'une fragile et oblongue bouteille.
- " Amenez-donc cela à la table, nous y mangerons de fat et de fait. Vous, vous siégerez à mon côté, et sieur d'Essart vous en fera de même. J'ai donné mot que vous seriez rassasié, et vous le serez, comme convenu." ***
Une fois que tout fut correctement placé, les aides-cuisines firent place-nette, laissant l'escalier et l'audience à un seul d'entre eux, ainsi qu'aux sempiternels hommes-d'armes qui avaient repris leur place d'origine, de l'autre coté des issues. Bien qu'ils furent peu nombreux à se sustenter en cette heure, il y avait là tout un assortiment de nourriture : du veau en jus, quelques perdrix farcies de prunes, de l'agneau aviné, sans oublier les éventuelles couronnes aux champignons, les assortiments de fruits confits ou de truites noires. Si l'on eut été en temps de siège, il y avait là de quoi nourrir toute une ligne de front. En équivalent du Moussillon, on aurait pu nourrir la ville entière (vu ce qu'il en reste...), ou le duché d'Affreloi pendant au moins une journée ou deux.
Mais non, là, ce repas était simplement destiné aux errants et à l'étrange demoiselle muette qui n'avait pas dit mot depuis son apparition. Lorsque chacun s'assit à table, on aurait presque cru que la jeune fille était elle aussi de service, vu comme elle piochait maigrement dans les plats, se contentant souvent d'ausculter la viande depuis son siège, sans jamais ouvrir la bouche. Du repas entier, elle ne dit mot, gâchant ainsi sa place d'honneur, à la gauche du Marquis. Le représentant des lieux, en bon hôte, s'était joint au repas, et l'avait même initié. Son appétit tenait à l'extrême opposé de sa voisine, tant il taillait de large morceaux dans chacun des plats, demandant des détails au dernier serviteur présent, tout en dévorant ce qu'on lui décrivait. Le serf, qui semblait ne pas avoir de nom aux yeux du Marquis, ne tarissait pas d'éloge pour chacun des plats, proférant avec passion l'origine de tel mets, de tel fruit, de telle recette. Son seul véritable moment de retenue était lorsque le seigneur des lieux passait les plats à sa droite, vers les deux errants. Enfin, devant tant de victuailles, il aurait été criminel de ne pas arranger tout cela avec le meilleur des aliments - le vin - et en ces lieux de noblesse, Dame que l'on savait y faire avec l'alimentation !
Ancelin avait bien tenté de suivre son mécène durant le repas, mais il manquait encore de quelque chose (peut-être de coffre ou d'aisance avec son armure), à tel point qu'il dut assez vite se contenter de suivre le rythme des plats avec plus d'envie que d'appétit. Il profitait désormais de ces instants de répit en se tenant contre le haut dossier de son siège, regardant son compagnon de voyage pendant de longs instants.
- " Mais dites-moi, jeunes gens, je manque à mes propres coutumes : vous n'avez pas mentionné dans vos récits quelque rencontre fortuite ou maladroite, mais avez-vous croisé quelque créature horrible durant vos périples ? Tenez, Prestenent, avez-vous croisé quelque noir chevalier, ou quelques bêtes riveraine ? Je n'ai pas souvenir que le domaine d'Affreloi soit joint à la Grismerie, alors j'imagine que vous avez bien voyagé avant, n'est-ce pas ?"
Il laissa couler un temps entre sa question et la réponse de Prestenent, avant de reprendre mollement d'un simple "Et vous, sieur d'Essart ?"
En disant cela, sieur Laurent reprit quelque prune confite qu'il goba en attendant la réponse de l’intéressé. Ancelin répondit assez succinctement, mentionnant simplement quelques rixes avec des vagabonds ou des marchands, il y a plus d'une journée de cela. Tandis qu'il tenait avec difficulté son auditoire, la jeune fille se leva doucement de sa chaise, et se dirigea silencieusement vers l'unique fenêtre de la salle.
Test secret - Ancelin : 16, raté.
Test secret - Laurent : 20, échec critique.
Test secret - Prestenent : 3, réussite.
- " Et aucun d'entre vous n'a croisé de brigands ou de femmes sur votre chemin ? Je sais qu'il y a des gredins dans le coin, des félons qui osent bafouer mes... Mon nom et mon domaine. Ils semblent s'en prendre aux femmes, et l'on dit qu'ils se déguisent comme elles. Oui, comme elles !"
Le visage de Sieur Laurent était perlé d'eau à présent. La jeune fille n'était toujours pas revenue à son siège, et elle n'avait à priori pas envie d'y revenir avant quelque temps, gardant la main plaquée et étendue contre la paroi translucide. Voyant que le gobelet de son voisin n'était pas entièrement vide, les gestes du Marquis s'élargirent, et il s'écria de vive voix :
- " Eh bien, seriez-vous du Moineau plutôt que la Tour, Prestenent ? Votre compère et vous n'avez rien bu de tout le repas ! Vous n'allez pas tout de même pas me faire l'affront de manger sec, vous et votre Lys ?!" Devant le doute et le silence qu'il venait de semer, il reprit : "Allons, me penseriez vous capable de vous empoisonner si tôt, alors que je vous ai offert mon toit ? Si c'est le cas, vous me confondez avec ce fieffé-jaune ! Mais que dis-je, peut-être qu'Evrard partage votre sang... "
Il posa son gobelet calmement, fixant les deux errants du regard, les sourcils levés. Ancelin se leva d'une traite, bousculant son entourage encore une fois. D'une voix forte mais hasardeuse, il lança, tout en essayant d'empoigner son épée :
- " Assez, sieur Laurent, assez ! Cessons ces cajoleries et mettons un terme à cette mascarade, en passant au -
- Un mot de plus et vous passerez la nuit aux fers, sieur d'Essart ! Rasseyez-vous." Le marquis s'était levé lui aussi, et depuis, il toisait mollement au-dessus de Prestenent. "Mais puisque vous tenez à parler, dites-moi, vers qui exactement va votre foi ?"
Intervention demandée au pj :
Sans aucune hésitation, et de la manière la plus naturelle qui soit, Prestenent répondit :
- "Au Roy, à la Dame du Lac et la Bretonnie !"
Doutant du regard de son hôte, et tandis qu'il retrouvait son siège, Ancelin tenta une autre approche :
- "Au Roy Louen, au Duc Albéric et à la Bretonnie !"
Et le silence se fit lourd, très lourd...
En effet, la jeune fille venait d'accaparer l'attention du Marquis en posant sa main toute frêle sur son épaule. Elle lui intimait désormais quelque chose à l'oreille, cachant son visage d'une main tout en fixant le mousillonais avec un œil doré. Son visage dégarni changea subtilement, perdant de sa dureté pour révéler un air plus calme, plus souriant. Après cela, il se redressa et lança quelques mots tandis qu'elle clignait des yeux, fixant l'errant de ses grands yeux océan.
- "Eh bien, nous verrons cela."
Il tourna les talons, frappa deux fois dans ses mains, et dit enfin :
- " Vous savez, la pluie s'infiltre autant que le vice ces temps-ci. Vous aurez tout le temps d'y réfléchir, n'ayez crainte. Emmenez-les."
Et déjà, deux hommes d'armes entraient dans la salle d'audience.
<< Bah alors, qu'est-ce que tu cherches mon gars ? L'or, les femmes, le pouvoir ?
J'ai tout et plus encore dans ma baraque, viens jeter un œil !
Oh non, ce n'est pas loin, c'est au coin de la rue là-bas.
Mais attends, t'as les moyens j'espère ?
La défense de Prestenent aurait sans doute plu à un chevalier honorable, mais la suspicion et la répugnance font souvent plus que le sens de l'honneur chez certains. Il sembla que dans l'esprit de sieur Laurent, c'était déjà comme si dès le nom du duché maudit prononcé, Prestenent avait cessé d'être un chevalier. Le jeune errant avait prodigieusement sous estimé ce rejet de tout ce qui provient du Moussillon, et il se sentit profondément blessé lorsque le marquis, sans aucun égard pour lui, se tourna vers Ancelin pour lui poser des questions à son sujet, sous entendant fortement que ce chevalier du Moussillon devait être nécessairement anormal. Ce fut une expérience d'horreur improbable pour Prestenent, et bien qu'il garda par un miracle prodigieux un flegme comme seule la présence d'aristocrates pouvait l'en inspirer, la souffrance qu'il en ressentit fut cuisante et glaçante tout à la fois. Il s'était attendu à tout sauf à ça, car Prestenent avait beau avoir toujours été un pauvre noble, habitué à sentir sur lui les intempéries et les rigueurs de la nature, rien ne l'avait préparé à un affront contre son amour propre.
Le manque de respect était jusqu'alors une notion inconnue pour Prestenent. Dans son enfance, son statut lui avait toujours valu une quasi vénération de la part de son entourage. Depuis le début de son voyage, il avait fait la rencontre de plusieurs roturiers lui oubliant la déférence requise, mais plus par abrutissement qu'autre chose, et Prestenent était profondément généreux et magnanime. Il avait senti la colère lui monter dans les tripes plusieurs fois, mais aucune rancune tenace ne souillait son cœur. Seulement, de la part d'un noble, d'un homme éduqué censé connaître aussi bien que lui sinon mieux les règles de l'étiquette, il n'aurait jamais cru qu'on puisse oser lui manquer de respect, surtout après qu'il ait été aussi honnête et poli. Il aurait préféré cent fois, mille fois, qu'on le jette dehors immédiatement. C'était ce qu'aurait demandé le code d'honneur du marquis, et Prestenent n'aurait aucunement été dérangé à l'idée de passer la nuit à marcher sous la pluie. En fait, c'eût été un passage plutôt intéressant à la geste héroïque qui un jour retracerait tous ses exploits. Dire qu'il avait marché une nuit entière en bravant les éléments jusqu'à un endroit où on l'accepterait mieux, tant son impatience de se voir confier une quête était grande. Mais non, on lui manquait de respect, on l'insultait, sous ses yeux, sans même avoir le courage de s'adresser à lui en personne. Fallait-il que ce marquis soit un lâche ?
Au moins, Ancelin fut honnête, et cela Prestenent le retint en sa mémoire. Cela apaisa légèrement la blessure profonde qui balafrait son cœur de chevalier.
Pourtant, après avoir coupé assez brutalement celui qu'il interrogeait, le marquis fit appeler ses valets et mettre en place le dîner en déclarant, d'un air quelque peu inquiétant, qu'il les invitait à sa table.
Il y avait un tressaillement dans ses tripes qui lui coupait relativement l'appétit. Pendant un instant, Prestenent se demanda s'il n'aurait pas mieux fait d'aller dans une auberge, il n'aurait pas eu à supporter sur son estomac le poids de cette immense gêne. Pour autant, le jeune errant restait crédule, il voulait croire qu'il était bienvenu, mais quand même il serait le plus benêt chevalier de Bretonnie, il se serait aperçu que quelque chose clochait. Cette femme notamment, au regard aussi terrifiant que ces lumignons étranges d'yeux morts qui flottaient souvent dans les bois tordus du domaine d'Affreloi, était des plus terrifiantes. Qui était-elle ? Que faisait-elle ici ? Sa présence était presque intolérable. Elle était pourtant assise à gauche du marquis, mais elle ne semblait pas avoir la langue pendue comme la femme de Laurent. En fait, elle ne dit pas un mot. Prestenent faisait son possible pour tourner ses yeux de façon que ce visage féminin affreux comme celui d'un hiboux maudit ne soit pas dans son champs de vision. Pour autant il n'osait pas poser la question au marquis. Sa langue était liée, comme à un chevalier trop éduqué et craignant de commettre une impolitesse qui verrait passer sous ses yeux pendant un repas une demoiselle tenant le saint Graal sans oser demander à son hôte ce dont il s'agit.
Les plats passaient, précédés par de longues descriptions qui échappaient totalement à la compréhension du Moussillonais. Certains animaux méconnaissables avaient des noms qui ne renvoyaient aucune image claire à son esprit. Pourtant il y goûta et se sentit aussitôt submergé.
Les goûts étaient si intenses et différents qu'ils en étaient tous semblables et fades. Sans doute y a-t-il certaines choses qu'il faut avoir goûté étant enfant pour pouvoir les apprécier normalement. Prestenent fut pris de sentiments paradoxales devant cette nourriture. Il se mît en tête qu'il était de son devoir de goûter à tout, et il s'y essaya, mais tout lui semblait à la fois superbement bon et… vide ?
La viande lui semblait un liquide grinçant se défaisant sous ses dents. Trop ferme et trop mou à la fois. La sensation lui évoquait les mâchonnements macabres des morts vivants laissant pendre des monceaux de chair humaine entre les dents pourries de leurs crânes putréfiés. Prestenent prit une bouchée de chaque viande puis se reporta plutôt sur les farces, les champignons et des prunes qui emplissaient les perdrix. Il trouva la volaille plus agréable à manger, plus tendre et délicate. Il avait déjà mangé de petits oiseaux plusieurs fois, mais c'était assez mal vu chez les d'Affreloi. On cuisait les oisillons et on les ingurgitait entiers, tête la première, en cachant ce spectacle horrible avec une serviette. Ce n'était pas un propre du Moussillon mais de toute la Bretonnie, pour autant même les d'Affreloi trouvaient cela barbare, alors Prestenent n'avait pas goûté la chair plus d'une dizaine de fois dans son existence. Les mollusques restaient pour lui mille fois plus comestibles.
Il passa une partie de son appétit sur les perdrix, car après tout il était affamé. Son dernier repas remontait à la veille au soir, et il avait marché toute la journée. Même un homme habitué à jeûner avait besoin de se nourrir. Cependant, il finissait toujours par reposer les plats qu'il prenait, comme si toute cette chaire le dégoûtait par son manque de sobriété. Cherchant à plus facilement faire passer cette matière inhabituelle pour son corps, il but un demi verre de vin avant de le reposer avec presque de l'empressement. Il n'aimait pas la virulence du vin local.
Prestenent avait presque réussi à oublier son malaise lorsque le marquis lui demanda de raconter son voyage. Cela rassura l'errant. Après tout, il n'avait plus rien à cacher.
"Ma quête ne fait réellement que commencer. Je n'ai rien trouvé de l'autre côté de la Grismerie qui mérite une aventure. Les marais sont vides et froids. J'ai rencontré ce qu'on trouve toujours sur les routes, comme ces vermines immondes que je ne devrais pas d'écrire pendant un repas."
Surprenamment, ou pas, cela ne l'arrêta pas le moins du monde. Tout en évitant toujours du regard la femme, ce qui était plutôt compliqué, il lâcha tout ce que ses mains tenaient et avec des gestes d'abord petits puis s'amplifiant de plus en plus, il fit une description qui transpirait plus de haine et de dégoût pour ces abominations que de la moindre fierté pour leur élimination. Pour lui, il était évident que ce n'était pas un exploit mais une simple besogne comme celle de tuer les rats aux alentours d'une grange en espérant que moins de nourriture serait dévorée par les rongeurs.
"Ces morts au sommeil bafoué par des énergies néfastes qui rôdent parfois comme des pantins désarticulés. C'est notre devoir à nous, chevaliers, de les abattre sitôt qu'on les voit. Ce n'est pas difficile pour autant, et il faut et suffit de frapper juste une bonne fois pour abattre ces choses. Je me souviens qu'il y en avait près des bois qui bordent l'ouest de notre domaine, et lorsqu'un cadavre ambulant en émergeait, mon père m'amenait jusques à la chose pour que je m'exerçasse au combat monté en chargeant avec ma lance."
Il s'interrompit et sans aucune transition plus maîtrisée, il s'exclama:
"Mais d'ailleurs, depuis que je suis parti je n'ai plus de monture. C'est frustrant savez vous ? J'ai l'impression que ma quête pourrait souffrir du fait que je n'aie pas de destrier à monter."
Le marquis se désintéressa de ce récit et posa plutôt la même question au sieur d'Essart qui répondit presque comme Prestenent à ceci près qu'il n'avait vu que des vivants. Après avoir nonchalamment gobé une figue, sieur Laurent évoqua un problème qu'il avait avec des brigands se déguisant en femmes. Prestenent haussa un sourcil à se l'en décrocher.
"Que voilà des brigands bien étranges et bien tordus ! À quel point faut-il être fou pour se travestir de la sorte ? Et à quelles fins je vous le demande ?"
Prestenent avait poussé la discussion à continuer sur ce sujet. Il croyait que le marquis prévoyait de lui ordonner à lui et Ancelin de débarrasser son domaine des dits brigands, mais quelque part il avait peine à croire cette histoire et de demandait si ce n'était pas une invention complète. Lorsque la conversation retomba, Prestenent réfléchit une seconde, puis avec presque un sursaut d'énergie il déclara:
"Mais au fait ! J'ai observé il y a peu au cours de mon voyage quelque chose qui me questionne encore et encore. Peut-être sauriez vous l'expliquer, car je n'ai pas compris cette chose: alors que je passais près d'un élevage ovin j'ai aperçu plusieurs silhouettes se contorsionnant au sommet d'une butte. M'approchant, je vis plusieurs paysans frénétiques brutaliser une petite chose noire puis se précipiter en des mouvements incompréhensibles dans toutes les directions. L'un d'entre eux se rua vers moi de façon fort peu naturelle, comme pris d'une démence, et brandissait dans sa main un cœur sanguinolent. J'ai un temps douté de ma vision, mais l'individu tenait bien un cœur arraché et était barbouillé de sang qu'il buvait mélangé à du vin. Il m'en a proposé en répétant le mot…«talmadoure» je crois, mais j'ai refusé et me suis approché de la butte pour m'apercevoir que la chose à laquelle ils avaient arraché cet organe pour en boire le sang était un bélier noir qu'ils appelaient le «madoure». Sur l'instant je n'ai pas compris, et je ne comprends toujours pas. D'ailleurs ces gens buvant du… du sang ! Cela m'a tant… enfin vous comprenez, que quand juste après j'ai rencontré sieur d'Essart, je n'ai pas pu accepter le vin qu'il me proposait. J'ignore si de tels rituels sont chose courante dans vos régions, ou même si vous sauriez l'expliquer. Mais je crois bien que pour bizarrerie je n'ai jamais vu plus grande."
Prestenent était peut-être le seul à avoir une conversation sincère. Triste chose que de constater que celui dont les racines étaient prétendument plongées dans le terreau le plus corrompu de Bretonnie était le plus innocent et naïf chevalier à cette table. Comme s'il cherchait un prétexte pour exprimer sa hargne, le marquis se mît à accuser d'une fausse mièvrerie la faible consommation de son invité. Prestenent n'eut guère le temps de se justifier. Ancelin se leva brusquement, manifestement agacé par ces simagrées. Mais le marquis le renvoya à sa place avec brutalité. Se levant et toisant le moussillonais, il lui demanda tout de go à qui allait sa foi.
L'esprit de Prestenent était aussi lisse et transparent qu'un magnifique vitrail blanc. Pur produit conformiste de l'éducation chevaleresque, endoctriné à la façon des d'Affreloi en chaque ligne du dogme et du code de chevalerie, Prestenent n'eut pas une fraction de seconde de réflexion. La réponse était profondément enfoncée dans son esprit, mais cet esprit était si peu épais qu'elle était en fait juste là, à la surface, prête à sortir.
"Au Roy, à la Dame du Lac et à la Bretonnie !"
"Rien d'autre! " Aurait-il presque ajouté si Ancelin n'avait lui aussi fait sa propre déclaration, remplaçant la Dame du Lac par le duc Albéric. Grand bien lui fasse d'avoir un duc, les d'Affreloi n'en avaient pas. Leur suzerain le plus direct était le Roy en personne, et envers le Roy leurs serments étaient toujours inoxydables depuis plus de mille ans ! La lignée de Prestenent avait peut-être des défauts, mais à travers les siècles, les serments et les devoirs avaient été ressassés chez eux mille fois plus que partout ailleurs. Un d'Affreloi récitait ses vœux une vingtaine de fois par jour, le reste du temps il priait. Prestenent n'avait de comptes à rendre qu'à ces trois entités: le Roy de Bretonnie, suzerain auquel ses propres ancêtres avaient prêté serment, la Dame du Lac, déesse de la chevalerie et protectrice des vertus de la noblesse, et enfin la terre de Bretonnie dans son ensemble, cette terre sacrée et si belle qu'il ne connaissait presque que par les récits entendus et pour laquelle il était pourtant plus que prêt à mourir.
Le silence qui suivit fut lourd. Trop lourd pour que Prestenent le supporte. La femme susurrait à l'oreille du marquis dont le visage s'adoucit d'une douceur plus âpre que la colère. Son œil flétri de hiboux fixait le jeune chevalier. Qui était-elle ? Quelle était cette mascarade ?
"Messire ? Que signifie-ce ?…"
Le marquis tapa deux fois dans ses mains et deux gardes entrèrent. Aussitôt, une fibre quelque part chez Prestenent se réveilla, vibrante comme si elle n'avait jamais cessé de se remuer. La paranoïa.
Les dernières paroles du marquis étaient des plus évocatrices. Il ne serait pas dit que Prestenent d'Affreloi, aux premiers jours de son aventure ait été mis aux fers comme un vulgaire criminel. Cette seule idée le révulsait. Les criminels étaient à ses yeux du même niveau que des mutants, et jamais un d'Affreloi n'avait pu être accusé de s'être détourné de la loi.
"Qu'entendez vous par là ? Si vous ne voulez pas de moi, je me répète, vous n'auriez qu'à m'ordonner de partir messire, et je m'exécuterait. Cela au moins n'entacherait l'honneur d'aucun d'entre nous. En revanche je crois percevoir une hostilité mal voilée qui…"
Il se tourna brusquement vers les deux hommes d'armes qui approchaient avec fermeté, et fronçant les sourcils comme s'il ne comprenait pas quelque chose, il pointa un doigt vers eux en un mouvement d'allure martiale, comme un officier s'adressant à sa piétaille.
"Vous deux. Je vous préviens qu'il est interdit aux roturiers de m'approcher à moins de six pieds."
Puis, ceci réglé, il se tourna derechef vers le marquis.
"Je ne sais qui est cet Evrard que vous évoquiez sinon ceci que je n'ai rien à voir avec qui que ce soit de ce nom. De même j'ignore ce que vous avez en tête me concernant mais si vous voulez savoir quelque chose il serait d'usage en ce cas là de me le demander à moi même. Sachez que je n'ai jamais menti de ma vie et que je ne mentirai jamais."
Tournant brusquement la tête vers les deux gardes qui approchaient toujours comme s'ils ne l'avaient pas entendu la fois d'avant.
"Vous deux, vous usez ma patience. J'ai des préoccupations relatives à l'hygiène voyez vous et je ne veux pas qu'un roturier s'approche de moi sans être bien lavé."
Prestenent était définitivement de mauvaise humeur et tout ce qu'il aurait pu avoir de compréhension pour ces humbles soldats était inhibé par sa paranoïa et sa colère. Il se calma pourtant, et se tournant vers d'Essart, il fit un signe de tête comme pour signifier qu'il s'excusait.
"Sieur d'Essart, je suis navré que ce souci vous affecte également. J'avais pensé qu'il n'y aurait aucun mal en venant ici, et je m'excuse de vous y avoir entraîné. Sentez vous libre de partir sans moi s'il le faut. Il ne faudrait pas que je sois une entrave à votre propre errance."
Il sursauta presque. Les deux hommes d'armes semblaient prêts à l'emmener de force s'il le fallait. D'un geste théâtral il les écarta de la main en s'écriant d'une voix éloquente mais où perçait une glaçante fermeté:
"Chez moi nous appliquons la peine de mort pour les roturiers ne respectant pas un minimum de distanciation avec les nobles. Je n'ai ni l'envie ni le droit de l'appliquer ici, mais je vous préviens que si un homme de classe laborieuse ose me toucher sans prévenir je suis prêt à le tuer !"
Test de CHA, +1 vu tes compétences : 3, réussi de 7.
Test d'INT d'Ancelin, à +2 via ses compétences : 4, réussite insuffisante.
Test d'INT du Marquis, à +3 vu son état : 5, réussite insuffisante.
Test secret, opposé : Prestenent - 17 vs 7 - Laurent
Laurent l'emporte largement
Test d'END de Prestenent : 16.
- "Partir ? Et pourquoi donc voudriez-vous partir ? Ne vous ai-je pas promis un toit ? Allons, calmez vos ardeurs, Prestenent..."
Il laissa l'errant s'expliquer pendant de longs moments, sans le quitter des yeux. Les hommes d'armes avaient cependant continué leur approche nonchalante, portant mollement leur arme d'hast à la main, comme s'ils n'allaient jamais devoir redoubler d'efforts. Lorsqu'ils furent interpellés par Prestenent, ceux-ci se contentèrent d'un regard dubitatif, et d'un demi-pas ralenti. Visiblement, leurs caboches enfermées dans le cuir et le fer avaient visiblement estimé qu'une telle distance équivalait à six pieds. Désormais à l'arrêt, l'un d'eux atrappa son arme plus fermement, roulant le bois dans ses paumes calleuses.
- " ... Et vous qui tenez tant à votre hygiène... "
De fait, la stratégie d'oratoire du jeune chevalier était implacable : en alternant les interjections, il pouvait ainsi captiver l'attention de plusieurs personnes, et ainsi les maintenir en quelque sorte "à distance" de toute envie virulente. Le discours avait été rude mais juste, direct et limpide. Mais pourtant, contre toute attente, une épine imprévue vint se loger dans la tapisserie d'éloquence... En effet, si les mots les plus vifs avaient maintenu les roturiers hors d'atteinte, ces mêmes mots n'avaient aucunement éloigné le Marquis Laurent de Prestenent, et celui-ci était toujours à moins d'un mètre de l'errant.
En homme d'âge mur et de bonne éducation, le Marquis le laissa finir chacune de ses interjections, sans plus d'interruptions que les deux questionnements précédents. Et à peine le Mousillonais eut-il fini qu'il eut l'impression d'avoir perdu quelque chose. Dans la fraction de seconde qui suivit, il y eut un choc invisible, et sa vue se cribla de points noirs et blanc, comme s'il s'était mit à neiger. Durant ce même laps de temps, Ancelin disparut momentanément de sa périphérie, tout comme les capacités de son oreille gauche, après cet étrange bruit cinglant. Enfin, ultime conséquence de cette perturbation, Prestenent se surprit à tituber vers l'avant.
- " Vous devriez mesurer vos mots, quand vous n'êtes pas dans votre domaine scabreux. Je ne pensais pas devoir expliquer à quiconque que lorsque vous êtes sous mon toit, vous n'êtes pas sous votre loi. Peut-être que ceci vous aura remis les idées en place, oui ? Vous n'êtes ni en Mousillon, ni parmi un de ses méprisables alliés. Je sais bien que vous en avez dans la région, mais nul n'en est d'ici, est-ce bien clair ?"
Alors qu'il se tenait difficilement l'oreille et qu'il contemplait la douleur qui persistait sur tout le coté gauche de son visage, Ancelin revint dans le sillage de son acolyte, visiblement en difficulté avec sa ceinture. Alors que le sol se dérobait petit à petit sous les pieds du chevalier, il put constater tout l'énervement sur le faciès enfantin du bastognois, jusqu'à ce que celui-ci déboucle complètement son fourreau et sa besace, les tendent au roturier le plus proche, et s'éloigne de la table sans un mot. La muette le suivit quelques instants plus tard, lâchant avec difficulté le regard accordé à Prestenent.
- " Votre hygiène ne m'échaud guère, vu votre tignasse lissée et votre visage effilé. Vous n'êtes pas dans votre foyer, Prestenent d'Affreloi. Je me moque de savoir comment vous avez outrepassé le Cordon Sanitaire, mais puisqu'il en est ainsi, je ne puis que vous l'accorder. N'ayez crainte pour votre dignité, nous n'y toucherons pas, foi de Bois-Giron. Et voilà que je n'ai plus de temps..."
Les hommes d'armes avancèrent à nouveau, pointant leur fer vers leur invité. Mais un ordre sec les fit changer d'avis, et très vite, une pluie de coups de bâton dévala sur le chevalier. Bien qu'il résista bec et ongles face aux assauts répétés et aux railleries, un virulent balayage le cueillit à l'arrière de la tête, ramenant la neige devant ses yeux, sonnant l'heure d'un sommeil précipité. Sans doute les accusations de "peine de mort" et autres menaces sous-jacentes n'avaient pas été à leur goût, ou à la portée de leur compréhension.
Intervention du joueur : "utilisation de Bravade sans jamais sortir mon épée "
-> Malus de 2 sur les assauts des hommes-d'armes.
-> les hommes d'armes ne cherchent pas à tuer ni à blesser, il n'y a donc aucune perte de pv.
-> le marquis s'en va, donc les hommes d'armes vont te rosser copieusement.
2 contre 1, les hommes d'armes ont l'allonge, l'avantage numérique et physique, je te passe le catalogue des jets de dés, des échecs cumulés, etc.
Test d'END de Prestenent pour tenir le choc pendant ce long moment : 14 et 13. Tu es assommé pour un bout de temps.
Test de VOL : 9, raté de 1.
***
Lorsque la neige disparut, il n'y avait plus un signe de vie autour de lui. Il n'était pas attaché, et encore moins ligoté, mais quelque chose de massif l'empêchait de se mouvoir correctement. Il regardait partout, tentait toutes les souplesses, mais rien ne faisait effet. Il était lourd, encastré dans quelque entrave faite sur-mesure... Mais ce qui le gênait le plus, c'était cette sensation de moiteur qui le couvrait de la tête aux pieds, jusque dans les moindres recoins, et qui lui frigorifiait la peau. Et puis, il y avait le sol. Ce sol étrange, tantôt visqueux, tantôt tremblant, qui répercutait au centuple le moindre de ses mouvements sans jamais l'agripper.
Test d'INT : 6, réussi.
Et soudain, le voile devant ses yeux s'envola, sans bruit. Il était en vie. Il était debout. Il était seul. Comble de l'infortune, la lumière se projetait dans son dos, dévoilant une grande silhouette étirée au possible. Mais tout cela importait peu à ses yeux. Il était en vie. Il était en vie, lui. Cela l'emplit d'une vigueur incroyable, d'un courage et d'une force époustouflante. Et enfin, il se tourna vers la lumière.
Qu'est-ce qu'elle était belle, cette lumière... Une lueur pâle, orangée, aux origines vertigineuses, et aux bienfaits inégalés. Elle était là, dans les hauteurs, flottant hors de portée de toutes les mains. Et malgré son apparence tallée et son faciès accidenté, rien n'échappait à son éclat. Il rêvait de attraper.
Test d'INT : 1, critique.
Tout à coup, un bruit rauque et profond vint perturber cette océan de tranquillité. Et telle la marée furieuse, l'atmosphère environnante se mit à trembler, à bouillonner, à se hérisser. Un instant, la lueur sembla se dédoubler... Mais non, cela ne dura qu'un instant. Alors qu'il tournait le dos à la lueur pour trouver la source d'un tel tumulte, il se surprit de mouvements légers, après quelques pas dans cette direction. Désormais, le sol lisse collait à ses pieds, et au loin, une paroi blanchâtre se dressait face à lui.
- "Viens, mon doux prince... Retourne à moi, chevalier et rapporte-moi un présent..."
Alors que le deuxième tocsin retentissait, il vit de minuscules ombres se déplacer au sommet de la paroi. Ces ombres faisaient un bruit terrifiant, mêlant le broussement, le cri et le chant dans un même brouhaha. Mais en suivant le sommet de la paroi, il vit que celle-ci formait un fabuleux promontoire sur son extrémité la plus proche, une sorte de fondation rocheuse sur laquelle résidait... Des bâtisses délavées - Non, une ville - Non, une Cité. Une cité pâle, face à l'immense lueur, au bord de la chute, à quelques centimètres à peine d'un destin...
Test d'INT : 6, réussite !
... Funeste.
Le troisième clairon retentit tel le glas, et comme il l'avait prédit, l'horreur se répandit de tout côté. La lueur devint un astre aveuglant, le brouhaha des ombres devint une cacophonie de rage, et l'atmosphère tout entière, au-dessus comme en-dessous, s'ébrouait et rugissait à pleine puissance. Comme si cela ne suffisait pas, la surface se mit à onduler sans raison, et la paroi lointaine fut lacérée de sillons zébrés, qui se répandirent à toute allure vers les sommets, se frayant un passage sans effort.
Il se mit en marche en direction de la Cité, se préparant au pire. Désormais, il était léger. Désormais, il était rapide. Dans un instant, il serait aux pieds du promontoire. Mais en un instant, la roche céda par pans entiers, emmenant des quartiers complets vers les profondeurs.
- "A l'aide ! Sauve-moi ! Chevalier, à l'aide !"
Il vit quelques silhouettes hurlantes qui se dirigeaient dangereusement vite vers le sol. D'un geste courageux, il plongea en avant, tentant d'en attraper une au passage.
Test d'HAB : 13. Réussite, ou pas réussite ? Hmmm...
Il sentit à nouveau un poids immense sur ses épaules, comme si la gêne antérieure était revenue. Il y avait une silhouette qui virevoltait devant ses yeux. Ses poumons se remplirent d'un seul coup et...
Une femme ?
Test d'END : 20. L'image est gravée dans ta mémoire. Tu en discerne tous les traits, et...
La lueur avait disparu. Il était enveloppé par la pénombre. L'air humide débordait d'effluves marines.
Un cliquetis métallique se fit entendre, suivi de bruits de pas.
En voulant se redresser, il se surprit à vomir. Ce qu'il régurgita était amer, horriblement salé et ... écailleux. Instinctivement, il voulut se plier, mais quelque chose se coinça entre ses dents. Une... Trois petites aiguilles osseuses.
- "...-pêchez, la Bien-Aimée va bientôt se coucher."
Et le pire dans tout cela, c'est qu'il avait toujours chaud au visage.
<< Bah alors, qu'est-ce que tu cherches mon gars ? L'or, les femmes, le pouvoir ?
J'ai tout et plus encore dans ma baraque, viens jeter un œil !
Oh non, ce n'est pas loin, c'est au coin de la rue là-bas.
Mais attends, t'as les moyens j'espère ?
Était-ce en ayant l'outrecuidance de venir jusqu'ici, dans un chateau dédié à bannir tout ce qui venait du Moussillon ?
Était-ce d'avoir menacé les serviteurs du marquis juste devant lui ?
Non, c'était plutôt par manque d'outrecuidance qu'il avait péché. Il aurait dû empêcher cette maudite femme de parler au marquis et de lui instiller des intentions néfastes. Il aurait dû la frapper, la tuer pour libérer le marquis de son emprise. Aucun chevalier n'aurait fait une chose pareille à un noble bretonnien sans avoir été ensorcelé par une femme.
Prestenent avait de la prestance. Il n'était pas noble pour rien. Il intima l'ordre aux roturiers de ne pas l'approcher, et ils obéirent. Mais le marquis lui même le frappa, par surprise, comme un lâche. Sonné, le jeune errant avait porté la main au pommeau de son épée, mais il ne pouvait dégainer. Il avait été accueilli chez ce marquis, il avait mangé à sa table, tirer le fer ici aurait été contraire à toutes les règles de bienséance.
Plutôt mourir que contrevenir aux règles.
Les hommes d'armes pointèrent vers lui leurs lances, mas le regard de Prestenent les avait fait hésiter, le chevalier à moitié assommé était furieux. Il bouillait d'une rage qu'il refusait pourtant catégoriquement d'orienter vers un autre chevalier.
Insulté, rabaissé, trahi, il aurait pu écharper un homme de ses seules mains si cela n'avait pas été se condamner plus encore que tout le reste. S'il résistait il serait exactement ce que les imbéciles voulaient qu'il soit. Mais Prestenent n'était pas un être calme et placide. Tout au contraire en fait. L'excitation comme la colère faisaient naitre chez lui des élans verbaux de ceux que nul chevalier ne devrait connaitre.
Il y avait une règle du code de chevalerie que Prestenent ne savait pas encore respecter à la lettre. Pour le butor illettré qu'il était, c'était la plus compliquée. Chez lui, il s'excusait sans sincérité lorsqu'il échappait à ce devoir. Depuis qu'il était sur les chemins, aucune situation ne l'avait encore mis face à un ennemi requérant ce puissant déchainement de sa part. Mais cette fois, on l'agressait, et un sentiment enfantin monta dans sa gorge. Ce n'était pas tout à fait comme lorsqu'il vomissait, mais la sensation en était très proche, et tout autant familière. Il y avait une pensée électrique qui gravissait les échelons de son corps, de son bas ventre à sa tête, le rendant fous un bref instant, dessinant un rictus brutal sur son visage et lui faisant vomir des mots si choisis que son esprit lui même n'aurait été capable de s'expliquer.
La seule règle du code de chevalerie que Prestenent ne respectait pas, c'était la galanterie.
En cette situation il eut au moins la présence d'esprit de concentrer sa hargne sur les deux hommes d'armes qui approchaient leurs lances avec hostilité. Ils étaient fondamentalement dans leur tort. La loi de Bretonnie appliquait la présomption qu'une noble personne était par ce fait respectable. Les nobles de Moussillon n'étaient pas officiellement des criminels, ils étaient des nobles, et les maltraiter de la sorte sans réelle raison était un crime. Cela justifiait-il les insultes de Prestenent, qui, toute contenance perdue, se déchaina contre la forme des roturiers et évoqua même leurs mères ? Sans doute Prestenent avait-il deux langages différents. D'où lui venait son imagination quand aux insultes et jurons ? D'une sorte de fureur viscérale, de celles qui peuvent déraciner des arbres, fendre des rochers, et faire saigner les oreilles.
"Vous avez de la chance que je ne puisse dégainer en ces lieux, sans quoi je vous aurais battu jusqu'à vous réduire en une bouilli si abjecte et amorphe que même vos propres mères en en apercevant la couleur vous auraient vomi dessus. Si vous osez me toucher je vous flanquerai au pilori jusqu'à tant que la pluie et l'urine des chiens errants fassent se liquéfier vos chairs comme les flaques de fientes que vous êtes !"
Les gardes se regardèrent. Il y avait, dans l'absurdité éloquente et l'exagération ridicule de ces menaces, provenant tout de même de la bouche d'un chevalier, une senteur de promesses au macabre terrifiant. Certains nobles n'avaient-ils pas des méthodes plus absurdes pour tuer ceux qui leur déplaisent ? Pour autant, c'étaient des hommes scrupuleux, alors plutôt que de charcuter leur cible, ils le frappèrent avec la hampe de leurs armes d'hast. Prestenent ne pouvait pas répliquer, par principe, mais dans ses restes de vigueur il leur lança plus d'insulte. Peu surprenamment, les coups se firent d'autant plus durs
"Si la loi de Bretonnie ne vous punit pas pour avoir osé bafouer ainsi l'honneur d'un chevalier, c'est que vos corps putrides sont tant constitués de fientes et de merdes que le bras de la justice ne voudra pas se souiller à broyer entre ses doigts les étrons puants que vous êtes et demeurerez !"
Prestenent croyait encore s'adresser aux deux gardes, mais dans sa vision troublée par la perte progressive de connaissance, elle pouvait aussi bien toucher le marquis ou quelconque autre personne dans cette pièce. C'était sa pensée la plus profonde. Il n'avait pas perdu son honneur, lui, il nageait dans une fange infâme, et il s'en tirerait.
* * *
Quand Prestenent se réveilla, il émergeait, tout pantelant et asphyxié. Une image des plus sordide à ses yeux s'était imprimée dans sa rétine avec une brulante cruauté qui l'aurait fait hurler si son réveil n'avait été marqué en même temps d'une remontée plus infecte encore que toutes les autres fois dans sa gorge douloureuse. Se relevant autant qu'il put, il fit tout son possible pour extirper de son œsophage ce qui réclamait la liberté, mais dans sa désorientation il ne pouvait empêcher la majeure partie de son cerveau de hurler en panique sous son crâne, hanté par la vision d'un visage de femme, répugnant, glauque et maudit, s'agrippant à sa face comme une autre sangsue qui aurait voulu lui arracher les lèvres. Quelle horreur, quelle frénétique horreur, quelle...
Il n'avait pas été plus terrifié que cela lorsque, étant enfant, il avait vu passer des corps décomposés et claudicants, mâchonnant entre des mandibules désarticulés les lambeaux pourrissants de chair qui leur pendaient du visage. Il avait regardé ces chose, les yeux dans les orbites flétris par l'horreur du vide, il avait arrêtée sa monture, crispé ses muscles et son visage, ajusté la petite lance en bois dont la tête en fer grossier semblait attachée avec le savoir faire d'un sauvageon, il avait compensé le déséquilibre de l'arme en forçant encore plus sur son bras, persuadé que ça lui donnerait plus de muscles à l'avenir, puis avec un flegme olympien, il avait donné un premier coup d'éperons pour mettre la monture en marche, un second pour la faire aller au trot, et au dernier moment, celui où sa prise se faisait ferme sur sa lance lors des dernières secondes, son regard plus déterminé, agressif, et enfin le troisième coup d'éperons sur les derniers mètres. La précision chirurgicale avec laquelle il fallait alors frapper pour renvoyer d'un coup d'un seul ces réprouvés dans la tombe qu'ils n'auraient jamais dû quitter le forçait à les regarder attentivement, à distinguer le milieu du front des morceaux décrochés de viande moisie qui pendouillaient mollement autour. Parfois, il lui arrivait de rater sa cible. Alors il continuait au galop, ordonnait à sa monture de ralentir jusqu'à l'arrêt, faisait volte face, reprenait son souffle, et recommençait depuis le début, le cœur serré en voyant la chose tendre des bras décharnés vers lui, mais non pas de peur.
Non, Prestenent ne connaissait pas la peur. Il ne l'avait jamais connue. La plupart de ces morts-vivants dépérissant, tombant en miettes sitôt qu'on les regardait trop intensément, il les avait abattus d'un coup d'un seul, d'un regard d'acier trempé. Il aurait pu voir des cadavres par milliers, des horreurs sans noms, des trolls des géants et des hordes d'abominations lui fonçant dessus sans broncher, il en était sûr, car son sens du devoir était plus fort que tout, assez fort pour tout dévorer.
Sauf en cet instant. Une part de lui essayait de se raisonner, mais l'autre hurlait. Il eut peur d'être devenu fou, comme il ne contrôlait plus rien à ses pensées. Il se sentait comme un prêtre qu'un démon aurait mordu. Hanté par une horreur qu'il ne comprenait pas et ne voulait surtout pas comprendre. Plutôt mourir.
Pour ne pas aider Prestenent à calmer son esprit soufflé par l'incompréhension et le chaos, son environnement lui était étranger. Rien ne collait, ni les bruits, ni les odeurs.
Non !
Pas même lui ne collait. Au comble d'un désespoir qui n'avait rien d'humain, il comprit que ce qu'il vomissait n'avait rien à faire là. L'intérieur même de son corps n'était pas ce à quoi il aurait dû s'attendre. Qu'en était-il de son corps alors ? Était-il encore lui ? Dans un moment où il était aussi déboussolé, tout et n'importe quoi aurait pu s'imposer à son esprit. Il tenta de se calmer, de se raisonner, mais il ne pouvait pas. Ce qui lui était arrivé avant sa perte de connaissance était trop choquant, ce qu'il avait vu pendant son coma était pire. Avait-il encore la moindre certitude sur son monde quand dans un même instant on avait pulvérisé sa vision de la chevalerie et de la noblesse, puis fait voler en éclat sa perception de la réalité ?
Un bruit aurait dû attirer son attention. Une voix aussi. Mais son rêve agrippé à lui reléguait au second plan le monde réel. La tête entre les mains, Prestenent se morfondait et implorait en silence.
Quelque temps passa, où ni les sons ni les lointaines lueurs ne purent perturber le jeune chevalier sur son lit de bois. Ce siège de fortune était plat, peu confortable, mais bien moins salissant que le sable gluant de la Grismerie. Autour de lui, le paysage était morne, vide, inexistant. Petit à petit, le champ de vision s'approfondit, jusqu'à y voir des murs de pierre, des pavés, des interstices. Le silence était lourd à supporter, mais était-ce vraiment le bruit qu'il désirait ? Il sentait quelque chose pulser en lui, une diablerie folle qui battait le tambour jusque dans ses phalanges, tandis que son ventre lui indiquait toute sa nouvelle vacuité.
Test d'INT : 11, raté
Et enfin, l'air s'apaisa, diluant ces embruns salés dans le lointain afin de laisser la place à une fraîcheur tout à fait morne et neutre. Une lueur s'annonçait progressivement devant lui, par le biais de petits traits orangés. Étrangement, il n'y avait aucun vent ni aucun rythme qui accompagnait une telle approche, comme si cet astre nouveau était trop lointain ou trop léger pour se faire entendre. Quoi qu'il en fut, la lumière s'approchait, et bientôt se dessinèrent des barreaux quadrillés, ainsi qu'une ossature semblable à une porte en fer forgé.
Alors, seulement alors, des bruits se firent entendre : une sorte de glissement, suivi d'un murmure maugréé. Derrière la porte grillagée se dessinait désormais une forme, une silhouette sombre et élancée, couverte de teintes noires et bleues. Cet individu avait en main un brandon, et de grosses mains... Ou des gants épais. Il agrippa la porte d'une main, et sans un seul grincement, l'ouvrit d'un simple à-coup.
- " 'voyez bien ? La Bien-aimée nous guette encor, alors dépêchons-y. Allons, venez !"
Interventions du joueur demandées :
Après quelques instants immobiles, l'individu commence à s'approcher de Prestenent, avant d'être reçu simplement par un " Qui êtes vous ? Et qui vous envoie ? Je veux une preuve !". L'individu s'arrête, lève une partie de son manteau, et baisse sa main.
- "Je suis une des seules gens qui souhaite que vous restiez en vie et -
- Et où suis-je ?
- ... Dans le ... Donjon. De Bois-Giron.
- Et qui vous envoie ? Vous n'avez pas répondu !
- Chhhh... Manass' m'envoie, missire, sinon le Roy." A cette espèce de réplique sourde, il baisse la voix, et présente un minuscule écusson, une image métallique accrochée à son poitrail. Le faux-bouclier est visiblement attaché à l'une des couches que porte l'inconnu, et semble s'apparenter à un trident aux reflets jaunis par la lueur de la torche. Reprenant à voix basse, le chevalier rétorque :
- " Que m'a-t-on fait pendant que j'étais inconscient ? Et où est-ce que vous voulez m'emmener ?
- Inconss... Vous avez dormi, et vous parliez quand j'arrivais. Je pensais que vous étiez réveillé. Nous devons quitter cet endroit, et au plus vite. Venez.
- Attendez, est-ce que j'aurai le droit, à un moment ou à un autre, de prendre un bain en toute intimité ?"
Il y eut une latence dans la conversation, comme si quelque chose avait attiré l'attention de l'inconnu, et l'avait maintenue ailleurs, juste quelques secondes. Ce dernier se retourna, et il susurra tout en se dirigeant vers le couloir :
- " Si vous vous dépêchez, vous aurez même le droit de garder votre tête sur vos épaules, missire. Manass' nous guette..."
S'ensuivit un parcours disloqué entre les parois de pierre et de fer forgé, un étonnant dédale parcouru à la lueur d'une maigre torche, comme si la lumière était interdite en ces lieux. Le sol résonnait sous les pas du jeune errant, mais son compère, bien que plus grand et plus couvert, semblait s'immiscer sans effort entre l'air et la roche. Pour ainsi dire, il n'émettait que très peu de bruit, et il ne faiblissait que très rarement l'allure. Il se tenait droit, avançait tantôt à grands comme à petit pas, et ne semblait avoir cure de toutes les farandoles décoratives qui ornaient leur périple.
Ici, il croisèrent un escalier en colimaçon, ici, ce fut un couloir tapissé que Prestenent reconnut avec peine, et enfin, une halle à portes multiples. Certaines portent avaient été scellées par le passé, tandis que d'autres l'étaient encore, vu les barres de bois fermement encastrées.
- " Vous vous sentez capable de marcher ? De courir ? De vous défendre, même avec... Votre manque de protection ? Vous savez vous servir d'un car..." Il y eut une pause, où l'inconnu se tourna vers son nouvel allié. Cet individu encapuchonné, couvert de la tête aux pieds par des broques en cuir et moult pièces de tissu, semblait tout à fait dépareiller avec l'ordre, la droiture et l'arrogance des environs.
- " Non, oubliez. Si vous ne vous en sentez pas capable, ces lieux mènent aux quartiers militaires. Dans tous les cas, n'espérez pas sortir dans un triomphe."
Il se tut instantanément, après un grincement.
- "La Bien-aimée... Elle n'est pas couchée ? Si ? Mais la marée..."
Et à nouveau, il se remit à maugréer dans sa capuche, un gant contre sa barbe. Prestenent était laissé pour compte pendant ces quelques instants, face à ces quelques embrasures qui ... Oui, qui sentaient bel et bien le foin ou le chaume.
<< Bah alors, qu'est-ce que tu cherches mon gars ? L'or, les femmes, le pouvoir ?
J'ai tout et plus encore dans ma baraque, viens jeter un œil !
Oh non, ce n'est pas loin, c'est au coin de la rue là-bas.
Mais attends, t'as les moyens j'espère ?
Aveugle et sourd. Il cherchait avant tout à reprendre contact avec ses propres sensations. Des gestes paranoïaques confinant presque à la folie lui vinrent instinctivement. Avec sa main, il tâta son torse, à travers la tunique, tremblotant, jusqu'à ce qu'il sente résonner dans sa paume les battements de son cœur. Les vibrations de ses organes confirmées, Prestenent pût enfin souffler. Il secoua la tête, réalisant la stupidité de son inquiétude. C'est alors qu'une voix le fit sursauter. Quelqu'un était là, derrière une porte grillagée. Une silhouette suspecte qui maugréait. C'est alors seulement que le chevalier prit conscience de son environnement. Il était en prison ? Lui ? Mais l'homme qui venait ouvrit la grille, d'un simple geste. Non, ce n'était pas une véritable prison vraisemblablement, plutôt une salle d'attentes réservée aux moussillonais. Prestenent n'était pas assez coutumier du luxe et du confort pour réaliser si cette salle dépouillée et ce banc en bois étaient supposés représenter une punition ou étaient des plus ordinaires.
Quand l'homme entra, Prestenent se releva brusquement. Il l'invitait à le suivre par des paroles énigmatiques. "La Bien aimée ?" Qu'était-ce que ceci ? Encore un de ces surnoms abscons qu'avaient les cinglés locaux pour désigner la déesse de Bretonnie ? Ou bien un autre code aussi opaque que celui du mâdur. Prestenent en vint à penser que décidément ils étaient bien plus civilisés en Moussillon. Là bas les choses n'avaient qu'un seul nom et on s'y tenait. De toute façon les paysans n'auraient pas été capables de mémoriser plus d'un mot pour chaque objet.
L'homme resta immobile, comme attendant que le chevalier sorte. Prestenent crut un instant que c'était le valet venu le guider jusqu'à sa chambre, ou mieux, une baignoire. Après ce qui lui était arrivé, Prestenent avait tant besoin d'un bon bain… mais au fond, pourquoi faire confiance à ce louche individu au parler si étrange ?
"Qui êtes vous ? On vous a envoyé me chercher ? Qui ? Et donnez moi une preuve de qui vous êtes, je vous prie ?"
D'un air de conspirateur qui était l'exact opposé de ce qui eut éveillé la confiance de Prestenent, il rétorqua qu'il était des rares à vouloir le garder en vie. Que signifié-ce ? Que l'on voulait sa mort en tout cas, ou que cet homme avait intérêt à lui faire croire qu'il était en danger.
"Où suis-je au juste ?"
Comme si cela coulait de source, l'homme rétorqua qu'il était dans le donjon de Bois-Giron. Après tout, c'était cohérent, mais alors, cet homme était-il au service du marquis ?
"Qui vous envoie ? Vous ne m'avez pas répondu !"
Prestenent était agacé des bordelins. Combien il aurait mieux fait de partir faire son errance au nord, en Lyonesse, là bas peut être que les gens ne se seraient pas senti obligés de parler aussi étrangement.
C'est en un chuchotement d'intrigant, que l'homme louche répondit. "Manass sinon le Roy ?" s'étonna Prestenent. Plus les choses allaient, moins il comprenait. Manass ? Que voulait-ce dire ? Si Prestenent avait su lire, il aurait aimé avoir un dictionnaire de parler bordelin sous le bras. Quoi qu'il ait voulu dire, l'homme lui montra un écusson dans son habit. On y voyait un trident au teint jauni. Sans pousser l'étude plus avant, Prestenent déduisît que c'étaient les armoiries du duc de Bordeleau et hocha la tête avec l'air de comprendre, avant de s'apercevoir que cela ne rendait la situation que nettement plus incompréhensible. Une soudaine inquiétude le prit aux tripes.
" Que m'a-t-on fait pendant que j'étais inconscient ? Et où est-ce que vous voulez m'emmener ?"
L'homme paraissait ne pas apprécier de perdre son temps. Il répondit que Prestenent dormait et parlait dans son sommeil. Le chevalier, évidemment, ne le crut pas un instant. Lui ? Parler dans son sommeil ? Cela n'arriverait qu'à un fou. Le genre de fou qui à son réveil doit vérifier manuellement qu'il est encore vivant.
Chaque seconde passant lui rendait l'individu plus suspect. Son allégeance n'était pas claire, ses intentions non plus, et enfin Prestenent se demandait même si l'homme savait qu'il avait été assommé à coup de hampe de lances. Néanmoins, Prestenent ne voyait pas ce que cet individu pouvait lui vouloir. À tout hasard, le chevalier demanda quand est-ce qu'il aurait l'occasion de se laver, mais l'individu, distrait par un bruit auquel lui seul faisait mine de faire attention, lui dévoila simplement avec sarcasme qu'il devrait avoir des préoccupations plus importantes.
Une idée farfelue traversa l'esprit de Prestenent, une idée qui n'avait en fait rien de fantastique. Cela s'était fait ailleurs et dans d'autres temps, il le savait, mais un chevalier comme Laurent de Bois-Giron oserait-il envoyer un sbire motiver son captif à s'évader à seule fin de lui mettre la main au collet durant la tentative, s'offrant ainsi un merveilleux prétexte pour l'exécuter ? Ce serait d'une grande bassesse pour un chevalier, mais il semblait désormais évident pour Prestenent que le marquis de Bois-Giron aurait été prêt à le faire tuer. Seulement, un chevalier, même du Moussillon, ne pouvait pas être exécuté sans procès, il était donc plus simple de lui coller un carreau d'arbalète entre les omoplates et de déclarer qu'il était "malencontreusement mort en tentant de s'échapper". Cela expliquerait qu'on lui ait laissé ses affaires, son épée et son bouclier, et que la grille n'ait, semble-t-il pas été fermée.
Prestenent passa rageusement ses doigts dans sa crinière de jais, tirant sur ses cheveux pour donner un exutoire à sa colère qui l'envahissait à cette seule pensée.
Non. Il n'en était rien parce qu'il décidait que c'était ainsi. Qu'aurait-il fait autrement ? Rester assis dans sa cellule à attendre qu'on lui fasse la Dame sait quoi ? Cette fois Prestenent décida de mettre de côté ses doutes. Il tourna ses yeux bleus, dont l'éclat après cette nuit de cauchemar était comme teinté d'une nouvelle lueur, sur l'homme qui prétendait venir le sauver.
"Je vous suis, mais sachez que vous tiens à l'œil. Et j'exige que vous m'expliquiez clairement ce que c'est que toute cette histoire sitôt que nous serons hors de… ce donjon. Passez devant."
Empoignant ses affaires, Prestenent emboîta le pas à son "délivreur", le suivant à travers le dédale qui oscillait sous la lueur changeante d'une torche. Le guide avançait aussi silencieusement que s'il n'avait pas été présent. Il descendirent la tour, traversèrent un couloir aux décorations riches, et parvinrent en un lieu cerné de multiples portes, certaines verrouillées par de lourdes planches. Prestenent eut un frisson d'appréhension, et une de ses mains se posa instinctivement l'emplacement habituel de son épée.
C'est ce moment que choisit le guide pour demander à Prestenent s'il pouvait se battre. Ce à quoi le chevalier rétorqua:
"Avec mon épée et mon écu, je crois pouvoir vaincre n'importe qui ou n'importe quoi. Mais si vous n'avez pas de meilleure idée pour me faire sortir d'ici que de tuer les gens de Bois-Giron, j'aime autant retourner de suite à ma chambre."
Au moment où le louche individu qui l'avait tiré des cachots se désintéressa de lui, Prestenent s'éloigna de quelques pas pour observer les différentes portes. Le chevalier avait dit qu'il suivrait cet homme en dehors du donjon, mais maintenant, si l'occasion se présentait de lui fausser compagnie, il espérait bien pouvoir partir sans avoir à se conformer aux plans de l'inconnu. Cette fois, au moins cette fois, il n'avait pas envie de tomber dans un piège gros comme une maison.