Du petit village, il fallut plusieurs jours pour arriver à la forteresse de Foulques de Valfleuve où il comptait loger Raël et Aziz pendant quelques jours, le temps pour les marchands du convoi de compléter de nouveau leur escorte. Même si la plupart des paysans se dispersèrent en chemin, le comte-paladin les ayant levés de force au sein des nombreux villages dont ils disposaient, la route fut relativement tranquille. Pareillement, la plupart des chevaliers vassaux de Foulques de Valfleuve et disposant d’un fief se retirèrent pour rentrer dans leurs castels respectifs.
Seuls restaient une poignée de chevaliers, accompagnés de quelques hommes d’armes, d’archers et d’écuyers expérimentés. Mais la région était sûre et avait été suffisamment pacifiée par la croisade contre les peaux-vertes pour ne pas craindre d’attaque. Au final, c’est au terme d’un trajet bien long et monotone qu’ils arrivèrent devant un grand château sis sur une motte de terre artificielle d’une soixantaine de mètres de hauteur. Situé dans la région la plus riche du duché de Gisoreux, non loin de la ville éponyme et capitale du duché, le château du comte-paladin était impressionnant. Son donjon était rond, au sommet de la butte. Il dominait de toute la hauteur de sa double enceinte de pierres taillées les alentours, de riches et calmes terres arables, parsemé de villages prospères. Non loin coulait la Grismerie, servant à la fois d’artère commerciale et de moyen d’irrigation pour les champs alentours.
Lorsque le convoi approcha de la première enceinte, ils furent accueillis par les habitants comme il se devait. Ou du moins, le Duc le fut. Ses hommes avaient de loin repéré sa bannière et s’étaient préparés en conséquence. Quelques chevaliers, ainsi qu’une douzaine d’hommes d’armes les attendaient en haie d’honneur juste devant les portes de la première enceinte, puis les suivirent à l’intérieur.
C’est alors qu’ils allaient passer ces portes que Raël remarqua l’ingénieux système défensif du château-fort. Des douves profondes avaient été creusées et étaient alimentées en eau par une déviation d’une partie des eaux de la Grisemerie. Pour franchir l’obstacle, il fallait qu’un pont-levis s’abaisse. Mais ce n’était pas tout. Il fallait ensuite franchir une première porte épaisse de chêne massif renforcée de bandes de métal, et une herse en bois renforcé de fer. Puis, il y avait une seconde porte en bois de hêtre, plus fine celle-là, mais tout de même de retenir des envahisseurs à la force surhumaine armés de haches et de massues pendant une ou deux minutes au moins.
Une fois la première enceinte passée, on se retrouvait dans la basse-cour. Là s’était développé et vivait un véritable village de deux ou trois cent âmes au moins, sans compter les gardes pour lesquels deux grands corps de garde étaient disposés aux entrées.
Les hommes d’armes restants, ainsi que les archers et les marchands s’arrêtèrent ici. Visiblement, le seigneur n’était pas le seul à être le bienvenu, car, pour ses sujets, la présence d’une caravane de riches marchands était une aubaine rare à ne surtout pas manquer. C’était réciproque, apparement car Jeannot Fitzgodric et ses suivants semblaient eux aussi soulagés de faire une halte sur le trajet, et de pouvoir conclure des affaires mutuellement avantageuses avec les locaux. Même les mercenaires étaient contents : ils allaient pouvoir dépenser dès maintenant leur or durement gagné à la bataille.
Indifférent à cette agitation, n’accordant pas un seul regard à ses paysans ni aux marchands et aux soldats de fortune, Foulques de Valfleuve et sa suite, dont faisaient partie Raël Khem et Aziz, arrivèrent au pied de la butte, sur laquelle était construite une seconde enceinte murale également en pierre de taille, mais plus fine et sans doute beaucoup plus ancienne que l’enceinte extérieure, qui semblait relativement récente. Elle était entourée d’un fossé, et l’on pouvait la franchir par une porte flambant neuve entièrement recouverte d’acier d’excellente qualité, et en soulevant une herse elle aussi entièrement en métal. Là encore, il y avait un pont levis qu’on devait au préalable abaisser pour franchir l’obstacle du fossé.
Visiblement, Foulques de Valfleuve roulait sur l’or, car ces aménagements avaient dû couter une fortune. Et si, à l’en croire, il disposait personnellement de cinq châteaux, sans compter ceux de ses nombreux vassaux, il devait réellement être un homme très puissant.
A la différence de la première enceinte garnie de tours à intervalles réguliers, l’enceinte intérieure ne disposait de tours qu’au dessus de la porte principale. En temps de paix, comme maintenant, il n’y avait que quelques gardes sur les murs, ici et là. Mais en temps de guerre, la forteresse pouvait accueillir une forte garnison, de plusieurs centaines d’hommes au maximum.
La haute-cour, de l’autre côté de l’enceinte, était un endroit dégagé, avec des services minimums. Des écuries, une forge seigneuriale, un accès au donjon, un puits intérieur, très utile en cas de siège de la citadelle au cas où la première enceinte tomberait, et un espace dégagé pour les manœuvres diverses, qui permettait également de pratique la joute. Au fond de la place, non loin du magnifique donjon rond qui trônait au sommet de la motte, il y avait quelques jardins soigneusement entretenus. Les seigneurs mirent pied à terre sur la place et laissèrent à leurs écuyers le soin de les mener à l’écurie. L’un d’entre eux se chargea d’Asaph, en glissant au passage un compliment au scythien.
-Très bel animal, messire. Soyez sur que nous nous en occuperons en lui accordant toute l’attention qu’il mérite.
La troupe suivit Foulques de Valfleuve qui avançait d’un pas énergique en grimpant comme si de rien n’était la petite côte qui menait à sa demeure. Arrivé à la porte, deux serviteurs lui ouvrirent sans qu’il ne leur accorde un regard.
Les deux lourds battants de chêne s’écartèrent pour révéler un hall qui s’ouvrait sur un escalier en colimaçon à gauche, qui montait et descendait, une petite porte à droite et une grande porte juste devant. Cette dernière était ouverte, et révéla une sorte de salle de réception très spacieuse, recouverte de tapisseries représentant des scènes de bataille et de chasse, mais relativement bien éclairée par des lustres et des hautes et fines fenêtres, trop petites pour laisser passer un homme, cependant. Le sol était parqueté et tapissé, et recouvert de quelques herbes traditionnelles de la noblesse bretonnienne.
Là, au centre de la pièce, attendaient un jeune homme, une femme et deux jeunes filles, tous vêtus richement, en seigneurs qu’ils étaient. Le jeune homme d’une vingtaine d’années, épée à la ceinture, portait une tunique brodée d’armoiries proches de celles de Foulques de Valfleuve. A vrai dire, c’était les mêmes, avec un lambel d’argent à 3 bandes ajouté en brisure par-dessus. Si Raël avait connu les règles de l’héraldique, il aurait reconnu là le signe qu’il s’agissait probablement d’un fils non héritier de Foulques. En y regardant de plus près, les deux filles, dont l’une était âgée d’environ onze ans, l’autre de quatorze, portaient certaines pièces de leur robes bleues frappées avec des armoiries semblables, mais chacune avec une particularité spécifique, une brisure. La plus grande portait une bordure d’argent, et la plus petite portait même une double brisure, un lambel et un bâton péri en bande. Quant à la femme, en robe blanche, elle portait une chevalière avec les armoires familiales, entourée d’une filière d’argent. Elle était grande et blonde, ses cheveux tirant même sur le blanc, d’une quarantaine d’années au plus, un air sévère sur le visage. Son port altier et ses manières raffinées parfaitement maîtrisées ne révélaient absolument rien de ses émotions, son visage impénétrable.
Les deux petites étaient respectivement blonde pour la plus grande, et rousse pour la plus jeune. Leurs mines joyeuses s’étaient illuminées en voyant les seigneurs rentrer dans la pièce où elles les attendaient, et il avait fallu que leur mère, la femme bonde, la retienne discrètement pour que la plus petite ne se précipite pas vers l’entrée. La plus grande, âgée de quatorze ans, semblait vouloir imiter sa mère dans sa posture, mais avec moins de réussite, sa mine ravie ne dissimulant rien de sa fierté et de sa joie de revoir son père. Le fils, lui, arborait un sourire satisfait, il était de taille moyenne et avait des cheveux mi-longs châtain clair.
Lorsqu’il les aperçut, le visage de Foulques de Valfleuve s’éclaira d’un sourire paternel et fier de lui, et il marcha droit vers eu de son pas rapide et résolu. La femme fit une révérence, imitée aussitôt par les trois jeunes filles, tandis que le jeune homme mettait un genou au sol. La première à parler fut l’épouse, qui salua son mari d’un simple baisemain suivi d’un laconique.
-Cher époux.
Ce à quoi Foulques répondit :
-Bertrade, mon épouse, vous m’avez manquée.
Puis il se tourna vers ses filles qu’il serra dans ses bras toutes deux, y compris la plus grande qui perdit tout aspect « adulte » à ce moment. Elle n’était après qu’une jeune adolescente dont le père rentrait de la bataille. Bertrade regardait la scène d’un air neutre, indéchiffrable.
-Sybille ! Marguerite !
-Papa !
-Père, heureuse de vous revoir.
Puis, enfin, il se tourna vers son fils, qui le salua d’un signe de tête avant de parler :
-Père, j’ai géré le château comme vous le désiriez pendant votre absence. Il n’y a eu aucun incident à signaler.
Foulques remercia son fils et le gratifia d’un sourire :
-Je n’en doutais pas, Henri, je n’en doutais pas. Mais dit moi, où sont ta sœur et tes frères ?
-Eudes s’entraîne avec Geoffroy dans la salle d’armes. Mathilde est avec eux, père.
-Bien, mais j’en oubliais de vous présenter notre invité et son fils. Voici Raël Khem, le meilleur guerrier de son peuple, des barbares du Sud connus sous le nom d’arabéens. Il vient pour participer à un tournoi organisé par les gueux de L’Anguille. Je l’ai invité ici pour prendre une leçon avant qu’il aille se faire ridiculiser en public là-bas.
A ces mots, il y eu un petit rire partagé par l’assistance, mais pas par la famille de Valfleuve. Le jeune fils toisa le scythien et lui tendit la main, non sans un petit sourire ironique aux lèvres, il semblait, comme son père, persuadé de sa supériorité.
-Henri de Valfleuve, chevalier du royaume et second fils de Foulques de Valfleuve.
A ce moment, la plus petite des filles du comte-paladin, Sybille, la rousse de onze ans qui dévisageait avec curiosité le scythien, ne put retenir un commentaire :
-Alors c’est un arabéen, comme ceux qui ont tué notre ancêtre aux croisades ?
La remarque jeta un froid dans l’assistance, tandis que cette fois, c’était Aziz qui devait se retenir pour ne pas éclater de rire devant la mine furieuse de Foulques et l’expression outrée de son fils. Sybille, elle, n’arrivait pas à comprendre ce qu’elle avait dit de mal, et se demandait pourquoi tout le monde la regardait avec tant d’insistance...










